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LA VOIE SENEGALAISE

par Léopold Sédar SENGHOR, président de la République du sénégal

In Sénégal "an 2" par lui-même, Supplément au n° 12 Développement et Civilisations,
Octobre - Décembre 1962, pp. 1 à 7

IL était naturel que la revue « Développement et Civilisations » s’intéressant à l’expérience sénégalaise. Il s’agit, en effet, dans notre expérience, d’un plan de développement à long terme, par étapes quadriennales, de type socialiste. Parce que plan socialiste, les objectifs en sont d’ordre économique et social. Parce que plan socialiste, ses données économiques et sociales ont été scientifiquement analysées, ses moyens financiers et techniques définis aussi rigoureusement que possible. Si elle le fait en Afrique Noire, ce n’est pas cette rigueur scientifique qui fait, sur le plan mondial, l’ originalité de la planification sénégalaise.

Celle-ci réside essentiellement dans le but assigné au projet par-delà les objectifs, dans l’étendue de l’inventaire de base, dans la variété des moyens techniques. Non seulement dans l’étendue de l’inventaire et la variété des moyens, mais encore plus dans leur nature. D’un mot, la planification sénégalaise est plus développement de l’Homme que croissance économique. Elle a l’Homme intégral comme but, fondement et moyen de son « projet ». Comme quoi, elle est oeuvre d’humanité et, partant, de civilisation.


MAIS quel est le but du Plan sénégalais ? Comme on le sait, le concept de planification est d’origine marxienne. Marx en souligne la nécessité au tome II du Capital. Il s’agit, dans son système, de rationaliser la production. Pour développer les forces productives et, partant, accroître la production, mais, essentiellement, pour accroître la consommation en distribuant, plus équitablement, les produits. Il est resté quelque chose de cette conception économique et sociale dans la planification européenne, singulièrement dans la planification communiste. Et cette conception nous ne saurions la renier en bloc, nous peuples sous-développés, qui devons, d’abord, lutter contre la misère. Il est artificiel- et faux au demeurant -d’opposer l’être à l’avoir. L’avoir est la condition sine qua non de l’être. Mais il est manifeste, à nous peuples dés - intéressés, que l’avoir a priorité, non primauté, qu’il ne réalise pas la plénitude de l’être. Les Nègres, avait remarqué Paul Morand, ont appris à l’Amérique qu’on peut vivre sans baignoire ni compte en banque. C’est, peut-être, après l’avoir de ces produits que se pose, vraiment, le problème de la vie, mais il n’est pas résolu pour autant par cet avoir. Dans les pays « socialistes », le problème des loisirs n’a pas encore été réglé, non plus que celui de la liberté, problèmes qui sont, précisément, ceux de l’Homme.

Pour nous, Sénégalais, qui avons commencé, au lendemain de la Libération, par récuser tous les dogmatismes -en quoi consistait notre libération -, le but que nous assignons à notre planification est la réalisation de l’être, très exactement du plus être selon la formule de Pierre Teilhard de Chardin. En quoi nous restons fidèles au génie de notre race : de la Négritude. Car, en Afrique Noire, le but de l’activité humaine est, dans et par la communauté, de réaliser la conspiration des âmes, intelligence et cmur, centre à centre. Conspiration qui s’exprimera, comme toujours en Afrique Noire, par la création artistique, non pas ajoutée aux activités professionnelles, techniques, mais intégrées dans celles-ci et les animant, les marquant du sceau de l’image rythmée.

Je le sais bien, cette idée n’est pas étrangère à Marx si elle l’est un peu plus au Marxisme, qui a fait, de l’Art, un moyen, non un but en soi ! Pour Marx -on l’a assez souligné -l’individu ne se réalise que dans et par la société. Mais la société marxiste est plus collectiviste que communautaire, elle n’est pas communielle. Elle est un agrégat d’individus, non une conspiration de personnes. Il lui manque une âme, que l’Idéologie ne lui donnera pas, à moins de se transformer en mystique, en religion, ce que récusait Marx. D’autre part, je le sais également, Marx, dans un manuscrit posthume, le Travail aliéné, définit « l’activité générique » de l’Homme comme « activité créatrice », qui ne peut s’exercer, vraiment, qu’après la satisfaction des besoins animaux de consommation. C’est le lieu de le dire, tout se trouve dans Marx et même la religion, définie comme intériorité. Il suffit, souvent, de mettre l’accent sur un trait simplement esquissé par le penseur socialiste ou de développer telle de ses propositions jusqu’à sa logique ultime. C’est ce que nous faisons, ici, en restituant, à l’activité culturelle, sa primauté, en la posant comme but, fondement et moyen majeur de notre planification.

En un mot, le but de notre Plan est de créer, par-delà les objectifs de production et de répartition équitable des produits, une civilisation qui ne sera pas seulement de consommation, mais de culture. Je définis celle-ci comme un ensemble de relations harmonieuses –je dis dynamiques, non pas équilibrées -parce que dialectiques, entre l’Homme et l’Univers, entre l’homme et l’homme. Une civilisation au terme de laquelle les loisirs prendront le pas sur le travail professionnel, où le travail sera, par lui-même, création libre. Comme dans la société négro-africaine, qui, devenue société industrielle, aura multiplié la puissance, du travail en lui laissant son caractère humain.

Mais parce que centre attractif, cause en-avant, la Culture a pénétré, en l’animant, tous les ressorts de notre planification. C’est ce qui me reste à montrer.

ET, tout d’abord, dans l’analyse scientifique des données économiques et sociales sur lesquelles se fonde le Plan sénégalais.

Cet inventaire se présente sous la forme d’un document de 2000 pages dactylographiées. Cette étude, entreprise d’octobre 1958 à juillet 1960, est un recensement et une analyse de tous les faits économiques et sociaux qui constituent la réalité sénégalaise : des richesses comme des lacunes du sol et du sous-sol… non seulement des infrastructures, mais encore des superstructures fonctionnelles. Le tout accompagné de mesures chiffrées, illustré de cartes graphiques et de tableaux synoptiques. C’était, à l’époque, l’inventaire le plus complet qui eût été fait des ressources et des lacunes d’un pays africain.

Cependant, l’originalité du document tenait moins, peut-être, à sa rigueur qu’à son étendue et à l’esprit d’humanisme qui l’animait.

Ce n’est pas hasard si le Gouvernement sénégalais avait choisi le Révérend Père Lebret pour diriger les études générales que voilà. Bien sûr, c’est l’un des plus grands spécialistes mondiaux de l’économie tropicale. Le Directeur d’1( Économie et Humanisme ») est surtout un homme qui apporte une vision neuve de l’Économie, qui en fait, pour tout dire, une science humaine au service de l’Homme.

Cela explique l’étendue d’un tel inventaire, qui embrasse toute l’activité de l’Homme, y compris son activité générique de créateur, cette culture que les économistes classiques, voire (1 marxistes », avaient tendance à négliger .Par-delà les faits qui relèvent de l’Enseignement, les réalités culturelles sont donc replacées dans leur contexte négro-africain, sénégalais. Je veux dire les hommes vivants, avec leurs besoins, leurs aspirations, leurs drames, non seulement matériels, mais encore spirituels. Et aussi leurs valeurs de civilisation, sur lesquelles se fondera, en partie, la réalisation du Plan.

Plus exactement, c’est dès le stade des études générales qu’interviennent ces valeurs. Ce n’est pas la moindre de nos innovations que les enquêtes préliminaires aient été faites, à la base, par des Sénégalais, formés aux disciplines scientifiques modernes. Ces derniers ont dû rester eux-mêmes. Alliant l’esprit africain de finesse, d’intuition des choses et des hommes concrets, à l’esprit européen de géométrie, ils ont pu percer le coeur des problèmes et nous donner une vision aussi nuancée qu’exacte.

Il est temps de souligner un dernier trait de notre inventaire. Parce qu’analyse phénoménologique de la réalité sénégalaise, cet inventaire ne va pas sans hypothèse de travail, sans plongée par-delà les apparences. Aussi est-il précédé d’un Rapport qui en définit l’esprit, suivi d’un éventail d’options techniques. C’est dire qu’il fonde un projet humain, et que c’est à partir de cette finalité humaine, dont je viens de parler, que se mesure essentiellement l’efficacité des voies et moyens : des techniques.

COMME dans toute planification socialiste, les voies et moyens du But défini plus haut, en quoi consistent les objectifs du Plan, comportent, d’une part, des structures d’accueil, des investissements de base d’autre part. Ici et là, comme précédemment, nous essayerons de dégager les traits spécifiques de la planification sénégalaise.

A) Les structures d’accueil, définies par le Président du Conseil, Mamadou Dia, dans son discours du 4 avri11960, est une des originalités de notre Plan. En ce sens qu’elles ont été mises en place avant même la fin des Études générales, ce qui permettait au plan de démarrer dès son élaboration. En ce sens, surtout, qu’elles ont été organisées en fonction et des réalités du terroir et de la personnalité négro-africaine, sénégalaise.

Je laisserai de côté le Commissariat général au Plan, le Conseil supérieur du Plan et la Commission nationale du Plan. On en trouve les équivalents dans d’autres planifications. Je soulignerai seulement, en passant, que la Commission nationale, prolongée, dans les régions, par les Comités régionaux de Développement, a permis de faire discuter le Plan par les différents groupes technico - professionnels qui constituent la Nation : techniciens des ministères, députés et conseillers généraux, syndicats ouvriers et patronaux, coopérateurs et jeunes, etc.

Donc, je veux m’arrêter, singulièrement, aux structures d’accueil : aux organismes administratifs et économiques, qui constituent l’encadrement technique du développement et dont on trouvera, plus loin, l’exposé du fonctionnement.

Ce sont, d’abord, les organismes administratifs qui ont noms régions, cercles et arrondissements. Ce sont, bien sûr, des organismes administratifs. Ils n’en sont pas moins des organismes économiques, qui ont pour rôle de fournir, à l’Exécutif, des renseignements sur la situation des collectivités régionales et locales, mais, surtout, de transmettre, à celles-ci, en les faisant appliquer, les directives économiques du Pouvoir central. Ce qui explique que les structures administratives sont calquées sur des unités économiques et sociales, groupées en cercles concentriques, qui embrassent les réalités géographiques et humaines d’un terroir donné.

Organismes financiers ensuite sous forme de banques d’État :

1° Banque Sénégalaise de Développement (B S D), qui est la Banque des grands projets industriels et aussi des coopératives. 2° Crédit du Sénégal, qui est la Banque des groupes intermédiaires. 3° Union sénégalaise de Banques pour le Commerce et l’Industrie (U S B CI), qui est la Banque des commerçants et des industriels.

L’expression de « banques d’État » n’est pas, à la vérité, très propre. Pour la création de ces banques, l’État n’a pas hésité à faire appel aux capitaux étrangers. Il s’est contenté d’une participation majoritaire, qui lui permet de diriger et contrôler le fonctionnement des organismes en question.

Ici, se pose le problème des nationalisations. Le Sénégal a entendu le résoudre d’une façon originale, en trouvant une solution efficace ; en quoi consiste le vrai socialisme. La nationalisation, en effet, n’est pas une fin en soi. Elle est un moyen, parmi d’autres, de réaliser l’objectif socialiste : développement de la production et répartition équitable des produits. Pour nationaliser, il faut avoir un capital privé national et des techniciens nationaux en nombre suffisant. Ce qui n’est pas notre cas. Le but étant la socialisation, nous y parviendrons plus sûrement en engageant le dialogue avec les capitalistes étrangers. Il s’agit de nous associer à eux dans des conditions définies. Il s’agit, très exactement, en gardant la direction des affaires, de leur garantir une juste part des bénéfices en raison de leurs services. L’essentiel est que l’accord permette, à la Nation, de développer sa production et, partant, ses richesses. En pays sous-développés, la Révolution, je veux dire l’indépendance économique, ne peut se faire que par étapes. C’est le sens de notre Code des Investissements, qui favorise les capitaux qui s’investissent dans la ligne du Plan.

Enfin, organismes économiques proprement dits. Ce sont l’Office de Commercialisation agricole ( O C A) , les Centres régionaux d’ Assistance pour le Développement ( C R A D ) et les Centres d’ Expansion Rurale ( C E R)

L’O C A, a-t-on coutume de dire, « a pour rôle de contrôler la réglementation des marchés des produits agricoles et de favoriser le développement coopératif ». On pourrait en dire autant des offices agricoles des pays européens. Son rôle essentiel, à la vérité, est lié à notre situation de sous-développement, dans un pays où la quasi totalité des paysans est pauvre et i1lustré. Ce rôle est d’assistance financière et technique. Dans la prospective de notre planification, l’O C A sera amenée, par étapes, à acheter et à vendre toute la production agricole à un prix rémunérateur. Dès maintenant, elle fournit aux paysans, aux prix les plus bas, produits vivriers, matériel agricole, engrais et fongicides, voire prêts d’argent. Tout cela, dans le cadre de la coopération. Dans ce même cadre, elle leur fournit l’assistance technique dont ils ont besoin dans leurs opérations commerciales. Premier relais de la B S D, l’o C A à donc, pour rôle essentiel, d’assister les paysans, groupés en coopératives, dans leur lutte organisée contre la misère et l’ignorance.

Quant aux CR A D, ils, sont, dans les régions et pour l’économie rurale, les instruments de l’o C A et le second relais de la B S D. En contact direct, d’une part, avec les Comités régionaux de Développement, avec les coopératives d’autre part, ils assistent ceux-ci sous la direction de l’0 C A, tout en les conseillant. Ils ont déjà un rôle d’éducation dans le monde rural.

S’agissant de la planification régionale, c’est le lieu de signaler l’existence d’organismes régionaux à vocation spécialisée, destinés à créer de véritables pôles de développement : dans les régions de Saint-Louis, de Thiès, de Kaolack, de Ziguinchor

C’est ce rôle d’éducation qu’assument pleinement les Centres d’Expansion rurale. Cantonné, d’abord, dans le domaine agricole, ces centres deviennent, l’un après l’autre, polyvalent sous forme de Centres d’Expansion rurale polyvalents (C E R P), Chaque arrondissement en possède au moins un. Chaque Centre doit réunir les fonctionnaires des différents services intéressés : Agriculture, Élevage, Eaux et Forêts, Génie rural, Coopération, Éducation, Santé, Artisanat. Il s’agit, pour cette équipe, de populariser le but et les objectifs du Plan. Il est question, par-dessus tout, d’éduquer les producteurs par la vulgarisation des techniques : de production sans doute, mais aussi d’hygiène et d’aménagement des communes rurales.

C’est là une des plus importantes innovations de la planification sénégalaise, mais l’innovation majeure réside dans l’Animation. Celle-ci repose sur deux principes : faire la Révolution au moindre coût possible pour l’Homme et, pour cela, convaincre en éduquant, plutôt que de contraindre. C’est ainsi que le Sénégal a entendu résoudre, en la dépassant, la contradiction de toute Révolution entre la Dictature et la Liberté.

A l’initiative de la Direction de l’Animation au Commissariat au Plan, l’Animation est organisée dans des stages où l’enseignement technique est complété par des travaux pratiques. Les élèves animateurs ne sont pas des fonctionnaires, mais des paysans volontaires, choisis parmi les plus jeunes, les plus conscients et les plus dynamiques. La tâche de la Direction de l’Animation est de faire, d’eux, des militants du Socialisme africain et, en même temps, des paysans modernes. Car c’est aux animateurs qu’il appartiendra, après avoir assumé consciemment leur pleine responsabilité, d’animer le Plan pour le rendre efficace, en instituant, dialectiquement, le dialogue entre les paysans coopérateurs et l’État guide, entre la base et le sommet, dans un mouvement dynamique en-avant ! Moins le dialogue que la coopération librement organisée entre les hommes, en vue de la promotion de l’Homme.

La réussite exemplaire de l’Animation à la campagne a incité le Gouvernement à l’étendre à la ville(1).

B) Mais il est temps de sortir des structures d’accueil pour en venir aux voies et moyens plus techniques, exprimés en chiffres par les investissement de base. Ici encore, nous nous laisserons guider par le fil d’Ariane que constitue la finalité humaine du Plan.

Rejetant tous les dogmatismes du passé, qu’ils vinssent de l’Ouest, voire des « pays socialistes », le Sénégal, en élaborant son Plan, a voulu, d’ abord, nier le vieux principe « du déroulement spontané des évènements économiques et du changement spontané des structures »(2) .Il a voulu, positivement, affirmer -et prouver dans les faits -que les choses économiques n’ont pas de nature propre, qu’ elles sont les produits de la « conscience" et de la « volonté des sujets actifs » : des hommes(3).

C’est cette volonté consciente qu’expriment nos structures d’accueil. Nous la retrouvons dans la répartition des investissements de base, liés à des programmes techniques définis, qui s’appuient sur la « nature des choses mais pour les transformer .La nature des choses, c’est, encore une fois, notre sous-développement. Celui-ci est lié essentiellement à la faiblesse de notre infrastructure et au déséquilibre entre la production industrielle et la production rurale, les exportations à base d’arachide représentant 90 % des exportations sénégalaises. Il faut préciser qu’il y a quelques années, nos techniques rurales étaient encore au niveau du Néolithique. Tout cela explique, dans notre Plan, la répartition des investissements entre les différents secteurs :

* à l’Infrastructure 18,75 % des investissements
* à l’Industrie et au Commerce 44 %
* à la Production rurale. 13,4 %
* à l’Enseignement et à la Formation. 6,7 %
* à l’Hygiène et à la Santé. 2,9 %
* à l’Edilité et à l’Habitat 10,9 %
* aux Équipements administratifs. 3 %

Ce tableau pourrait induire en erreur, en faisant croire que nous avons « fétichisé " les choses. Bien sûr, la nature des choses exigeait que notre principal effort portât sur le développement de la production : de l’infrastructure, de l’industrie et des activités rurales. Ce que l’on doit savoir pour comprendre ces chiffres, c’est, en premier lieu, qu’il s’agit d’industrie de transformation plus que d’industrie lourde, d’élevage, de pêche et de cultures vivrières autant que de cultures industrielles, qui doivent, au demeurant, être diversifiées. C’est surtout que les taux que voilà concernent aussi bien les investissements privés que les investissements publics.

Si nous ne considérons que les investissements publics, le souci humain de notre planification apparaîtra dans toute son ampleur. Le taux de la production rurale monte alors de 13,4 à 18 % et celui de la production de l’Homme (Enseignement et Formation, Hygiène et Santé, Edilité et Habitat) de 20,5 à 34,7 %. C’est la dialectique même de la planification sénégalaise, qui .allie la production des biens à la production de l’Homme, la formation professionnelle a l’éducation culturelle.

Le problème mérite, qu’avant de conclure, on s’y arrête. La production de l’Homme, c’est, d’abord, la formation technique, professionnelle, des producteurs. D’où l’importance que le Sénégal accorde à la formation des cadres, qui ressortit à un Ministère autonome : celui de l’Enseignement Technique et de la Formation des cadres. Celui - Ci gère deux

lycées techniques, de nombreux centres d’apprentissage, une École des Travaux publics, une École des Cadres ruraux …bientôt une Ecole des Cadres économiques et une École polytechnique. Cependant, l’enseignement général n’est pas pour autant négligé. Notre Plan, en prospective, prévoit, pour 1970, une scolarisation à 100 pour 100. Nous comptons, cette année-là, sortir quelque 1 500 bacheliers.

Mais l’enseignement général n’est pas encore toute la culture. Sans parler des « Maisons des Jeunes et de la Culture », dont chaque cercle doit en posséder une et qui sont de véritables foyers culturels rayonnant vers les villages, le Sénégal, à l’ échelle nationale, mène de front le développement économique et le développement culturel. Doublant le quadrillage des prospecteurs miniers, des ethnologues prospectent, en ce moment même, et révèlent les richesses de la Négritude, enfouies au fond des âmes. Ces richesses, notre École nationale des Arts a pour mission de les manifester et illustrer. Outre les deux théâtres nationaux, dont la construction démarrera en 1963, une Cité des Arts(4) doit s’élever au bord de la gracieuse baie de Soumbédioune. Elle comprendra quatre maisons : celle de la peinture et de la tapisserie, celle de la sculpture et de la céramique, celle de la musique et de la danse, celle enfin de l’art dramatique. Déjà, les Ballets nationaux du Sénégal ont fait le tour de l’Europe …déjà, notre jeune peinture s’est révélée, qui a assimilé les techniques de l’École de Paris. Il s’agit, dans toutes les disciplines, d’user des techniques les plus modernes pour, animant les images archétypes qui gisent au fond de l’âme noire, exprimer les besoins et les aspirations du Sénégalais du XXe siècle.

J’IRAI plus loin et ce sera ma conclusion. Nous n’avons pas, usant d’une logique stérile, attendu la réalisation du Plan pour susciter notre renaissance culturelle. C’est du coeur même du Plan, comme nous l’avons vu, que jaillit la sève nouvelle. Bien mieux, la nouvelle Culture est un des moyens -et non des moindres -de la réalisation du Plan. Partout surgissent, avec les moissons nouvelles, des gerbes de poèmes, de chants, de danses, qui magnifient, avec le Plan, l’Unité nationale. Pas seulement l’Unité nationale, voire l’Unité africaine, mais la Terre des hommes, dont la totalisation et la socialisation est le Phénomène humain du XXe siècle.

C’est ainsi que -j’aurais tout aussi bien pu souligner cet aspect -la planification sénégalaise s’insère, consciemment, dans la perspective de l’Économie généralisée, chère à François Perroux, dans le courant de convergence panhumaine signalée par Pierre Teilhard de Chardin. Car nous savons qu’une économie humaine déborde les frontières nationales. C’est le sens de notre adhésion à l’Union américaine et Malgache, de notre combat pour l’Unité africaine, de notre effort pour l’Association eurafricaine. « C’est l’idée englobante de l’économie de l’homme, entendue comme l’économie de tout l’homme et l’économie de tous les hommes »(5).

L.S SENGHOR.

In Sénégal "an 2" par lui-même, Supplément au n° 12 Développement et Civilisations,
Octobre - Décembre 1962, pp. 1 à 7

Notes

[1] - Ce sont les Animateurs qui encadrent les volontaires de l’Investissement humain. Cet investissement qui, encore une fois, est réalisé par des volontaire, est amené à jouer un rôle de plus en plus important. Le Commissaire général au Plan le réorganise actuellement pour le rendre plus efficace

[2] - François Perroux : L’Économie du XXe siècle (P U F, p. 4)

[3] - Cf. Ibid, p. 5.

[4] - Ajoutons que le Président Senghor a récemment annoncé, dans un discours radiodiffusé, l’organisation prochaine à Dakar d’une " Maison de Présence Africaine ", organisation internationale vouée à la néo-culture africaine (N.D.L.R.)

[5] - François Perroux, Op. cit., p. 511


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