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UN SOCIALISME EXISTENTIEL

par Mamadou DIA, ancien Président du Conseil

In Sénégal "an 2" par lui-même, Supplément au n° 12 Développement et Civilisations,
Octobre - Décembre 1962, pp. 90 à 92

IL devient de bon ton, de plus en plus, dans les pays du Tiers Monde, de s’affirmer socialiste, et ce mot recueille, jour après jour, une charge mythique fournissant a spécialistes de psychologie sociale un champ d’investigation pratiquement illimité.

Ce qui nous intéresse, en tant que responsables de la politique de développement de notre nation, n’est pas tellement le mythe que la réalité. Certes le mythe a valeur motrice et carré pond à une part de l’homme, mais une part seulement et qui doit être ordonnée à des exigences supérieures.


Il ne s’agit pas, en effet, de prédéterminer, dans le cabinet de travail du philosophe ou du sociologue, un schéma socialiste hors des réalités humaines, et d’y insérer ensuite des peuples des hommes. L’on ne peut partir que des hommes, de ce qu’ils sont, de l’idée que l’on a de ce qu’ils valent, de ce à quoi leur condition mieux assumée, dans un monde en devenir, les appelle. Et pour cela il faut que le responsable se sente lui même concerné, en situation d’être l’un de ces hommes et vivant, en solidarité totale avec tous, son expérience personnelle. C’est en cela que Léopold Senghor reconnaît dans notre socialisme un socialisme existentiel, et non pas une idéologie platonicienne extérieure à notre monde sensible, un engagement et non pas une marque d’école.

C’est donc d’une conception globale du monde que nous partirons, comprenant esprit et matière, esprit enraciné dans la matière.

AUTANT dire que toute notre démarche doit procéder de nous-mêmes, de ce que nous sommes, pour accéder à ce que nous voulons être. Notre socialisme est donc avant tout empirique, pragmatique, concret, puisqu’il s’applique à des hommes concrets et à des groupements d’hommes concrets, non pas des hommes considérés comme individus étalonnés par un certains nombre de paramètres mesurables. L’Afrique ne connaît pas l’individu, notion exclusive, abstraite, mais la personne, pôle personnalisé de la force vitale, inséré dans un complexe de groupe et lié aux autres pôles de ce groupe par des liens de dialogue. C’est pourquoi notre socialisme émerge très précisément des communautés humaines de base.

Sans cette racine il ne tiendrait à rien, et tout notre engagement consiste a étendre à tous niveaux et jusqu’au sommet la logique de cette prise de responsabilité à la base. C’est par 1à que nous pouvons espérer abolir le problème même de la lutte des classes, qui n’a plus de sens dans une communauté d’hommes liés par une prise de responsabilité partagée. Pour nous, le socialisme est donc te refus de nous laisse enfermer dans un schéma abstrait, faisant de cette dialectique de classes le moule obligatoire aux contours duquel nous devrions obéir.

LES valeurs d’universalisme, à notre avis, sont situées à un autre niveau : avant tout elles se traduisent par l’évolution progressive du monde, qui sécrète lentement, et de façon continue, sa socialisation : socialisation biologique, économique, technique, politique, culturelle. Dans la dialectique, la marque la plus significative de notre espèce et de notre temps n’est pas l’affrontement mais la convergence, par quoi le dialogue s’achève en synthèse.

NOTRE plan n’est pas un projet mathématique, calculant les incidences globales sectorielles d’un certain nombre de mesures organisées et choisies pour atteindre des objectifs déterminés. Certes, formellement, le schéma peut, sous un certain angle, se comprendre ainsi. Mais le tout n’est pas dans cette approche. C’est aussi, et plus encore, un plan de développement structurel qui modifie, dans le sens de cette socialisation dont je parlais, et s’identifiant avec le progrès humain global, les rapports des hommes et des groupes. Une communauté paysanne prend conscience de sa situation, mesure les possibilités qu’elle a, en faisant jouer ses responsabilités, en mobilisant ses énergies, de modifier par elle-même son destin. L’animation rurale l’aide, en procurant à quelques-uns de ses fils les ouvertures indispensables pour comprendre les voies offertes, les solidarités possibles. Elle s’organise et crée en son sein les structures pour atteindre l’efficacité : efficacité économique par la coopérative, efficacité politique par la Communauté Rurale. Elle trouve en face d’elle une équipe polyvalente, techniciens, constitués en centre d’expansion rurale, qui lui propose les options les meilleures, pour le développement de son terroir.

Un dialogue s’engage entre cette ultime ramification de l’appareil d’économie planifié et le groupe humain organisé, qui arrête librement, en dernier ressort, ses décisions de développement. Ainsi et par là même, une nouvelle économie est née, révolutionnaire ; économie contractuelle, authentiquement socialiste, préservant la liberté et redonnant une vie toute neuve au corps social réanimé.

A tous les niveaux supérieurs, l’émanation de ces communautés humaines doit nouer les termes du dialogue, selon le même mécanisme, avec l’appareil d’État, identifié à la représentation des intérêts globaux de la Nation. Telle est la voie choisie par le socialisme sénégalais.

IL est clair que ce nouveau type de rapports des hommes entre eux, et des hommes et des structures, doit couvrir la totalité des démarches humaines.

Plus nous avançons plus nous sentons peser sur nous l’impérieuse nécessité d’élargir la notion de développement à toutes les dimensions de l’homme et, en dernier ressort, aux dimensions culturelles et spirituelles.

Il n’y a pas de véritable développement sans croissance culturelle, ce qui implique l’urgence de forger des instruments nouveaux pour promouvoir la culture dans notre pays en voie de développement, en solidarité profonde avec la totalité de l’appareil de développement.

JE pense que les brefs témoignages qui précèdent débouchent sur une évidence. Revendiquant avec force notre authenticité, nous rejoignons, par ce même mouvement, les grands courants de socialisation du monde en quête de leur authenticité.

Un socialisme ne peut en aucune façon se présenter comme un système clos sur soi. Nous ne devons pas craindre d’affirmer que chacun de nos gestes revêt une portée mondiale, au même titre que les gestes de tous ceux qui cherchent dans le même sens. Socialisme du dialogue -notre peuple identifie volontiers ces termes -nous recherchons toutes les communications possible avec les autres. Le principe n’est pas limité à notre seule solidarité interne, mais ne pourrait, sans se nier radicalement, viser à s’étendre au dialogue planétaire. Il n’y a pas en effet trois destins parallèles dans le monde, le destin du Bloc occidental, le destin du Bloc de l’est, et le nôtre, celui du Tiers Monde. Il n’y a qu’un destin unique et donc qu’un même développement pour tous. C’est ce que ne cesse d’affirmer, par ces modestes moyens mais avec toute sa foi, l’effort du peuple Sénégalais, effort de civilisation par delà le développement.

In Sénégal "an 2" par lui-même, Supplément au n° 12 Développement et Civilisations,
Octobre - Décembre 1962, pp. 90 à 92


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