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L'économie et la morale

Par A.D. Sertillanges - Economie et Humanisme n°21 sept.-oct. 1945

L’économie et la morale

Par A.D. SERTILLANGES

I. La liaison entre l’économie et la morale

Il est bien rare qu’ayant à parler d’une science quant à ses fondements premiers, on ne remonte pas jusqu’aux Grecs et en particulier à Aristote. Cet homme est au point de départ presque toute la culture scientifique de notre Occident.

Or, si vous consultez la Stagirite au sujet de ce qui fait ici l’objet de nos travaux, les Sciences morales et politiques où l’Economie se trouve comprise, vous constatez ceci : morale, politique et économie politique forment chez lui un enchaînement infrangible. Il en traite dans un discours continu, sans coupure et avec de constants rappels de principes et de points de vue.

L’Economie, nous dit-on, est réglée par des lois naturelles. C’est vrai à la condition de ne pas appeler loi naturelle tout ce qu’on décrète ou tout ce que l’on constate sans s’inquiéter d’en faire la critique. Mais, lorsqu’il s’agit de l’homme, lois naturelles et lois morales ne sont pas des étrangères. Toute morale repose précisément sur ce qu’on appelle la loi naturelle, et l’on ne peut en dissocier l’économie que si l’on refuse de placer celle-ci au rang des choses humaines.

C’est bien ce qui est parfois survenu, tout au moins dans une certaine mesure.

II. La dissociation de l’économie et de la morale par le libéralisme

L’école libérale a toujours eu tendance à ne voir dans l’Economie qu’un jeu de matières et de produits, de capitaux et de machines, d’importations et d’exportations, de distributions et de transports. L’homme n’y intervenait qu’en partie déshumanisé, au titre de matériel humain, de main d’œuvre, d’élément dans le prix de revient, de poids plus ou moins lourd dans la balance des prévisions de dépenses et de recettes.

La réalité chiffrée masquait la personne vivante, j’entends l’individu qualifié humainement, ayant une destinée propre, une dignité, des liens naturels, un honneur, une vertu.

C’est le grief essentiel que nous avons toujours opposé au capitalisme libéral, et l’on n’y répond pas suffisamment, à mon gré, en disant avec M. Truchy, qu’en économie libérale le travail n’est pas considéré comme une marchandise, mais comme un service.

La nuance est de prix : car dans le service l’homme est déjà envisagé pour une part. Mais cela ne me suffit point parce que le service, tout comme la marchandise-travail, reste détaché sinon tout à fait de l’homme, auquel on a égard, du moins de sa destinée, du pourquoi de son travail, de ses liens de famille et de société, de ses besoins ou de ses périls spirituels, etc. L’Economie libérale ne s’inquiète aucunement de ces choses. Elle paie le service et congédie là-dessus l’être qui le lui rend. Est-il père de famille, ou femme en gésine, enfant mineur, malade, exposé moralement, elle ne s’en occupe point.

Je dis elle. Il se peut que le patron s’en occupe. J’en connais d’admirables et je n’ai pas envie de sous-estimer leur mérite. Mais ils font cela en braves gens qu’ils sont, et en vue précisément de corriger un système vicieux qui de lui-même n’a rien pour y pourvoir.

Et il arrive que certains de ces patrons bienveillants me rappellent un mot cruel d’Henri de Montherlant concernant les femmes. Il dit – je cite par à peu près – « Les femmes soulagent par leur charité une partie des maux qu’elles ont causés par leur coquetterie ».

Le système économique libéral est ainsi corrigé sporadiquement, faiblement, par des initiatives généreuses, mais qui viennent trop tard et font l’effet de palliatifs plutôt que de remèdes.

Des industriels ont fondé et soutenu des œuvres familiales pour lesquelles on leur doit louange et gratitude. Mais ces excellentes gens avaient commencé par installer au cœur de régions surtout agricoles une pompe aspirante qui vidait les campagnes, désorganisait les exploitations rurales, menaçait de ruine les foyers qu’on s’efforçait ensuite d’assister.

Je n’incrimine pas, je constate, et je me dis que si l’économie en jeu dans ces installations avait été moins « libérale », c’est-à-dire moins exclusivement soumise à la liberté individuelle aux dépens éventuels du bien commun ; et si elle avait été moins « capitaliste », c’est-à-dire préoccupée moins exclusivement aussi du rendement des capitaux engagés, soucieuse, au-delà, des fins humaines à favoriser sur le terrain individuel, familial et social, cela ne se serait pas produit ; on aurait songé dès le départ à ce qu’on a cherché à corriger par la suite.

Si l’on veut éviter ce genre d’inconvénients qui provient du laisser-faire et laisser-passer, il faut reconnaître avant tout, en vue d’y faire droit, la condition essentielle, unique, dirai-je, d’un bon fonctionnement économique : j’entends non pas seulement l’obéissance aux lois naturelles d’action et de réaction des éléments économiques laissés à eux-mêmes ; mais la loi naturelle de leurs rapports, qui est la loi humaine appelée de ce nom générique : la moralité.

Un économie qui s’en désintéresse évoque par trop ce slogan désinvolte et parfois volontairement cynique : les affaires sont les affaires, slogan qui a pour pendant éventuel cet autre ouvertement impudent, cette fois : les affaires, c’est l’argent des autres. Encore n’est-ce pas seulement l’argent qui est ici en cause, mais aussi fort souvent l’honneur, la conscience, la vie tout entière.

J’aime à appuyer ces considérations d’un contrôle qu’il n’est jamais inutile d’instituer, c’est celui des définitions.

Il n’est rien d’éclairant comme une définition, et rien de si vindicatif aussi : quand on offense une définition, elle se venge.
Comment se définit l’Economie politique ?
D’après J.B. Say, l’Economie politique est la science qui enseigne comment la richesse se forme, se distribue et se consomme.

Il y a d’autres définitions célèbres, depuis celle de Stuart-Mill ou même Xénophon (cet autre grec). Mais celle-ci est une des meilleures et elle est suffisamment complète.

L’Economie vient donc savoir comment la richesse se forme, se distribue et se consomme.

En bref, la richesse se forme par le travail. Elle se distribue par les échanges. Elle se consomme par toutes les activités dont l’argent est la mesure et le moyen.

Mais ces activités, comme le travail et comme les échanges, à quoi tendent-ils, sinon à satisfaire nos besoins, à déployer nos facultés, à réaliser notre destinée individuelle et collective ?

Si donc l’économie veut répondre à sa définition, elle ne peut ignorer de telles attaches ; elle doit s’orienter toute dans le sens de la fin humaine, dont la moralité a précisément la charge.

Il ne s’agit pas de produire pour produire, d’organiser pour organiser, d’exercer une technique laissée à elle-même ou portée vers des fins quelconques. L’homme de l’art, en économie comme partout, doit rectifier sa position en face de la vie, sa vie propre et celle de ses coopérants, de son pays et même du genre humain.

Les affaires et la morale sont liées. Celle-ci est le juge permanent dont relèvent toutes les opérations à l’étude. Il n’en va pas autrement de toute l’Economie, de ses combinaisons, de ses théories, des institutions qu’elle préconise et de celles qu’elle condamne.

Bien que n’ayant pas la spécialité de la morale, l’économiste doit considérer la morale comme sa collaboratrice permanente, sa suppléante au besoin, et non comme une fâcheuse et une empêcheuse de danser en rond.

Tout ce qu’il a le droit d’exiger, c’est qu’au nom de la morale, on ne lui suggère pas et ne prétende pas lui imposer des bêtises. La raison est le juge de la morale comme de tout. Mais c’est là un motif nouveau de ne pas laisser sans contact deux disciplines qui prises isolément perdent le nord et s’égarent.

La fièvre des affaires ou l’appétit égoïstes du gain ; l’exploitation du travail humain en vue d’un rendement toujours plus étendu et de bénéfices toujours plus élevés, qu’on immobilise parfois jusqu’à ne plus savoir qu’en faire et qui ainsi ne profitent à personne – ce ne sont là des justifications suffisantes. Il y va de l’ordre humain, de la prospérité commune, de la paix, de la concorde civique et de la civilisation.

Morale toujours ! Morale en échelons, depuis la rectitude individuelle dans le maniement des choses et les rapports avec les hommes, jusqu’à la civilisation générale, qui vient aussi du dedans, non pas de l’intelligence seulement, mais de la conscience.

III. L’actif du libéralisme et son dépassement nécessaire

Il en est qui veulent construire l’Economie sur une conspiration d’égoïsmes. L’un par l’autre limités, ces égoïsmes installeraient l’ordre.

On ne me dira pas que le Capitalisme libéral n’ait pas tendu constamment vers cette conclusion, et c’est sans doute pour cela qu’il croit pouvoir se passer de la morale. Mais c’est trop d’optimisme vraiment. Il en est comme de l’ordre européen, quand il a été confié à des antagonismes équilibrés, d’où est sortie la paix armée, et ensuite des guerres affreuses.

La vertu de la balance ne va pas si loin. La vie se bâtit non sur des égoïsmes affrontés, mais sur la vérité et sur la droiture ; l’exact agencement de toutes choses est sa loi, et en ce qui concerne l’Economie, l’agencement authentique est celui-ci : Toutes choses humaines aux hommes ; les hommes unis entre eux par de juste rapports ; les choses et les hommes dirigés vers la vraie destinée, qui dépend dans une mesure si considérable de ce malheureux ordre matériel où tout le drame de l’existence est parfois suspendu.

M. Truchy a relevé avec juste raison que le capitalisme libéral a constitué en son temps un immense progrès par rapport à une économie dominée antérieurement par les diverses formes du servage et auparavant de l’esclavage.

Voilà qui est bien certain. Heureusement, dirai-je ; car si l’Economie nouvelle avait enrayé le mouvement d’émancipation humaine inauguré par le christianisme et dont la charte modeste et si émouvante est la courte lettre de Paul à son disciple Philémon, on ne pourrait que vouer ce système à l’exécration.

Ce n’est pas le cas. Il a constitué un progrès. Mais le servage aussi avait constitué un progrès par rapport à l’esclavage et l’on n’a pas conclu à l’éterniser, parce que de l’esclavage il gardait encore trop.

Or je prétends que le Capitalisme libéral lui-même garde encore trop des deux régimes qu’il a remplacés. Ses bases ne sont pas saines. Sa philosophie est individualiste, unilatérale et de là inhumaine pour une forte part.

Pour moi, tout se résume en ceci. Au départ, nous sommes libres et égaux en droits. C’est la formule de Quatre vingt-neuf, et à cet égard Quatre vingt-neuf a donné une grande leçon (qui était du reste une leçon de catéchisme).

Libres et égaux moralement, nous n’en sommes pas moins, économiquement, dans des situations diverses. Tel a de l’argent, tel autre une idée ou une capacité, un troisième des bras.

On se met ensemble en vue de transformer une matière ou de se livrer à un quelconque travail productif, et il est bien entendu, parce que l’équité naturelle le veut, que dès ce moment et dans tout le cours de l’exploitation, chacun est en droit de savoir comment les choses marchent, et en droit, à la fin, de partager les fruits au prorata de son effort et de sa participation aux risques.

C’est pour cela que j’ai dit – non pas que je fusse partisan de la participation aux bénéfices et à la gestion greffées sur le système libéral qui ne les a pas prévus et qui s’en trouve nécessairement troublé ; mais que la participation aux bénéfices et à la gestion sont de droit naturel à la base, et qu’on doit trouver le moyen d’en tirer les conséquences, si l’on entend maintenir des rapports moraux entre les divers participants de l’entreprises, et ainsi les traiter en hommes, au lieu que le Capitalisme libéral, gardant pour soi ses livres et ses profits, tend à les traiter en choses, en tout cas en coopérants de l’extérieur, qu’on paie et qui s’en vont, alors qu’ils sont de l’entreprises au même titre que le capitaliste, le directeur et les divers techniciens.

Je sais bien que le principe du salariat est tout autre, et que pris à l’état pur il répugne absolument à une telle conception. Mais c’est le salariat qui a tort, et c’est pour ce fait principalement que je l’apparente – de loin, je me hâte de le dire – au principe du servage et à celui de l’esclavage.

Ce qu’il y a de commun, c’est que dans tous ces cas on achète plus ou moins son homme – malgré lui, à vie et selon toute son activité dans le cas de l’esclavage ; - malgré lui encore et pour une activité mieux définie dans le servage ; et, dans le salariat, de son aveu plus ou moins libre (je pense aux contraintes de la pauvreté et à celles du milieu économique) – de son aveu, dis-je, mais hors de toute participation à l’honneur, à la conduite et aux résultats d’un effort qui en fait est commun et n’est pas considéré comme commun. Il s’agit d’un achat ; il s’agit aucunement d’une association.

Or, à mes yeux, d’affreux moraliste, le contrat de travail est, à la base, un contrat d’association. Non pas au sens juridique du terme, auquel s’accrochent aussitôt les récalcitrants, mais moralement, humainement, si l’on consent à regarder les choses d’un œil simple, et si l’on avoue que nous sommes vraiment des égaux devant la destinée, des coopérants naturels dans le travail de construction de l’ordre humain, dont l’ordre économique assume pour une si grande part l’entreprise.

Je comprends qu’on achète du travail pour planter un arbre ou creuser un puits dans son enclos : c’est un service, comme on nous le disait tout à l’heure ; on le rétribue, et c’est bien. L’entreprise est unilatérale parce qu’elle se fonde sur une propriété déjà acquise et reconnue. Mais quand on prend les choses à la base, et qu’il s’agit de créer la richesse, en attendant qu’elle s’approprie pour une meilleure administration et une paix plus sûre, j’estime que la combinaison est mauvaise, innaturelle, partiale en faveur de celui qui a pris de l’avance avec son argent et s’est donné ainsi le pouvoir d’exploiter le travail des autres.

Telle est cependant bien la position du capitalisme libéral – soi disant libéral, mais que je vois surtout libéral pour lui-même.

Il veut rester maître chez soi. Il a de l’argent : il veut avoir sans contrôle le gouvernement de l’argent, le profit éventuel de l’argent. Il lui faut pour cela du travail : il achète et quand il a payé : ôte-toi de là, travailleur, nous sommes quittes.

Et moi je dis qu’à la base des rapports et en dehors des greffes accidentelles dont j’ai parlé, on n’achète pas le travail, parce qu’acheter du travail, c’est acheter plus ou moins le travailleur, et le travailleur qui est homme, est un partenaire naturel, un associé de vie, et non, pas un objet de troc.

Je ne dis pas pour cela que le salariat, même généralisé et même à l’état pur, soit injuste. Il ne l’est que s’il y a inégalité entre le service et le salaire. Mais je dis qu’en toute hypothèse, il est innaturel ; qu’il y a lieu, moralement, de le dépasser, comme lui-même a heureusement dépassé le servage, qui avait dépassé l’esclavage.

Je ne vous apprends d’ailleurs pas que cette citadelle du Capitalisme libéral se démantèle quotidiennement sous nos yeux. De temps à autre, il en tombe un large pan, comme lorsqu’on organise des contrats collectifs, des contrôles syndicaux ou qu’on crée des actions de travail. Si un beau jour la citadelle s’écroule tout à fait, ce ne sera pas pour la défaite de ses défenseurs, ce sera pour le progrès qu’ils auront préparé, comme le servage peu à peu élargi et humanisé avait préparé leur propre système.

Quoiqu’il en soit de cette thèse particulière que je livre volontiers à votre appréciation, je pense avoir mis suffisamment en relief les rapports nécessaires de l’Economie et de la Morale, ce qui était mon thème principal.

Jean-Jacques rousseau a spéculé sur la moralité de la politique et il a inventé le contrat social. Je souhaite pour l’Economie un contrat plus sérieux que le sien, mieux étudié, et surtout appuyé à des bases moins branlantes. Ce n’est pas l’arbitraire individuel qui doit ici régner, c’est la nature des choses et l’authenticité de nos rapports tels qu’ils sont établis par la Providence.

En dehors de cette régulation, on glisse fatalement aux abus que j’ai dû signaler et qui sont à la charge du Capitalisme libéral, quoi qu’il en soit de son principe même.

La vertu du capital n’a pas été jusqu’ici de ce que nous appelons d’ordinaire de ce nom, mais bien plutôt la virtu italienne, c’est-à-dire une capacité combative et une créatrice ardente de valeurs. C’est beaucoup ; mais si la vertu morale ne s’y joint, les valeurs tournent à l’inhumain et la capacité combative aux luttes fratricides.

Or l’homme n’est pas naturellement vertueux. Ses embryons de vertu ont besoin d’être soutenus et encadrés par une sage organisation, sous un régime d’autorité à échelons : autorités professionnelles de divers degrés, autorités sociales, et s’il se peut, un jour, autorités internationales qui seules permettront, dans l’état actuel et futur du monde, de maintenir fermes les arrangements du dedans.

Il faudra bien qu’on en vienne à une quelconque Société des Nations. Sa nécessité, criante aujourd’hui, sera demain d’une évidence universelle.

Or c’est l’économie qui doit ici fournir les fondements. L’économique est la base du spirituel comme le corps est à la base du fonctionnement de l’âme pensante. Tant que le désordre économique règnera, il est vain de nous parler d’arrangements politiques ou de coopération spirituelle ; nous seront à couteau tiré et le désarroi universel sera sans remède. Primum vivere, deinde philosophari. La plus haute philosophie de la vie n’échappe pas à cette loi modeste.

Au train où vont les choses, c’est l’univers qu’il faudrait constituer en une vaste famille professionnelle. Nous n’en demandons pas tant pour l’espace de durée que nous avons à vivre. Mais pour notre pays, du moins l’aventure est possible ; elle est éminemment opportune, et je crois bien pouvoir dire qu’elle est pressante.

Des catastrophes sont déjà survenues, et l’on a beau dire qu’elles n’ont pas pour cause le système actuel quant à son principe, il reste qu’elles sont le résultat de ce qui manque à son principe, et ce qui manque ce sont des éléments de moralisation immanents au système lui-même et prenant formes d’institutions.

L’initiative individuelle, qui est au point de départ, et le désir du profit, qui est le ressort, doivent être maintenus. Et de même l’unité de commandement, qui est pour tout effort une condition indispensable.

Mais libérer l’initiative de toute entrave paralysante n’oblige pas à refuser son encadrement sans une organisation professionnelle ménagère des justes compétitions autant qu’hostile aux folles escalades et aux injustices. C’est une question d’équilibre à instituer et non à présumer au nom d’un optimisme si lourdement démenti par les faits.

De même, le profit légitime, qui seul relie à l’entreprise, d’un lien viscéral, l’homme qui triomphe ou périt avec elle, ne doit pas être frappé de suspicion ; mais il n’est pas en droit d’aller jusqu’à ces accumulations monstrueuses de capitaux qui deviennent oppressives par la force des choses, qui créent des oligarchies dangereuses – nationales, ou, ce qui est pire, internationales ; ni même à ces fortunes individuelles scandaleuses, qui ne peuvent se constituer que pas un prélèvement indu sur le travail des hommes.

Je sais, ces potentats eux aussi travaillent, et ils travaillent ferme. Mais leur travail ne vaut après tout que son homme, alors que son fruit équivaut parfois au rendement d’une vaste cité.

L’unité de commandement à son tour est nécessaire, sinon c’est le désordre généralisé et le désordre généralisé c’est la ruine. Mais il n’y a pas de raison pour que le commandement soit réservé au seul capital. C’est le travail sous toutes ses formes qui détient ici le droit premier. Le capital n’est qu’un levier ; c’est le travail qui est la main.

En équité, du reste, le commandement n’appartient à aucun des éléments pris à part. Il doit être remis à celui qui est le plus capable de l’exercer dans l’intérêt de la communauté économique, et sous le contrôle de cette communauté, qui ne se confond pas avec une assemblée d’actionnaires agissant par un conseil d’administration et un administrateur délégué.

C’est tout ce système-là qui est défectueux : je ne me lasserai pas de le clamer, et je crois qu’on aura de la peine à me convaincre d’erreur.

J’ai fait lire le Capital de Karl Marx à un grand industriel de mes amis, rompu aux affaires et de conscience droite autant qu’éclairée : il m’a dit en achevant : « Il a raison ! Il a très bien analysé, dans l’ensemble, le mouvement industriel moderne ; son système philosophique est calamiteux, mais ses critiques sont fondées. Il est exact que le capital n’a accordé jusqu’ici au travail que ce qu’il jugeait nécessaire pour en conserver le concours, et c’est-à-dire qu’il l’exploite. »

Car c’est bien de dire : « Enrichissez-vous » et je n’estime pas que ce mot d’ordre soit si opposé qu’on le croit au mot de l’Evangile : « Bienheureux les pauvres selon l’esprit ». Mais quand on lance ce mot d’ordre, il me faudrait pas l’adresser aux seuls détenteurs du capital et des instruments de production qu’il procure. Ce sont tous les coopérants qui doivent ici s’enrichir.

S’en est-on préoccupé ? Non. On s’est contenté d’observer que la prospérité générale profite à l’ouvrier aussi. C’est vrai ; elle lui profite. Mais pourrait-on dire qu’elle lui profite proportionnellement à l’accroissement du capital, accroissement qui est cependant son œuvre à lui aussi, comme celle du technicien et du propriétaire ?

On ne l’oserait pas ! Le paupérisme d’hier et l’insécurité ouvrière persistante apportent là leur démenti.

Dès lors, où est la justice du régime tel qu’on le voit fonctionner ? Où son accord sincère avec la morale, ou même le « bon ménage » dont on se targuait ?

Le ménage est mauvais. C’est un faux ménage. Je demande un ménage vrai. Je demande un mariage en règle, et si ce n’est pas un mariage d’amour, peu de saison en la circonstance, que ce soit un mariage d’humaine convenance et un mariage de raison.

A.D. Sertillanges
Membre de l’Institut


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