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 FONDEMENTS ET PRATIQUE DE L'ENQUÊTE-PARTICIPATION

par R. CAILLOT, Directeur d’enquêtes à Economie et Humanisme

In Economie et humanisme, n°148, juillet et août 1963, pp. 56 à 63

L’enquête doit-elle rester un instrument de connaissance à l’usage exclusif du Pouvoir et de l’élite, dirigeante ou intellectuelle, ou être également un instrument de culture pour tous ? Depuis plusieurs années déjà notre centre a délibérément opté pour une méthode d’enquête qui permette à la fois le diagnostic et, grâce à la collaboration active des enquêtés à la recherche, l’amorce concrète des solutions. De multiples lettres ou demandes orales nous ayant montré l’intérêt suscité par cette méthode, nous en donnons da:ns un premier article un aperçu succinct.


La « participation » est devenue, depuis quelques mois, le sésame de la démocratie. Il est certes indéniable que, par, une réaction salvatrice devant tout un filet de structures de massification mis inconsciemment en place par la société industrielle, l’immense majorité des hommes souhaitent être autre chose que les pions d’un échiquier. Mais il est à craindre que, si l’on n’y prend garde, ce beau mot porteur de tant d’espérance, rejoignent les slogans dont use et abuse notre temps.

La participation dont il est question a beaucoup de difficultés à sortir du paternalisme des notables, que ceux-ci soient élus ou nommés. Car identifiant, les premiers, démocratie et électorat, les seconds, compétence technique et droit au commandement, les uns et les autres semblent trop souvent croire que l’humanité se scinde en deux parties (très inégales !) : l’élit qui décide ; la masse qui obéit. Mais voici que, l’interdépendance croissante des problèmes exigeant de plus en plus de compétence, la technique devient la pomme de discorde entre notables élus et notables nommés.

L’ENQUÊTE PARTICIPATION

Ces derniers, en raison même de leur compétence, prennent le pas sur les premiers et dès lors la participation comporte deux aspects : les élus (politiques, syndicaux, familiaux, etc…) sont consultés, les électeurs sont informés. Mais le poids de l’opinion des élus, dans les structures de masse qui sont nôtres, semble moins tenir la valeur de leurs arguments qu’au nombre d’électeurs qu’ils représentent ou— plus exactement —qu’ils peuvent mettre en branle. Les transactions qui découlent de ces rapports pour être réalistes n’en sont pas moins irrationnelles et dommageables. Et l’on comprend pourquoi le Pouvoir semble bouder les élus ! Mais cela ne résoud en t rien le fond du problème.

Quant à la masse, puisqu’elle n’est censée être compétente que f dans le choix de ses représentants, notables élus et nommés se la disputent. Toutefois les informations qu’on lui donne se ramènent soit à une action psychologique pour l’amener à penser comme ses informateurs, soit à une action psychopédagogique pour l’amener à envisager les problèmes comme les envisagent ses informateurs. Dans un cas comme dans l’autre, sauf trop rares exceptions, les personnes qui composent cette masse sont considérées comme des clients et non comme des égaux. Donc, là non plus, le fond du problème n’est pas résolu.

Les lignes qui suivent n’ont d’autre but que de tenter de rendre -ou de donner à la participation son vrai visage. Elles ne s’inspirent pas d’une .réflexion plus ou moins académique sur le thème de la participation, mais sur vingt années bientôt d’enquêtes à tous les niveaux.

POUR UNE PARTICIPATION-RESPECT DE L’HOMME

Respecter l’homme, ce n’est pas seulement le mettre au centre de ses préoccupations ou lui dédier une « Déclaration de ses droits ’), c’est surtout se refuser, fût-ce à travers l’électorat, à vouloir faire son bonheur sans lui demander son avis.

I. Les bases fondamentales de la participation

La participation ne doit être ni une technique ni une tactique. Elle se fonde sur trois constatations qui, à y regarder de près, devraient des truismes.

a- Les problèmes concrètement vécus ne sont pas réductibles à la perception intellectuelle Ou idéologique qu’on en a : les objectifs de croissance annuelle d’un plan économique, par exemple, s’expriment en pourcentages simples, et pourtant pour les atteindre ce sont des usines qu’il faut reconvertir, concentrer, des exploitations agricoles qui doivent disparaître ; ou qu’il faut remembrer, aménager, des commerces qu’il faut fermer, etc… C’est-à-dire des industriels, des ouvriers, des agriculteurs, des commerçants et leurs familles qui doivent envisager la transformation partielle ou totale de leurs habitudes de vie. Ce sont donc des soucis, des souffrances, et parfois des drames.

Il est par conséquent nécessaire que toute solution théorique soit confrontée à la réalité et, avec la participation de : ceux qui auront à les appliquer, envisagée jusque dans ses ultimes conséquences.

b -La culture ne confère à personne le droit de décider à la place des adultes moins cultivés.

En effet, un adulte, même analphabète, n’est pas un enfant (l’âge mental n’est pas réductible au bagage conceptuel) : il a son expérience d’homme, son jugement d’homme (même si son ignorance étrique son jugement) ; il doit donc être traité en homme. Dès lors si l’on doit l’instruire —et on le doit — il faut partir de son expérience : un homme doit acquérir lui-même Sa culture si l’on veut qu’elle soit authentique et non un simple vernis. Dès lors, la démocratisation de l’enseignement doit s’accompagner, au niveau des adultes, d’une démocratisation de la culture et d’une démocratisation du pouvoir : la démocratisation de la culture postule que l’on cessa de croire qu’il n’existe qu’une culture, celle des livres. Car s’il est facile de transmettre des idées, il est quasi impossible de transmettre l’expérience. Il est donc de la plus haute importance, en paraphrasant Paul Valéry, que ceux qui « consultent les livres » apprennent à « regarder les choses » et que ceux qui « regardent les choses » apprennent à« consulter les livres »

.La démocratisation du pouvoir postule que les électeurs (politiques, syndicaux ou sociaux) ne soient pas seulement ceux qui délèguent leur souveraineté mais ceux qui, grâce à des structures démocratiques, participent aux responsabilités. Certes pour que cette participation aux responsabilités ne dégénère pas en anarchie il est nécessaire qu’existe la démocratisation de la culture.

c -Tout homme, quel qu’il soit, n’a qu’une vue partielle des choses.

Chaque homme, en effet, a des tâches obligatoirement limitées : c’est sa famille à faire vivre, son exploitation à mettre en valeur, sa commune à gérer, etc… Dès lors il ne connaît bien que ce qui accapare le meilleur de lui-même.

Il en est de même pour tous les groupes humains (syndicats professionnels, patronaux ou ouvriers, associations diverses, peuples ou groupes de peuples) rassemblés autour du ou des problèmes qui leur sont communs.

Encore faut-il que ces vues partielles ne soient pas érigées en absolu, et donc que les vues partielles ne deviennent pas partialité. C’est pourtant ce à quoi nous assistons constamment.

L’ENQUÊTE PARTICIPATION

2. Les buts de la participation

Cet effort de lucidité vis-à-vis des hommes et de soi-même étant fait, on voit immédiatement les dimensions nouvelles que doit prendre l’enquête : autant qu’un instrument de mesure, elle doit être un instrument de culture. Elle doit donc permettre :

a -aux enquêtés, insérés dans leurs groupes humains naturels, de grandir au triple plan de la culture, par l’analyse individuelle et en équipe de leurs difficultés resituées dans le contexte général ; de la conscience civique par la découverte des interdépendances entre les groupes sociaux ; des responsabilités, par l’élaboration personnelle et en équipe, aux différents niveaux d’analyse et de prise de conscience, des solutions appropriées.

b -à l’enquêteur Ou assimilé (tout élu. doit être un enquêteur), l’enquête doit permettre de travailler avec des collaborateurs intéressés autant que lui (sinon d’avantage puisqu’ils auront la responsabilité et les inconvénients de la mise en application des conclusions) à l’exactitude de la recherche, au lieu de travailler sur des échantillons qui ont plus l’impression de servi,r de cobayes (même utiles) que d’associés. Il faut encore confronter ainsi les solutions théoriques (nées de la consultation des livres) aux solutions pratiques (nées de l’observation des choses) et, ce faisant, grâce à la promotion culturelle et consciente concomitante des enquêtés, de rapprocher le possible de l’idéal. . On devine, dès lors, les transformations radicales que ces buts apportent à la méthode d’enquête : il ne s’agit plus, pour ceux qui savent, d’initier quelques privilégiés aux moyens aristocratiques de connaissance élaborés par eux, mais de monnayer leur savoir afin de ventiler et d’adapter les questions à poser au niveau de connaissance et de conscience des divers enquêtés. La difficulté des réponses doit être proportionnée au degré de compétence technique et de responsabilité de chaque enquête ou équipe d’enquêtés. A la base, pour ceux qui ne savent que regarder les choses, toutes les réponses doivent être connues ou facilement trouvées et c’est l’ordre des questions et l’ordre de mise en corrélation simple des réponses qui doivent être, pour chaque enquêté et équipe d’enquêtés, l’instrument de culture et de promotion.

On voit ici combien il est important, en enquête participation, que les récapitulations initiales soient effectuées par les équipes de base elles-mêmes et non par des procédés mécanographiques. Cette récapitulation manuelle -si l’on peut dire -n’est pas pour nous un procédé pédagogique à l’usage des non intellectuels, mais un moyen de leur éviter les simplifications simplistes : car nul n’y tombe aussi facilement que les non intellectuels abordant sans préparation le maniement des chiffres et des idées. Cette récapitulation manuelle est aussi pour l’enquêteur le seul moyen de ne pas déshumaniser le réel : la mécanographie, en effet, en permettant une classification -indispensable d’ailleurs - des données est un outil de conceptualisation qui, sauf corrélations multiples jamais effectuées parce que trop longues et coûteuses, désincarne ces données. Si l’abstraction est une nécessité de maîtrise du réel, encore faut-il que plus on se rapproche des échelons d’exécution, plus les idées générales et les données globales se concrétisent : à l’échelon ultime d’exécution il est impérativement nécessaire que l’on rencontre les hommes et non les choses ou les idées.

Nous pensons avoir assez fait comprendre que, bien loin d’être une forme insidieuse de paternalisme, la participation est -l’homme étant ce qu’il est et les choses ce qu’elles sont -une nécessité humaine, sociale, scientifique impérieuse. Elle est sans doute un moyen -peut-être le seul -de mettre fin à l’opposition jusqu’à présent irréductible entre intellectuels et manuels, entre idéalisme et réalisme. En devenant de plus en plus solidaires, les hommes se découvrent de plus en plus complémentaires : la participation est la mise en oeuvre de cette complémentarité.

LA PRATIQUE DE L’ENQUETE-PARTICIPATION

Si, loin d’être condescendante, la participation doit être à la fois descendante, et ascendante, ce n’est pas seulement pour pallier les insuffisances inhérentes à la nature humaine, mais c’est aussi pour permettre une appréhension synthétique des choses. Ceux qui consultent surtout les livres ont, en effet, tendance à confondre vue d’ensemble et vue synthétique ; or, si la seconde inclut la première, la réciproque n’est pas vraie : le sulvol en hélicoptère d’une région permet une vue globale et, s’il dure assez longtemps, une vue détaillée des structures visibles de cette région ; il permet même, par comparaison, de se faire une idée relativement précise du comportement des hommes qui l’habitent. Mais la vue ne pourra être synthétique que lorsque, après avoir vu vivre ces hommes, on aura vécu avec eux. La synthèse est appréhension, à la fois, du dedans et du dehors.

L’enquête participation doit donc permettre à ceux qui vivent les problèmes d’en sortir pour les dominer et à ceux qui les dominent d’y rentrer pour les vivre.

1. Le contact global

Cette symbiose, dans l’état actuel de nos recherches méthodologiques, nous amène à prévoir six phases dans l’enquête. Cette phrase est connue des spécialistes : elle a pour but de permettre à l’enquêteur de s’imprégner de la réalité à analyser, par le contact direct avec cette réalité (survol, visites, interviews, etc…) et par lecture d’ouvrages ou d’études antérieurs.

Dans nos perspectives d’enquête participation cette phase est décisive, car les personnes nous intéressent autant -sinon plus - que leurs problèmes ou, si l’on préfère, les problèmes ne nous intéressent que vécus par des hommes. C’est donc les hommes, quels qu’ils soient, aux prises avec leurs problèmes qui sont l’objet principal de notre contact global. C’est dire qu’à l’imprégnation précédente nous ajoutons l’analyse rapide du contexte géographique, économique, sociologique, politique, dans lequel se situent ces hommes et leurs problèmes, et que nous faisons une grande part, dans nos conversations avec la population, à la découverte de leurs espoirs, de leurs limites conscientes ou inconscientes, de leurs craintes fondées ou imaginaires, etc…

De cet ensemble d’observations et de contact naissent les pistes de recherche et de participation qui seront à préciser ultérieurement.

2. Le lancement de l’enquête

Cette phase se décompose en deux opérations simultanées :

* élaboration des questionnaires avec la participation des intéressés,

* conférences de sensibilisation à l’enquête.

Nous n’avons pas, en effet, de questionnaire omnibus : d’abord parce que la terre continuant de tourner, nous pensons que même à un an de distance les problèmes concrets ne sauraient être appréhendés exactement de la même façon ; ensuite, parce que la participation exige que les intéressés (tout au moins ceux qui, in fine, participeront à l’interprétation d’ensemble) aient réfléchi eux-mêmes avec l’aide technique de l’enquêteur, aux questions à poser et à leur ordre de présentation. Cette remise en question continue est, d’ailleurs, excellente pour l’enquêteur, car elle le contraint de recommencer chaque enquête avec des yeux neufs.

Le contact global ayant permis de prendre la mesure du degré de connaissance et de conscience que l’ensemble de la population a de ses problèmes, il est important de commencer l’enquête par une présentation cartographique et graphique posant correctement ces problèmes (ces cartes et graphiques sont essentiellement des cartes de structures : démographiques, socio - professionnelles, agricoles, communales, économiques). La discussion générale ou par petits groupes qui s’en suit, permet de préciser les pistes de recherche :et de participation élaborées en première phase. Elle permet également de détecter, par proposition spontanée ou par nomination de ses pairs, les divers responsables d’équipes.

3. Le démarrage de l’enquête

Les questionnaires ayant été expérimentés et mis au point, les divers responsables, d’équipes municipales, agricoles, industrielles, artisanales, commerçantes, ouvrières, familiales, sociales) ayant constitué leurs groupes de travail, l’enquête est lancée et prise en charge par les organisations professionnelles (Chambres de Commerce, d’Agriculture, des Métiers, Fédération des Exploitants, Syndicats patronaux et ouvriers, etc…), les associations (des Maires, des Familles, etc…) et tes mouvements (Centre des Jeunes Agriculteurs, Union Féminine Civique et Sociale, Vie Nouvelle, etc…).

Il est, en effet, indispensable que les divers intéressés aient la certitude que cette enquête est « leur » enquête autant que celle de l’organisme qui la lance. La direction de l’enquête n’intervient plus dorénavant qu’au plan technique.

4. L’exploitation des résultats

Nous avons dit précédemment que les récapitulations initiales s’effectuaient, à la base, par les équipes qui avaient pris en charge la réalisation de l’enquête. Ces récapitulations se font, en général, au plan communal et au plan de la zone d’attraction cantonale. Comme de ce travail, quoique relativement simple à cette échelle, nécessite une certaine habitude des tableaux de chiffres, il est important que les intellectuels de la commune (instituteurs, curés) ou du canton (notaire, avoué, percepteur) participent à cette exploitation. S’il est possible même de trouver des étudiants leur participation peut être doublement bénéfique : pour les enquêtés qui bénéficient de leurs connaissances théoriques, pour les étudiants qui bénéficient de l’expérience des enquêtés.

L’exploitation générale, aux fins de l’enquête, s’effectue bien sûr par la direction : de l’enquête.

5. La présentation des résultats et leur interprétation

L’exploitation des résultats terminée ceux-ci sont reportés cartes et graphiques. La direction de l’enquête en fait une première interprétation d’ensemble et en entreprend la discussion, partie par partie, à des échelons territoriaux variables suivant les sujets, avec

L’ENQUÊTE PARTICIPATION

les divers responsables d’équipes. Cette phase est la plus enrichissante pour tous, enquêteurs et enquêtés, car elle peut la complémentarité dont nous parlions au terme de notre deuxième partie.

Les interprétations de détail étant faites, celle de l’ensemble est menée en collaboration avec les divers responsables départementaux et régionaux qui, à leur échelle, ont eux aussi participé à l’enquête.

Grâce à cette collaboration continue à tous les niveaux de responsabilité, l’interprétation est vraiment une oeuvre de synthèse : synthèse des problème et synthèse des hommes, synthèse des idées et synthèse des faits.

6. La diffusion des résultats

Cette sixième et dernière phase est, en enquête – participation, le répondant obligatoire de la deuxième phase : la population qui a mené l’enquête a le droit d’en connaître les ultimes conclusions. C’est non seulement son droit, c’est aussi son devoir : nous avons vu précédemment que les récapitulations initiales ne pouvaient être effectuées qu’au plan communal et cantonal : c’est donc les seuls niveaux de synthèse élémentaire que connaisse la population. Ces niveaux ne constituant en rien des absolus, il est nécessaire que chacun soit situé par rapport aux autres, afin que les droits et devoirs de tous soient parfaitement connus par tous.

C’est pour cette information finale que la direction de l’enquête, en présence si possible des diverses personnalités élues ou nommées, refait alors la tournée des chefs-lieux de canton. Il est important, là encore, que ces réunions expriment la cohésion de tous, et que, face, aux efforts à entreprendre, chacun sache qu’il peut compter sur les autres.

Au terme de ces pages nous sentons bien que nos lecteurs vont rester sur leur faim : il n’était pas possible de tout dire dans le cadre d’un article (peut-on d’ailleurs tout dire dans un sujet aux mille nuances ?). Nous y reviendrons dans les prochaines parutions, notamment en donnant des exemples de questionnaires - participation.

Nous pensons pourtant que, telles quelles, ces pages n’auront pas été inutiles. Si elles permettaient de rendre au magnifique mot de « participation » toute sa noblesse et tout l’espérance qu’il porte, nous serions payés de tous nos efforts.

R. CAILLOT.

In Economie et humanisme, n°148, juillet et août 1963, pp. 56 à 63


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