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Léopold Sédar Senghor et la pratique du pouvoir : entre Politique et Développement, les défis et les risques – 1960-1980

par Roland Colin

Intervention de Roland Colin, président d’honneur de Développement et Civilisations - Lebret-Irfed, directeur de recherche au Département de formation continue, Université de Paris 3.

Colloque Léopold Sédar Senghor : La pensée et l’action politique.

Paris, lundi 26 juin 2006, Assemblée Nationale

La trajectoire de Senghor dans son parcours de vie, c’est le choc entre vocation personnelle et destin collectif, ces deux dimensions s’inscrivant dans des logiques distinctes, contrastées, voire, lors de certains épisodes majeurs, contradictoires. C’est l’identification de ces logiques, de leurs tenants et aboutissants, qui permet d’en saisir le sens, autant que l’on puisse prétendre toucher la profondeur du mystère d’un homme et en décrire la complexité. La pensée et l’action politiques du plus illustre des Sénégalais ne sont véritablement intelligibles que dans une approche intégrant la dimension globale d’une aventure humaine hors pair.

On peut tenter de s’appuyer sur les repères d’une périodisation. Mais, comme chez nombre d’humains, le passage d’une étape à l’autre n’abolit pas la précédente : elle vient la recouvrir, comme dans un mouvement tectonique, de références, d’expériences nouvelles, non exemptes d’interférences avec les faits et les structures antérieurs. Ce rapport complexe entre passé, présent, futur, peuplé de récurrences, de ruptures, d’anticipations, porte la marque des modèles de société et de culture qui encadrent les destins individuels. Voilà quelques outils pour rendre compte du destin de Léopold Sédar Senghor, maître-artisan de la construction de l’État sénégalais.

Je puis l’évoquer à partir du dialogue personnel que nous avons entretenu, un demi siècle durant, marqué dès l’origine du sceau d’une amitié au long cours, qui affrontera sans naufrage, mais non sans péripéties, quelques tempêtes insignes. J’ai rencontré Senghor en 1948, à l’École nationale de la France d’Outre-Mer, dont j’étais élève, et où il enseignait. J’ai reçu de lui ce que l’on peut attendre d’un premier Maître d’initiation – que les Sérères nomment selbé -, puis je me suis retrouvé, peu d’années après, acteur de l’histoire de son pays, en des moments chauds. Ce fut pour moi une passionnante aventure.

Toutes ces années avaient été riches d’éclairages profonds sur la position de Senghor affronté à la pratique du pouvoir, entre la logique d’une révolution espérée, aux frontières de l’impossible, et celle d’une réforme périlleuse, soumise au défi de ne pas perdre son âme. A partir de 1946, ils étaient deux compagnons pour soutenir ce gigantesque pari : Senghor et Dia, au cœur des chocs de la décolonisation, de la lutte contre la balkanisation, pour l’indépendance et le développement. Leur attelage se rompit en 1962. C’est à travers cette étape-clé qu’il faut chercher le sens non seulement de ce qui advint alors, mais aussi de l’histoire senghorienne à venir.

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L’année 1960 débute sous le signe de l’indépendance de la Fédération du Mali. Les mois précédant l’avènement du nouvel État fédéral ont été marqués, paradoxalement, par l’exacerbation des divergences entre les deux partenaires/protagonistes sénégalais et soudanais. Le combat pour la Fédération pouvait être considéré déjà comme perdu. Modibo Keita voulait faire du Mali un État pseudo-unifié, sous régime présidentiel fort. Les Sénégalais, tout à l’opposé, pensaient nécessaire de garder à la Fédération la plus grande ouverture possible, pour retrouver de nouveaux partenaires. Un accord en trompe-l’œil avait été laborieusement établi, juste avant la réunion du Conseil exécutif de la Communauté à Saint-Louis le 13 décembre 1959. De Gaulle y avait solennellement reconnu l’existence de la Fédération, et admis l’ouverture des négociations pour le transfert des compétences conduisant à l’indépendance. Mamadou Dia et Modibo Keita étaient en première ligne dans cette étape, mais le tandem Senghor Dia fonctionnait solidement, malgré les grincements de la période antérieure, tout spécialement dans la préparation du Référendum.

Dans l’État sénégalais créé au lendemain de ce Référendum de septembre 1958, Dia était Chef d’État et Secrétaire général du parti au pouvoir. Senghor persistait à se vouloir un destin singulier, au-delà du système institutionnel dont il redoutait qu’il l’enfermât dans des obligations peu compatibles avec sa position de Combattant Suprême pour la Négritude, gardien du sens – se ménageant, en quelque sorte, une vocation prophétique. Par deux fois, Dia l’avait supplié de prendre place en première ligne dans le dispositif sénégalais, d’abord semi-autonome de mai 1957, puis autonome d’octobre 1958. Senghor avait refusé avec la plus grande fermeté, et avait insisté pour que Dia soit tête file dans l’appareil d’État.

Le même scénario se posait à nouveau au début 60, lorsque les institutions du Mali devaient être mises en place. Alors que la bataille faisait rage pour la désignation du Président du Mali, une fois de plus, Senghor souhaitait que Dia soit le candidat du Sénégal au poste fédéral suprême. Mais le refus de Dia fut radical. Les arguments de Senghor portaient sur le fait que les Soudanais lui reprochaient de n’être pas musulman dans un pays dont l’écrasante majorité de la population était de cette confession. Dia lui répondit : « Ou tu seras le Président du Mali, ou le Mali éclatera, et alors tu seras le Président du Sénégal ». Senghor se rendit enfin à ses insistances, Mais le Mali éclata dans la nuit du 20 août où fut proclamée l’indépendance du Sénégal. Le 5 septembre, Senghor fut élu Président de la République. Dia avait plaidé pour que, dans une telle conjoncture, on choisisse un régime présidentiel. Senghor le refusa.

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Le Sénégal s’installa alors dans un système comparable à la Constitution française de la Quatrième République. Le Président avait un fonction de représentant de la Nation, de garant de la continuité de l’État, et d’arbitre en cas de crise, tandis que le Président du Conseil, à la tête du Gouvernement, définissait la politique de la Nation, la mettait en œuvre, et en rendait compte à l’Assemblée nationale, dont il tenait son investiture.

A dire le vrai, la construction de l’État sénégalais avait commencé dès octobre 58. Dia poursuivit cette mission jusqu’à la fin 62, au moment où éclata la crise gravissime qui allait transformer la donne. Au cours de ces quatre années, un travail gigantesque avait été accompli. Dès le lendemain du Référendum de 58, le 10 octobre, à Rufisque, devant le Comité directeur de l’UPS, Dia avait proposé la stratégie de construction de l’indépendance réelle. Elle avait été approuvée dans l’enthousiasme, Senghor en tête. Toutefois, le parti s’était trouvé amputé d’une part importante des jeunes intellectuels qui, dès 1956, avaient répondu à l’appel de Senghor en vue de l’unité nationale, mais qui, dans la conjoncture nouvelle, avaient refusé de voter « Oui » au Référendum

Le Plan était mis en chantier avec le concours du Père Lebret et des équipiers de l’IRFED et de la CINAM. L’Animation rurale, soutenue par l’IRAM, à partir de février 1959, visait à mettre en place un vaste mouvement d’éducation et de formation permanentes au service des communautés de base, en vue de la transformation des structures. Senghor et Dia, en étroite communion d’esprit, entendaient ainsi donner corps à un « socialisme africain » de style autogestionnaire. Senghor développait les références théoriques, Dia était aux commandes pour l’expérimentation et la mise en œuvre au sein des réalités économiques et sociales. Une Réforme administrative sans précédent, tendant à accorder les structures de l’appareil d’État aux exigences du Développement, était mise en place. A la base, des « coopératives de développement » devaient permettre le démantèlement de l’économie de traite, avec le soutien d’une Banque sénégalaise de développement (BSD), d’un Office de commercialisation agricole (OCA), et de Centres régionaux d’assistance au développement (CRAD). L’action des services de l’État s’intégrait à travers des Centre d’expansion rurale (CER) à la base, des Comités locaux et régionaux de développement aux échelons supérieurs.

Un tel dispositif permettait la prise en charge par le réseau des coopératives paysannes de toutes les opérations de production et de commercialisation de l’arachide, qui représentait 80% de l’activité économique sénégalaise. Dans l’esprit de l’économie sociale, le bénéfice en revenait directement aux producteurs, qui se trouvaient alors libérés des pratiques usuraires et de la tutelle léonine des traitants, et de leurs maîtres, les grands groupes contrôlant le marché des oléagineux. Cette politique ouvrait ainsi la voie à l’indispensable diversification des cultures.

Dans une première phase, Senghor applaudissait, soutenant sans réserve l’action du gouvernement de Mamadou Dia. Les années 60 et 61 se déroulèrent de la sorte dans un climat de fervent dynamisme, avec des résultats marquants. Mais, passé un certain seuil, les signes avant-coureurs d’orages inévitables se multipliaient. La nouvelle politique heurtait trois grandes catégories d’intérêts. En premier lieu, le monde des grands opérateurs économiques solidement adossés à la Chambre de commerce de Dakar. En second lieu, l’univers de certains très grands marabouts sénégalais, qu’un politologue a désignés sous le nom de « seigneurs de l’arachide », et dont les nouvelles coopératives autogérées battaient en brèche l’emprise sur une part considérable du monde rural sénégalais. Enfin la transformation des structures de base, soutenue par l’action éducative de l’Animation, faisait émerger de nouveaux leaders communautaires, en mesure de faire pièce aux notables servant d’agents électoraux au personnel politique installé de longue date dans un tel système.

Dans les faits, une véritable révolution économique et sociale se profilait, qui appelait, en contrepartie, une mutation politique de vaste envergure. Mamadou Dia s’appuyait sur une équipe de jeunes cadres sénégalais venant de sortir des grandes écoles et des universités : Daniel Cabou, Cheikh Hamidou Kane, Christian Valantin, Babacar Ba, Abdou Diouf et bien d’autres, en qui il voyait les animateurs du mouvement de rénovation, leur confiant, d’entrée de jeu, des postes d’éminente responsabilité dans l’appareil d’État. Par contre, il ne disposait plus de l’emprise profonde qu’il avait sur le Parti, depuis qu’il en avait quitté le Secrétariat Général au bénéfice de Senghor, en février 1959. Il était clair alors que la viabilité de la politique de transformation reposerait sur la solidité de l’attelage entre les deux hommes de tête. La crise de décembre 1962 éclata au moment où la nouvelle politique devait couvrir les trois quarts du monde rural, et atteindre ainsi un seuil difficilement réversible. C’est alors que s’opéra la rupture entre Senghor et Dia, et l’on est en droit, aujourd’hui, de s’interroger sur le comment et le pourquoi. Pour avoir vécu en direct tout ce processus, et à proximité étroite de l’un et de l’autre, je puis proposer quelques clés.

Au départ, les deux partenaires s’installent dans le bonheur d’une miraculeuse complémentarité. Cependant, leur trajectoire sociale est profondément différente. L’un, l’aîné, est sorti très tôt du « royaume d’enfance » de la société paysanne, et avant les rituels d’initiation dont il portera la nostalgie. Il affronte dès le plus jeune âge le monde des Blancs suscitant, chez lui, à la fois fascination et rejet. Dès son entrée à la Mission de Ngazobil, il s’installe dans le langage comme dans une mère-patrie, où pourraient coexister les deux univers où il est plongé, où pourraient se faire jour de nouvelles et inédites fraternités dans un métissage dès lors coextensif à sa personne. La création poétique revêt dès lors, pour lui, comme une nécessité vitale, dans ce monde d’entre deux-mondes. Le retour au pays natal, après l’exil européen, en fait le champion de la nécessaire reconnaissance de l’identité culturelle, non pas refuge et forteresse, mais base indispensable du métissage. La France, une fois dépassé le rapport colonial, devient, dans ces conditions, une sorte d’alliée naturelle, pourvu qu’elle se prête au jeu. Toute la trajectoire de Senghor tient en ces mots.

L’autre, le cadet, issu du Sénégal profond, marqué par l’islam des terroirs, n’ayant jamais coupé le cordon ombilical avec les valeurs et les mode de vie anciens, est élevé dans une condition modeste, proche de la pauvreté vécue par le peuple d’alors. Tout en accédant à l’éducation scolaire dispensée par le colonisateur, il demeure au cœur de ce peuple. Instituteur, sa révolte contre l’oppression coloniale n’est assortie, pour lui, d’aucune protection. Il se passionne pour un développement participatif, générateur de démocratie, à travers l’économie sociale des coopératives qu’il lance au profond du bassin arachidier. Il répond à l’appel de son aîné en s’engageant politiquement dans la fondation du BDS, dont il est le promoteur de pointe sur le terrain. Il poursuit avec passion sa formation d’autodidacte, une fois élu sénateur puis député, et joue un rôle d’animateur du parti dont Senghor est la figure emblématique. Oui, en ces temps bénis, leur alliance est miraculeuse. Senghor ne veut pas devenir la figure de proue du navire gouvernemental. Il s’est installé dans l’espace large où s’opèrent les rencontres et les conflits avec le monde extérieur. Il y connaît de grands succès et, lorsqu’il se replonge dans la chaleur du peuple, son aura est grande.

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En 1960, tout change brutalement. L’indépendance assortie de la rupture de la Fédération du Mali, le replace au sommet de l’État. Il ne veut pas d’un régime présidentiel. Il laisse à Mamadou Dia, dont il dit admirer la compétence et le talent, le soin de diriger le chantier de construction du nouvel État, et la politique de développement. Cependant, ce retour implique une première conséquence de grande portée. Senghor s’installe dans les fonctions de président d’un État qu’il ne dirige pas – tels les présidents de la Quatrième République française - mais il garde la charge du secrétariat général du parti dominant. Il est cependant au sommet de la hiérarchie institutionnelle, et entend inscrire cette position dans son nouveau mode de vie. Dès lors, le rapport avec Dia change de nature, perd de son naturel et de sa consistance humaine. Il devient constamment tributaire des logiques institutionnelles. Les deux hommes n’ont plus la ressource inappréciable des échanges non contraints de la camaraderie et des compagnonnages d’antan. Ils se voient essentiellement au Palais de la République lors de leur audience hebdomadaire, dont le cadre et les limitations temporelles ne suffisent plus à garantir un partage profond des responsabilités de l’aventure commune. Au Cabinet, nous mesurons, non sans quelque angoisse, les décalages ainsi induits, avec les risques qui en résultent de contentieux venant charger les nuées d’orages prévisibles.

Or, au moment de l’indépendance, la dynamique de la construction nationale et du Développement, sur le sens de laquelle les deux compagnons ne manquaient pas une occasion de proclamer leur accord, laissait apparaître un problème fondamental qu’il était vital de résoudre, et dont les termes s’aggravaient de jour en jour : la nécessité d’une articulation sans faille entre les trois composantes en jeu dans ce processus : l’État, le Parti, le Peuple. La complexité et les contradictions du chemin ayant conduit à l’indépendance montraient que les divergences demeuraient importantes, et donc menaçantes.

Au sein de l’État, sous l’impulsion forte de Mamadou Dia, avait été entreprise une véritable révolution structurelle pour transformer les appareils anciens en leviers du développement. Malgré de réelles inerties, d’indubitables résistances, le mouvement semblait en mesure d’atteindre son but. Le commissariat au Plan en était l’une des pièces maîtresses, ainsi que les grandes régions, confiées à de jeunes gouverneurs militants et bien formés.

Dans le monde des communautés, au sein du pays réel, l’Animation rurale – Senghor autant que Dia le disaient – faisait figure de méthode efficace permettant l’émergence d’un véritable pouvoir paysan, organisé à travers des coopératives de développement, dont Dia avait défini la portée doctrinale et pratique dans un texte de très haute tenue : la Circulaire 32 du 16 mai 1962. La partie n’était pas encore complètement gagnée, car de vives réticences demeuraient dans la part de la société liée à la vieille économie de traite. Toutefois les outils avaient fait la preuve de leur pertinence et de leur efficacité.

Restait le grand problème du parti. Sous sa forme ancienne, il ne semblait pas en mesure d’être le ferment fondamental de la transformation des rapports économiques et sociaux. Dans le même temps, l’Animation bousculait les pesanteurs, débordait les immobilismes, et faisait figure de ferment conduisant à une rénovation profonde du réseau des responsables à la base. Depuis le Congrès de février 1959, où Dia avait volontairement abandonné ses fonctions de secrétaire général, l’organisation de l’UPS était demeurée dans une sorte de statu quo. La seule mobilisation vive, qui avait mis en mouvement le vieux réseau, s’était manifestée au moment de l’éclatement de la Fédération du Mali. Il y avait là un vaste chantier en puissance, et de grande urgence : réanimer le parti, en s’appuyant particulièrement sur la dynamique des nouvelles animations rurales. Dia n’était plus en mesure d’en être le maître d’œuvre. Senghor n’avait pas la connaissance intime de la nouvelle dynamique concrète du développement. Plus que jamais le dialogue et l’alliance étroite entre les deux hommes apparaissait nécessaire. Or la situation institutionnelle semblait y faire obstacle, et le contentieux s’alourdissait.

Dans les conflits qui surgissaient, la question était : qui arbitrerait ? Le parti, en théorie, devait avoir le dernier mot, mais le texte constitutionnel demeurait muet sur ce point fondamental. Le drame de décembre 1962 tient pour l’essentiel à ces gravissimes porte-à-faux, avec leurs soubassements éthiques et idéologiques. Senghor paraissait seul en position d’assurer l’harmonisation, la régulation du système. Jusqu’au dernier moment, ou presque, Dia l’avait escompté. Mais la dérive de leur dialogue ancien ne le permit pas. Pris dans un inextricable piège institutionnel, lâché par Senghor, Dia en reçut le choc le plus cruel, avec quelques-uns de ses compagnons.

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Senghor se retrouvait alors seul à la tête d’un système unifié de style présidentiel, à la fois maître de l’État et du parti. Il n’était pas spécialement préparé par goût, par sensibilité personnelle, par expérience à résoudre le grand dilemme qui demeurait, encore davantage aiguisé par la crise la plus grave que le Sénégal eût connu dans sa marche vers la liberté.

La proclamation initiale du nouveau pouvoir tendait à expliquer la rupture en la ramenant à une tentative de « coup d’État », que le procès politique de Dia et de ses compagnons, en mai 1963, fut bien loin d’établir. Cette condamnation particulièrement lourde – la détention à perpétuité – marquait, en un sens, la victoire des ennemis de Dia et de sa stratégie. Cependant le discours du pouvoir proclamait qu’il n’y avait pas de place pour deux crocodiles mâles dans le même marigot, mais que la ligne de la politique de développement ne dévierait pas d’un pouce. Tout au contraire, on se proposait d’en accentuer la portée, en déclarant corriger les abus qui l’avaient affectée.

Dans les faits, la politique de développement ne fut plus tout à fait la même. Quelques années après, en 1967, j’eus un long tête-à-tête avec Senghor, et nous reprîmes un dialogue suivi. Il me disait, rappelant son adage favori : « l’émotion est nègre, la raison est hellène. Nous sommes encore loin de pouvoir gérer rationnellement ce qui doit l’être. C’est la raison pour laquelle j’ai cru bon de séparer, dans l’étape où nous sommes, la gestion économique de la promotion sociale et humaine. Le soutien à la nouvelle politique de l’arachide, je le confie à une société française compétente, la SATEC, qui assurera le quadrillage du bassin arachidier. L’Animation rurale, désormais, sera centrée sur la promotion humaine et le développement social ». Les observations que j’avançais à ce sujet ne furent pas prises en compte.

En fait, le souci premier du président Senghor, à l’époque, était de maîtriser l’appareil politico-administratif, et il montra qu’il savait parfaitement le faire, non sans affronter de sérieux remous : le « malaise paysan » de 1967, les contestations étudiantes et syndicales des années 1968 et 1969. Il manifestait son souci d’une avancée démocratique bien tempérée en ouvrant l’éventail des partis politiques autorisés, mais selon des critères restrictifs solidement encadrés. A partir de 1970, il rétablit un poste non pas de Chef de gouvernement, mais de Premier Ministre, dans le cadre du « régime présidentiel déconcentré », selon l’expression alors en usage.

Faute d’avoir pu soutenir dans ses conséquences ultimes la grande transformation initiée à l’aube de l’indépendance, le Sénégal donnait l’image d’une « démocratie relativement sage », mais peut-être moins inspirée qu’on aurait pu l’attendre, dont la sagesse se manifesta toutefois de manière exemplaire au moment de la passation des pouvoirs entre le Chef de l’État et le successeur qu’il s’était choisi. Pendant douze ans, cependant, le maintien dans un régime de détention particulièrement dur des condamnés de 1962/63 jetait une ombre sur la philosophie humaniste et démocratique de la tête du pouvoir sénégalais.

En 1967, j’eus l’occasion d’en parler avec le Président Senghor dans les termes d’une bouleversante franchise, autorisée par la tonalité amicale de notre relation ancienne. Je pus lui dire le sentiment de beaucoup de ceux qui souhaitaient le succès de la construction nationale sénégalaise : la rupture entre Dia et lui avait été un drame non seulement pour le Sénégal, mais pour l’Afrique. Nous en discutâmes très longuement, nous y revînmes souvent par la suite, et mon interlocuteur me fit part de son souhait de pouvoir compter sur mes services pour la négociation visant la libération de Dia. Ce fut une longue, laborieuse et passionnante histoire, qui ne fut menée à bien qu’au bout de sept ans, en 1974, et dont j’ai entrepris d’écrire le récit. Dans le cadre de la présente rencontre, je ne puis pousser davantage l’analyse de ces étapes historiques de grande portée. Je voudrais seulement tenter, avec la modestie qui convient, d’en faire ressortir le sens, tel qu’on peut le mesurer aujourd’hui.

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Il y a plusieurs personnages en Senghor. Il a joué un rôle immense, avec quelques compagnons insignes, pour faire entendre au monde la présence des valeurs de culture et de civilisation négro-africaines. Contre vents et marées, il a tenu ce défi tout au long de son parcours. Il a vécu, de façon douloureuse et féconde à la fois, l’aventure d’un métissage pionnier, mais aussi singulier, qui était le sien, débouchant sur la réconciliation entre les francophonies et les cultures des racines – ouvrant la voie à la cause immense du droit à la diversité culturelle.

Comme homme d’État, il avait su d’entrée de jeu reconnaître, choisir le compagnon d’exception avec lequel il entama une œuvre fondatrice, qu’il est indispensable de connaître et de prendre en compte. C’est un paradoxe, mais seulement un apparent paradoxe, malgré le drame qui les sépara, de dire qu’il faut, aujourd’hui, revenir aux sources d’un tel compagnonnage, afin que les jeunes générations, tout en assumant les grandes mutations du monde, puissent en tirer d’utiles enseignements. Il est important de le dire au cœur de l’année Senghor. L’entreprise de développement, dont ils furent les initiateurs, Dia et lui, à bien des égards demeure de grande actualité. Elle ne peut se dissoudre dans l’idéologie du Marché tout puissant insensible aux valeurs humaines. « Le développement, écrivait Dia, ne peut être qu’un contrat entre l’État et la Nation ». C’est, aujourd’hui encore, le défi de donner le dernier mot à ce qu’on appelle la Société civile, comme source et fondement des pouvoirs ayant mission de gérer le destin commun. C’est là aussi, ce me semble, un message profondément senghorien.


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