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Notre vision

Notre vision

Notre vision aujourd’hui

JPEG Mathias Rethinam, qui fut vice-président pour la région Asie de DCLI et directeur du séminaire de Madurai, Inde :

«  Cette vision est ancrée dans le concept de développement proposé par Lebret : le développement de tout homme, de tout l’homme, de tous les hommes et de l’humanité entière -dans un esprit de liberté, de fraternité et d’égalité- unie par une vision solidaire promouvant la culture du dialogue avec des civilisation. Dans ce concept chaque homme et femme est le sujet central du développement enraciné dans sa civilisation propre qui lui donne son identité, le sens profond de sa vie en elle-même et dans sa relation avec Dieu, avec sa communauté et la nature.

Autrefois chaque civilisation existait de façon isolée et exclusive. Aujourd’hui nous vivons dans un village global et nous sommes obligés, en tant que peuples venant des identités diverses des civilisations (et par conséquence, compréhension du sens profond de la vie) d’être en communion à travers le dialogue avec les autres.

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Sans ce dialogue, l’humanité s’engage dans une impasse, prise par le risque du fondamentalisme au nom de la religion et de la culture et par la contradiction de « l’impérialisme de l’argent » (Populorum Progressio) qui domine notre village global et démolit le sens de la vie en continuant à renforcer une recherche effrénée, superficielle et matérielle. Gandhi a dit : « Il y a assez pour le besoin de tous au monde mais le monde entier ne serait pas suffisant pour l’avarice d’un individu ».

C’est dans ce contexte qu’il nous faut voir ce qui se passe dans le monde de notre temps :
D’une part, nous nous rendons compte que le monde du marché n’a pas de frontière, pas plus que n’en ont l’exploitation, l’oppression, le chômage, la faim, la misère, le fondamentalisme, la guerre, l’exclusion ou l’élimination d’êtres humains !
D’autre part, nous sommes témoins des actions militantes de la société civile, des ONG, des mouvements populaires, des révoltes spontanées partout dans le monde, qui s’organisent pour lutter contre un modèle imposé qui accroît des inégalités et fragilise les plus pauvres, et pour les droits humains au niveau local, national et international. Ils interpellent même l’OMC, la Banque mondiale, le FMI. Le Forum social mondial en est un exemple. Tout cela nous montre que la grande majorité de la population du monde est en colère et n’accepte pas la situation.

Les pouvoirs dominants ont des objectifs clairement définis et sont unis, organisés et coordonnés pour mettre en œuvre une finalité ultime : faire de l’argent par n’importe quel moyen.
Mais parmi les milliers de gens qui agissent partout dans le monde pour leurs droits, combien ont une certaine clarté de l’objectif de leurs actions ? Combien sont unis, organisés et coordonnés ? En posant cette question, je suis conscient qu’il s’agit d’un processus de long terme ; mais il faut commencer ou, lorsque de telles dynamiques sont déjà en marche, les rejoindre !

C’est ici que doivent jouer leur rôle les scientifiques et intellectuels engagés pour le changement social, les ONG nationales ou internationales et tous ceux qui ont pris une option politique pour les exclus et s’engagent avec des pauvres dans leur lutte pour la dignité et le droit.
Cette posture d’engagement auprès des plus pauvres, si on la met en œuvre de façon honnête et exigeante, crée des devoirs importants. Au lieu de faire des projets pour le développement des peuples, il faut être prêt à écouter le message des opprimés du monde, à comprendre leurs aspirations manifestées dans leurs actions, parce que c’est eux qui sont les acteurs prioritaires sans lesquels notre présence, nos organisations et nos initiatives n’auront pas de raison d’être.

1. A partir de cela, notre rôle devient clair : c’est « d’être et marcher avec » et faciliter leur démarche, par notre participation financière et nos expertises variées, pour avancer doucement, sans jamais brûler les étapes, vers ce développement intégral défini plus haut.

2. Appuyer les efforts pris pour une éducation des exploités dans une cheminement de démocratie participative.

3. Mettre sur pied un système de dialogue et de coopération parmi les ONG qui s’engagent, selon leur démarche spécifique, pour le développement des peuples :
a) celles qui sont directement engagées dans une démarche du peuple,
b) celles qui se spécialisent dans des réflexions profondes à partir d’une écoute attentive des acteurs de réseaux partout dans le monde, font de la recherche et proposent des perspectives et des pistes d’action,
c) celles qui motivent les peuples, dans des pays économiquement plus stables et avancés, à reconnaître et appuyer, là où elles émergent, les actions porteuses de sens.

La trajectoire du centre Développement et Civilisations - Lebret-Irfed le place au sein du deuxième groupe b). Il est au cœur de réseaux vivants et dynamiques en même temps qu’héritier d’une mémoire, non négligeable en Europe, véritable trésor accumulé au sujet du développement des peuple. Mais il a aussi la capacité pour collaborer activement avec la troisième catégorie d’organisations c). Il nous faut la solidarité entre ces trois éléments afin de donner du sens à nos actions pour le développement.  »

Témoignages de membres du Réseau

Témoignages de membres du Réseau international Lebret présents sur le terrain

Ces témoignages de vie, d’action et d’engagement ont été présentés dans le numéro 387, octobre-novembre 2010, de Développement et civilisations. Nous les publions ici dans leur intégralité.

Achille Biffumbu (Congo) :
Réfléchir ensemble

Lily Razafimbelo (Madagascar) :
Pour un développement intégral de la personne

Louis Pilard (France) :
Répondre à la faim aujourd’hui

L.A. Samy (Inde) :
Vers une seule humanité

Boutros Labaki (Liban) :
Remplacer le mot « homme » par le mot « personne »

Enocque François (Haïti) :
Passer de la parole aux actes

Cinq fondamentaux

Pour une « montée humaine universelle »

Cinq fondamentaux proposés par L.-J. Lebret (1897-1966), économiste français dont la pensée et la démarche inspirent aujourd’hui encore de nombreux acteurs du développement du réseau animé par le centre Développement et Civilisations - Lebret-Irfed.

Le courant humaniste initié par L.-J. Lebret n’est pas une idéologie, mais avant tout une démarche globale et ascendante, partant de l’engagement et de l’observation. L.-J. Lebret n’a cessé de passer de l’action concrète à la réflexion et de la réflexion à l’engagement. Son cheminement personnel en témoigne : son approche a germé dans les enquêtes et les organisations des marins pêcheurs bretons de 1932 à 1940 ; elle s ’est approfondie de 1940 à 1952 dans les études de l’économie humaine et les initiatives d’aménagement des territoires dans une France à reconstruire ; elle s’est élargie ensuite dans les missions d’étude au service des pays du Sud et des organisations internationales, avant d’appeler au grand dialogue entre les civilisations pour un développement intégral harmonisé.

Les intuitions de L.-J. Lebret sont d’une saisissante actualité dans un monde qui a sans doute aujourd’hui, plus que jamais, conscience des impasses auxquelles il est confronté et de la nécessité d’un « développement de tout l’homme et de tous les hommes ».

Cinq fondamentaux, en interaction permanente, fondent cette pensée pragmatique et active :

1. Remettre l’être humain à la source et au cœur de tout développement

« Il ne s’agit pas de plaquer un social correctif, palliatif sur une économie engendrant de soi un mal humain ; il s’agit de préconiser et de chercher à mettre en place un régime économique intégralement social et intégralement personnaliste, en même temps que très différencié qui répondent aux deux principes qui font partie du patrimoine connu de l’humanité : le respect actif de la personne, l’instauration efficace du bien commun ». Cette économie humaine a pour finalités essentielles de « nourrir les hommes, soigner les hommes, éduquer les hommes, libérer les hommes ».
Il s’agit en conséquence d’apporter une réponse ordonnée aux besoins humains que l’on retrouve dans la définition que le PNUD donne du développement humain qui comporte « la création de richesses, l’équité de leur répartition, la participation à la maîtrise du destin collectif, un espace de liberté permettant l’expression des groupes et des intérêts, une culture donnant cohérence et identité, l’adhésion à des valeurs transcendantes qui offrent signification, mobilisation et dépassement à cette construction collective ». (PNUD. Rapport 1992).

2. Remembrer le tissu social

Permettre aux collectivités concernées de maîtriser l’espace et le temps, dans une tension permanente entre organisations sociales et relations communautaires. La dimension horizontale prime les divisions sectorielles ; concilier les territoires d’appartenance et les réseaux de relations, organisations sociales et relations communautaires, constitue l’un des enjeux du développement local.

L’aménagement des territoires doit être ordonné, pour L.-J. Lebret, autour d’objectifs prioritaires :
- offrir un cadre de vie épanouissant qui respecte les cadres familiers et les rythmes de l’homme
- créer des communautés territoriales « à portée d’homme »
- affirmer la prédominance de communautés territoriales responsables des biens essentiels sur les organisations économiques ;
- assurer une construction démocratique ascendante et décentralisée.

3. Renouveler la participation démocratique

L.-J. Lebret a toujours marqué une certaine réserve envers la démocratie molle, plus formelle que vécue : il veut promouvoir « une démocratie organique, à la fois sociale, économique et politique… constituée de bas en haut ».

Pour lui, Etat et collectivités décentralisées, entreprises et « forces vives » doivent collaborer ensemble à la promotion du développement local, en affirmant partout le primat du politique et de l’éthique sur le tout économique, ou le tout local replié sur lui-même. On voit poindre dans ses propos le rôle déterminant de ce qu’on n’appelle pas encore la société civile : pour lui le rapport société civile – pouvoirs politiques est essentiel à une démocratie vécue.

Cette démocratie doit se vivre aussi au niveau des entreprises et des organisations

4. Arrimer le local et le mondial

Ses ouvrages « Suicide ou Survie de l’Occident ? » (oct. 1958) et « Dynamique concrète du développement » (oct. 1967) dressent une synthèse saisissante (et combien actuelle) de l’état du monde, d’une « humanité titubante dans un cheminement désordonné d’impasses en impasses, incapable de résoudre les problèmes qu’elle se refuse à poser en termes rigoureux pour ne pas remettre en question ses valeurs illusoires… Le plus grand mal n’est pas la pauvreté des démunis, mais l’insouciance des nantis… L’Occident se suicide à force d’être court. »
« La question n’est pas d’uniformiser le monde, mais de transformer en chaque zone peuplée d’hommes les potentialités en possibilités puis en réalités, au rythme du possible, par une série ininterrompue de petites avancées, avec la participation maximale de la population, en particulier des femmes et des jeunes, avec l’aide d’équipes polyvalentes et de leaders formés ».

5. S’ouvrir au dialogue des civilisations

Pour L.J. Lebret, l’économie humaine se fonde sur un socle, un horizon des valeurs : « C’est d’abord par défaillance de l’esprit que l’humanité moderne est malheureuse. Submergée par les fausses valeurs, elle ne sait plus estimer et hiérarchiser les vraies valeurs… Le régime capitaliste a universalisé la mesure quantitative des valeurs. L’argent est devenu la mesure des choses, la mesure de l’homme, la mesure des sociétés… A de la valeur ce qui est bon pour l’homme, ce qui assure son développement normal, ce qui facilite son ascension, ce qui l’aide à se dépasser… à vivre par le meilleur de lui-même » (1946).

Il accorde, au fur et à mesure de sa découverte des autres continents, de plus en plus d’importance à la reconnaissance, à la rencontre de différentes civilisations, l’Occident exerçant un rôle de mise en relation et non de monopole. Cela exige que « pays développés et pays moins développés aient le courage de reconsidérer ensemble jusqu’à quel point il peut y avoir entente au sujet des valeurs communes à promouvoir, des valeurs particulières à respecter et de la civilisation solidaire à instaurer et quels changements profonds seraient à envisager dans les relations supranationales pour que le problème du développement généralisé devienne soluble ».

Paul Houée

L’économie de développement

Croissance
ou développement intégral harmonisé
dans le respect des civilisations ?

par Louis-Joseph Lebret

Ce texte écris à la fin de sa vie par Louis-Joseph Lebret, économiste, philosophe et visionnaire, fondateur du Centre Lebret-Irfed et de notre revue mensuelle, Développement et Civilisations, représente tout ce que pour quoi nous luttons : le développement humain ne se réduit pas au développement économique, il faut prendre en compte toutes les civilisations dans leur diversité et la coopération et l’ouverture d’esprit au monde entier sont centrales à notre action.

Les lecteurs qui n’ont pas à leur disposition les premiers numéros, d’ailleurs épuisés, de cette Revue, nous demandent parfois : « Mais, pourquoi avez-vous lié dans votre appellation les deux termes développement et civilisations ? De quoi donc voulez-vous parler quand vous parlez de développement intégral et de développement harmonisé au lieu de parler, comme tout le monde, de développement économique et de développement social ? Et pourquoi tant appuyer sur le mot « civilisations », au pluriel, comme si le processus de développement n’avait pas un caractère universel ?

Il nous semble donc opportun d’ouvrir le numéro 25, premier de notre 7e année, par un bref rappel de nos positions fondamentales.

Il est d’abord intéressant de noter que le succès du terme « développement » a coïncidé avec la prise de conscience d’un état de « sous-développement » dans un grand nombre de zones du monde. Les pays qu’entre les deux grandes guerres on appelait encore « arriérés », même dans les documents les plus officiels, sont devenus les pays « sous-développés » quand, ayant acquis l’indépendance, ils ont été acceptés comme membres de l’Organisation des Nations-Unies.

L’expression « sous-développés » est apparue par la suite plus ou moins offensante, les ressortissants de ces pays ne se considérant pas (n’étant pas en vérité) inférieurs, sous tous les aspects, aux habitants des pays scientifiquement et techniquement plus développés. Il en résulte plusieurs appellations comme « pays encore insuffisamment développés », « pays techniquement sous-développés », « pays en voie de développement ». C’est seulement pour simplifier que nous utilisons encore, dans le présent texte, le terme « sous-développé ».

En analysant les éléments des niveaux de vie personnelle et familiale, la consommation alimentaire, les taux de mortalité, les fréquences des maladies de masse, en comparant les équipements en infrastructures, les équipements sociaux, les capacités d’investissement, on a vu se préciser par des chiffres, améliorés d’année en année, les données caractéristiques de l’état de sous-développement et l’énorme distance, d’ailleurs croissante, entre l’insatisfaction des besoins pour 80 % de l’humanité et la satisfaction pour les 20 % que l’on s’est accoutumé à dénommer « développés ».

Peu après la seconde grande guerre, Colin Clark menait en lumière, par des courbes en éventail s’ouvrant toujours plus, le phénomène gigantesque et dramatique qui posait à l’humanité le problème le plus difficile qu’elle ait jamais eu à résoudre. Depuis 1955, la rectification des données démographiques a encore ajouté à la perception de la gravité du drame mondial.

En quelques années, la vieille économie politique, déjà ébranlée par la révolution Keynésienne, se voyait de plus en plus dépassée par une discipline nouvelle : « l’économie du développement ». L’économie du développement, à son départ, sembla à plusieurs une extension de « l’économie de la croissance » qui, abandonnant le statisme ancien et les fastidieuses disputes sur la valeur, exprimait, pour les pays développés, une volonté de dynamisme discipliné.

Pourtant, le concept de « croissance » et le concept de « développement » sont loin d’être identiques. La croissance est encore un concept purement économique. Par la croissance, les chiffres globaux de produit national et de revenu national sont en augmentation. Pour qu’il y ait croissance équilibrée, il faut qu’il y ait cohérence entre les secteurs et adaptation de la production aux conditions du marché. Par la voie de la masse salariale, l’homme entre dans la perspective et pour que la productivité s’accroisse, une attention spéciale doit être portée à l’enseignement et à la recherche. Pour éviter les heurts sociaux qui compromettraient l’obtention des résultats désirés et dérégleraient l’équilibre, une politique sociale qui comporte des institutions spéciales et des investissements est nécessaire.

Ainsi, l’homme et la durée ont-ils été réintroduits dans la perspective économique.

L’économie du développement va cependant plus loin. L’idée de développement, en effet, inclut l’idée de croissance. Mais croissance, de soi, n’implique qu’une augmentation. La croissance équilibrée, il est vrai, suppose une synchronisation des augmentations, et c’est déjà un grand pas vers le développement. Cependant, la croissance est essentiellement finalisée par des objectifs économiques, même quand elle comporte la considération de facteurs sociaux.

La notion de développement ouvre une perspective autrement large : elle est essentiellement finalisée par l’élévation humaine, par l’élévagion de « tout l’homme en tout homme »,(1) c’est-à-dire de chaque homme dans toutes ses dimensions. Même si elle est conditionnée par un « avoir plus », elle répond, pour être pleinement authentique, à une aspiration à « exister assez », à « être plus ».

Le concept de croissance demeure un concept économique, le concept de développement est, de soi, humaniste, ce qui ne l’empêche nullement de s’intégrer la totalité des moyens économiques qui vont permettre à l’homme, aux hommes, à l’humanité de se libérer de l’infra-humain et de tendre vers la plénitude humaine.

La « croissance » se référait aux grandeurs mathématiques. Elle pouvait, d’une façon au moins approximative, être linéaire, géométrique, exponentielle. Grosso modo, le taux de la croissance économique était supposé exponentiel dès qu’on voulait obtenir une élévation déterminée, en pourcentage, du produit national ou du revenu national. Il en allait de même pour l’accroissement d’une population déterminée pour laquelle on supposait constant le taux d’augmentation.

Ce dernier taux étant relativement peu variable, le problème du développement en économie de la croissance était d’obtenir un taux d’élévation de la production supérieur au taux d’élévation du chiffre de population. On risquait dès lors de s’enfermer dans la simplification pseudo-scientifique de modèles de croissance plus ou moins applicables dans les pays économiquement avancés, mais de fait illusoires dans les pays sous-développés pour lesquels on manquait, et l’on manque encore, de données chiffrées en nombre suffisant ou en précision suffisante.

On pourrait,certes, objecter que la notion de croissance est plus riche que nous l’avons admis. Ne parle-t-on pas en effet, de la croissance de l’être vivant ?

Il nous semble cependant que le terme développement est bien préférable, car il évoque, de façon immédiate et sans confusion, la croissance organique du vivant. La croissance est plutôt l’augmentation de la hauteur, le développement est l’élévation et l’extension dans l’harmonie totale des parties : racine, tronc, branches, feuilles s’il s’agit d’un arbre ; membres, fonctions s’il s’agit d’un animal supérieur. Dans le cas de l’homme, être doté de liberté, le développement comporte en outre l’épanouissement des facultés proprement humaines, volontaires, spirituelles.

Le développement de l’homme est l’épanouissement de tout lui-même, dans une harmonie partiellement déterminée et partiellement en dépendance de ses choix libres.

Chaque homme dépend de sa nature, de son environnement et de la culture au sein de laquelle il participe de l’acquis antérieur de multiples générations, mais qu’il fait évoluer aussi selon la série de ses options.

Le développement de l’homme dépend donc de lui-même, mais aussi des institutions du groupe humain auquel il appartient par naissance ou par éducation, de la civilisation particulière dans laquelle il se trouve inséré.

Il en résulte que l’économie du développement, parce qu’elle est finalisée par l’épanouissement humain, ne peut être une simple économie de la croissance, ni une simple économie automatiquement harmonieuse. Du fait de la liberté de chaque homme, du fait aussi du poids historique des institutions, des cultures, des civilisations particulières, du fait encore de l’impact d’autres institutions, d’autres cultures et d’autres civilisations, l’harmonie ne va pas de soi, ne se réalise pas spontanément. Le développement n’est jamais harmonieux d’emblée ; il importe de l’harmoniser, en élargissant le concept d’économie jusqu’à celui de politique.

L’économie du développement n’est jamais faite, ni comme discipline de la connaissance, ni comme régime définitivement établi. Scientifiquement, elle est une discipline de recherche des moyens de tout ordre, en particulier financiers, techniques, pédagogiques, et même politiques et administratifs, qui soient les plus efficaces pour assurer l’élévation humaine à partir de situations historiques concrètes toujours en évolution.

Ces situations sont différentes de nation à nation, de zone du monde à zone du monde. Il n’y a pas de recette unique à élaborer, mais plut8t une méthode d’analyse généralement applicable, des besoins et des possibilités d’y répondre, et une méthode de mise en cohérence des moyens disponibles selon telle ou telle hypothèse de structuration nationale et de coopération internationale.

La finalité du développement étant l’élévation humaine de l’humanité dans son ensemble, elle nous entraîne nécessairement à reconsidérer la solidarité mondiale et les exigences qu’elle implique. L’on est ainsi amené à réviser les régimes économiques en place et les systèmes actuels de relations entre pays différents, et à en effectuer la critique dans une perspective de développement universel.

L’économie du développement, en tant que discipline de recherche, prend ainsi des dimensions qu’aucune théorie économique n’avait encore osé envisager. Si elle est bien conduite, la recherche s’étend à la multitude des facteurs tant directement économiques qu’extra-économiques, qu’il s’agisse de facteurs positifs ou de facteurs négatifs en regard du développement. On sait d’ailleurs combien difficile est le partage entre facteurs directement économiques et facteurs extra-économiques. L’intervention sur ces derniers implique un coût dont il faut bien tenir compte dans le programme de développement et dans les budgets annuels, qui deviennent donc, eux aussi, économiques.

La recherche s’étend, d’autre part, aux intentions ou aux expériences de développement en chaque pays, mais sans que l’on puisse jamais isoler totalement l’un d’eux, car aucun pays n’est rigoureusement indépendant.

Elle comprend enfin l’étude, au plan continental comme au plan régional et au plan mondial, des conditions de la mise en valeur la plus rapide et la plus équitable de la totalité des ressources, ce qui entraîne un examen des transformations qu’il faudrait pour cela apporter aux régimes en coexistence. Une éthique du développement, dont la déclaration universelle des droits de l’homme n’est qu’une esquisse, serait donc à formuler et à faire admettre. Elle fournirait la base d’un nouveau système de relations, de coopération et d’aide, garanti par un nouveau droit international.

Certes, une œuvre aussi gigantesque demandera du temps. Encore est-il urgent de commencer à la penser. Mythe, sans doute, mais dont il faut cependant hâter les approches progressives. En désirant le développement, les pays moins développés, et en acceptant d’y concourir, à la fois par fraternité désintéressée et par intérêt bien compris, les pays plus développés, ont lancé le monde dans la plus immense aventure de il l’histoire. L’harmonisation du développement suppose la plus grande révolution en profondeur qu’ait jamais imaginé l’humanité. L’opération, maintenant lancée, est irréversible. Elle peut, au moins partiellement, réussir. Elle peut, lamentablement, échouer.

La justification de l’IRFED est précisément l’engagement dans cette aventure. L’IRFED n’est qu’une force d’apparence infime parmi les forces qui s’affrontent pour dominer le monde, ou qui s’allient pour l’harmoniser. Il n’est fort que de la sincérité de sa recherche, de son amour ardent pour l’ humanité, et de son engagement dans le « combat pour le développement »(2).

En ne voulant pas séparer l’économique de l’humain, la recherche de l’action, l’observation de l’induction, le particulier de l’universel, nous avons ouvert une voie sur laquelle nous sommes heureux de voir d’autres groupes et même des organismes des plus importants s’engager aussi.

Cette revue témoigne de notre volonté de collaboration avec tous ceux qui, dans quelque secteur de la recherche et de l’action, entendent servir efficacement la cause de l’homme et de l’humanité.

En conclusion, le développement authentique, comme nous le comprenons, ne peut être qu’intégral aussi bien dans la perspective de chaque homme ayant à se dépasser, à quelque pays ou culture qu’il appartienne, que dans une perspective universelle.

Finalisé par l’élévation de tous les hommes, le développement exige, pour être harmonisé, qu’on y introduise la cohérence sans briser les valeurs inclues dans chaque civilisation, et que la jonction sommet-base et base-sommet s’effectue grâce aux institutions régionales. Ainsi le développement est-il indivisible, car il inclut tous les progrès : il est dynamique car il ne compte pas seulement sur les impulsions des sommets politiques, mais autant sur les aspirations et les initiatives de la base, rencontrant le sommet à chaque échelon territorial intermédiaire ; il est auto-propulsif et auto-correctif pour autant qu’il crée la véritable démocratie, celle des responsabilités partagées.

Il est révolutionnaire, car il met en question les régimes prouvant à l’expérience qu’ils sont incapables de le réaliser ; il est réaliste, car aux projections fantaisistes il substitue la mise en place des causes ; il est éducateur car il demande aussi bien la conversion des satisfaits que l’effort intelligent des moins nantis ; il a une ambition d’universalité, car tout en faisant avancer vers une civilisation solidaire, il respecte et purifie les valeurs de toute civilisation.

En cette phase de mutation de l’humanité, il redonne l’espérance aux angoissés par le trop-peu-avoir, le trop-peu-exister, comme il exige des privilégiés aveuglés par le désir obsédant du trop-avoir un changement radical de leurs perspectives égocentristes à courte vue.

Tagore disait : « Les trésors acquis par une nation sont destinés à être partagés avec d’autres et c’est elle-même qu’elle lèse si une nation garde pour soi toute sa richesse » et « en nous accordant l’autonomie, les Britanniques nous ouvriront les voies par lesquelles nous découvrirons nous-mêmes nos propres forces cachées » ? Il ajoutait : « La Providence a fabriqué chaque race sur un modèle différent, et les vêtements de l’une ne sauraient aller à l’autre ». Ce qui ne veut pas dire que ces vêtements n’aient pas à évoluer. Tagore adhére aux valeurs authentiques de l’Occident, mais à condition qu’elles respectent les valeurs authentiques de la civilisation indienne. « Il n’y aura pour nous, d’évasion possible que lorsque nous aurons pris à l’Occident toutes ses valeurs. Le fruit encore vert doit rester attaché à la tige sous peine de ne pas mûrir ». Il plaide pour que les éléments de la culture indienne « soient développés et fortifiés, non pour résister à la culture occidentale mais pour l’accepter et l’assimiler. Elle doit devenir pour nous une nourriture et non un fardeau. Nous devons la maîtriser et non pas seulement la supporter »(3).

La défense, comme l’affirmation des valeurs, ne saurait justifier quelque nationalisme étroit. Chaque pays peut faire sienne la phrase de Tagore « Ce qui est contraire aux intérêts de l’ensemble du monde est contraire aux nôtres… C’est la tendance inspiratrice de l’Age nouveau que de développer dans les esprits la faculté d’Universalité »(4).

Tagore avait perçu qu’il faut tendre vers une civilisation de solidarité universelle, vers « l’unité de l’homme » comme il disait.

Il serait intéressant de rapprocher ces réflexions du grand penseur de l’Asie des orientations que veut donner U Thant à l’effort de l’organisation des Nations-Unies, et de celles que vient de préciser le Concile Vatican II.

Aujourd’hui, il apparaît de plus en plus acquis que développement et civilisation sont inséparables, dès que l’on a finalisé le développement par l’humain, de l’humain personnel à l’humain universel. L’économie du développement retrouve ainsi les dimensions normales de l’économie, d’une économie humaine au sens plénier du terme, et non au sens atténué d’économie sociale. En élargissant la recherche économique, elle la sauve des prisons où elle avait voulu trop longtemps demeurer enfermée. Ses nouvelles ambitions vont l’obliger à se servir bien davantage des autres sciences et à devenir plus scientifique dans la totalité de ses approches. Le fait qu’il ne s’agit plus simplement d’observer et d’expliquer, mais de transformer, loin de l’étioler, la vivifie.

Louis-Joseph LEBRET

Notes

[1] - Rabindranath Tagore : « Vers l’homme universel », Gallimard, Paris, 1964, pp. 191, 203, 140, 213.

[2] - Ibidem p. 254.

[3] - André Philip, Développement el Civilisations, no 19, p. 63.

[4] - Vient de paraître, sous ce titre, dans la collection « Développement et Civilisations », des Éditions Ouvrières et Économie et Humanisme, un livre posthume de Laurent Turin, préfacé par L.-J. Lebret et Bernard Lecomte.


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