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Document de réflexion sur le Forum social mondial

par Chico Whitaker

Texte en réponse à la sollicitation de CACIM

En répondant à la proposition de CACIM(1) d’évaluer le Forum social mondial (FSM), on peut le faire de deux manières différentes : nous pouvons soit souhaiter la fin du FSM (c’est à dire lui faire « plier bagage » en quelque sorte), soit souhaiter sa continuité. Si nous ne sommes pas convaincus de son utilité mais considérons plutôt qu’il s’agit d’une perte de temps - certains pensent même qu’il représente un obstacle à l’efficacité recherchée dans la lutte pour vaincre le néolibéralisme – nous devons simplement déterminer quel profit nous avons tiré de ces huit années et entamer immédiatement une nouvelle phase de notre lutte. Par contre, si nous considérons que le processus du FSM est utile, nous devons au contraire identifier ses caractéristiques et ses forces – ainsi que ses faiblesses – et envisager de quelle façon nous devons renforcer ce processus.

Ces deux attitudes ont toujours coexisté pendant le FSMl. Il y a ceux qui n’ont jamais digéré la Charte des principes du Forum social mondial et souhaiteraient l’abandonner pensant qu’elle a rendu difficile des initiatives impliquant tous les participants du FSM ; et il y en a d’autres qui, au contraire, pensent que la Charte doit être respectée car elle constitue un antidote contre le kidnapping du FSM à des fins spécifiques, et préserve les Forums sociaux des interférences des partis politiques et des gouvernements.

Il semble cependant que nous nous approchons d’une phase délicate : certains pensent effectivement que le processus du FSM est en train d’entrer dans une situation de crise, qu’il se trouve à un croisement, alors que d’autres dans le monde entier multiplient au même moment des activités fidèles à l’esprit du FSM. Nous risquons donc une déconnection entre ceux qui « réfléchissent » sur le processus Forum social mondial, et ceux qui « font » le processus Forum social mondial.

Je ne vois pas le premier groupe très épanoui. Par contre, en ce qui concerne le second groupe, je le vois qui participe avec enthousiasme dans les voies ouvertes par le processus du FSM, ignorant tous les "croisements" – en particulier en répondant à l’appel pour la Journée mondiale d’action (JMA) du 26 janvier 2008, qu’ils sont en train de préparer tout comme ils préparent ces nouveaux Forums sociaux régionaux de 2008 et le prochain Forum social mondial qui se tiendra en 2009 en Amazonie.

Le risque est particulièrement important à cause de l’approche de l’importance que représente la prochaine réunion du Conseil international (CI) du FSM au Nigeria en mars prochain : les objectifs principaux de ce CI seront d’évaluer les suites de 2008, de resituer le processus du FSM au regard de l’évolution des problèmes mondiaux, et de discuter sur ses prochaines étapes. Tout cela, en tenant compte de l’évolution du contexte mondial, lequel ne semble pas aller nécessairement vers le dépassement du néolibéralisme, des guerres et des affrontements violents. Déconnecter à ce stade le Conseil international du reste de la dynamique du processus FSM serait désastreux.

Nous devons bien sûr surmonter ce risque. Le mieux, je pense, serait d’utiliser dans l’évaluation proposée par le CACIM – et encore plus dans le prochain CI – la même approche que nous adoptons dans les processus de décision du FSM. Dans nos comités d’organisation ainsi que dans le CI et dans ses commissions et groupes de travail, nous utilisons la démarche positive de la décision par consensus au lieu de la décision par le vote. Celle-ci est bien sûr une avancée démocratique pour les décisions collectives. Cependant, quand le vote est utilisé à l’intérieur ou entre les organisations de la société civile, il entraîne des divisions et des séparations, à l’avantage du pouvoir dominant. Le fait d’avoir à décider par consensus nous oblige à ne pas chercher les erreurs des autres, dans ce qu’ils disent, mais plutôt à connaître les vérités qu’ils énoncent, pour construire une nouvelle vérité combinant celles de tous, pour arriver à un consensus général constructif : seul moyen pour construire l’union.

Pourquoi alors certaines personnes (parmi celles qui sont de "notre côté", bien sûr, pas parmi les partisans du néolibéralisme) n’ « aiment » pas le FSM, même si elles y participent et parfois pas très à l’aise ? Je pense qu’il y a trois raisons à cela.

D’abord, le Forum social mondial est une « nouveauté » dans l’action politique Les deux autres raisons sont liées à des malentendus concernant les objectifs et le caractère du FSM ainsi que la nécessité d’y participer.

J’essayerai de préciser.

En quoi le processus du Forum social mondial est-il
une « nouveauté » ?

Je pense vraiment que « le FSM est une invention politique », comme l’a dit mon collègue du Comité d’organisation brésilien du FSM, José Corrêa Leite, dans le titre du livre qu’il a écrit en 2003 (ce livre précède celui que j’ai écrit moi-même en 2004/2005 sur le FSM).

Au tout début, il a été proposé en opposition directe au Forum mondial économique de Davos. Mais c’était aussi un Forum complètement différent de celui de Davos et de tous ceux qui rassemblent les gens pour discuter de thèmes spécifiques. Il s’agissait d’un nouveau type de forum. Et dès le début, il s’orientait vers l’idée « qu’un autre monde est possible ».

Où étaient les différences entre le Forum social mondial et les autres forums auxquels nous avions l’habitude de participer ? Les principales différences étaient les suivantes :
- les organisateurs n’étaient pas des professionnels en organisation d’évènements (comme par exemple à Davos) mais des organisations de la société civile ;
- aucun profit ne devait être tiré (les frais de participation étaient presque symboliques) ;
- les organisations ont lancé un « appel général » mais ils n’ont fait aucune invitation spécifique, ni pris en charge les frais de transport et d’hébergement (provocant du malaise chez certains leaders politiques connus) ;
- le contenu des discussions n’était pas déterminé par les organisateurs (seul l’objectif général l’était, en tant que référence générale pour le rassemblement des « invités ») ;
- ils n’ont pas choisi des intervenants ou des personnes pour débattre avec eux ;
- le Forum était ouvert à des activités organisées par les participants eux-mêmes ;
- et enfin le dernier point mais pas le moindre, le Forum ne devrait avoir une déclaration finale de clôture.

Il y a beaucoup de choses que nous voyons maintenant plus clairement mais qui, au début du processus, étaient encore au stade des intuitions. Nous avons appris et nous apprenons encore maintenant, Forum après Forum.

En conséquence, seules les caractéristiques plus importantes ont été complètement respectées au cours du premier Forum social mondial de 2001 à Porto Alegre au Brésil. De même, elles continuent à ne pas être entièrement respectées dans tous les Forums organisés dans le processus du FSM, après l’émergence de Forums sociaux aux niveaux régional, local ou national. Mais ces caractéristiques sont présentes dans l’esprit des animateurs de ces Forums, qui petit à petit essaient vraiment de les respecter pour l’organisation de Forums en général. Cela est devenu plus facile après l’élaboration de la Charte des principes du Forum social mondial, qui a défini, de manière plus précise, la spécificité du FSM, à partir des leçons qui avaient pu être tirées du premier FSM.

Le FSM a créé un grand problème parce que cette innovation politique n’était prévue dans aucune catégorie d’action politique existante au niveau de l’analyse et de la réflexion sur l’action politique. Le FSM était une sorte « d’animal » qui a fait irruption – avec déjà de grandes dimensions – dans l’océan des initiatives politiques, dans lequel nous avions déjà du mal à survivre mais nous le connaissions. Ce n’était pas un Forum à structure pyramidale. Il suivait la logique des réseaux, un nouveau courant qui surgissait aussi dans l’océan. Cet « animal » a alors diminué le sentiment de confiance pour beaucoup de personnes, habituées à travailler et à agir avec des concepts et des instruments bâtis pendant plus d’un siècle. Ils auraient sans doute préféré rester là, ils se sentaient plus à l’aise.

Au début le FSM était vu avec une certaine sympathie, plutôt inoffensif, qui donc pouvait être accepté. Les choses se sont compliquées quand le Forum a entamé un processus international nouveau et différent entraînant des répercussions sur les pratiques politiques. Certaines personnes ont commencé alors à le discréditer en le qualifiant de "Woodstock de gauche" et en disant que « les Forums ne servaient qu’à discuter encore et encore ».

Mais pourquoi fallait-il créer ce type de Forum
si inhabituel et troublant ?

Je dirais que c’est parce que nous avons perçu le surgissement d’un "nouvel acteur" politique, la "société civile" – en tant que citoyens organisés en mouvements sociaux ou en autres types d’associations – qui avaient besoin d’un espace pour s’exprimer.

Et c’est plus tard que nous avons compris qu’il faudrait aussi alimenter "l’animal", parce qu’il pourrait nous aider à surmonter l’une des grandes difficultés de la gauche : celle d’être de façon répétitive une victime de la malédiction de la division, et ce, dû à la grande satisfaction du pouvoir dominant.

L’émergence de la société civile en tant qu’acteur politique

En fait, le FSM n’a pas été créé pour entrer en compétition avec les partis politiques, ni pour remplacer leur action, ou pour entrer en compétition avec la lutte pour « conquérir » les gouvernements, en ignorant leur pouvoir. Ces deux types d’action politique sont nécessaires pour construire un autre monde. Le FSM essayait tout simplement de renforcer « cette société civile » qui émergeait d’elle-même, c’est-à-dire, de façon indépendante face aux partis et gouvernements et en refusant de ne faire partie que de leurs stratégies.

Dans le processus d’organisation des Forums, nous nous sommes alors rendu compte que l’articulation de la société civile diffère de celle des partis politiques et des gouvernements. La société civile ne peut se construire qu’en réseaux non hiérarchisés, sans leaders ni des pyramides de distribution de responsabilités – en dépassant donc les limites de la démocratie représentative et ses « délégations » de pouvoir, de même que de ses luttes internes pour ce pouvoir, qui sont tout à fait typiques de la logique des partis politiques et des gouvernements. C’est pourquoi, nous avons inséré dans la Charte des principes que le Forum social mondial « ne constitue donc pas une instance de pouvoir que peuvent se disputer ceux qui participent à ces rencontres ».

De plus, nous nous sommes rendu compte que l’action politique de ce nouvel acteur est aussi différente de celle des partis politiques et des gouvernements. Car il s’agit en fait d’une action politique qui se déploie en réseau, avec une grande variété de types, de rythmes, de thèmes et de niveaux d’action, tous développés de façon autonome par une grande variété d’organisations. C’est pourquoi la Charte du FSM refuse un "programme politique" unique, approuvé par les organisations participant aux Forums. De toute façon, il serait absolument impossible qu’un tel programme soit construit dans les Forums ou par les instances qui les organisent, étant donné le nombre et la diversité d’organisations qu’ils rassemblent.

Bien sûr les partis, les mouvements et les gouvernements peuvent proposer des stratégies de lutte contre le néo-libéralisme, ou un nouveau modèle de société à construire sur les « cendres » du capitalisme perdant, ou encore une utopie rendant plus prévisible ce qui serait le « post-capitalisme », pour mobiliser les masses. Dans ce cas, les Forums sociaux sont des lieux où l’on pourrait discuter de ces propositions, mais jamais pour obtenir l’approbation de tous les participants.

Dans cette perspective, je dirais que, dans l’éventualité où le CI ne résisterait pas à la tentation de chercher à élaborer un « programme politique » du FSM, il se dirigerait vers sa propre perte car cela serait complètement contraire à la logique même du FSM.

Le besoin de construire l’union

Chacun de nous est conscient du fait qu’il est important d’unir les acteurs politiques qui souhaitent changer le monde, plus particulièrement quand il s’agit des mouvements et des partis politiques de gauche. Mais cela est encore plus important en ce qui concerne la société civile en tant qu’acteur politique.

La force des majorités mobilisées – de travailleurs, d’électeurs, de consommateurs, de citoyens – peut être décisive dans les luttes politiques. Les partis et les gouvernements le savent et l’utilisent dans leur stratégie politique. La diversité des intérêts au sein de la société civile peut cependant la maintenir si fragmentée que sa force en tant qu’acteur politique autonome risque de ne jamais émerger.

Quel type d’union de la société civile peut on alors envisager, pour qu’elle puisse faire pression en faveur des intérêts des majorités, et même élaborer des alternatives de façon indépendante par rapport aux partis et aux gouvernements ? Les organisations de la société civile peuvent s’appuyer mutuellement mais pas par des alliances stratégiques ou tactiques répondant à un commandement centralisé. Elles ne peuvent s‘unir que par des liens de solidarité, construits librement.

Le processus du FSM a donc été conçu comme un tissage horizontal d’espaces à niveau international, régional, national et local.

D’abord, il pourrait créer des occasions pour la reconnaissance mutuelle des uns et des autres, pour le dépassement de préjugés des organisations des unes envers les autres et pour l’identification de convergences. Ce respect de la diversité a été alors perçu comme étant essentiel au sein de la société civile, en tant que pratique à suivre pendant les Forums et dans ses rapports. Cela se tournait déjà vers le futur : le respect de la diversité devrait être une valeur fondamentale dans cet « autre monde » que nous voulons construire.

De plus, pour s’acheminer vers l’union plus appropriée de la société civile, il a semblé nécessaire de surmonter la faiblesse de la démocratie représentative et de donner du pouvoir aux citoyens et, tout en respectant leur diversité, de développer leur capacité d’initiative et leur créativité, au lieu de les mouler dans des comportements conformistes.

Ce processus créerait alors des conditions pour faire l’expérience de nouvelles valeurs complètement contraires de celles qui motivent l’action dans le capitalisme, et que nous devons justement abandonner pour dépasser ce système : collaboration au lieu de compétition, priorité aux besoins humains et non aux profits, respect de la nature et non sa surexploitation, perspectives à long terme au lieu d’intérêts à court terme, acceptation des différences et non homogénéisation, liberté avec responsabilité partagée et non individualisme, "être" au lieu d’ "avoir".

Les dynamiques vécues au FSM pour construire l’union de la société civile, dans sa diversité et dans ses relations autonomes, pourraient renforcer son action en tant qu’acteur politique. Et alors, étant donné que l’union est aussi nécessaire pour les partis et les gouvernements qui cherchent vraiment à apporter une réponse aux besoins humains, l’expérience du Forum social mondial pourrait être un message positif qui leur est adressé, vers de nouveaux types d’alliances.

Il faut souligner que toutes ces intuitions qui sont à la base de l’"invention" du FSM n’étaient pas nouvelles dans le monde. Le FSM n’est pas parti de zéro. C’était un des résultats d’au moins 40 ans de réflexion de l’humanité sur les pratiques politiques, en condamnant l’autoritarisme et en agissant en conséquence de cette condamnation. Elle est apparue explosivement en 1968, en entrant alors dans une phase de maturation avec les réseaux comme une nouvelle façon d’organiser les actions et avec des expériences comme celle des Zapatistes à partir de 1994, pour arriver à un climax dans les protestations de Seattle en 1999.

Le succès du processus initié par le FSM 2001 peut être attribué au fait que la Charte des principes a énoncé clairement quelques simples conditions pour permettre le développement de ces intuitions :
- le refus d’un document de clôture des Forums ;
- la non-existence de dirigeants des Forums ou des porte-paroles ;
- la non-existence d’un programme politique du Forum social mondial en tant que tel ;
- l’absence d’invitations spécifiques afin de créer un réel « espace ouvert » ;
- une importance égale donnée à toutes les activités du Forum ;
- la possibilité, autant que faire se peut, que ces activités soient proposées par les participants eux-mêmes et non par les organisateurs ;
- le refus d’activités au sein du Forum proposées par des partis politiques ou des gouvernements ;
- le refus d’interventions gouvernementales, même et en spécial s’ils participent avec des appuis logistiques ;
- et le refus de la violence comme moyen d’action politique.

L’augmentation continue des dimensions des Forums a été une démonstration empirique de la sagesse de ces principes – de la même façon que ne pas les respecter entièrement ne pourrait qu’engendrer des problèmes, comme ce fût le cas dans quelques situations récentes.

En tout cas, si le FSM ne peut pas changer le monde, il pourra au moins créer de meilleures conditions pour cela, par le renforcement de la société civile en tant qu’acteur politique et par l’expérimentation de nouvelles pratiques politiques, menant à une nouvelle culture politique.

Le problème qui se pose, cependant, est le délai. Le chemin vers la construction de l’union de la société civile – de même que vers de nouveaux types d’alliances entre partis politiques – est long à parcourir, et exige des profonds changements de paradigmes et dans les comportements. C’est à cause de cela que les malentendus portant sur le processus FSM – que je vais analyser ensuite – ont non seulement persisté mais aussi grandi.

Faut-il considérer le Forum social mondial comme un espace ou comme un mouvement ?

Le premier malentendu qui a surgi était lié la question : le FSM est-il un espace ou un mouvement ?

Cette question a déjà fait l’objet de nombreuses discussions et plusieurs nouveaux et anciens arguments pour l’une ou l’autre option peuvent être présentés. Je ne m’y attarderai pas ici. Le livre que j’ai écrit sur le FSM – « Le défi du Forum social mondial » – a cette alternative comme l’un de ses sujets principaux.

Ces options doivent être considérées dans le contexte de l’angoisse pour changer le monde, le plus vite possible, qui motive tous les participants du FSM. La Charte des principes définit le Forum social mondial comme un espace et non pas comme un mouvement, et dit qu’il « ne prétend pas être une instance représentative de la société civile mondiale ». Beaucoup de personnes se sont senties déçues , voire même « profondément frustrées », comme le souligne la CACIM dans son invitation à évaluer le FSM. Ils auraient préféré que le FSM soit un nouveau mouvement solide ou un « mouvement des mouvements ». Selon eux, « l’appel » du Forum social mondial étant capable de réunir des dizaines de milliers de personnes dans le monde qui cherchent à vaincre le système néolibéral, ils pensaient que le FSM pouvait être utilisé pour mobiliser tous ces gens et beaucoup d’autres pour affronter directement le système dominant. Ce serait comme si nous avions enfin trouvé la solution organisationnelle pour dépasser la perplexité causée par la chute du mur de Berlin. Pourquoi ne pas mettre les rencontres du FSM au service d’actions politiques concrètes, pour la réalisation au plus vite possible de tous les changements ayant une priorité stratégique, ou pour affaiblir le système en exploitant ses contradictions ?

Voilà le sens de « faire plier bagages au Forum social mondial » :
abandonner la réalisation de ces réunions nationales et régionales sans effets, pour des échanges, des réflexions, des apprentissages ou même de l’articulation des organisations et des mouvements de la société civile, pour entrer avec toute notre force politique dans le terrain de la politique réelle, avec la participation des partis politiques et même des gouvernements de gauche, ceux qui effectivement existent.

Naturellement personne ne peut nous empêcher d’adopter l’option Forum social mondial-mouvement. Si nous nous sentons suffisamment forts et unis pour parvenir à changer les tendances actuelles de l’histoire du monde, nous pourrions consciemment en finir avec ce stade du Forum social mondial, changer dans cette perspective la Charte des principes et commencer de nouvelles réflexions et de nouvelles alliances.

Personnellement, je pense que nous ne sommes pas suffisamment forts et que ce serait un mauvais choix que d’interrompre le processus actuel du FSM. Malheureusement, la société civile n’est pas encore un acteur politique assez solide comme nous le souhaiterions. Et les partis et gouvernements de gauche semblent demeurer dans la perplexité.

Je préfère considérer, comme j’ai déjà écrit il y a un peu de temps, que les deux stratégies – créer des espaces et lancer des mouvements – peuvent et doivent coexister. Nous pouvons continuer sur les deux "routes".

Si cette coexistence est acceptée, les deux se renforceront. _ Organisations et mouvements sociaux peuvent lancer par le biais des Forums de la société civile de nouvelles initiatives autonomes pour vaincre le néolibéralisme. Leurs campagnes et moyens de pression peuvent faire partie des programmes d’action des gouvernements et des partis de gauche. De nouveaux mouvements et même des "mouvements de mouvements" peuvent être créés, de façon autonome des évènements du FSM, comme c’est déjà le cas avec le mouvement altermondialiste. Les partis et les gouvernements, ainsi que les mouvements qui sont associés à eux, peuvent faire ce qu’ils doivent faire, et peuvent également soutenir les espaces de la société civile pour qu’elle construise son union.

Si la continuité du processus du FSM est assurée, en tant qu’outil servant à articuler la société civile vers l’action, le défi ira se trouver dans le chemin de la « politique réelle », où on ne voit pas encore clairement quelle est la bonne direction à prendre.

L’« obligation » de participer

Le deuxième malentendu que j’ai indiqué est celui d’une sorte "d’obligation morale" qu’il semble que ressentent tous les leaders d’organisations sociales, qui est celle de participer à tous les évènements mondiaux du processus FSM. L’augmentation continuelle de l’ampleur de ces évènements – jusqu’à 150 000 participants à Porto Alegre – ont poussé les gens à penser que leur présence était aussi nécessaire pour affirmer la force du FSM.

En fait les organisateurs du FSM ont lancé un « premier appel général » à toutes les organisations de la société civile qui « s’opposent au néolibéralisme et à la domination du monde par le capital et toute forme d’impérialisme, et qui s’emploient à bâtir une société planétaire axée sur l’être humain », comme l’indique la Charte des principes du Forum social mondial. Bien entendu toutes les organisations engagées dans cette lutte pour la construction de cet « autre monde » ont été les bienvenues.

Forum après Forum cette invitation ouverte à tous a entraîné une participation croissante, et « l’animal » a grossi de plus en plus. Mais l’investissement nécessaire, financier et préparatoire, pour participer de ces évènements internationaux s’est ajouté aux autres obligations de chaque organisation engagée dans sa propre lutte. Après quatre ans, beaucoup de participants étaient fatigués d’avoir à fournir cet effort supplémentaire. Ils ont alors commencé à proposé au cour du 4ème Forum social mondial que les Forums n’aient lieu que tous les trois ou quatre ans. Cette solution n’a pas été adoptée car la dimension symbolique des Forums vient entre autre de leur régularité annuelle : interrompre ce rythme risquerait d’affaiblir le processus.

Le processus du Forum étant maintenant un processus de niveau international, il doit être aussi dense que possible dans son articulation et son expansion mais il ne nécessite plus de grands rassemblements mondiaux. Le processus est devenu plus important que les évènements. Si les rassemblements sont énormes mais ne sont pas soutenus par une articulation croissante des organisations de la société civile, leur force n’est qu’artificielle. Cela peut même nous induire en erreur, en nous donnant l’impression que derrière ces rassemblements nous avons déjà une société civile vraiment structurée et dense.

C’est pourquoi la forme prise par le FSM en 2008 – composé d’activités auto-organisées par les participants au FSM a tous les niveaux et lieux, avec des thèmes librement choisis – semble être une forme très intéressante, plus intéressante même que celle du Forum social mondial polycentrique de 2006 qui s’est tenu à Bamako, à Caracas et à Karachi.

Je dirais même que le format de la Journée mondiale d’action de 2008 pourrait à partir de maintenant se répéter tous les ans, de façon indépendante tout en étant lié au FSM annuel qui pourra s’organiser – cette expérience pouvant se faire déjà en 2009, avec le FSM qui se déroulera en Amazonie. Je me rends maintenant compte de la force du FSMl en observant la variété d’initiatives qui sont en train de se préparer pour cette Journée mondiale d’action du 26 janvier 2008. De nombreuses organisations, respectueuses les unes des autres, sont en train de travailler ensemble de façon très créative, partout dans le monde, pour se rendre visibles ensemble le 26 janvier 2008. Beaucoup d’entre elles n’auraient jamais eu la possibilité de participer à un rassemblement mondial ou régional, mais là elles seront liées par un évènement unique centralisé : la Journée mondiale d’action de 2008. Cette articulation pourrait être vécue et renforcé chaque année, avec un réseau d’organisations toujours plus important.

En fait, ceux qui sont convaincus de l’utilité du FSM apporteraient une aide plus efficace en poussant pour une expansion du processus par la multiplication de forums sociaux et d’articulations internationales à tous les niveaux plutôt qu’en venant à chaque FSM.

L’approche d’évaluation

Ces malentendus dépassés, nous pouvons mieux étudier nos expériences, et améliorer le mode d’organisation des Forums Sociaux pour assurer que leur fonctionnement, en tant que simples instruments, réponde bien au besoin des organisations sociales et des mouvements.

Voilà le style d’évaluation qui serait utile pour analyser le Forum social mondial : une évaluation vue de l’intérieur autour de discussions positives par ceux qui sont réellement engagés dans le processus, à la place du pessimisme qui tend à apparaître quand on le voit de l’extérieur.

Pour préparer le mieux possible le FSM 2009 et les suivants, nous devons tirer des leçons de tous les Forums précédents. On peut d’ailleurs identifier beaucoup de difficultés dans le Forum de Nairobi mais aussi dans les précédents. Le CI discute d’ailleurs sur les « principes d’organisation » précisément afin d’éviter de répéter les mêmes erreurs et de définir comment résoudre les problèmes qui peuvent se présenter lors de si grands évènements. Il serait d’ailleurs très bon d’y inclure des recommandations venant des Forums régionaux, nationaux et locaux. La demande de Jai Sen de rendre publiques les discussions sur ces "principes d’organisation" doit être bien accueillie. Une des faiblesses du FSM, à laquelle nous n’avons pas encore trouvé de solution, concerne ce besoin d’aider et d’inciter les participants au Forum à traduire en nouvelles actions toutes leurs découvertes au cours des Forums (de nouvelles questions ou de nouvelles convergences) et à consolider fortement après ces Forums les articulations qui y ont été construites.

C’est dans cette perspective, que nous essayons de nouveaux outils à chaque Forum : comme par exemple le Mur des propositions en 2005, et en 2007 en réservant le 4ème jour du Forum au planning des actions. Cependant ces deux outils n’ont pas donné le résultat escompté. C’est aussi pourquoi depuis le Forum de Nairobi nous essayons de construire un outil de suivi permanent sur internet pour faciliter l’interrelation entre les participants avant et après les Forums, pour les aider dans leurs actions et leur campagnes. Mais nous devons y travailler encore afin de rendre cet outil accessible à tous.

La structure de la société civile étant caractérisée par sa dispersion et par sa diversité, ses articulations ne sont pas faciles à mettre en œuvre. Même l’Assemblée des mouvements sociaux (un important réseau de participants qui a émergé après le premier FSM centré particulièrement sur la mobilisation), n’a pas trouvé encore la meilleure solution. Il y a même eu des tensions qui sont apparues entre cette Assemblée et les organisateurs du Forum, avec des malentendus à propos des documents de clôture de cette Assemblée, puisque, pour le FSM, la Charte des principes ne le prévoit pas. Toutefois dans certains Forums régionaux les Assemblées présentent déjà clairement un document final comme étant le leur et non celui du Forum social mondial en tant que tel. De toute façon, ils cherchent encore la meilleure façon pour faire de leurs assemblées finales un moment d’engagement fort de la part des participants sur les propositions qui y sont présentées.

Il y a aussi d’autres questions difficiles liées aux résultats du processus du FSM qui peuvent vraiment contribuer à changer le monde.

L’une de ces questions est déjà ressortie de certaines évaluations : la difficulté à utiliser dans la vie interne de chaque organisation tout ce qui a été expérimenté et appris au cours des Forums. Cela peut se passer parce que certaines valeurs vécues pendant les Forums peuvent créer des problèmes pour leur fonctionnement, spécialement le principe des relations horizontales.

Une autre question liée aux résultats du Forum social mondial est celle de nos changements personnels, dans nos motivations, dans nos comportements et dans nos espoirs. En fait une des découvertes faites dans les Forums est celle du fait que les changements personnels et structurels vont de pair. Pour changer le monde nous devons aussi changer nous-mêmes intérieurement et aller vers les valeurs comme celles proposées dans les Forums. Mais cela est très difficile, car après cinq jours de Forum, nous sommes à nouveau encerclés par les pratiques que nous voulons dépasser.

En fait l’évaluation de ces deux types de résultats pourrait être une bonne question à poser aux participants des FSM à leur arrivée. Cela leur permettrait au moins d’être conscients de cette problématique avant même de vivre leur nouvelle expérience de Forum social mondial.

Mais le résultat qui inquiète le plus de gens et les amène à critiquer le FSM, c’est le vrai changement du monde. Il ne faut cependant oublier que le capitalisme a fait de grands pas pour renforcer sa domination du monde depuis la chute du mur de Berlin et que cela va bien au-delà de l’oppression militaire, du contrôle des logiques économiques et des institutions elles-mêmes. Cette domination s’empare dans presque tout le monde des esprits et des cœurs, au plus profond d’eux-mêmes, y compris parmi des leaders politiques qui sont sensés combattre le capitalisme… Le monde évolue sous les lois de l’argent et des valeurs du capitalisme. Il y a de plus en plus de gens qui se battent contre le néolibéralisme et qui bâtissent des nouveaux cadres de vie, mais en fait cela ne fait pas beaucoup de différence. Et en considérant le FSM en tant que tel, ses huit ans d’existence sont encore une très brève période de l’histoire du monde.

En fait, si nous demandons si un autre monde est possible, une petite minorité répondra que cela n’est pas nécessaire et une grande majorité répondra que cela n’est pas possible. Même ceux qui luttent avec acharnement pour leurs droits ne seront pas si motivés pour changer les structures fondamentales du monde. Les problèmes climatiques commencent à permettre de de nous rendre compte de ce que ces structures et valeurs ont provoqué. Mais nous avons encore un énorme effort à faire pour réveiller plus de gens. Nous avons eu besoin de sept années de Forum social mondial pour constater plus clairement que la communication est peut être notre plus important challenge. Nous ne savons pas encore comment aller vers une inversion significative des perspectives dans le monde, pour donner un réel espoir à plus d’êtres humains et grâce à cela gagner suffisamment de force pour arriver à des changements concrets.

Autour de ce challenge nous pouvons peut-être nous rendre compte d’un autre effet bénéfique d’activités décentralisées comme celles de la Journée mondiale d’action liées à des FSM : ces activités permettraient de toucher un plus grand nombre de personnes qui auraient alors connaissance de la possibilité de construire un « autre monde » et se rendraient compte que beaucoup de gens œuvrent dans ce sens. Les retombées peuvent être donc plus fortes que celles de meetings internationaux si peu relayés par les médias.

Un autre problème sérieux, plutôt « interne » au Forum social mondial, est celui du CI avec le risque de déconnection entre ceux qui « pensent » le Forum social mondial et ceux qui « font » le Forum social mondial (problème que j’ai déjà soulevé précédemment). Cette scission se produit souvent au sein de partis politiques, entre leurs leaders et leur militants, ou dans les syndicats. Il est paradoxale que cela puisse se produire aussi dans le processus du Forum social mondial, alors qu’il n’y a pas de catégories type leaderships et militants, ni des séparations entre ceux qui pensent et ceux qui agissent.

Mais il ne faut pas oublier que les membres du CI sont des délégués des organisations membres du CI. Pour la plupart, ils sont à la tête de ces organisations, selon la logique de représentation et de délégation que cela suppose, dont les faiblesses que nous dénonçons par la façon dont les Forums sont organisés. Pour les gens à la « base » de notre processus il est pratiquement impossible de participer au CI du Forum social mondial. Les participants aux réunions du CI sont-ils alors ceux qui « pensent le Forum social mondial » ? Ou pourrions nous relier tous par les mécanismes qui seront expérimentés dans le JMA ?

Il y aussi une ambiguïté croissante entre le rôle de « facilitateur » du CI et les décisions qu’il fini par prendre. Car les frontières entre « facilitation » et « direction » ne sont pas si nettes. Le CI ne peut pas décider sur les luttes des participants du processus du Forum social mondial mais il prend des décisions sur l’évolution du processus en lui-même. C’est ce qui se passe par exemple avec la méthodologie utilisée dans les évènements mondiaux, même si les organisateurs locaux de chaque Forum ont la liberté de décision. S’il n’y a pas de décisions imposées, notre façon de travailler peut être considérée comme normale et utile : par l’intermédiaire des Commissions du CI, les organisateurs de chaque Forum peuvent bénéficier de l’expérience des FSM précédents. Mais cela peut être perçu comme une « direction ». C’est aussi ce qui se passe avec les étapes du processus. La décision de stimuler une Journée mondiale d’action a été prise par le CI : aucun ordre spécifique n’a été donné par le CI aux participants pour qu’ils lancent des initiatives dans le monde et moins encore il a défini les thèmes des activités. Mais si la mobilisation reste faible on pourra attribuer cela à un manque de direction. On verra…

Ces ambiguïtés pourraient être évitées si le processus du CI était transparent, en rendant public sa structure, son fonctionnement et ses discussions. Jusqu’à présent ils sont considérés par beaucoup de gens comme un peu mystérieux et même secrets, et uniquement ouverts aux « dirigeants » des organisations participant au FSM. Mais pour l’instant nous n’avons pas trouvé comment assurer cette transparence.

En conclusion, si nous considérons le Forum social mondial avec optimisme, à partir de l’intérieur, comme un outil utile et nécessaire qui doit être maintenu et amélioré, malgré les difficultés rencontrées, pour renforcer la société civile et pour promouvoir une nouvelle culture politique, on aura beaucoup de réflexions positives à faire. C’est cette approche de tout processus d’évaluation du Forum social mondial, de son futur, qui peut nous aider à construire ce nécessaire, urgent et possible « autre monde ». J’espère que ce sera la démarche de tous les participants à l’évaluation que le CACIM a proposée, ainsi que celle des participants du prochain meeting du CI au Nigeria.

Chico Whitaker, 9 janvier 2008

Notes

[1] - CACIM : Institut indien pour “Critical Action - Centre in Movement"


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