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Sur la signification humaine du développement planifié pour les jeunes nations

par Roland Colin - Développement et civilisations, n°17 - mars 1964

Le mot planification est à la mode. De nombreux pays en voie de développement économique ont, à l’aide de techniciens venus de l’occident ou d’ailleurs, élaboré un Plan dont beaucoup s’étonnent que son exécution ne réponde pas aux prévisions premières. La raison de ces échecs est à la fois simple et grave : les « développeurs », dont par ailleurs la bonne volonté n’est pas en général à mettre en doute, ont oublié que la technique inventée par (et liée par) une civilisation donnée, ne peut sans danger être appliquée à des collectivités relevant de civilisations différentes. L’élévation du niveau de vie des régions où règne encore la faim et la malnutrition ne peut être le résultat de l’application arbitraire de la science économique de l’occident.

Peu de choses ont été dites à ce sujet, pourtant essentiel pour la survie de ce qui est chez l’homme le bien le plus précieux : sa pensée, sa culture, sans lesquelles le seul accroissement des biens matériels ne peut entraîner que ruines et désordres.

C’est intentionnellement que nous avons placé cet article, dont l’auteur fut longtemps conseiller personnel de l’ex-président du Conseil du Sénégal, en tête de ce numéro, car il s’attaque au problème majeur de notre époque : les relations entre le développement économique et les valeurs de civilisation, problème qui est le centre des préoccupations de notre revue depuis son lancement, il y a quatre ans.

Lorsqu’on observe les réalités nouvelles de l’Afrique, l’on ne peut pas ne pas être frappé par la puissance de certains mythes-moteurs autour desquels semblent s’orienter les politiques, les grands courants d’une opinion de masse qui commence à prendre forme et s’exprimer. Ces mythes jouent un rôle déterminant dans la création de cette dialectique subtile qui en vient à s’établir partout entre les équipes dirigeantes au pouvoir et les peuples qu’elles gouvernent.

Séparer la démarche scientifique des valeurs socio-humaines aboutit à la stérilité

Ce serait en effet une attitude irréaliste et stérile, une erreur profonde, de vouloir, sous le prétexte de prétendue objectivité scientifique, distinguer d’une part un domaine majeur des réalités économiques et techniques auquel s’appliquerait la démarche scientifique du planificateur, et d’autre part un domaine résiduel, refuge de l’irrationalité, du mythe, et des éléments qu’il faut tendre à éliminer du calcul du développement, sous prétexte que l’on ne peut pratiquement pas les domestiques en les réduisant à la condition de classiques « paramètres ».

Or, toute l’expérience prouve que ces zones de l’affectif, de « l’irrationnel » sont celles précisément où se jouent, de façon décisive, la mobilisation des masses, l’adhésion et l’engagement des hommes. C’est à ce niveau que l’entreprise de développement se mue, de projection et de dispositions opérationnelles, en cause humaine à laquelle on croit, pour laquelle on accepte de peiner, de souffrir, d’aller parfois jusqu’à mourir.

Pas de développement sans cette primauté donnée aux attitudes humaines. Il ne faut pas voir là une condamnation des « technocrates », mais la constatation du fait qu’ils ne peuvent diriger, régenter, mais doivent travailler « en aval » du politique (à condition, bien sûr, que le politique sache lui-même assumer les valeurs humaines et se rendre digne de sa mission), et s’intégrer dans un système complexe où chacun sera à sa place et où s’établira, dans ce cadre cohérent, le nécessaire dialogue.

Donner tout sa place au domaine psychologique est essentiel pour l’élaboration comme pour l’exécution d’un plan

Faire un plan, c’est donc définir, en fonction d’une certaine signification humaine reconnue à des objectifs que l’on choisit, la somme coordonnée des moyens de tous ordres à mettre en jeu pour, d’une part, réaliser effectivement ces objectifs à un terme donné, et, d’autre part, continuer de préparer l’évolution de ces objectifs dans la limite maximale de l’avenir prévisible.

Mais puisque le plan s’applique à un monde habité, et non pas à un univers de choses, il faut savoir et comprendre que ce plan devient lui-même partie de ce monde habité, donc vécu par des hommes, cessant d’être seulement un schéma extérieur, mais devenant projet humain, représentation intériorisée dans la conscience personnelle et la conscience collective. Là, nous atteignons cet apparents paradoxe : le plan lui-même, issu d’une démarche de calcul, pénètre, volens nolens, dans le panthéon des mythes. Dans tous les cas en effet où la planification s’est refusée à intégrer véritablement la dimension humaine, et où le plan n’est qu’un schéma sans prise harmonieuse sur les réalités, l’on a constaté qu’une efficience subsiste, cependant, même qui corps défendant du planificateur : l’efficience mythique. Un plan, vide de tout contenu ou doté d’un contenu aberrant, aura tout de même cette existence mythique dès qu’il sera mis en jeu dans conscience nationale ; il accomplira sa trajectoire au long de laquelle, à défaut de provoquer les changements techniques, économiques, sociaux escomptés, il en opérera d’autres, plus ou moins contrôlés et contrôlables, et pour d’autres raison que celles que l’on avait souhaité maîtriser. Projet humain, il contribuera à modifier les hommes. Tout particulièrement en Afrique, dans une certaine mesure, l’on peut admettre que chaque plan est une aventure où la part de prévision exacte et mesurable ne recouvre jamais la totalité du projet et au long de laquelle un équilibre tend à s’établir entre ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas, ce que l’on comprend et ce que l’on ne comprend pas, ce que l’on sait qui se fait et ce qui se fait que l’on ne sait pas. Le plan est donc toujours partiellement une machine folle qui échappe à la main de qui prétend la diriger.

Mais, cette invasion relative du projet par les réalités non prévisibles et non prévues peut avoir une ampleur plus ou moins grande. Elle s’avèrera en général d’autant plus grave qu’on l’aura récusée durement, qu’on aura fait la part trop exiguë au domaine psychologique où s’exprime par excellence cet impact des réactions humaines. Et l’on s’aperçoit qu’il y a presque tout à faire pour se rendre intelligible la psychologie du développement, la sociologie du développement, non pas comme disciplines subsidiaires permettant de combler les brèches du calcul opérationnel, mais comme démarches majeures indiquant les lignes de force essentielles du cheminement des projets que l’on entreprend. Par là on réussira à comprendre, le mieux qu’il sera possible, la signification du développement et l’on aura pris les plus grandes garanties contre le risque de jouer l’apprenti-sorcier.

L’économie humaine n’en est qu’à ses premiers pas

Il s’agit donc d’ouvrir le champ d’investigation à la totalité des problèmes : si l’on entend planifier, tout de l’homme doit entrer en jeu ; et de réagir au mieux devant chaque ordre de réalités et devant la relation de ces ordres entre eux…

Dire qu’il n’y a de planification que dans une vision globale suppose que l’on accepte de « suivre la mise » jusqu’au bout. Mais comment déterminer les quelques points de repères essentiels pour guider cet itinéraire ?

L’Economie humaine, l’Economie généralisée, après le marxisme et souvent au-delà du marxisme, ont indiqué des voies qui semblent correspondre à ces grandes orientations. Ce qui est certain, c’est que nous n’avons pas encore fini d’en tirer les conséquences et que l’élaboration des méthodes s’avère difficile. C’est une longue marche à laquelle il faut se préparer. Il n’est peut-être pas inutile de l’affirmer à un moment où la prolifération des études et des expertises, tend à jeter un voile d’optimisme constellé de chiffres et de conclusions scientifiques sur notre ignorance.

Le bon sens commande de faire d’abord l’inventaire de ce que savons et de ce que l’on peut savoir vite. Il est plus nécessaire encore de dresser la liste de ce que nous ne savons pas, de ce qui est difficile à apprendre et à comprendre. Ensuite, nous pourrons mieux entrer dans la « prospective », affecter des termes qui ne soient point illusoires à nos desseins et nos projets.

La sagesse impose la distinction entre le moyen et le long terme si l’on veut que la planification soit au service des motivations profondes de l’homme

Les planificateurs, de par le monde, en viennent de plus en plus à distinguer clairement le long terme du moyen terme, et à traiter dans leur spécificité, afin de garder l’ouverture de champ suffisante et de ne pas trop engluer l’avenir dans la mécanique du réel immédiat. En Afrique, la distinction est encore plus nécessaire, semble-t-il, car le futur est encore plus « improbable », le visage de l’avenir, de l’homme de l’avenir, plus mystérieux, plus flou qu’ailleurs. Il faudra donc dès maintenant « investir sur l’avenir » de façon plus importante, en comprenant que cet avenir dépendra bien plus de la qualité des hommes qui deviendront, en ces temps futurs, les maîtres du jeu. Donc, dès à présent, penser surtout à ces hommes, penser qu’ils n’existeront, ne voudront alors que par leur culture, leurs valeurs de civilisation…

Là est la finalité supérieure de la planification, et pourtant l’on est bien contraint de constater qu’aujourd’hui lorsque l’on aborde cet aspect du problème l’on a facilement l’air de s’enfoncer dans la belle littérature, « wishfull thinkin », vœux pieux. Il est facile de recueillir une large approbation, mais d’ordinaire sans beaucoup d’engagement, de la part de ceux qui la formulent et l’on a parfois l’impression que l’on est condamné à naviguer indéfiniment dans ce vide… Pourquoi ?

Trouver de nouvelles voies qui permettent la rencontre avec l’homme, finalité du développement

Probablement parce que les mots sont usés, appellent les bons sentiments par réflexes conditionnés et dénaturent les problèmes. Il faut donc savoir rompre avec ces ornières, trouver les nouvelles voies, le nouveau langage qui donneront aux débats de culture leur véritable place dans une vision d’ensemble de l’homme et du monde dont on veut promouvoir le développement.

Un bilan rapide nous montre que :

  • 1. Dans le domaine économique, au sens large, les techniques d’analyse, de projection sont assez avancées. On connaît assez bien les méthodes méritant le label scientifique, qui permettent de faire des mesures, des balances, des modèles.
  • 2. Dans le domaine des structures concrètes, des appareils économiques et des réalités sociales, l’investigation permet d’y voir assez clair pour déterminer un certain nombre de circuits qui constituent en quelque sorte le fondement de la « biologie » de la société que l’on considère dans son ensemble. Certes, cette voie est moins avancée que celle des études économiques, mais elle est ouverte. La sociologie a pris droit de cité dans les études de développement et l’on admet que l’on ne peut rien faire de sérieux sans son secours.
  • 3. Cependant, « suivant toujours la mise » et remontant véritablement jusqu’à l’homme, on doit constater que de larges zones subsistent dont on ne sait que peu ou prou. Est-il pourtant concevable de planifier dans une connaissance précise des attitudes, de la sensibilité, des aspirations, des échelles de valeurs, des motivations profondes de l’homme au service duquel sera le plan ? Les études de développement devraient donc comprendre des analyses de psychologie très poussées, à partir des matériaux de culture et des enquêtes directes.

A la suite de Frantz Fanon il faut affirmer que le problème du développement reste pratiquement partout en relation étroite avec celui de la décolonisation et que les hommes responsables qui prendront en charge leur propre développement auront à vaincre au moins autant d’obstacles intérieurs que de difficultés matérielles. Le développement implique une profonde mutation de conscience : passage d’une conscience de contrainte, donc d’aliénation, à une conscience de liberté donc de responsabilité. Le meilleur des plans échouera si ce mécanisme n’est pas mis en jeu et l’on peut dire que c’est là peut-être l’échec majeur de tous les efforts de coopération technique : pas de réponse, pas de dialogue. Précisément, la relation n’a pas atteint la conscience de l’autre. Certes, ce problème fondamental du dialogue n’est pas nécessairement au bout de la voie de la connaissance de l’autre. Il implique « re-connaissance », échange de connaissance et ouverture réciproque. Car, il n’y a guère de dialogue possible sans connaissance.

Ainsi, le dialogue avec cet homme, finalité du développement, se posera tant pour l’assistant étranger appelé à apporter sa qualification technique au service du dessein d’ensemble que pour le responsable national dont la fonction implique par la force des choses une distance prise par rapport à l’homme de base.

Il faut donc faire avancer la « psychologie du développement » et c’est une tâche ardue.

Le développement économique doit être soumis au développement culturel. La culture doit maîtriser, sinon produire la technique

  • 4. Tâche moins ardue cependant que d’arrêter une politique concernant l’évolution de la culture. Comprendre les éléments et les mécanismes d’une situation présente est une chose. Prévoir et choisir les directions privilégiées selon lesquelles se développeront les valeurs des cultures en est une autre, décisive. Or, l’on a tendance à faire du développement une chose « en soi », on parle ainsi de promouvoir un système d’éducation « adapté au développement »… Cela signifiera la plupart du temps dans ce cas précis, que l’on cherchera à former les hommes pour leur donner les qualifications fonctionnelles les plus conformes aux besoins qui ressortent de l’évolution projetée du système économique et social. C’est une première démarche, bien sûr indispensable. Mais on a trop tendance à s’en tenir là, sans affronter la nécessité de former des hommes non seulement capables de « fonctionner » mais de choisir, de vouloir, donc disposant d’un capital de culture dépassant largement la norme technique puisque les décisions concernant leur propre destin, l’épaisseur humaine de leur vie et de celle de leur groupe dépendront d’eux-même. Ecrasante responsabilité : où iront ces jeunes nations si leur culture – et il n’y a de culture que faisant corps avec l’homme, authentique, enracinée – ne se développe pas à la mesure de leur économie ou de leur technique ? Le développement c’est aussi le développement de la culture. Dans la plupart des sociétés industrielles, le fonds culturel initial était en rapport avec le système de croissance du progrès technique, dans de nombreux cas le second émergeant du premier, la culture secrétant la technique,…

Il est temps d’utiliser toutes les ressources des sciences humaines, faute de quoi tout progrès purement technique sera destructeur

Dans les sociétés archaïques à civilisation complexe mais statique, le progrès technique est venu de l’extérieur comme une chose étrangère, souvent pour ne pas dire toujours lié à un véhicule culturel totalement étranger lui aussi. L’invasion de ce progrès technique tend tout naturellement à détruire la culture initiale, à moins que l’on établisse les rapports, l’articulation. Mais ceci ne va pas de soi. C’est une entreprise qui exige la main de l’homme, et quelle entreprise !

Il faut donc nécessairement, si l’on veut éviter des catastrophes, l’écroulement total de cultures et de civilisations pourtant indispensables, assumer le problème du développement culturel. Cela signifie que l’on devra sortir des routines, des habitudes qui collent tant à la peau que l’on n’en a plus conscience et que l’on assimile les autres à soi de plain droit – et aussi donc que l’on devra considérer la culture sous un angle nouveau, dans ses aspects vivants, dynamiques, et non plus la réduire à l’ornemental ; admettre qu’il n’est pas sacrilège de s’attacher à planifier l’évolution de cette culture.

Il faudra certainement savoir employer, en les adaptant, les méthodes d’analyse, de projection qui se sont révélées efficaces dans le domaine de l’économie, savoir utiliser toutes les ressources des sciences humaines dont les progrès récents ont été très considérables, et aussi fabriquer les outils qui manqueront.

Alors, mettant en jeu toutes les ressources de l’homme, le développement tendra à prendre sa totale signification humaine. Ce n’est pas une chimère ou une quelconque divagation de l’esprit, mais la réponse à ce problème inéluctable que posait Cheikh Hamidou Kane dans l’ »Aventure ambiguë » : L’Homme d’Afrique peut-il sans renoncer à son être, accepter la vision technicienne que l’Occident lui propose et que l’Histoire lui imposera, qui le détruira q’il ne sait en se gardant nivellement, rester soi-même. « Il faudra, dit encore Cheikh Hamidou Kane, avant de revêtir le bleu de chauffe du mécanicien, que nous mettions notre âme en lieu sûr ».

Roland Colin


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