LOGO -DCLI - Centre International Lebret-Irfed

Accueil du site > Documents > Revue

Vers un autre modèle de développement ?

Développement et civilisaions, N° 400, Jan.-fév. 2012

Dans ce texte, déjà ancien, Mathias Rethinam synthétise la critique qu’il fait du modèle de développement dominant et indique les bases d’un autre modèle auquel il aspire, un développement fondé sur l’égalité, la simplicité et l’autonomie.
Ce texte reste puissamment d’actualité, il est souvent précurseur alors qu’il a été écrit avant la crise financière de 2008 qui a failli emporter l’économie mondiale, et même avant la crise asiatique de 1997 qui a tant marqué les esprits dans cette partie du monde.


par Mathias Rethinam(1).

PDF - 223.5 ko
Vers un autre modèle de développement ?

Sommaire :

Éditorial

par Antoine Sondag

Mathias : mémoire et avenir !

Mathias Rethinam, vice-président de Développement et Civilisations - Lebret-Irfed durant de longues années, nous a quittés en décembre 2011. Il avait de nombreux amis dans notre Réseau international. Lidia Miani lui rend hommage dans ce numéro. Y compris par quelques anecdotes humoristiques bien en phase avec la personne évoquée. Faire mémoire des morts, faire mémoire du passé : il parait que c’est une caractéristique de l’espèce humaine, que cela nous distingue des animaux. Faire mémoire des morts, faire mémoire du passé : le souvenir n’est pas simplement un retour nostalgique vers le passé, un mouvement du cœur qui pourrait convenir à notre affectivité. Le souvenir est aussi un exercice nécessaire, une opération de discernement, parfois austère, qui donne des forces pour mieux affronter le présent et l’avenir. Afin de pouvoir se situer dans une histoire qui n’est pas seulement chaos, dispersion et agitation superficielle. Une histoire qui nous inscrit dans une continuité.

C’est cette continuité que nous tentons de ressaisir. En Amérique latine, on utiliserait des mots qui parlent, au contenu affectif fort : la récupération de la mémoire historique. Disons plus simplement ici que nous souhaitons nous placer dans le sillage de ceux qui, depuis longtemps, ont voulu placer ou replacer l’Homme au centre de l’économie et de la société. Mathias faisait partie de ces hommes-là, et sur ce chemin, on rencontre aussi beaucoup de femmes ! Et notre revue, à sa mesure, trop faible, veut leur donner la parole. Mathias : nous faisons mémoire aujourd’hui de ta présence et de ton action. Pour nous ouvrir sur l’avenir. Et pour nous donner des forces sur les chantiers qui restent en construction.

Antoine Sondag
antoine.sondag -at- lebret-irfed.org

Vers un autre modèle de développement ?

par Mathias Rethinam

Etre, c’est consommer

Un caractère inhérent à ce modèle de développement, outre l’exploitation : le consumérisme. Pour survivre, le système doit le promouvoir comme culture globale sinon sa dynamique cyclique se trouve menacée. D’importants investissements sont réalisés pour rechercher les voies et les moyens d’inciter les gens à acheter et à consommer.

Ainsi, les populations, partout dans le monde, sont soumises à des lavages de cerveau et entraînées dans une culture matérialiste et consumériste globalisante. Et ce, par le biais d’une industrie qui met en oeuvre une publicité aguichante et qui parvient, dans une grande mesure, à convaincre les gens que « être, c’est avoir ». Conséquence : la richesse des cultures locales et l’identité des peuples s’émiettent.

Comme cette culture ne peut transcender le matériel, elle rend les individus et la société égoïstes et cupides. C’est ainsi que des guerres éclatent - de la famille au niveau international - dans le but d’avoir accès aux richesses et au pouvoir. Pour combattre les guerres, le système produira des armes et les vendra aux deux camps. Pour soigner les blessés et les malades des guerres et de la violence, l’industrie pharmaceutique proposera cent et une formules de médicaments et réalisera 300 % de profits.

C’est ainsi que le jeu se poursuit et à tous les niveaux. Notre système actuel est suffisamment habile pour créer des besoins artificiels et réussir à commercialiser des produits tels que les cosmétiques, le textile, les médicaments, la littérature (pornographique), l’automobile, d’autres conforts de vie et des armes.

Pas de limites à l’exploitation

Il est important de noter que ce modèle de développement, bien que né à l’Ouest, n’a pas épargné les populations des pays développés. Comme les peuples du Sud, une grande majorité de gens dans les nations développées sont devenus des victimes et font les frais du système (…)

On assiste à un chômage croissant dans les pays développés. Des industries y ont fermé leurs portes et les ont réouvertes dans les Nouveaux pays industriels d’Asie où les matières premières et la main-d’oeuvre à bon marché sont aisément disponibles et permettent d’accroître considérablement les profits (…)

Par ailleurs, c’est un fait qu’il y a un tiers-monde dans le premier-monde et un premier-monde dans le tiers- monde. Les forces du premier monde sur l’ensemble du globe ont une vision très claire de leurs projets et mobilisent toutes les voies et moyens de promouvoir et de proté- ger leurs objectifs et leurs intérêts. Alors que les pauvres et les victimes de la planète sont maintenus séparés, paralysés et inconscients du mal qu’on leur fait subir.

Le développement déséquilibré n’est pas le développement

C’est dans ce contexte d’un scénario politique et économique global que l’on trouve le concept de développement déséquilibré. Ce concept ne prend pas en compte les aspects socioculturels essentiels en faveur d’une croissance intégrale et complète de l’individu et de la société. Il manque à ce développement une « âme humaine ».

Si l’on prenait en compte un iota d’humanité, comme valeur intrinsèque, on commencerait au moins à penser aux voies et moyens de stopper la destruction massive de la nature. Et l’on agirait pour diminuer les disparités entre peuples et met- tre un terme à leur exode. Au contraire, plus que jamais, on continue de perpétuer cette situation ! Nous ne pouvons donc nous porter garant de ce modèle de développement qui est antihumain par essence.

Un développement qui met le peuple au centre

Pouvons-nous encore parler de développement sans ambiguïté ? Quelle est la base de ce développement ? Est-il vraiment centré sur le peuple ? La nouvelle vision d’un développement approprié devrait être basée sur l’égalité (Samata), la simplicité (Sadagi) et l’autonomie (Swavalamban), à tous les niveaux : individuel, familial, communautaire et national. La vision promue par ce concept est par conséquent diamétralement opposée au modèle existant.

Égalité

Les peuples sont le « point focal » du développement. Il n’y a, en aucun cas, d’échelle sociale : toute personne a sa chance. Gandhi, déjà dans les années 40, disait aux gouvernants et aux autres qu’à chaque fois que l’on doute, il faut « se souvenir du visage du plus pauvre et du plus faible et se demander si la mesure que l’on envisage va lui être d’une quelconque utilité.

Va-t-il y gagner quelque chose ? Est-ce que cela va l’aider à reprendre le contrôle de sa vie et de sa destinée ? En d’autres termes, est-ce que cela va conduire les millions d’affamés matériels et spirituels au Swaraj (autonomie) ? »

Donc, l’autodéveloppement des peuples vers l’égalité, qui est la base sociale de l’autonomie, est notre souci immédiat et le but à atteindre. Cela implique :

La responsabilisation

Dans la situation actuelle, la majorité des victimes, à travers le monde, est dépourvue de pouvoir et les puissants lui font ressentir ce manque à travers la culture dominante. La conséquence de l’oppression et de l’exploitation constante est que ces victimes ont une pauvre image d’elles-mêmes. Elles ont le sentiment de vivre grâce à la bienveillance et l’indulgence des puissants.

Le processus de responsabilisation consiste à permettre aux opprimés de recouvrer leur dignité, individuellement et collectivement. De leur permettre en tant que personnes de s’impliquer dans un processus de réflexion et d’action organisées contre les forces oppressives de la société qui érodent leur culture locale et leur identité de peuple. Qui les divisent en castes et en genres. Qui leur bloquent l’accès aux ressources qui sont leurs moyens d’existence. Qui créent une distribution inégale et inéquitable.

Cette pratique de la responsabilisation aide à bâtir et à améliorer l’estime de soi et à créer un pouvoir collectif qui devient une force agissante en vue d’un nouveau changement.

Le savoir

Il concerne la manière dont le système opère en utilisant la « connaissance moderne », laissant les gens de côté pour l’élaboration des décisions qui se rapportent au « développement ». Un développement qui n’a rien à voir avec « leur développement ».

Une fois encore, on constate que le supposé « développement moderne » n’a que faire de la sagesse populaire et de ses connaissances concernant les voies d’un développement durable. Des connaissances qui doivent pourtant être protégées. Il concerne les besoins exprimés par la communauté au lieu des besoins artificiellement créés dont on gave les gens.

La participation populaire

Il s’agit de moyens vitaux d’éducation politique locale hors de laquelle une nouvelle alternative ne peut être imaginée. Face à une poignée de personnes puissantes qui déterminent le sort du plus grand nombre, des hommes et des femmes, conscients de leur pou- voir et de leur savoir, respectueux les uns des autres et solidaires, s’organisent pour décider de la marche à suivre et attribuer les responsabi- lités de la mise en œuvre. Mais aussi pour partager les joies et les peines que leur procurent leur action et s’engager à poursuivre leur route.

Simplicité

Si l’égalité est respectée, alors la simplicité doit devenir une dimension culturelle du nouveau modèle qui émerge. Par opposition à l’accumulation sans limite et le style de vie luxueux résultant de l’inégalité et du pillage des ressources vitales tel que l’incarne le système actuel, la simplicité apparaît comme un nouveau modèle culturel qui s’oppose au consumérisme.

« Regardons d’abord, en nous plaçant du point de vue des plus fai- bles, quelles devraient être les priorités de changement dans le monde actuel pour protéger l’environnement. » Avant tout, les plus faibles feraient remarquer que le mode actuel d’utilisation des ressources se traduit par des ravages dans cet environnement et dans leurs vies mêmes sans répondre aux nécessités de base tel- les que la nourriture, l’habillement et l’habitat.

Par conséquent, la première priorité, pour toutes les élites, qu’elles soient des pays développés comme des pays en développement, devrait être d’abandonner leur vie de luxe qui provoque une pression énorme sur les ressources. Ceci, afin que les groupes déshérités puissent avoir aujourd’hui un meilleur accès aux revenus et à la ressource pour satisfaire leurs besoins de façon convenable, déclarait le Sommet de la terre à Rio, en 1992.

La simplicité dans le style de vie est respectueuse de la nature et sensible à sa durabilité. Les ressources naturelles essentielles pour la vie et le développement de tous ne doivent plus être considérées comme les droits acquis d’une minorité. Elles devraient être mises à la disposition de la communauté qui, tout en les utilisant pour subvenir à ses besoins, les préserverait pour le présent et pour les générations futures. C’est ainsi qu’un esprit de confiance et de coopération se développe dans les relations entre personnes. Cet esprit édifie l’unité de la communauté, contrairement à l’esprit de suspicion et de compétition qui la divise et la détruit.

Une fois encore, les paroles de Gandhi s’avèrent pertinentes : « La nature dispose d’assez de ressources pour combler les besoins de chacun, mais pas suffisamment pour satisfaire l’avidité ne serait-ce que de quelques uns. » La simplicité devient ainsi le soubassement culturel d’une relation correcte et respectueuse avec la nature et avec les autres humains.

Autonomie

Considérant le mépris dont on en- toure fréquemment le point de vue du tiers-monde, un expert brésilien, A. Rubens Ricupero, raconte que lors des négociations du GATT vingt délégations du tiers-monde avaient soumis des propositions communes au comité chargé de négocier la question des investissements. Le groupe du président les a totalement ignorées lorsqu’il a préparé son propre projet d’accord sur ce thème…

Voilà dans quelle situation se trouve la majorité des pays du monde en développement dont la dépendance à l’égard de la technologie et du capital étrangers est telle qu’elle aboutit à l’esclavage. Ces pays sont exclus de l’agenda ! Dans ce contexte, l’autonomie devient une condition nécessaire avec l’égalité et la simplicité d’un nouvel ordre mondial.

Cela implique non seulement un impératif « économique » mais aussi une « volonté politique » de la part des opprimés. D’une part, pour leur permettre de marcher sur leurs propres jambes et affirmer leurs droits sur la terre, l’eau, les forêts, les minéraux et les autres ressources vitales. D’autre part, pour qu’ils puissent faire usage de leur savoir indigène actualisé afin d’utiliser ces ressour- ces de manière durable. L’autonomie, complétée de la responsabilisation et du savoir, assure le respect de la dignité et permet une relation confiante avec les autres. Le système d’exploitation corrompu représente, lui, une grande menace et un obstacle pour le peuple qui entend affirmer son autonomie.

L’émergence d’un nouveau type de développement

En Inde, il existe des centaines de mouvements populaires qui travaillent dans le sens décrit ci-dessus. Chacun a son histoire de luttes et de réalisations grâce à ces militants sociaux clairvoyants et engagés qui sont présents parmi eux pour progresser vers cette nouvelle étape. Ce qui est intéressant à souligner c’est la nouvelle prise de conscience de la nécessité de s’unir pour combattre le modèle de développement déshumanisant et promouvoir la base d’un Nouvel ordre : égalité, simplicité et autonomie.

Le 27 mai 1995, vingt-sept syndicats des secteurs informels et inorganisés de différentes catégories, tels SEWA (Self Employed Women’s Association), la Fédération nationale des travailleurs de la construction, le Forum national des pêches, le Syndicat des travailleurs forestiers, la Société coopérative des femmes tribales… représentant 300 millions de travailleurs qui, jusque-là, luttaient de manière séparée, se sont rassemblés à Bangalore pour créer le Centre national du tra- vail (NCL).

L’espoir d’un avenir

Cette mise en réseaux de différents groupes en vue d’alternatives locales, aux niveaux économique et socioculturel, dans une perspective politique d’autonomie, constitue un espoir pour l’avenir. Nous sommes conscients que de tels groupes émergent rapidement, à la fois dans les pays en développement et dans les pays développés. Ce n’est pas vrai que tous les Blancs dans les soi-disant pays développés sont riches et développés et que les Noirs, les Bruns et les Jaunes du reste du monde sont pauvres et sous-développés.

Le temps est venu de franchir les frontières des nations pour construire une solidarité dirigée vers une nouvelle humanité. Car pauvreté, chômage, misère et mépris n’ont pas de frontières et donc tous ceux - paysans, ouvriers de l’industrie, ethnies, travailleurs inorganisés, docteurs, ingénieurs, avocats, scientifiques, employés de bureau, planificateurs, gens de toute religion, hommes et femmes de bonne volonté - qui croient en une nouvelle humanité, égale, simple et autonome, qui choisissent de s’engager pour cette cause, doivent s’unir pour reconstruire le monde. Nous sommes indépendants localement mais interdépendants globalement.

La foi dans ce nouveau processus de développement est espoir pour nos actions d’aujourd’hui et accomplissement d’un « monde d’humains » pour demain.

Mathias Rethinam

Témoignage

par Lidia Miani

Mathias a été un homme d’une foi profonde, toujours engagé aux cotés des plus faibles et contre les injustices qu’il dénonçait avec force. Fidèle à ses convictions, enraciné dans la culture indienne et en même temps dans la culture occidentale. Un ami inoubliable.
Mathias savait rire des malentendus entre deux cultures, par exemple il racontait avec humour ses premiers cours à Rome au Collège pontifical urbain. Un professeur lui avait demandé s’il avait compris, et Mathias, avec le mouvement indien typique de la tête de gauche à droite, disait oui, mais le professeur interprétait « non » et répétait ses explications. La scène s’est répétée plusieurs fois. À la fin, le professeur désespéré lui dit : « Si tu n’as toujours pas compris, tu es un cas perdu ».
L’échange, le respect, le dialogue entre personnes de cultures et religions différentes était pour lui le premier pas pour contribuer à construire un monde plus juste et fraternel.
J’ai connu Mathias en 1975. Les années 1970 étaient des années difficiles, années bouleversées par les luttes de libération dans les pays du « tiers-monde » et les luttes du mouvement ouvrier en Europe, par les ouvertures suscitées par le Concile Vatican II, par les dictatures militaires, par la guerre du Vietnam, par le choc pétrolier… Dans ce contexte, Mathias est devenu aumônier de la JOCI (Jeunesse ouvrière catholique internationale) et a su jouer un rôle clé avec douceur et fermeté. Il a lutté de toutes ses forces pour éviter la division du mouvement JOCI.
Rentré en Inde, Mathias s’est investi avec enthousiasme dans ses diverses responsabilités. Il était heureux quand il pouvait travailler à la formation des jeunes. Il racontait avec joie son travail de recteur au séminaire interdiocésain de Madurai, il avait une conscience aiguë de sa responsabilité dans cette tâche. Il racontait avec un doux sourire que, le jeudi saint, il avait décidé de laver les pieds à des femmes, aussi. C’était normal dans sa conception de l’Église. Ce geste lui a coûté la « promotion » à l’épiscopat. Il le savait à l’avance, mais sa conscience allait contre la discrimination entre hommes et femmes.
Le travail éducatif à la base avec les jeunes était pour lui très important. À cela s’est ajouté son engagement pour un « autre » développement dans l’association AREDS, et avec le Centre Lebret qui était une référence pour lui. Il a rejoint Sergio Regazzoni, avec lequel il a partagé convictions et engagement à la JOCI puis au Centre Lebret, et une profonde amitié de plus de 40 ans

Lidia Miani
lmiani -at- gmail.com

Notes

[1] - Né en 1938 au Tamilnadu (Inde), ordonné prête en 1963 à Rome, Mathias Rethinam a été aumônier international de la JOCI (Jeunesse ouvrière chrétienne internationale), secrétaire de la commission pour le Travail et de la commission pour les Laïcs de la CBCI (Conférence des Évêques de l’Inde) et recteur du Séminaire interdiocésain de Madurai. R.V. Mathias a aussi été le vice-président de Développement et Civilisations pour l’Asie. Le présent texte est composé d’extraits d’un article de Foi et développement publié en 1996 : Pour une nouvelle dynamique du développement.


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Contact | Mentions légales | Crédits