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Le moment actuel du Forum social mondial

Développement et civilisations, n°399 déc. 2011

par Chico Whitaker(1).

Sommaire :

Éditorial

par Antoine Sondag

Les Indignés et le Forum social mondial

Les manifestants du printemps arabe, les Indignés de Barcelone et de Tel Aviv, les encagoulés de Occupy Wall Street et tant d’autres ont en commun d’être des agents de démocratisation. Certes, on dira : ils n’ont pas de porte-parole à interviewer, pas de leaders pour négocier, pas de programme pour se faire connaître… Est-ce bien sérieux ? Les Indignés ne revendiquent pas l’abolition du système, mais les réformes demandées introduisent des changements radicaux dans la façon d’organiser et de conduire la vie politique. Démocratie directe ? Cette nouvelle pratique politique repose sur des valeurs de diversité, de transparence, de confrontation ouverte, de construction de consensus par la délibération, sur la foi en la propagation des idées. Cette nouvelle culture politique repose sur la conviction de la continuité entre les moyens et les fins, sur la conviction que pour changer l’État, il faut changer les Hommes et les mentalités, qu’il faut commencer aujourd’hui. Nous devons être l’embryon de la société future. Démocratie délibérative ? « Prendre la parole » comme on occupe un terrain, place Tahir ou Puerta del Sol… Vivre la démocratie aujourd’hui pour changer les critères de jugement, les paramètres et les paradigmes de nos vieilles sociétés. Ces Indignés rejoignent les intuitions de l’altermondialisme, l’un des plus puissants mouvements sociaux de la dernière décennie. Il existe et on peut le rencontrer lors des FSM.

Le moment actuel du Forum social mondial
par Chico Whitaker

Chico Whitaker, l’un des cofondateurs du Forum social mondial (FSM), fait le point sur cette nébuleuse que l’on appelle le FSM, et qu’il faudrait mettre au pluriel. Cet entretien paraît au moment où se réunit à Davos (Suisse) le Forum économique mondial. Le prochain FSM, lui, aura lieu en 2013 sans doute dans un pays arabe, étape d’un « printemps » qui se prolonge heureusement.….

Chico Whitaker : Je reviens du Conseil international du Forum social mondial qui vient de se tenir au Bangladesh, juste après le Forum social de l’Asie du Sud, à Dhaka au Bangladesh. Ce fut une occasion de rencontrer tant de gens du Népal, du Pakistan, de l’Inde, du Bangladesh…

Développement et civilisations : Quel moment vit actuellement le FSM ?

CW : Le Forum social mondial est toujours à la recherche de son chemin, pour que ses objectifs puissent se réaliser et que son message d’espoir - « un autre monde est possible » - puisse atteindre toutes les régions du monde. Il s’agit d’un processus continu. Tenir une réunion du Conseil international à Dhaka avait pour objectif de porter attention à l’Asie du Sud, en appuyant l’initiative locale d’y organiser un Forum régional. Jusqu’ici, l’Asie avait été peu touchée par ce processus, à l’exception brillante du FSM de 2004 à Mumbai, en Inde, qui avait été précédé du Forum social régional à Hyderabad, également en Inde, en 2003.

La rencontre de Dhaka fut une opportunité, pour les organisations internationales qui constituent le Conseil international du FSM, de prendre contact avec les organisations locales et de les soutenir dans la réalisation de ce Forum social régional. Il est clair que, lorsqu’un Forum social mondial se tient quelque part, 80% des participants viennent du pays lui-même. C’est pour cela qu’il faut faire en sorte que chaque édition se tienne dans une zone géographique différente. Cette rencontre est alors l’occasion pour les mouvements et organisations de la région de prendre contact les uns avec les autres, tout en se liant aux luttes qui se mènent au niveau mondial. L’un des objectifs d’un Forum est de dépasser les divisions et les pratiques de concurrence entre mouvements… Il s’agit de créer des espaces de rencontre pour nouer des convergences, en dépassant les barrières et préjugés qui divisent, barrières qui profitent toujours aux puissances dominantes. Le Forum aide ainsi la société civile du pays organisateur à devenir un acteur politique plus fort, non seulement dans le pays mais dans l’ensemble des luttes qui se mènent dans le monde.

D&C : Quels sont les projets ou les perspectives actuelles du FSM ?

CW : Le Forum se tient tous les deux ans à l’échelle mondiale. La tendance actuelle est de multiplier, entre deux Forums mondiaux, les Forums au niveau régional, national et même local, ou encore de tenir des Forums thématiques. Ils sont en expansion. Dans l’année précédant le FSM de 2011 à Dakar, il y a eu plus de 40 Forums régionaux, nationaux et thématiques, un peu partout.

Une opportunité spéciale nous sera donnée bientôt avec la tenue de la Conférence des Nations unies dite « Rio+20 », pour les 20 ans du Sommet de la Terre de Rio de 1992. Des réunions préparatoires se sont tenues à New York. Il y a également eu, au mois de novembre 2011, la réunion sur le changement climatique à Durban. Des mouvements et organisations qui se sont rapprochés tout au long du processus FSM organisent ensemble des rencontres de la société civile qui auront lieu en parallèle des réunions de l’ONU. Dans ce cadre, plu-sieurs Forums sociaux locaux ou thématiques ont eu lieu ou se préparent (à Porto Alegre et à São Paulo, au Brésil, à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, etc.) La prochaine réunion du Conseil international se tiendra au Kurdistan, afin d’appuyer les luttes de ce peuple. Durant cette réunion, nous allons probablement fixer le lieu du prochain FSM, en 2013, prévu pour le moment au Caire. Ce sont bien sûr les personnes originaires du pays qui doivent décider, in fine, si elles veulent bien s’engager dans la lourde tâche d’organiser un Forum mondial.

D&C : Quels sont les sujets de préoccupation actuellement ? Et les motifs d’espoir ?

CW : La construction d’une nouvelle culture politique est l’un des objectifs du FSM et ce n’est pas tâche facile dans un monde qui fonctionne presque entièrement selon la logique de la compétition, qui structure des rapports de façon pyramidale. Les principes de la Charte du FSM peuvent nous aider dans cette démarche, mais ils ne sont pas toujours suivis. On constate alors des tendances régressives de certains Forums sociaux régionaux, parfois pris en otage par des organisations qui se considèrent comme propriétaires de ces Forums. Les Forums sociaux sont un bien commun à l’humanité, ils n’appartiennent à personne. Si on les privatise, si on se les approprie, ils meurent. C’est la tendance qui peut être observée dans le cas des Forums sociaux européens ou de celui de l’Amérique du Sud. En Europe, la vieille culture politique verticale de style pyramidal revient au galop : les thèmes sont définis par en haut et on assiste à des luttes de pouvoir entre ceux qui veulent parler de thèmes différents. Dans le dernier Forum européen à Istanbul, le nombre total de participants a diminué et la part des participants turcs était assez réduite. On n’y a rencontré guère que des « permanents » des mouvements et organisations européens, avec des partis politiques à l’arrière plan. C’était « leur » rencontre, sans beaucoup d’impact sur la société turque. Le défi est en effet d’organiser le Forum comme un espace ouvert avec des relations horizontales et des participants locaux, pas seulement avec ceux qui peuvent payer leurs billets d’avion pour s’y rendre… A l’inverse, le Forum de l’Amérique du Nord part beaucoup plus de la base, personne ne le « dirige », il compte sur l’autogestion. De la même façon, les Forums sociaux se développent positivement dans les pays arabes. Il y a eu un Forum social en Palestine. Un Forum Maghreb-Machrek aura lieu en juillet en Tunisie ; un autre se prépare en Irak. Au Maroc, en Tunisie, en Égypte, le vent positif du Forum souffle aussi. D’autre part, le Forum mondial de Belém en 2009 a ouvert une nouvelle perspective thématique complétant celle de la justice environnementale : celle du « bien vivre » proposé par les peuples indigènes des Andes en particulier. Cela va converger avec la préparation de Rio+20 et l’organisation d’un Forum parallèle à la rencontre de l’ONU, en juin 2012. Ce « Sommet des peuples » (bien que cette appellation soit mauvaise car elle évoque une organisation pyramidale) sera une étape importante.

Les Forums sociaux sont un bien commun à l’humanité, ils n’appartiennent à personne.

D&C : Comment interpréter le phénomène étonnant des vagues d’Indignés qui soulèvent le monde, en Espagne, en Grèce, en Israël et ailleurs, mais aussi, à certains égards, aux Étatsunis avec Occupy Wall Street ?

CW : Les intuitions de ce mouvement de protestation sont très proches de celles du FSM. Pas de commandement, pas de porte-parole, une intelligence collective, des réseaux qui ne sont pas pyramidaux, mais plutôt l’ouverture et le respect de la différence. Les Indignés nous rappellent que nous ne vivons pas seulement une crise économique et financière, c’est une crise de civilisation. C’est aussi ce que disaient les indigènes des Andes au FSM de Belém en 2009. Les Indignés cherchent à changer les règles du jeu de la politique. Il s’agit maintenant de se mettre en rapport avec eux, de les soutenir et d’ouvrir des espaces de dialogue entre les participants des FSM et ceux des campements, sans vouloir les absorber mais en faisant en sorte qu’ils découvrent les potentialités du processus du FSM pour élargir leur lutte. Leur grand défi est peut-être de parler au reste de la société, pour la réveiller. Or, c’est aussi un défi pour le FSM.

D&C : Pourquoi le divorce apparent, en Amérique Latine, entre les gouvernements élus avec l’appui de la société civile et précisément ces mouvements de citoyens ?

CW : Les gouvernements de gauche élus ces dernières années en Amérique latine ont en fait absorbé le leadership des mouvements sociaux. Les leaders ont été cooptés, appelés à des responsabilités gouvernementales. L’autonomie des mouvements sociaux et leurs capacités d’action en sont diminuées. De plus, ces pays se sont fixé comme objectif la croissance économique. Alors les mouvements sociaux prennent de la distance car la simple croissance économique n’est pas la solution aux problèmes de la société. Cela souligne aussi que les élections, cela ne suffit pas. Le Forum social n’est pas conçu pour faire élire des gens.

D&C : Quelle est la place de la Chine dans le processus du Forum social ?

CW : Depuis le FSM de Mumbai, en 2004, un petit nombre de militants chinois participent aux Forums. C’est un terrain à développer car ils sont encore peu nombreux, mais aussi car la présence directe ou indirecte du gouvernement chinois se fait encore sentir dans ces ONG. En effet, la Chine pratique un capitalisme d’État qui exerce un contrôle très fort sur toute la société. Il y reste beaucoup de chemin à faire…

D&C : Quelles sont les relations entre le FSM et le Forum économique mondial (FEM) de Davos ?

CW : Le FSM est né pour montrer qu’il y avait une alternative à un monde soumis à la logique du marché, scénario adopté par le FEM comme le seul possible. C’est la raison pour laquelle le FSM avait lieu exactement aux mêmes dates que Davos. Cependant, le FSM n’étant pas un mouvement ou une organisation avec une « direction », il ne pouvait pas avoir des « relations » avec Davos. Chacun existait dans sa dynamique propre. Davos pouvait, et il l’a fait, mettre dans son agenda des thèmes discutés au FSM. Mais cela était leur décision, autonome par rapport au FSM. On commence aujourd’hui à considérer qu’il ne vaut plus la peine d’organiser le FSM aux mêmes dates que Davos, puisque dans le processus du FSM, on critique le système dominant comme un tout, en se référant non seulement à Davos mais à tous les instruments dont le système dispose pour maintenir sa domination.

D&C : Beaucoup de leaders d’ONG, des cardinaux, des chanteurs, préfèrent se faire inviter à Davos plutôt que par le FSM ? Comment l’expliquer ?

CW : Le FEM de Davos invite ceux dont il veut tirer profit du prestige. Le FSM n’invite personne, vient qui veut et qui peut. C’est un choix que nous proposons aux gens, de s’identifier à l’une ou l’autre des options pour la vie sur la Terre. Ceux qui préfèrent aller parler devant le FEM, c’est leur choix. Un participant illustre des premiers FSM, le président Lula, a décidé en 2003, après avoir été élu président de mon pays, d’aller à Porto Alegre et ensuite à Davos. Il ne pouvait pas se faire le porte-parole de ceux qui étaient réunis à Porto Alegre, puisqu’il était conscient que le FSM n’a pas de porte-parole. Mais il avait le droit de parler au nom des Brésiliens. A-t-il été entendu ?

Chico Whitaker
entretien réalisé par Antoine Sondag
en décembre 2011

Et si les Indignés…
par Chico Whitaker

Suite aux crises en Islande et en Grèce, après les Printemps arabes et face au marasme économique et social, des vagues de manifestations se propagent depuis mars 2011, dans différents pays du monde. Ils s’appellent euxmêmes les Indignés, en référence au manifeste de Stéphane Hessel « Indignez-vous ! ». Chico Whitaker se prend à imaginer l’évolution de ces mouvements : comment relever le défi d’une mobilisation au long cours ? Comment créer des liens plus étroits avec le reste de la société ?

J ’ai fait un rêve. Étais-je éveillé ou endormi ? Je ne le sais pas. Je voyais les Indignés, de partout, commencer à lever le camp. Pas pour renoncer à ce qu’ils étaient en train de faire, mais pour changer de stratégie. Ils constataient qu’ils s’isolaient de plus en plus du reste de la société, celle-ci avait du mal à les comprendre ; les médias de masse au service du pouvoir dominant semaient le doute sur leurs réelles aspirations et les présentaient comme incapables de donner des réponses aux problèmes qu’ils soulevaient, comme s’il s’agissait de jeunes utopistes déconnectés de la réalité. Il devenait alors facile de les traiter d’oisifs et d’inconséquents. Puis de voyous et de drogués. Les campements commençaient à être vus comme des corps étrangers indésirables au coeur des villes. Certains mécontents allaient même jusqu’à faire rentrer dans les campements les nombreux SDF qui vivaient dans la rue. Ainsi, la société se mettait à accepter que la répression cherche à les déloger, même par la violence.

D’un autre côté, la construction de propositions et d’alternatives prenait du temps comme dans tous les processus qui s’autodéterminent du bas vers le haut tout comme la formulation de nouvelles initiatives et actions. Beaucoup de ceux qui étaient descendus sur les places publiques commençaient à fatiguer, y compris physiquement, alors que surgissaient de nouvelles difficultés, comme le froid et la pluie. Malgré les conférences et les discussions, les nombreuses découvertes, l’apprentissage de l’autogestion et la solidarité grandissante, ils se rendaient compte que, si intéressant que fût le processus, il était fort difficile de maintenir indéfiniment leurs campements, et ce quand ce n’était pas la répression qui les chassait.

La « guerilla civique »

Ils décidèrent alors de commencer une nouvelle phase de lutte, qu’ils appelèrent la « guérilla civique ». Ils se mirent à organiser des assemblées générales tous les quinze jours, le week-end, dans différents endroits de la ville. Dans chaque ville, un groupe se chargeait de choisir le lieu de la prochaine assemblée. Il avertissait alors du choix de l’endroit, via différents réseaux sociaux, mais seulement la veille de l’événement afin de rendre difficile la mobilisation de la répression. Quand ils arrivaient sur place et que les forces répressives les attendaient déjà, ils communiquaient de bouche à oreille la localisation d’un lieu alternatif, défini en secret à l’avance. Ces assemblées générales duraient toute une matinée ou tout un après-midi. Elles étaient d’abord une occasion festive de se retrouver, mais le but principal était l’échange d’idées et d’informations sur les lieux où, le week-end suivant, tous organiseraient simultanément mais de façon décentralisée les activités qui jusqu’alors se déroulaient dans les campements.

La construction de propositions alternatives et la formulation de nouvelles initiatives prennent du temps.

Investir la ville

Le week-end suivant, donc, ils se répartissaient dans la ville ; chaque Indigné ou groupe d’Indignés choisissant librement la place publique qu’il investirait. Ainsi ils éparpillaient leur présence dans la ville, sur un maximum de places différentes, dans les quartiers du centre comme dans la périphérie ce qui, de plus, rendait la répression plus difficile. Ce qui se passait alors sur ces places publiques, ressemblait aux Forums sociaux locaux : conférences, ateliers, débats, représentations théât rales , mus ique, danse, projections de films… Chaque activité était préparée par les Indignés qui la proposaient et qui apportaient sur place le matériel nécessaire à sa réalisation. Ils montaient des crèches pour veiller sur les enfants et les occuper avec des activités éducatives. En amont de ces activités, ils contactaient des intellectuels et des militants afin qu’ils apportent un éclairage sur les questions qui se posaient. Ils demandaient aux mouvements, associations et ONG de raconter ce qu’ils faisaient et de décrire les nouvelles idées qu’ils proposaient et expérimentaient en matière d’économie, de politique, de démocratie. Ils invitaient des personnes afin qu’elles livrent leurs témoignages de vie et de lutte. Ils conviaient des auteurs de films et de pièces de théâtre, des musiciens et des artistes, pour qu’ils viennent se produire et débattre sur la place publique. Beaucoup se donnaient la peine de se rendre, la semaine précédant l’événement, dans le quartier où ils allaient organiser les activités afin de se présenter aux habitants. Ils leur expliquaient pourquoi ils faisaient cela, pourquoi ils s’étaient appelés les « Indignés », quelle utilité ce qui allait se dérouler aurait pour les habitants. Ils discutaient ensemble de ce qui, selon ces derniers, n’allait pas dans leur quartier, dans leur pays, dans le monde. En montrant que l’on pouvait changer les choses, ces Indignés cherchaient à allumer chez les gens du quartier une flamme d’espoir, l’espoir qu’« un autre monde est possible, et même nécessaire et urgent ». Et ils les invitaient à participer à la rencontre qui aurait lieu sur la place publique, pour se connaître et réfléchir aux solutions possibles des problèmes dont ils souffraient. Avant de commencer une rencontre de quartier, toujours fixée dans un endroit accessible à tous, ceux qui s’y retrouveraient prenaient le temps de monter le programme de la journée. Quand le temps ou l’espace disponibles ne suffisaient pas, ils transféraient simplement certaines activités à la rencontre suivante, qui aurait lieu 15 jours plus tard, où elles avaient alors la priorité dans la programmation.

Mobiliser les habitants des quartiers

Dans mon rêve, je voyais ces rencontres de quartier se multiplier, dans toute la ville, soulevant une grande variété de questions et de thèmes. Il y avait des conférences et des ateliers sur le fonctionnement pervers de l’économie globalisée et sur l’absurdité de l’utilisation de robots pour décider des investissements en bourse, détruisant ainsi de manière irresponsable les économies nationales. Il y avait des pièces de théâtre qui dénonçaient la spéculation immobilière rendant impossible une solution au problème du logement pour tous. Il y avait des débats sur la façon dont le système capitaliste cherche à résoudre ses crises, faisant toujours en sorte que ce soit les plus pauvres qui payent. Il y avait des discussions sur la logique du système qui fait que tout - même la vie, le corps, la maladie est transformé en moyen de gagner de l’argent. Il y avait des débats sur la nécessité, lors d’élections, de chercher collectivement comment élire le meilleur candidat, et sur la nécessité, une fois le candidat choisi élu, de continuer à accompagner son action et à l’aider au lieu de l’abandonner parmi les loups pour qu’il soit mangé par les loups ou qu’il se transforme lui aussi en loup.

Témoigner, débattre et réagir

On projetait des films didactiques qui montraient comment le consumérisme et son exacerbation font tourner de plus en plus vite la machine industrielle, incitant au gaspillage, produisant des biens matériels toujours moins durables, consommant toujours plus de ressources naturelles, brûlant toujours plus d’énergie et polluant toujours plus la planète ; mais aussi comment des consommateurs conscients et organisés peuvent stopper cette machine infernale. On discutait sur la nécessité de respecter la nature et de vivre en harmonie avec la Terre Mère et avec les autres êtres humains. On expliquait ce que sont les biens communs de l’humanité et pourquoi ils ne peuvent être privatisés. On montrait aussi qu’il est possible d’avoir des monnaies alternatives comme moyen d’échange, qui nous libèrent de l’esclavage de l’argent et de l’appât du gain. On présentait des moyens de transport alternatifs et on montrait l’énorme quantité de fonds publics engouffrés dans de grands travaux destinés à faciliter la circulation des voitures, au détriment du transport collectif. On projetait des documentaires sur les luttes menées contre l’injustice et l’inégalité  ; sur les conditions de vie des pays pauvres dans un contexte où l’on spécule sur le prix des aliments et où, dans les pays riches, on en jette aux ordures de si grandes quantités ; sur les raisons pour lesquels les pays pauvres sont toujours plus pauvres, sur les drames vécus par les immigrés et les dangers qu’ils courent lorsqu’ils cherchent à rejoindre les pays riches et sur le nombre de morts parmi ceux qui tentent de le faire. On discutait des moyens de réagir face à l’absurdité du système économique dominant, en le contestant par la désobéissance civile ou d’autres types d’action de résistance. On expliquait pourquoi la génération d’énergie grâce à des réacteurs nucléaires est la manière la plus dangereuse de chauffer de l’eau pour produire de la vapeur afin de faire tourner les turbines. On présentait les risques que nous faisons courir aux générations futures avec les déchets nucléaires. On réfléchissait sur les mécanismes qui font que la corruption augmente toujours plus au sommet de la pyramide du pouvoir et de la richesse, tout comme augmente la voracité et l’ambition des puissants.

Faire disparaître la séparation entre activité politique et vie quotidienne.

Solidarité avec les luttes en cours

Et on racontait que des luttes étaient en cours dans la ville et qu’il y avait un besoin de solidarité. On présentait les objectifs des différents mouvements sociaux existant dans le pays et dans le monde. On décrivait les alternatives existantes pour arrêter d’utiliser le Produit intérieur brut comme mesure de la richesse d’un pays et les pièges dans lesquels les pays tombent quand ils placent comme objectif national la croissance purement économique ; on discutait sur ce qu’est vraiment la richesse d’un pays. Ces thèmes et beaucoup d’autres, d’intérêt local, national ou mondial, étaient débattus lors de ces rencontres. Les gens allaient et venaient, comme cela se passe dans les Forums sociaux, entre les affiches, les expositions et les projections qui présentaient des photos, des dessins, des textes et des témoignages sur ce qu’il faut savoir pour être acteur de son propre destin. Simultanément, de petits groupes se réunissaient pour organiser le lancement d’initiatives et de mobilisations dans leur quartier et dans la ville, pour réfléchir aux formes d’action qui peuvent améliorer rapidement les difficultés du quotidien des gens. La richesse de l’information transmise était telle que la nouvelle de ces rencontres se répandait et les habitants des différents quartiers commençaient à participer aux rencontres de quartiers voisins et à demander aux Indignés qu’ils promeuvent des rassemblements de ce type dans leurs propres quartiers. Et ils commençaient même à accueillir ceux qui venaient à eux, en leur offrant un abri et de quoi manger et en ouvrant leurs garages à des activités plus réduites. Petit à petit les associations, les ONG et les mouvements locaux et nationaux commençaient eux aussi à faire appel aux Indignés, demandant l’opportunité de présenter à un public plus large ce qu’ils expérimentaient et d’expliquer les innovations qu’ils cherchaient à introduire dans la vie de la cité pour améliorer l’existence de gens.

Transformer les places publiques en universités ouvertes

Je voyais rapidement toutes les places publiques des villes se transformer, tous les 15 jours, en universités ouvertes où tous ceux qui le souhaitaient pouvaient venir pour apprendre et enseigner, pour chercher à comprendre ce qu’il se passait autour d’eux et redonner un sens à leur vie. C’était comme une vague puissante qui venait baigner jusqu’aux moindres recoins, dans une ambiance joyeuse. Et je voyais s’opérer un rapprochement entre « militants » et habitants, au delà des préjugés et malgré des institutions dénaturées, faisant aussi disparaître la séparation entre activité politique et vie quotidienne. Mais j’ai commencé à me dire que ce n’était plus un rêve mais un délire quand des militants de partis politiques et de syndicats commencèrent à fréquenter ces rencontres, sans prétendre les instrumentaliser pour servir leurs propres objectifs, ni les utiliser pour enrôler de nouveaux membres, mais bien pour apporter leur solidarité à ceux qui se réunissaient, pour apprendre et amplifier leurs perspectives d’action. Et l’impression de nager en plein délire s’est renforcée quand j’ai vu que ces rencontres commençaient à inverser les tendances des élections en cours… Je lévitais presque de bonheur voyant ce qui se passait dans mon rêve, quand quelqu’un me réveilla soudainement. C’était un jeune qui venait me raconter, tout enthousiaste, ce que les Indignés de Barcelone, en Espagne, étaient en train de faire. Et ce qu’il commença à me raconter ressemblait fort à ce dont j’avais rêvé…

Bien sûr, le chemin est long. Mais il est beau. Et beaucoup de gens sont déjà en train de le parcourir. Continuons donc à rêver éveillés !

Chico Whitaker

Notes

[1] - Chico Whitaker, né en 1931 au Brésil, architecte de formation, est l’un des organisateurs du Forum social mondial (www.forumsocialmundial.org.br), militant altermondialiste et ancien secrétaire exécutif de la Commission brésilienne Justice et paix. Il est récipiendaire du prix Nobel alternatif en 2006.


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