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Horizon mondial du 21e siècle

de Huu Ngoc

Un article de Huu Ngoc, journaliste au Courrier du Vietnam, en réaction au texte de René Lenoir "Le sourd craquement du monde" paru dans le n° 310 de Développement et Civilisations.

Voici un extrait :
" Après avoir fait l’inventaire des maux du siècle, René Lenoir donne une conclusion plutôt optimiste : "Nous connaissons leurs raisons, et nous disposons des remèdes". "Il faut civiliser la mondialisation". Il faut donner aux autorités publiques, nationales et internationales, les moyens de baliser la déraison des marchés, ce qui implique la coopération de tous les États. Selon l’encyclique Populorum Progressio, il s’agit de construire un monde où tout homme, sans exception de race, de religion, de nationalité, puisse vivre une vie pleinement humaine, affranchie de servitudes qui lui viennent des hommes et d’une nature insuffisamment maîtrisée."


Horizon mondial du 21e siècle

La crise mondiale touche ma petite ruelle faubourienne. C’est ce que j’ai appris ce matin en prenant un bock au bistrot habituel avec quelques voisins, quadragénaires et quinquagénaires. L’un, dessinateur, a perdu son boulot parce que l’agence publicitaire qui l’employait n’avait plus assez de clients.

Un autre, jardinier, s’est plaint de ne pouvoir écouler au Têt que la moitié de ses branches de pêcher. Un troisième nous a appris que sa femme n’avait reçu aucun bonus de fin d’année que d’ordinaire sa compagnie d’exportation de prêts-à-porter accordait généreusement aux ouvrières. Les discussions sur la crise nationale et internationale allaient bon train mais tournaient à vide. On parlait même de prédictions astrologiques, invoquant notre Nostradamus Trang Trinh du 16e siècle. Heureusement que quelqu’un avait apporté un document substantiel qui nous a aidé à décrypter le monde tel qu’il est dans sa complexité. Il s’agit d’une étude faite par René Lenoir, ancien secrétaire d’État à l’Action sociale et spécialiste du tiers-monde, étude publiée par Développement et Civilisations (Janvier 2009), Lebret-Irfed, Paris, et titrée "Le sourd craquement du monde". Informative et convaincante, elle est étayée sur des faits de l’histoire récente et des dates précises.

Ainsi dès 1954, le philosophe J. Ellul a averti qu’après la tivi, le frigo et la machine à laver, il faudrait arrêter la croissance de la production de biens matériels pour ne pas laisser la technologie éclipser les choix éthiques, sociaux et culturels. En 1972, le club de Rome a dit Halte à la croissance pour éviter l’épuisement des ressources vitales de la planète. En 1995, l’urbaniste Paul Virilio nous rappelle que nos prouesses techniques sont grosses de promesses catastrophiques (Ex : Tchernobyl). En 1980, le rapport entre le montant des échanges marchandes (économie réelle) et le montant des échanges financiers (monde virtuel) était d’un à 5. Après l’interconnection des bourses du monde, le rapport s’élève en 1986 d’un à 60, puis après d’un à 100. Quelques cartes tombent (ex : banques américaines..), et le château de cartes financier s’affaisse, provoquant la plus forte crise de l’économie mondiale depuis 1929.

La cause de cette crise ? En 1944, à Bretton Woods, les pays occidentaux ont bâti un système exclusivement financier, négligeant le côté social, humain. Dès lors FMI et banques mondiales n’avaient pour objet que de financer l’économie. En 1971, Nixon mit fin à la parité entre le dollar et l’or. Depuis 40 ans, aux État-Unis, énorme déficit budgétaire et commercial. Les investissements des possesseurs de dollars du reste du monde financent une bonne part de l’économie américaine.

C’est ainsi que depuis 1944, "technologie et capitalisme financier déréglé ont profondément bouleversé le monde. Le monde virtuel s’est surimposé au réel. On est passé de l’échange avec la planète à son pillage".

"La planète prend sa revanche". Un exemple : les résidus de fumées noires produites par les grandes villes asiatiques font fondre des glaciers de l’Himalaya, ce qui ferait tarir de grands fleuves et menacerait la vie de milliards d’hommes.

La crise alimentaire mondiale est aussi préoccupante, un premier lieu pour l’Afrique. "La Révolution verte n’est pas une panacée. Pour obtenir le doublement des rendements dans la plaine indo-gangétique, il a fallu sextupler les achats d’engrais et le nombre de forages et quadrupler celui des tracteurs. De nombreux petits fermiers et ouvriers agricoles ont été contraints à l’exode". Les agriculteurs du Sud perdent leur débouché urbain par suite de l’importation à bas pris des pays du Nord bénéficiant de l’abaissement des barrières douanières prôné par eux. En outre, la Banque mondiale finance des projets de cultures d’exportation au détriment des cultures vivrières.

La face cachée du monde est multiple, il y a une économie criminelle. Étroite liaison mafia entre pouvoir, pègre et personnes sans emploi, d’où flux illicites : armes, drogues et êtres humaines. Exploitation illégale des ressources naturelles, animales forestières et minières.

Sous le poids de l’idéologie dominante, depuis un demi-siècle, la plupart des économies humaines, institutions, mœurs, comportement, ont été sapées. Avec internet une globalisation de la consommation se dessine, surtout celle des produits immatériels (comme les logiciens). Le pacte social assurant par l’État un partage raisonnable de la richesse est sapé : dans les grandes firmes, le profit des entrepreneurs prime.

Appauvrissement de la sphère psychique, symbolique, anthropologique. Vente de sperme, d’organes, d’embryons, instabilité du couple et de la famille. "La synchronisation instantanée au niveau mondial des mœurs et des émotions conduit à la mondialisation des peurs : terrorisme, épidémies, explosions des centrales atomiques, tsunamis, effondrement des bourses". Sans repère sacré, "les individus se posent les éternelles questions : pourquoi la vie, la souffrance, la mort ?"

L’économie de marché est supérieure à l’économie administrée, mais il faut que l’État et les institutions mondiales soient capables de lui faire respecter des règles nécessaires. Le marché sans l’État conduit au rejet du marché. Il ne faut pas prôner le culte de l’argent roi.

Après avoir fait l’inventaire des maux du siècle, René Lenoir donne une conclusion plutôt optimiste : "Nous connaissons leurs raisons, et nous disposons des remèdes". "Il faut civiliser la mondialisation". Il faut donner aux autorités publiques, nationales et internationales, les moyens de baliser la déraison des marchés, ce qui implique la coopération de tous les États. Selon l’encyclique Populorum Progressio, il s’agit de construire un monde où tout homme, sans exception de race, de religion, de nationalité, puisse vivre une vie pleinement humaine, affranchie de servitudes qui lui viennent des hommes et d’une nature insuffisamment maîtrisée.

Civiliser la mondialisation signifie aussi considérer l’air et l’eau comme faisant partie du patrimoine mondial, soigner les relations humaines au niveau de chaque nation, de chaque entreprise, réorienter la croissance de biens matériels, et last but not least, favoriser la participation de la société civile.

Le texte magistral de René Lenoir a de quoi faire réfléchir les amateurs de bière de ma ruelle. En particulier ce conseil. "À nous tous d’abord, il appartient de vivre sobrement, de nous nourrir et de nous distraire sainement". Le Vietnam n’est pas encore sorti du tiers-monde. Il lui faut lutter pour mettre fin à la pauvreté et améliorer le niveau de vie de son peuple. Face aux défis du 21e siècle, il doit retourner à ses sources spirituelles nationales, et éviter l’écueil du consumérisme et du matérialisme vulgaire.

Huu Ngoc
Le Courrier du Vietnam, 26 avril 2009
Article tiré du site du journal


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