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Indépendances africaines : la traversée du mirage. Promesses, réalités et perspectives

Par Roland Colin

Article pour la Revue mensuelle de la Ligue de l’Enseignement : Idées en mouvement
Novembre 2010


Un demi-siècle s’est écoulé depuis que les couleurs nationales des jeunes nations indépendantes ont été hissées au sommet des mâts portant naguère les pavillons des colonisateurs. La mémoire des événements à travers lesquels s’est opéré ce rite historique majeur tend à s’estomper dans la conscience des peuples, où s’affirment des images teintées d’hagiographies sommaires ou de condamnations sans appel. Le réel de la transition historique fut autrement riche et complexe. Il est d’autant plus utile de revenir aux faits de ce temps-là que s’y jouèrent quelques enjeux majeurs dont les options continuent de peser lourdement sur le monde d’aujourd’hui, tant au Sud qu’au Nord.

Le premier point à rappeler, c’est que l’indépendance ne peut se comprendre sans l’intelligence des ressorts de la situation de dépendance dont elle procédait. Le phénomène colonial a débuté en même temps que les « temps modernes » de l’Europe, c’est-à-dire lorsque s’ouvrait l’ère des navigateurs à l’orée du XVIe siècle. La découverte surprenante de peuples différents induisait l’affirmation de la hiérarchisation des cultures. L’Europe, se considérant comme seule porteuse de la « civilisation », s’arrogeait le droit d’établir sa tutelle sur les peuples jugés inférieurs. La colonisation fut d’abord mercantile et esclavagiste. Les pays les plus avancés, au nom d’un écart culturel qui, à leurs yeux, valait justification, exploitèrent sans merci, notamment par le « commerce triangulaire », le travail servile des esclaves déportés dans les riches plantations des « îles à sucre ». Le bénéfice de ce trafic fonda, pour une bonne part, la première révolution industrielle européenne. Ce fut le temps du « code noir » de Colbert. Puis la révolte des colonies d’Amérique et le mouvement anti-esclavagiste conduisirent, à l’issue des guerres napoléoniennes, à une grande mutation de la colonisation mercantile. L’interdiction de la traite négrière, sinon de l’esclavage, s’accompagnait d’une stratégie nouvelle : faute d’exporter le « bois d’ébène » − selon la formule consacrée − les puissances européennes s’engagèrent dans une « colonisation territoriale » permettant d’exploiter la force de travail sur place, non sans une justification morale : « civiliser les nègres » pour les conduire à la ressemblance du Blanc. Ce fut le temps du code de l’indigénat. Cette période dura un siècle et demi. Il fallut le grand choc de la Seconde Guerre mondiale, suivie de la conférence de Bandoeng en 1955, pour que la décolonisation apparaisse comme une exigence nouvelle de l’histoire. Restait alors à mesurer la manière dont on solderait la marque des contraintes coloniales. Trois problèmes majeurs se posaient. Le premier tenait au découpage issu du partage colonial. La cartographie des emprises européennes s’était faite en fonction du rapport de force dans la compétition impérialiste, avalisée par la conférence de Berlin en 1885, en négation des logiques historiques, culturelles, écologiques des peuples dominés. Senghor avait raison de dénoncer la « balkanisation coloniale ». La loi-cadre de 1956, qui octroyait une première autonomie aux territoires colonisés par la France, se fit sur la base de ce découpage arbitraire, et la dynamique de consécration des indépendances qui suivit ne s’affranchit pas de cette blessure antécédente, favorisée par le « diviser pour régner » de l’ex-colonisateur.

Le second stigmate tint au fait que la conquête coloniale s’était établie sur une extrême violence fondatrice des pouvoirs imposés, détruisant les contre-pouvoirs internes, séparant les appareils dirigeants des peuples qu’ils avaient mission d’administrer. Au moment des indépendances, les nouveaux pouvoirs politiques se coulaient dans cette matrice où l’absence de contre-pouvoirs se posait comme obstacle majeur à la démocratie. Le « modèle occidental » de référence (ou soviétique dans certains cas) était ainsi dénaturé et ouvrait la voie à des pouvoirs en forte tentation hégémonique. Quelques expériences alternatives flambantes (Mamadou Dia au Sénégal, Lumumba au Congo, Nyéréré en Tanzanie, Amilcar Cabral en Guinée Bissau, Sankara au Burkina…) se virent balayer par des forces contraires, sur fond de complicités extérieures.

Le troisième handicap tint aux choix d’éducation et de culture. Les nations indépendantes se trouvaient soumises au défi de transformer les systèmes d’éducation mis en place par le colonisateur, qui avaient vocation à produire et reproduire le modèle pseudo-assimilationniste et les rapports sociaux de l’ère coloniale, éliminant en particulier l’auto-centrage des choix éducatifs sur la société et la culture réelles des peuples. Dans la plupart des cas elles ne mirent pas en cause l’héritage colonial, malgré de probantes exceptions. Cette dimension des problèmes apparaît aujourd’hui fondamentale pour une véritable libération génératrice de citoyenneté, de démocratie et donc de développement endogène.

Une telle analyse ne se veut nullement défaitiste. Elle tend à identifier les objectifs d’une véritable libération, malgré le poids des contradictions internes et l’impact d’une mondialisation asservie aux forces du marché et aux puissances financières. Ce mouvement qui est en marche est très souvent davantage lisible à travers les initiatives et les dynamiques des « sociétés civiles » que dans les politiques publiques. Mais la conscience de cet auto-centrage nécessaire s’affirme et appelle l’articulation des efforts d’État et des créativités de la base. Il est clair que, en bonne logique de l’histoire, la proclamation des indépendances ne pouvait marquer l’aboutissement d’un processus, mais l’ouverture d’une ère nouvelle, où la liberté ne peut vivre que dans l’action et la créativité. Aux partenaires de l’indispensable coopération internationale de se prêter au jeu, en tirant parti, au Nord, de ces problématiques du Sud, riches d’enseignements partagés, à l’heure où se cherchent les vois nouvelles de la « démocratie participative ».

Roland Colin,
24/10/10.


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