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Pour une éthique moderne du développement

par Denis Goulet - Développement et civilisations, n°3 - sept. 1960

Comment la morale doit-elle inspirer et guider le développement du monde en cette deuxième moitié du XXe siècle, quelles sont les valeurs auxquelles l’homme doit, de nos jours, donner priorité, sur quels principes d’action devrait- on, d’un bout du monde à l’autre, se mettre d’accord ? Telles sont les questions auxquelles répond Dennis Goulet. Ce jeune Américain a eu le mérite d’écrire en français l’exposé qui suit. Nous en avons scrupuleusement respecté les termes.

Marcher dans f’obscurité est toujours déroutant et hasardeux. C’est précisément à tâtons Que les dirigeants doivent souvent prendre des décisions touchant au sort de millions d’hommes ; on comprend facilement alors leurs hésitations. Lorsqu’ils cherchent, pour orienter leurs décisions, des principes clairs et réalistes qui s’adaptent à ce monde de tensions multiples et permanentes, ils tombent dans un grand vide : au lieu de pouvoir prendre des « risques calculés » , ils se trouvent obligés, faute de doctrine sûre, de n’envisager que des risques aveugles. Surtout en matière de développement on cherche en vain un corps cohérent de principes-guides, capables d’éclairer les hommes politiques. La pensée politique actuelle tend, ou bien à être machiavélique tout court (la politique n’a rien à voir avec l’éthique et l’inverse, ou bien à poursuivre une justice qui demeure entourée d’une auréole d’utopisme, foute d’insertion compréhensive dans le réel. Dans ce domaine si important qu’est le développement, l’éthique, si étrange et anormal Que cela paraisse, n’a pas su jusqu’à présent assumer ses pleines responsabilités et commencer à jouer son rôle normatif.

MANQUE D’UN « CORPUS » DE PENSEE

Certes, il ne manque pas de penseurs pour réfléchir aux responsabilités collectives, pour faire la critique morale de l’héritage colonialiste, des divers racismes, ou des iniquités résultant d’une économie paternaliste. Mais nous ressentons le manque d’un « corpus » de pensée complet sur l’ensemble des problèmes modernes du développement. Or, là où abondent les déséquilibres structurels, les favoritismes, les gaspillages, l’ostentation et la discrimination, la responsabilité collective ne saurait être absente. Poussons plus loin l’interrogation : N’assistons-nous pas à une trop facile identification des « biens » avec « le bien », du « prix » d’une chose avec la « valeur » d’une chose, du bonheur avec le simple « avoir » ? Toute tentative de développement présuppose un ordre de valeurs et une conception de fa civilisation. Il devient donc urgent d’étudier de près, les diverses voies possibles du développement et de porter un jugement sur les valeurs et les formes de civilisation qui leur sont sous-jacentes.

UN ELAN CREATEUR DE COURAGE INTELLECTUEL

Si l’antique barbarie se caractérise par le triomphe de la force sur le droit, un faux développement, qui attribuerait la suprématie à la seule force économique, nous conduirait à une nouvelle barbarie, d’autant plus dangereuse qu’elle serait déguisée en civilisation. Le monde d’aujourd’hui se trouve devant un choix : ou bien il sortira des vieilles impasses constituées par les privilèges et les solidarités restreintes, ou bien il s’enlisera dans de nouvelles servitudes violentes. Pour réussir, il lui faudrait découvrir, promouvoir et proposer une éthique à la mesure des exigences du développement authentique. Sans cela, l’abondance et la fraternité universelles demeureront un rêve grandiose et un nouvel « opium du peuple ». Il se peut bien que la plus grande tâche des techniciens d’aujourd’hui soit de dépasser leur propre technique dons un élan créateur de courage intellectuelle et d’audace dans l’exécution. Ou, pour reprendre le mot du ministre français des Travaux Publics : « Le technicien volable dans un pays à développer est celui qui déborde de tous côtés sa technique, qui la place dans un ensemble et qui met l’homme à sa place dans cet ensemble ».

La question primordiale, pour tout expert vraiment humaniste, est de savoir comment empêcher la matérialisation de l’homme. Il s’agit pour l’homme de se servir de la technique pour vaincre la matière, ennemie de l’homme, et de faire d’elle sa consolation en la dominant. D’une nature hostile, la technique est prometteuse : elle fait que cette matière jadis ingrate devient pour l’homme l’étoffe même de son paradis. D’autre part, la faim des deux tiers des êtres humains appelle la valorisation optimale de la matière.

VERS LA DECOUVERTE DE NOUVELLES ECHELLES HUMAINES

Le temps est arrivé où l’éthique doit détourner son attention des dangers d’orgueil et de volonté de puissance, qui peuvent résider dons le désir de progresser, pour inciter à l’action efficace et intelligente, pour condamner les refus de lucidité et d’engagement qui immobilisent le monde dans un effort de développement si inférieur aux besoins. Bref, s’il y a, aujourd’hui, une conscience à alerter, c’est sur les fautes d’omission qu’elle doit être sensibilisée. L’éthique garde malheureusement le silence au moment même où se dresse un immense travail à réaliser : de nombreuses structures défectueuses demandent à être rénovées selon les exigences de la solidarité mondial, fondée sur un bien-être austère et discipliné. Il s’agit de distinguer le besoin réel du caprice. Toutes les forces et ressources seraient à mobiliser de façon libre mais efficace, pour faire les recherches les plus urgentes : recherche, problèmes de population, nouvelle distribution des biens, harmonisation des intérêts nationaux avec le bien commun international, évolution rapide mois non brutale de sociétés primitives vers une vie plus techniquement organisée, découverte de nouvelles « échelles humaines » dans les grondes villes surpeuplées, etc.

LE DROIT DES FAIBLES ET LE DROIT DES FORTS

Les moralistes d’hier enseignaient le respect de la propriété privée. Ceux d’aujourd’hui ont surtout à souligner la destination finale de la propriété, qui est d’utilité pour tous Un propriétaire n’a pas de droit absolu sur ses richesses ; il ne peut pas disposer de ses biens à son gré sans tenir compte des besoins des autres hommes. Par ailleurs, peut-être avons-nous à apprendre, surtout dans le domaine du commerce international, qu’un échange n’est pas juste ou acceptable par le seul fait qu’il remplit les conditions légales d’un contrat au reste fidèle aux pratiques habituelles du « monde des affaires ». Quand l’un des partenaires de l’échange est économiquement inférieur, il est illusoire de parler de conditions d’égalité. Gunnar Myrdal (dans An International Economy et Economic Theory and Under-developed Regions) démontre à quel point les pays sous-développés sont à la merci des « grands » dans toute leur activité économique. Reste à trouver une formule établissant un équilibre entre le droit des faibles à ne pas être exploités à cause de leur faiblesse, et le droit des forts à « mener une affaire » d’après les lois propres d’une activité économique. Pour parler concrètement, ce n’est pas uniquement en fonction de leur besoin d’alimenter leurs industries que les pays développés doivent régler leurs achats de matières premières ; encore faut-il qu’à l’échelle mondiale les pays exportateurs soient protégés contre les fluctuations trop brutales.

Voilà le genre de question dont devra s’occuper une morale pratique du développement. Devraient être mises en lumière également les obligations respectives des gouvernements, des investisseurs privés, des propriétaires et des syndicats (surtout en moment de crise économique) en fonction du développement de tout un pays et de plusieurs pays. Quelle législation serait requise pour abolir les inégalités méprisantes qui perpétuent les privilèges d’une caste ou d’une classe ou d’un pays, alors que le passage d’autres classes, castes et pays à une vie plus humaine demanderait que leur égalité soit non seulement respectée mais inscrite dans les institutions ?

REJETER LES FAUX DEVELOPPEMENTS

Tout développement durable requiert une administration éclairée, honnête et dévouée au bien commun. S’imposent également l’organisation systématique du travail et l’usage prudent et sage des ressources. Par conséquent, toute corruption administrative, concussion, oisiveté injustifiée et prolongée ou gaspillage est à condamner comme activités immorales puisqu’elles portent atteinte aux aspirations de l’ensemble du peuple à une vie plus humaine, parce que plus complètement affranchie des servitudes de la misère. Mais il ne suffit pas de condamner ce qui freine le développement : .il est tout aussi nécessaire de rejeter’ un faux développement qui accorderait à l’accumulation de la richesse plus d’importance qu’au « bien essentiel », ou qui subordonnerait la valeur de l’homme aux seuls « biens » matériels, ou qui arriverait en fin de compte à ne reconnaître que les valeurs mesurables en monnaie et n’hésiterait même pas à « matérialiser » l’homme, c’est-à-dire à le traiter en simple outil de production, unité de consommation, organe de vote, ou porteur d’armes.

LA MONTEE HUMAINE UNIVERSELLE

Sur le plan international, il resterait à préciser la signification éthique ou morale des fins que se proposent les divers pays. Est-il acceptable, par exemple, que telle ou telle nation aspire d’une manière inconditionnelle à toujours accroître son niveau de vie alors que telle autre nation voisine vit dans l’infra-subsistance ? Le désir d’un mieux-être national (à travers le « plus-avoir ») peut-il être conçu comme valeur indépendante de la montée humaine universelle ? Comment un pays peut-il avoir droit au grand luxe quand un autre gît dans la misère ? Peut-on continuer à croire que l’aide est facultative, qu’elle n’est qu’un simple geste libre qu’on peut faire ou omettre avec une égale tranquillité de conscience ? Evidemment, pour la règle morale la plus haute, il y a risque de verser dans l’irréalisme. Mais les forces latentes d’explosion dans notre monde de tensions sont telles Que l’accusation d’irréalisme peut aussi à juste titre se tourner contre ceux qui cherchent simplement à maintenir leurs privilèges et à garder les autres dans l’infériorité. Si ce n’est pas par intelligence lucide ou grandeur morale, c’est au moins par un intérêt éclairé que les nations riches devraient élargir leurs perspectives et prendre conscience des obligations et des services qui sont indissociables de leurs privilèges.

Sans parler de diverses conceptions des fins à poursuivre, le débat doit aussi s’engager sur le terrain des moyens. Doit-on, par exemple, considérer comme moralement égales les deux grandes voies du développement : celle d’une économie de l’intérêt stimulé, où la production est déterminée par les ressources disponibles, quitte à réprimer les désirs personnels légitimes ou à réglementer à outrance le travail ; ou celle d’une économie de besoin progressif, où on travaille pour gagner toujours plus et où on arrive enfin à faire de la consommation du superflu un véritable devoir. Ces options sont-elles également bonnes ? Ou également mauvaises ? Sont-elles bonnes pour tel pays dans telles circonstances ? Y a-t-il d’autres alternatives ? Autant de questions auxquelles doit répandre une éthique du développement qui soit pleinement maîtresse, non seulement de sa propre discipline, mais des sciences économique, sociologique, politique, agronomique et juridique sur lesquelles elle s’appuie.

SE RETIRER DE LA BATAILLE N’EST PAS VERTU, MAIS LACHETE

Pour remédier à l’abstention coupable de ceux qui s’évadent de leurs responsabilités temporelles sous prétexte que le monde économique ou politique « est un monde pourri » , il faudrait affirmer avec vigueur que, même pour le spiritualiste le plus pur - comme l’a bien compris Mounier -, c’est un crime de ne pas faire fructifier les talents à lui confiés. Se retirer du danger ou de la bataille n’est pas vertu, c’est lâcheté. Bien sûr, on risque de se salir les mains. Certes, l’homme authentiquement vertueux qui s’engage par vocation et par généreuse adhésion aux tâches que lui imposent ses responsabilités économiques ou politiques souffre d’être souvent obligé de faire des choix complexes où le bien s’allie au mal, où le pur se mélange à l’impur, où ses principes sont constamment en péril de glisser dans l’expédient facile ou de le trahir sous prétexte de réussite immédiate. Le monde connaît déjà trop de cynisme, à déjà de trop nombreux partisans de la thèse préconisant que « dans une crise, les principes sont à faire disparaître en premier lieu ». Mais si l’homme « pur » se dissocie de ce « monde impur », comment espérer trouver dans les lois, les structures, bref dans toutes les zones d’activité humaine un peu plus de justice, un peu plus de véritable amour, un peu plus d’équité ou respect de l’homme ? Ne serait-ce que pour venir en aide aux victimes des guerres orgueilleuses ou de l’avarice structurée, ou de l’égoïsme codifié, l’homme aux préoccupations morales doit prendre sa place et faire entendre sa voix dans l’économie, la politique, la recherche scientifique et les organismes internationaux. Ici plus qu’ailleurs, l’omission est un crime et une faute sérieuse. Comme nous le rappelle à maintes reprises Toynbee (dans A Study of History), l’homme sera jugé sur la tasse d’eau qu’il n’a pas fait parvenir à celui qui a soif, sur le pain qu’il n’a pas donné à celui qui a faim, sur l’accession à la dignité qu’il n’a pas rendue possible à celui qui a plus soif de communion humaine et de respect que de calories et d’argent.

LA RESPONSABILITE COLLECTIVE

Toutefois, il ne s’agit pas seulement, ni même principalement, d’une morale individuelle ou d’une responsabilité purement personnelle. Non, ce qui est en question, c’est la responsabilité et l’obligation collectives. Les pays riches et avancés ont des obligations envers les pays pauvres. Un pays « sous-développé » a le devoir de donner à tous ses sujets, dans la mesure du possible et compte tenu de toutes les circonstances, la possibilité d’avoir suffisamment de biens pour pouvoir être des hommes non diminués et mener une vie conforme à toutes les dimensions de J’homme : dimensions spirituelle, intellectuelle, artistique, sociale, familiale, personnelle, psychologique, biologique, etc. Tous les pays ont le devoir de travailler avec prudence et réalisme, mais aussi avec imagination, discipline et sacrifice, pour tendre vers des lois, des structures et des réseaux de relations se rapprochant toujours plus des exigences de la solidarité globale des hommes, du respect actif des personnes, d’une mise en valeur rationnelle des biens de la terre au service de tous les hommes, et de l’instauration de régimes politiques et économiques -car il s’agit bien de plusieurs régimes pouvant être complémentaires -propres à satisfaire les besoins de tout ce qu’il y a dons l’homme : son besoin de connaissance et de culture comme sa faim de pain, la satisfaction de son esprit comme les sains de son corps. Dans un monde où le « développement » s’impose même à des populations qui, soit par idéologie conservatrice, soit par manque d’enthousiasme pour une civilisation moderne technique qu’ils trouvent inférieure à d’autres civilisations existantes ou possibles, souhaiteraient s’y refuser, dans un tel monde il devient de plus en plus nécessaire d’envisager ce « bien commun » dont parle si familièrement l’éthique traditionnelle comme quelque chose sinon identique, du moins presque parfaitement semblable, à ce qu’aujourd’hui il est convenu d’appeler « développement » (les aménagements par étapes des conditions globales permettant à l’homme, en tant qu’individu et comme membre d’un groupe, de passer à un mode de vie plus humain qu’auparavant -et ceci le plus vite possible et au moindre coût).

VERS UNE ETHIQUE « ADULTE »

En conséquence, notre conception du rôle du politique doit subir de profondes modifications.. Il est question beaucoup moins de sauvegarder un ordre déjà établi que de créer des conditions pouvant aboutir à un ordre encore inexistant. Il s’agît de trouver de nouvelles lois et structures adéquates plutôt que d’assurer le respect de statuts garantissant déjà la justice et l’équité.

Bref, tout ceci veut dire que si une éthique du développement n’existe pas encore, nous sommes tout de même actuellement capables de mesurer à quel point elle est devenue indispensable. Par ailleurs, il nous est possible d’en esquisser les grandes lignes, tout en sachant que seules la recherche et l’expérience peuvent, en fin de compte, faire le tracé final d’une telle éthique. Il ne s’agirait pas d’une « nouvelle » éthique, telle que veut l’être par exemple dans le domaine personnel la « Situation-Etnik » des moralistes existentiels contemporains, mais d’une vieille éthique sortant de la fixation adolescente dans laquelle elle s’est pendant longtemps emmurée et immobilisée pour assumer toutes ses responsabilités d’adulte. Certains l’ont caractérisée d’éthique du plus être, de la montée humaine universelle, de la solidarité globale, une éthique pleinement humaine. Ces étiquettes me paraissent valables, car tout doit être pensé en fonction d’une échelle objective de valeurs ou service de tout l’homme et de tous les hommes. Cependant i1 n’est pas inutile de souligner que l’éthique du développement doit se préoccuper plus que ne le faisaient les autres morales des vertus de magnanimité, de magnificence et de munificence. Elle doit aussi beaucoup parler d’austérité, de consentement aux responsabilités, de la liberté, de l’audace intellectuelle indispensable à la recherche de nouvelles solutions en démographie, agronomie ou matières énergétiques, par exemple. Car il faut de la grandeur d’âme pour s’élever à la hauteur des tâches à accomplir et pour surmonter les obstacles au développement intégral et harmonieux de toute la terre- obstacles, techniques, psychologiques, physiques, pédagogiques, idéologiques. Ces opérations coûteront cher : c’est pourquoi 1a munificence sera requise.

LE SEUL DEVELOPPEMENT QUI SOIT DIGNE OE L’HOMME

Mais alors pourquoi parler d’austérité ? Tout d’abord précisons qu’il ne s’agit pas ici d’un dénuement miséreux ou d’une simple non-possession de biens ; non, la véritable austérité ne ressemble pas plus à la misère qu’au faste. Les pays sous-développés devront certainement se discipliner pour construire les infrastructures dont ils ont besoin pour devenir des producteurs. Ils auront à se contenter pendant plusieurs années d’un niveau d’achat et de consommation –je ne dis pas « niveau de vie » car celui-ci est beaucoup plus que 1e simple « avoir » ou le « dépenser » -inférieur à celui que connaissent actuellement les pays d’Occident. D’autre part, les pays riches auront eux aussi à s’astreindre à cette discipline sans laquelle J’homme est bien plus le serviteur des biens matériels que l’inverse. La nécessité d’une austérité dans les pays riches s’impose à deux titres. En premier lieu, pour consentir une aide adéquate aux pays plus pauvres qu’eux, ils seront appelés à accepter de ne pas améliorer leur condition matérielle aussi rapidement qu’ils pourraient 1e faire autrement. Ensuite, plus ils progresseront dans l’abondance, plus i1s auront à s’abstenir librement et sciemment de s’enliser dans 1a servitude d’un désir incontrôlé de possession des biens matériels. L’homme doit, s’il veut sauvegarder sa dignité humaine et maintenir sa liberté, Savoir s’affranchir du goût excessif des biens superflus. C’est un circuit interdépendant qui se crée ainsi : l’austérité des pauvres facilitera la magnanimité des riches ; ceux-ci se montreront d’autant plus facilement généreux au fur et à mesure que les pays récepteurs élimineront toute dépense inutile et tour gaspillage. Par ailleurs, plus les nantis seront libérés des servitudes de la possession, plus ils disposeront de moyens pour venir en aide aux autres pays. Bref, une éthique du développement largement pratiquée poserait 1es bases d’une civilisation où la maîtrise de la nature et la victoire sur !es égoïsmes procureraient, non pas, comme dans le passé, l’abondance pour le petit nombre co-exitant avec une misère pour la majorité, mais le nécessaire pour tous. Sans supprimer les inégalités, de nouvelles structures viseraient à assurer à chacun plus qu’une simple subsistance ; l’abondance même serait mise au service de tous.

Cela est le seul développement digne de l’homme : une mise en valeur optima de tous les biens de la terre. Ce développement est envisagé ici comme une réalité dynamique et progressivement croissante ; ce n’est pas, comme le voudrait Marx, une sorte de situation permanente idéale ou paradisiaque, car à tout jamais subsisteront des pressions des hommes et de la nature, des conflits d’égoïsme à résoudre, des progrès toujours plus explicites et adaptés à faire naître, de nouvelles formes de vie culturelle, sociale et familial à engendrer, etc. Une telle mise en valeur des biens de la terre chercherait le bien-être de toutes les classes d’hommes et de tout ce qu’il y a dans la personne humaine. Voilà ce que signifie- « la montée humaine universelle » - une ascension, un mouvement vers le haut et non pas une arrivée ou un état, si parfait soit-il, de repos ou d’accomplissement.

VISER HAUT OU COULER COMPLETEMENT

Pareil objectif peut paraître lointain. Il l’est certainement. Mais, petit à petit, il pourrait devenir plus réalisable si les hommes se mettaient à penser nouveau et agir nouveau, s’ils se donnaient autant de peine à réaliser le développement qu’ils en mettent à fabriquer un gain ou défendre leurs intérêts. Ils auraient à étudier avec beaucoup de soin et une patience infinie des questions ardues : désarmement, démographie, les modalités du développement mondial intégré à long terme, les nouvelles formes d’échanges internationaux, le dynamisme d’une économie des besoins, le degré optimum de souveraineté nationale, les limites et possibilités d’une répartition plus équilibrée de la population mondiale, la création d’espaces économiques viables, les arbitrages de disputes pour supprimer le recours aux armes, les grands principes capables de libérer la pensée politique et militaire de son propre automatisme aveugle, l’orientation de la recherche scientifique vers les domaines répondant aux grands besoins urgents, la réflexion philosophique sur le sens profond de tant de renversements de traditions et d’idéologies demeurées longtemps à l’abri de la critique, un effort créateur de toutes les ressources esthétiques humaines visant à effectuer un nouveau mariage du beau avec l’utile, un vaste élan coordonné vers la coopération intelligente et désintéressée sans lequel les « petits gestes » continueront à n’avoir aucune influence sur un monde qui est devenu trop habitué à la petitesse et à l’inertie. Bref, un effort cosmique de tous, par tous, pour tous. Ce n’est pas là utopie, mais la voie imposée par la nécessité d’éviter une chute dans le « maelstrom » d’une nouvelle barbarie. Loin d’être un idéal illusoire, cette solidarité universelle et civilisatrice s’impose si le monde ne veut pas être englouti par ses propres armes et submergé par les flots chaotiques qui accentuent les divisions entre classes, pays, blocs, races et individus. Le choix est donc : viser haut ou couler complètement.

Toute tentative d’action nouvelle comporte bien sûr certains risques. La première nation à agir contre son propre Intérêt étroitement conçu espérerait sans doute en entraîner d’autres à l’imiter et, ce faisant, s’acheminer vers une situation favorisant le bien commun mondial. Cependant, un tel pays a raison d’avoir peur de faire cavalier seul dans ses avances généreuses ; le danger est bien réel. Tôt ou tard, cependant, les hommes devront se défaire de leurs grandes peurs collectives. Mieux vaut le faire maintenant dans la gratuité et en récolter les bienfaits que d’attendre d’y être contraint par la force des choses quand il sera trop tard pour en tirer profit. Ici comme dans d’autres domaines, une vue lucide sur le propre intérêt lointain coïncide avec le devoir universel.

LES MEFAITS DU DUMPING…

Un choix des mesures aptes à amorcer une solidarité se rapprochant des exigences du développement authentique est à la fois urgent et difficile. En toute hypothèse, pour combattre la faim, qui demeure toujours, sous ses formes de sous-alimentation et de malnutrition, le grand fléau atteignant 60 % de la populotian mondiale, il faut trouver les moyens techniques pour éliminer le gaspillage colossal des surplus agricoles. Alors que des millions d’hommes ne mangent pas à leur faim, il est criminel de dépenser des fortunes à « stocker » des produits alimentaires destinés trop souvent à pourrir. Il n’appartient pas à l’éthique de dire comment doit se faire la distribution. Il n’en reste pas moins qu’une répartition plus équitable est à rechercher ainsi que des tentatives de solution, bien qu’elles puissent rester longtemps imparfaites et provisoires. C’est aux économistes, agronomes et autres experts intéressés à en déterminer les modalités précises. De même pour le problème du « dumping » ; il est grand temps d’aborder d’une façon globale ce problème en réfléchissant sur ses effets dans tous les pays, surtout ceux qui en souffrent. Le seul désir de se débarrasser d’excédents gênants ne peut pas justifier une telle opération dont, jusqu’à présent, les conséquences déséquilibrantes ont souvent été ignorées ou passées sous silence. Le « dumping » ne doit plus être simplement une arme dans la guerre économique, visant à conquérir un marché et à le maîtriser une fois acquis. Sont à étudier non seulement les effets du « dumping » dans le pays « récepteur » lui-même, (dons ceux-ci en effet l’esprit d’initiative peut être retardé ou arrêté par le dumping et à la production de biens utiles peut se substituer une consommation malsaine de biens de luxe dont l’engouement aura été créé grâce au dumping), mais les effets du dumping dons l’ensemble des pays faisant partie d’un circuit économique devront également être étudiés. Là où le dumping a pour résultat l’effondrement brutal, artificiel et provoqué des débouchés normaux d’un pays à mono-exportation (ou presque), il y a réelle injustice. De toute façon, tout dumping, même déguisé, ne fait qu’augmenter tensions et mécontentements dans le monde.

…ET DES ACHATS ARTIFICIELS

L’opération inverse est nan mains répréhensible, à savoir l’achat artificiel de produits dont on n’a pas besoin, dans le but de gagner l’adhésion politique, militaire ou idéologique d’un pays. Aussitôt que cela ne fait plus leur affaire, les pays acheteurs laissent tomber leurs fournisseurs, les livrant ainsi aux vicissitudes du marché, comme des colporteurs obligés de vendre à des prix inférieurs pour obtenir des clients. Aussi longtemps que n’existeront pas de conventions pleinement internationales obligeant tous les pays à adhérer à un code honnête d’échanges, le développement des pays sous-privilégiés se heurtera fatalement aux égoïsmes et aux stratégies rusées des pays économiquement forts ou aux concurrences craintives de leurs voisins sous-développés. Signalons en passant qu’une justice internationale doit imposer des conditions aux prêts et aux dons internationaux (bilatéraux, multilatéraux et spécifiquement internationaux) afin de garantir la liberté et la dignité nationale des pays bénéficiaires.

LES DIMENSIONS MONDIALES DES BESOINS ET DES RESSOURCES

En ce qui concerne les investissements étrangers en pays sous-développés, des formules équitables seraient à trouver. L’Etat, dans certains cas, peut avoir le droit et même le devoir d’exiger que les investissements s’orientent vers tel ou tel secteur ce l’économie jugé essentiel au développement, à plus forte raison, bien entendu, quand il s’agit d’investissements indigènes dans le pays même. Par contre, l’Etat doit se préoccuper d’assurer les investissements contre une nationalisation arbitraire ou la mal-administration dans la perception des impôts.

La question complexe de la fuite des capitaux et des bénéfices à l’étranger serait à traiter de façon parallèle.

Dans tous ces domaines, une prise de conscience des dimensions mondiales du besoin modifierait sensiblement nos comportements actuels. Sans parler de mobilisation internationale de capitaux, le bien-être mondial pourrait très bien, par exemple, justifier un prélèvement proportionnel sur le personnel qualifié des pays avancés, afin de fournir une aide technique aux pays les plus indigents. Un tel recrutement ne serait autre chose que l’application au plan international du principe de solidarité inter-régionale déjà en vigueur à l’intérieur des unités nationales. Dons ce dernier cas, tout le monde accepte comme normal que le gouvernement intervienne et impose des sacrifices à certaines régions favorisées pour mieux équilibrer l’économie d’une région arriérée. C’est ce même principe qui permet à un pays d’imposer le service militaire à tous ses sujets pour la défense des intérêts, non pas locaux ou régionaux, mais généraux du pays. De préférence, le recrutement international de techniciens chercherait des volontaires ; ceci pourrait se faire par l’intermédiaire d’organismes avertis des besoins du monde. Car, évidemment, ce qui peut se faire par libre choix ou option volontaire ne saurait être imposé par la force. Cependant, ce recrutement faisant défaut, il est concevable qu’une certaine contrainte puisse légitimement s’exercer. Alors, il y aurait lieu d’envoyer des experts là où le besoin se fait urgent. Les modalités marxistes d’un tel emploi commun des ressources technico-humaines peuvent certes répugner à l’esprit de liberté, mois force est de reconnaître que la liberté même ne saurait s’exercer dans l’oubli ou l’inconscience des besoins de la majorité de l’humanité.

« AUCUN PEUPLE NE DEVRAIT AVOIR À CHOISIR ENTRE LE PAIN ET LA LIBERTE »

En fait ; l’acceptation plénière de la responsabilité favorise mieux l’épanouissement de la liberté que ne le fait le caprice. Dans ce domaine, un énorme travail éducatif est à réaliser. Bien entendu, dans le concret, on n’accepte pas sans peine les délais imposés par une pédagogie de la liberté. La solution « contrainte » semble prometteuse de résultats immédiats et visibles ; nous ne pouvons pas fermer les yeux, par exemple, sur l’impressionnante réussite chinoise. Ceci dit, tout humanisme authentique doit rejeter l’idée que la destruction de la liberté personnelle est inévitablement liée au problème économique. A la discipline, la responsabilité collective et l’austérité, nous disons oui. Mais à l’anéantissement de la liberté ou à la matérialisation de l’homme, non. Evoquons seulement la réaction de ce paysan nord vietnamien citée par le Dr T. Dooley, dans de nombreuses conférences sur son travail médical au Laos et au Vietnam, qui, après avoir reçu pour la première fois de sa vie des terres à lui à la suite de la réforme agraire communiste, se décida à fuir le régime pour se réfugier au Sud Vietnam. On lui demanda comment allait la vie « là-bas ». Et lui de répondre : « Ah, ça va très bien pour le ventre… mais pas tellement bien pour l’âme. » Que l’alternative puisse même se poser en ces termes -progrès matériel ou déshumanisation - cela est dû à la négligence de trop d’hommes : ils n’ont pas travaillé à ériger, les conditions économiques et sociales qui rendraient impossible un choix entre la faim et la servitude. Comme le disait le Vice-Président américain, M. Nixon, à Londres en novembre 1958 : « Des millions de personnes sont résolues à rompre les chaînes de la misère qui les ont réduites en esclavage. Elles désirent le faire dons la liberté, mais si elles n’ont pas d’autre choix, elles choisiront le progrès même sans la liberté. Aucun peuple ne devrait avoir à choisir entre le pain et la liberté. »

VALEURS A RESPECTER OBSTACLES À SUPPRIMER

Le travail du développement demande un tact et une délicate compréhension que l’on rencontre rarement. Au respect de toute valeur positive présente dans une société non technique, le développeur doit allier un effort prudent mais vigoureux pour liquider les obstacles au développement qui peuvent, sous le voile de croyances religieuses ou culturelles, peser sur ces mêmes sociétés. Bien qu’elle soit ardue et parfois dangereuse, cette tâche est l’objectif que doit poursuivre le développeur. Son épreuve sera la suivante : comment acheminer des hommes et des sociétés humaines vers une vie matérielle plus abondante, l’abondance étant désirée non pour elle-même, ce qui pourrait asservir l’homme aux mécanismes de faux besoins se multipliant incessamment, mais comme un instrument pour arriver au mieux-être, sans s’asservir au matérialisme dans lequel baignent nos civilisations techniques modernes ? Souvent le problème est de respecter des aspirations transcendantes alors que celles-ci se mélangent avec l’erreur et la superstition et, partant, aveuglent des sociétés entières ou les paralysent dans leurs démarches économiques ou pédagogiques. Ces problèmes se ramifient : comment ne pas détruire la foi en 1’autorité traditionnelle alors que les réformes administratives imposent à des sociétés entières de nouveaux « leaders » ? Comment aussi éviter que des liens communautaires séculiers ne soient pas brisés par une transformation trop soudaine de leur vie sociale dès que les hommes quittent en grand nombre la campagne pour la ville ? Hors de hautes considérations éthiques et humaines, on ne peut trouver de solution à ces difficultés. Tout en tenant compte des particularités locales, le développeur, abordant ces problèmes, devra s’élever au niveau d’une réflexion sur l’échelle des valeurs à choisir. De nombreux auteurs modernes, tels que Aldous Huxley (Le Meilleur des Mondes, le Meilleur des Mondes Revisité), Georges Orwell (Animal Form, 1984), Neville Shute (On the Beach) et Gustave Thibon (Vous serez comme des dieux) nous ont peint d’une manière saisissante l’image de l’homme mécanisé par les techniques scientifiques modernes. Le danger n’est donc pas irréel qu’un simple progrès matériel aboutisse à produire un homme amoindri.

Le développeur, plus que tout autre, doit veiller à ne pas démolir plus qu’i1 ne construit. La leçon de l’expérience devra à elle seule suffire pour nous mettre en garde contre l’idolâtrie de la modernisation. C’est justement dans les pays les plus riches que les problèmes du suicide, du déséquilibre mental, de la criminalité et du malaise profond sévissent de la façon la plus dramatique. Paradoxalement, la poursuite acharnée du plaisir finit par faire disparaître la joie de vivre. Ne serait-ce que par pur pragmatisme, le développeur devrait hésiter avant d’entreprendre un développement unilatéral. S’il cherche avant tout le plus grand bonheur des hommes, il ne serait pas inutile de voir si un tel bonheur consiste simplement à augmenter 1es possessions de l’homme et à multiplier ses heures de loisir, ou si, au contraire, d’autres valeurs demeurent plus indispensables pour le véritable bien-être humain. Chesterton a perçu une gronde vérité en ce mot si intuitif : « Vous pouvez enlever à un homme sa maison, mais n’ayez jamais l’audace de lui enlever ses symboles. » C’est bien cette étude concrète réelle et à base d’expérience que nous entendons par « une réflexion sur l’échelle des valeurs humaines ».

UNITE DE DOCTRINE INDISPENSABLE

Or, il est impossible d’envisager un développement respectueux des valeurs humaines profondes sans se poser le problème d’une coopération pluraliste entre experts de plusieurs options philosophiques différentes sur l’homme. On peut même se demander s’il est possible pour des partisans d’idéologies différentes de travailler ensemble à acheminer le monde vers un développement vrai. Autrement dit, le problème est de savoir comment, et à quelles conditions, des philosophes, hommes politiques, éducateurs, économistes et autres peuvent coopérer avec des homologues de doctrine opposée, sans rien sacrifier à ce qu’ils jugent être vrai, et pour qu’à la fois le développement et la croissance de la vérité soient les fruits de cette coopération même.

Comment réaliser une mise en commun d’idées et un travail coopératif qui sache surmonter la tentation de s’adonner à de stériles polémiques idéologiques, ou d’empiéter sur l’autonomie - ce qui n’est pas du tout l’imperméabilité aux autres sciences ou la fermeture sur soi - propre à chaque discipline, ou à se livrer à de mesquines disputes sectaires ? Les implications de la justice intellectuelle et du travail coopératif sont à repenser à fond. Une telle coopération n’exige pas, comme l’a bien montré Maritain, l’abandon d’une vérité dont on est persuadé ! Au contraire, la véritable tolérance intellectuelle ne peut exister que si nous croyons que la vérité peut unir les hommes plus qu’elle ne peut les diviser. La division provient moins des « vérités distinctes » que des motifs parasitaires de division naissant d’un amour insuffisant pour la vérité. D’abord, il ne peut y avoir de travail en commun sans une mesure de bonne volonté, de désir acharné d’arriver au but même s’il faut passer par plusieurs difficultés. Dès le départ, il doit y avoir tout de même une certaine unité de doctrine - sans parler de cette communion beaucoup plus profonde et importante qui dépasse le seuil des concordances de doctrine, ce que Maritain appelle « la communauté analogique de la pensée » - au moins sur ceci : Tous les participants sont, du seul fait de leur participation à un travail coopératif, d’accord sur le fait suivant : « le développement de l’homme est une valeur supérieure à l’état de non au d’infra développement qu’ils tentent de changer. »

UNE ENTENTE SUR LES BIENS PRIMORDIAUX EST POSSIBLE

Aussi bien chercheurs qu’hommes d’action peuvent, même sans partager les convictions d’où jaillissent leurs principes d’action, s’entendre sur certains besoins communs à tout homme pour qu’il puisse vivre dignement. Je fais allusion aux biens primordiaux : un minimum vital de nourriture, une certaine variation équilibrée dans celle-ci, un habitat convenable, la possibilité d’accéder à l’éducation nécessaire à l’exercice de ses talents, des conditions sociales et politiques favorisant la paix et la justice. Les esprits se séparent sans doute sur leur définition de la paix, la justice, l’éducation, la liberté et la démocratie. Mais il n’empêche que, pour et dans l’action, plusieurs différences doctrinales n’entrent pas directement en ligne de compte, au moins dans certains domaines. On peut concevoir, par exemple, qu’un marxiste veuille améliorer le sort d’un ouvrier dans le but de le rendre plus fort dans la lutte syndicale contre une grande société. En même temps un Gandhi peut souhaiter la même amélioration pour le même ouvrier parce que lui, Gandhi, souffre de voir languir un frère dans une misère qui lui ferme la porte aux aspirations mystiques les plus élevées (on a souvent dit que la misère est, socialement, une espèce d’enfer). Ces divergences d’inspiration qui demeurent capitales sur le plan idéologique et qui méritent d’être examinées dans le dialogue philosophique, ne devraient pas empêcher deux hommes d’œuvrer ensemble pour augmenter le bien-être des ouvriers en question. Ceci dit, il demeure vrai que des différences idéologiques trop grandes rendraient impossible une entente cordiale et durable, même sur le plan de l’action. Le minimum d’accord doit s’établir sur le postulat que le destin de tout homme et de toute nation est lié à celui d’autres hommes et d’autres nations (c’est le reflet moderne du dicton de John Donne, « No man is an island » - « nul homme n’est un îlot »). Par ailleurs, serait exigée également la reconnaissance que l’homme ne vit pas de pain seulement et que le véritable bien-être commun suppose un respect actif de la personne.

LES CONDITIONS PRATIQUES D’UNE COOPERATION PLURALISTE

Nous pourrions peut-être résumer les conditions pratiques d’une coopération pluraliste en exigeant de tous les participants les attitudes suivantes : 1° Croire à la bonne foi de l’autre -donc franchise et confiance mutuelle ; 2° Bien connaître la pensée de l’autre - donc lucidité devant les points de ressemblance et de divergence ; 3° Bien connaître sa propre position -ce qui exige une réflexion critique et profonde de ses principes d’action ; 4° Apprécier la nécessité du travail coopératif - c’est-à-dire l’acceptation du pluralisme comme un état de fait. Il faudrait donc que le marxiste sorte de son obsession de tout conquérir, que certains idéalistes spirituels s’abstiennent de vouloir tout convertir et que certains libéraux consentent à faire face aux divergences de fond ; 5° Eviter de rechercher un succès sectaire ou partisan - la cause de la vérité ou du développement est bien plus importante qu’une petite victoire que s’approprie un groupe ou une faction ; 6° Une très grande unité dans l’amour des hommes - sans l’amour vrai, l’esprit le plus rigoureux et moderne va briser ceux-là mêmes qu’il essaie d’aider.

J’ajouterais volontiers à la première condition la franchise dans l’échange. Sur ce point, M. Khrouchtchev brille : il n’hésite pas à dire exactement ce qu’il pense de l’avenir du capitalisme, ni à proclamer sa foi dans le succès éventuel du communisme. Myrdal aussi, tout en admettant que toute conclusion économique découle obligatoirement d’une « Weltanschauung » plus large, avoue ouvertement quelles sont ses croyances fondamentales, à savoir l’égalité de l’opportunité, et la démocratie politique.

Je n’ai qu’effleuré le problème si complexe de la coopération pluraliste ; il mérite certainement d’être étudié de plus près pour dégager, en regard du développement, les bases de la coopération intellectuelle et active.

LES QUESTIONS POSEES A L’ETHIQUE MODERNE SONT MULTIPLES

Les problèmes évoqués dans ces pages n’épuisent pas - elles indiquent seulement - les questions que devra étudier l’éthique moderne. Celle-ci aurait également à s’interroger sur le comportement des élites dans les pays à développer. Le conservatisme des vieilles élites, par exemple, devrait-il être condamné ou approuvé quand il empêche le pays de sortir d’un état chronique d’injustice sociale ? Dans quelle mesure et dans quelles conditions les classes supérieures d’un pays sous-développé peuvent-elles accepter l’injustice, ou le « désordre établi » , soit par adhésion totale, sait par abstention ou non-intervention, ou encore par une action purement négative ou critique ? Une interrogation analogue s’impose aux nouvelles élites émergeantes de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique Latine. Ont-elles raison d’adopter les valeurs civilisatrices occidentales, d’aspirer au niveau de vie élevé des classes supérieures d’hier, de choisir en totale liberté l’orientation de leur carrière, indépendamment des besoins urgents de leurs pays, de faire leurs études dans tel au tel pays ? A propos des études, on voit les confusions qui peuvent naître, par exemple, dans un pays qui envoie certains de ses ressortissants étudier un régime administratif aux Etats-Unis, un autre en France et un troisième en Russie. Une telle action est une invitation au gaspillage et aux tensions nocives.

La plupart des experts reconnaissent actuellement que les pays insuffisamment développés ne peuvent pas, sauf exception rare, accorder les grands avantages de Sécurité Sociale que connaît l’Occident. Par conséquent, il incomberait aux syndicats des pays sous privilégiés d’étudier leurs revendications en ce domaine en fonction de leurs propres possibilités économiques globales. Il en va de même lorsqu’il s’agit de revendications de salaire. Afin de ne pas aggraver un exode rural non contrôlé, qui o souvent pour résultat un parasitisme urbain de chômeurs improductifs, toutes mesures doivent être prises pour éviter un trop grand écart dans les salaires entre différentes catégories de travailleurs. Ce même principe s’étend aussi aux autres classes sociales. François Perroux a bien souligné qu’il ne peut y avoir de véritable développement que dans une société où s’opère « un aménagement optimum des charges ». A son avis, « c’est seulement dans une société où les coûts du statut humain de la vie sont couverts par tous les êtres humains que peuvent être tolérées les inégalités étendues entre les revenus et les instabilités de grande amplitude et fréquence dans les satisfactions et dans les situations ».

Une éthique du développement, pour être complète, devrait s’astreindre à élaborer également les exigences morales se rattachant à l’exercice de nombreuses fonctions : comportement des partis politiques - parti au pouvoir et parti d’opposition -, structures ministérielles, responsabilité du chef du gouvernement, la légitimité « d’autarcies » quasi-ministérielles veillant à l’exécution d’un plan de développement.

Resteraient à réétudier d’une façon empirique et théorique, sur le plan mondial, les implications morales de l’aide à l’étranger avec ses risques de domination, les modalités de préservation à la fois du bien commun et des libertés personnelles à travers la planification, tous les aspects éthiques de la régulation des naissances, les rapports entre religion et culture avec développement intégral, l’amélioration des termes d’échanges, les pleines dimensions de la « responsabilité collective », tout en distinguant celle-ci de la « culpabilité collective », et des nouveaux systèmes monétaires souhaitables.

DE NOUVEAUX RE AJUSTEMENTS, DE NOUVELLES « ENTENTES CORDIALES » SONT NECESSAIRES

Le ferment que fit naître la réaction des vieilles idées religieuses aux innovations commerciales et industrielles des XVIe et XVIIe siècles, est en train de se reproduire de nos jours, mais les termes du dilemme ont changé. Ce n’est pas la religion qui reçoit le défi du capitalisme : ce sont les principes mêmes de la religion et de l’éthique qui doivent chercher une nouvelle entente cordiale avec les « économies » modernes dans toute leur complexité. A plus forte raison, l’éthique comme l’économie doivent-elles découvrir que le « développement » est infiniment plus large que l’économie seule ou l’éthique seule.

Après quinze années de réflexions et d’expériences sur le sous-développement, le monde (comme le font voir Drucker, Ways, Myrdal, Perroux, Lebret et autres) n’a pas encore trouvé une théorie générale du développement qui soit pleinement satisfaisante. De même il n’a pas encore tenté l’étude d’ensemble, si nécessaire, des implications morales du développement, des passages de populations entières d’une phase d’existence moins humaine à une condition de vie plus humaine. Moralistes aussi bien qu’économistes se sont montrés trop inféodés aux solutions déjà faites du passé pour pouvoir comprendre le monde dans toute son ampleur et pour permettre aux hommes de sortir des multiples impasses auxquelles ils se heurtent.

NE PAS ATTENDRE NOTRE « MORT COLLECTIVE » AVANT DE CHOISIR « LE BIEN »

Nous avons trop longtemps négligé de regarder bien en face les pleines exigences de la solidarité internationale, dans le respect actif de la personne humaine ou ayant pour objectif l’agrandissement de l’être et non pas l’agrandissement de l’avoir, à travers un effort coopératif, ardu et continu de tous les hommes, individuellement et en groupes. En un mot, alors qu’elle est pourtant indispensable, nous n’avons pas encore formulé une « éthique du développement ». S’il nous est permis d’espérer qu’il n’est pas déjà trop tard, c’est que les événements ont leur propre farce impulsive. Seuls les faits et des pressions peuvent ouvrir les yeux de ceux qui n’ont plus de temps ni de liberté pour penser. Comme l’affirmait le romancier Henry Miller, dans un tout autre contexte : « Seulement le jour viendra, croyez-moi, qui sera celui du grand choix. Choisir de faire le bien ou le mal. Et nous serons contraints et forcés, sous peine de mort collective, de choisir le bien. Ce ne sont pas nos convictions religieuses mais les conditions même de notre vie sur terre qui feront de nous des anges. ». Nous ne cherchons pas à être des anges seulement, mais pleinement des hommes. Si nous voulons garder notre humanité, il ne faut pas attendre notre « mort collective » avant de choisir « le bien ».

Dennis Goulet


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