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Développement harmonisé et économie humaine

Par Louis-Joseph Lebret - Economie et Humanisme n°113 sept.-oct. 1958

Développement harmonisé et économie humaine Par L.J. LEBRET

La faim et la misère sont de nouveau les principaux problèmes du monde, et les solutions, que les hommes du XXe siècle leur trouveront, fixeront le destin de l’humanité. Autrement dit, le développement économique des pays sous-développés sera-t-il marqué par une farouche et inhumaine volonté de puissance, par une anarchie inefficace qui ne trouvera d’issue que dans la suppression des naissances ou par le désir d’élévation des hommes concrets ? Seule la dernière hypothèse peut préserver les chances d’une civilisation humaniste que certains jugent cependant utopique. L.-J. Lebret, directeur général d’ « Economie et Humanisme » tirant les conclusions d’une vaste expérience d’expert international ne le pense pas et tl donne dans cet article les conditions et les possibilités techniques, économiques, sociologiques et politiques d’un développement harmonisé, en fonction de l’homme, de tous les hommes.

Il ’a fallu longtemps pour que l’humanité prenne conscience de la gravité et de l’étendue du problème de la faim. Nous devons savoir gré au professeur Josué de Castro d’avoir si puissamment contribué à cette prise de conscience, en particulier par son livre La Géopolitique de la faim.

La première idée qui vient à l’esprit de ceux qui veulent lutter contre la faim est la distribution des surplus de produits alimentaires. Il est sûr que dans un monde qui serait devenu humain, cette façon de lutter contre la faim aurait pris une grande extension. Elle aurait d’ailleurs exigé des moyens considérables pour la détection ou la prévision des disettes et des excédents, pour le stockage et la conservation des denrées, pour le transport jusqu’aux ports par route, voie ferrée ou voie navigable, pour le transport maritime de port à port, pour le transport du port de déchargement vers les zones affamées, pour la répartition dernière aux populations. C’eût été l’honneur des grandes puissances de mettre en oeuvre, depuis que l’alerte leur a été donnée, un vaste programme commun de « dépannage » alimentaire organisé. Il faudra bien, un jour ou l’autre, y venir, malgré le coût colossal d’une telle opération.

Cependant, l’essentiel de la lutte efficace contre la faim dépasse de beaucoup ce mode d’assistance. La lutte efficace contre la faim ne peut se faire avec des chances de succès que par la mise en valeur progressive des ressources de chaque zone régionale. Au terme de « mise en valeur » tend à se substituer le terme de « développement ». Les deux termes sont acceptables, à condition que l’on inclut dans la mise en valeur et dans le développement la valorisation des hommes, quelle que soit leur catégorie sociale.

Le rôle des communautés de base

Le premier développement à assurer est celui de l’agriculture et de l’élevage. Il aurait dû, dans une stratégie rationnelle du développement, passer avant même l’effort d’amélioration sanitaire par la lutte contre les maladies, encore qu’une santé améliorée conditionne le plus souvent la mise en valeur. Dans beaucoup de cas, la mise en valeur du sol suppose d’importants travaux, comme ceux de régulation des cours d’eau, d’irrigation, de drainage. Trop souvent, toutefois, l’on attend ces grands travaux onéreux et rien ne se fait, alors que l’effort à la base et par la base, avec des moyens réduits et du travail collectif organisé, pourrait augmenter considérablement la production des terres villageoises ou tribales. On perçoit de plus en plus que, sans le développement des communautés de base, le développement attendu de l’injection massive de capitaux pour la création d’installations portuaires ou de grandes usines ne se produit pas, ou provoque de graves déséquilibres, tant économiques que sociaux.

Plusieurs formules peuvent être envisagées pour assurer le développement des communautés de base. Dans certains cas, la population est assez évoluée pour dégager d’elle-même des « animateurs » de villages qui viennent suivre des sessions spéciales de formations organisées régionalement par un organisme compétent. C’est ainsi que l’I.R.A.M., sur la demande du gouvernement du Maroc, a déjà préparé à la tâche d’animateur quelque cent cinquante hommes jeunes choisis par les conseils de villages. La formule se révèle excellente et va être étendue à tout le pays.

En Colombie, deux expériences remarquables, d’autres types, sont à signaler. A Fomeque, c’est le curé, Mgr Guttierez, qui a joué spontanément le rôle d’animateur de village. Le problème qu’il s’était posé, à son arrivée, il y a vingt-quatre ans, était de promouvoir l’ascension de la population sous tous ses aspects. Il a fait comprendre à la population l’importance de l’amélioration des logements, du traitement des arbres fruitiers, du choix des semences, de la sélection du bétail, de la lutte contre l’érosion, de la production en fonction du marché, de l’approvisionnement et de la vente par les soins d’une coopérative bien gérée, de l’urbanisation de l’agglomération principale, de la multiplication des écoles élémentaires, de la fondation d’une école de cadres, de préoccupations artistiques, en particulier pour le chant, de l’approfondissement du sentiment religieux.

Le municipe, sous cette impulsion, s’est merveilleusement transformé et envoie maintenant des moniteurs dans de nombreux villages.

Aussi intéressante est l’expérience de Radio-Lutatenza. C’est encore un prêtre, Mgr Salcedo, qui en a eu l’initiative en commençant par le municipe de Lutatenza. Le succès obtenu l’a amené à étendre peu à peu son champ d’action. Actuellement, les trois quarts au moins des municipes de la Colombie ont la possibilité de réaliser l’alphabétisation des adultes, de recevoir des conseils pertinents soit pour l’agriculture, soit pour l’élevage, de s’ouvrir aux problèmes du monde et de parfaire leur formation spirituelle. Par là, les villages peuvent disposer d’hommes plus valables pour augmenter le rendement des terres et travailler à la modernisation des villages.

Ailleurs, c’est l’exemple de groupes restreints réussissant une belle mise en valeur. Ainsi, au Brésil, la colonie hollandaise Holambra, qui s’est établie en 1947 sur une grande ferme à l’abandon, a fait dune étendue de 5.000 hectares, sous l’impulsion de l’ingénieur agronome Hoggenboon, un véritable jardin à production intensive pour les marchés de Campinas et de Sao Paulo. Par imitation, toute la campagne voisine est en train de se transformer.

Souvent, cependant, une autre formule peut s’imposer pour tenir compte du petit nombre d’assistants et de techniciens dont dispose un pays. Elle avait reçu un commencement d’application dans l’Etat brésilien du Parana, il y a quelques années, sous influence du Dr Barreto. Elle est en train de se mettre en place en Colombie, pour une première expérience sur dix zones homogènes. La zone homogène est la zone pour laquelle les divers problèmes de mise en valeur et de développement sont à peu près les mêmes. Il suffit donc d’une équipe restreinte rayonnant sur toute la zone pour transformer un nombre assez important de localité. L’équipe doit comprendre un conseiller sanitaire, un conseiller agricole, un conseiller en génie civil et, si possible, un conseiller en organisation municipale.

La mise en place d’infrastructures

Si important que soit le développement à la base et par la base, il ne saurait suffire à assurer le développement. La mise en valeur des terres, l’approvisionnement en espèces animales et végétales adaptées comme en engrais, en outillage, en énergie, la vente des produits exige qu’un certain nombre d’infrastructures soient établies. Il s’agit ici du réseau des communications : route, rail, voies navigables, du système portuaire, de la distribution de l’énergie, de l’élaboration d’un tissu scolaire de tous les degrés comprenant en particulier l’enseignement agricole et renseignement technique.

Les infrastructures, quand elles ont été correctement pensées, créent d’immenses possibilités de développement. Mais elles sont d’un coût élevé et les gouvernements locaux, trop souvent, ou bien n’en comprennent pas assez l’importance, ou bien se lancent dans de grands travaux gigantesques sans avoir assez étudié les importances, les urgences, les localisations. Il en résulte des gaspillages qui compromettent gravement tout le développement,

Un pays qui commence son développement économique et technique n’a pas le droit de mal orienter ses investissements et de céder à l’effet d’ostentation ou de prestige. La croissance rapide de sa population (fait presque général en pays techniquement encore sous-développé) l’oblige à n’utiliser les trop faibles ressources dont il peut disposer pour l’investissement que dans la perspective du plus grand rendement aux moindres frais. S’il veut imiter les pays riches qui ont mis un siècle, ou plusieurs siècles, à établir leurs réseaux d’infrastructures, il épuise ses disponibilités en ouvrages coûteux, pour une part encore inutiles. Créer un important réseau de belles routes en rendant impossible l’effort éducationnel comme la formation de nombreux techniciens est un mauvais calcul, surtout quand la création de bonnes pistes aurait, en bien des cas, pu suffire.

Les infrastructures doivent s’établir en vue de permettre un plus grand emploi dans le travail agricole et des possibilités d’emploi dans le secteur industriel. Le choix des industries à développer ou à fonder est primordial. Ici encore, il faut éviter l’effet de prestige. Créer une sidérurgie quand on manque de charbon cokéfiable et de minerai riche facile à exploiter est aussi une forme de gaspillage. Les industries doivent être adaptées aux productions normales du pays et aux besoins les plus urgents des populations. C’est une erreur, par exemple, de commencer par établir des industries productrices de biens de confort dont une très petite partie de la population pourra bénéficier. Il faut partir des produits minéraux pouvant facilement être sur place ou facilement exploitables et des produits agricoles ayant besoin de transformation. Il faut tenir compte de la complémentarité des industries, supputer les avantages et les inconvénients de la concentration ou de la dispersion, tenir compte des risques de prolétarisation et d’agitation sociale. Il faut de même essayer de bloquer zone en industrialisation et zone agricole prospère pour permettre l’approvisionnement vivrier des centres urbains.

Il faut que la structure de ces centres urbains soit planifiée et que les monstruosités résultant de la spéculation soient empêchées, dès le départ, par une législation appropriée.

Toute infrastructure urbaine ou rurale laissée au hasard des intérêts particuliers est en fait extrêmement coûteuse pour les collectivités locales, régionales et nationales.

Les études préalables au développement

Ces quelques considérations amènent nécessairement à poser la question des études préalables au développement. Le plus souvent, les autorités publiques ne comprennent pas assez que l’ « étude paie » et que tout développement engagé sans analyse préalable des probabilités démographiques, des conditions physiques, des niveaux de technicité, des prévisions de marchés représentera d’énormes dépenses en partie inutiles, sinon directement malfaisantes.

Il faudrait toujours commencer par une analyse précise de la situation et des besoins des populations, puis des « potentialités » et « possibilités » en face de ces besoins. Dès lors, les « arbitrages » deviennent possibles entre les interventions qui pourraient être envisagées.

Le centre d’étude « Economie et Humanisme » s’est appliqué, depuis une quinzaine d’années, à mettre au point une méthode simple facilitant l’étude des couples « situation-besoin », « potentialités-possibilités » et les arbitrages. Par la confiance de plusieurs gouvernements de pays en cours de développement, la méthode a prouvé son efficacité.

La situation des populations est étudiée par l’examen de niveaux basiques ; niveaux biologiques, niveau ménager, niveau technique, niveau du logement, niveau d’agglomération, niveau scolaire. Un certain nombre de niveaux sont saisis de façon moins précise, étant donné leur caractère : niveau familial, niveau d’ambiance culturelle, niveaux de vie sociale, de vie municipale, de vie civique.

Les équipements collectifs correspondant à chaque niveau sont analysés à part, car, le plus souvent, c’est par l’action sur les équipements que la situation peut être modifiée.

Des niveaux de situation et d’équipement, on peut conclure à une première approximation des besoins.

Mais les normes ainsi déterminées doivent être confrontées aux « potentialités » et aux « possibilités ». Les « potentialités » sont les ressources brutes, de tout ordre, qui pourraient être utilisées.

L’analyse porte sur les facteurs positifs et les facteurs négatifs du développement en ce qui concerne le sol, l’énergie, les infrastructures, l’agriculture, les industries de base, les industries de transformation, l’ambiance technique, les services, la capacité d’épargne et d’investissement, les forces sociologiques.

Les facteurs multiplicateurs et accélérateurs ainsi que les facteurs particulièrement ralentisseurs et déséquilibreurs sont alors dégagés, ce qui permet de procéder aux arbitrages et de rectifier les normes qui avaient d’abord été envisagées.

Les arbitrages indiquent comment traiter les diverses tensions économiques ou sociologiques qui ont été révélées par l’analyse. Ils se concrétisent aussi dans un pré-plan d’aménagement et de développement que des études particulières plus poussées, confiées à des équipes spécialisées, permettront de vérifier, de corriger ou de préciser. Ils permettent d’écarter les investissements prématurés et d’orienter vers les investissements les plus utiles, par ordre d’urgence.

L’on dispose ainsi d’une méthode qui permettrait aux autorités publiques de tendre au développement intégral harmonisé. « Intégral » signifie ici que l’on recherche le développement sous tous ses aspects et pour toutes les couches de population ; « harmonisé » signifie que l’on disposera de services de planification suffisamment équipés pour dominer l’évolution.

Ces services du plan n’ont pas reçu, en général, quand ils existent, les dimensions requises pour leur fonctionnement efficace. Ils disposent d’un personnel trop réduit en nombre, ne comprenant ni assez de spécialistes, ni assez d’experts à capacité de synthèse. Il est rare qu’ils soient décentralisés par régions, ce qui serait, cependant, indispensable.

Quand ils ressortissent de divers ministères, leur coordination est généralement insuffisante. Parfois aussi, leur autorité est si faible qu’ils ne peuvent faire adopter leurs conclusions ; organes consultatifs non consultés, ils apparaissent parasitaires alors qu’ils sont des services à placer parmi les plus indispensables. Dans certains cas, un véritable ministère du plan divisé en section d’étude et en section d’exécution s’imposerait pour que soient réalisées les conditions de développement intégral harmonisé.

On peut donner de ce type de développement la définition suivante : le passage pour une population déterminée, d’une phase moins humaine (ou inférieure) à une phase plus humaine (ou supérieure), au rythme le plus rapide possible, au coût le moins élevé possible, compte tenu de la solidarité entre toutes les populations. Cette définition a l’avantage de s’appliquer universellement, qu’il s’agisse d’une population de village ou de tribu, de région ou de nation, d’un « agrégat » de nations ou de l’ensemble du monde.

Car le développement intégral harmonisé pose nécessairement le problème de la mise en valeur plus rationnelle, plus humaine, de la planète entière. Il comporterait une révision importante des modes de relation entre peuples et des principes erronés qui entraînent encore l’Occident aussi bien que l’Est. Il implique une rénovation de la science politique dans une perspective autrement large que les perspectives traditionnelles. Gomme le dit avec force François Perroux, il s’agit désormais « de tout l’homme et de tous les hommes ». Il s’agit d’arracher à la faim croissante quelque deux tiers de l’humanité et d’arracher à l’avarice des peuples privilégiés. Il s’agit encore d’aider les peuples qui veulent vivre dans l’indépendance aux illusions d’un âge d’or qui serait tout proche, sitôt l’indépendance acquise. Un long chemin difficile s’ouvre devant ces peuples et il leur faudra beaucoup de courage pour y avancer victorieusement, quelles que soient les aides extérieures qui leur seront apportées. S’ils sont abandonnés à leurs seules ressources, plusieurs devront constater un recul auquel, cependant, la conscience humaine répugne.

La question essentielle est de savoir si l’humanité va s’ouvrir à une nouvelle forme de civilisation, qui ne peut être que la montée humaine universelle, de la solidarité élargie, de l’économie humaine basée sur le besoin, de la technicité se pliant aux finalités humanitaires, de la fraternité réelle intelligente. Dans la situation actuelle, cette utopie est la plus réaliste des hypothèses. Au-delà du problème des assistances de « dépannage » et de la réorganisation d’ensemble de l’économie mondiale, le grand problème posé au monde, pour triompher de toutes les faims, est celui d’un renouvellement de l’esprit.

Louis-Jospeh LEBRET


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