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Les avatars des études urbaines

Par Bernard Ganne - Economie et Humanisme n°252 mars-avril 1980

Dans le développement actuel de nos, sociétés, quoi de plus massif et de plus évidemment inéluctable que le phénomène urbain ? « Du rural à l’urbain », nous sommes passés à une société urbaine dont les effets se manifestent précisément en retour jusque sur le monde rural ; les pays socialistes comme les pays en voie de développement suivent sur ce point le même modèle. C’est dire le caractère universel du phénomène même si, ça et là, des voix s’interrogent sur la justification des formes que prend la concentration urbaine, sur les excès auxquels donnent lieu l’urbanisation accélérée et massive, voire sur l’opportunité d’un certain retour à la nature…

1 -Bref essai de rétrospective

Pourtant, lorsque l’on tente d’opérer une rétrospective même succincte des travaux effectués depuis vingt ou trente ans sur les problèmes urbains de faire la liste des différents centres d’intérêt s’étant fait jour à propos des villes et de leur développement, force nous est bien de reconnaître que l’on se trouve atteint par une certaine perplexité.

Le trajet parcouru apparaît certes considérable et les méthodes successivement mises en oeuvre riches et variées, mais qu’y a-t-il donc de commun entre les abondantes réflexions centrées dans l’après-guerre sur l’aménagement du territoire -ou comment faire pour que les villes se répartissent équitablement ou harmonieusement sur l’ensemble de l’hexagone ainsi que dans chacune des régions - et les développements actuels attachés à mettre en relief la variété des modes de vie urbains ou le degré d’autonomie ou d’impact des institutions locales dans les prises de décision ? Quoi de commun en effet, sinon de se réclamer d’un même cadre formel, l’urbain, fourre-tout pratique de perspectives dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne se ressemblent pas, quand elles ne s’excluent pas. Mais comment faire son chemin au milieu d’un tel imbroglio ?

Trois principaux modèles de référence nous paraissent avoir marqué en France la réflexion urbaine des deux ou trois dernières décennies, déterminant en quelque sorte trois phases d’études urbaines : à la phase technique de l’Aménagement du Territoire des années 50 et 60, a succédé fin des années 60 et 70 une période centrée sur l’étude des déterminants économiques et politiques de la ville, ces perspectives d’ensemble s’avérant maintenant remplacées par un retour affirmé vers tout ce qui est « local ». Ce sont ces grands « référentiels » que nous voudrions analyser dans. la mesure où ils continuent encore de s’interpénétrer jusqu’à aujourd’hui dans la recherche urbaine.

Essayons de résumer la logique de chacune de ces trois perspectives ;

a) La vision technocratique et globalisante des aménageurs

L’on connaît l’importance que revêtit pour la croissance urbaine l’immigration rurale s’accélérant dans toute la période de l’après-guerre. C’est entre autres pour faire face à ce phénomène massif apparaissant comme totalement incontrôlé sinon anarchique que se développèrent autour de l’idée d’aménagement du territoire une série de réflexions et d’études visant à prendre en compte les données majeures du phénomène et à en organiser les retombées.

De quoi s’agissait-il alors ? L’urbanisation poussait apparemment de partout : mais loin de corriger les disparités entre les zones du territoire national, elle semblait accentuer encore les déséquilibres : déséquilibres entre Paris et les régions, déséquilibres entre régions et jusqu’à l’intérieur même des régions. et des départements. Tout semblait se passer comme si les zones déjà urbanisées connaissaient alors encore un surcroît d’urbanisation tandis que les autres se trouvaient dépouillées du peu d’habitants qu’elles avaient encore. A ces déséquilibres quantitatifs, s’ajoutaient des disparités qualitatives, au niveau de la répartition des activités, les diverses fonctions urbaines ne se répartissant pas de façon égale entre les différentes villes, mais ayant par exemple tendance à se concentrer encore à Paris ou dans les principaux pôles urbains métropolitains. A ce plan là encore, les pôles forts se trouvaient également bénéficiaires.

Confronté à ce phénomène massif qu’il ne pouvait recevoir que comme une donnée première, l’aménageur n’aura alors de cesse d,e mettre de l’ordre dans tout cela. La concentration urbaine crée d’importants déséquilibres. Favorisons donc l’instauration sur l’ensemble du territoire d’une armature urbaine plus rationnellement répartie entre les diverses zones, plus équilibrée du point de vue des fonctions urbaines et peut-être plus équitable. Et de développer dans l’approche de l’urbain toute une série d’outils visant à fournir la maîtrise technique du phénomène pour pouvoir ensuite mieux répartir. Pour ce faire, ne convient- il pas tout d’abord de mesurer ses principales caractéristiques, de répertorier et de classifier les principales fonctions urbaines, de typer les villes les unes par rapport aux autres en fonction de leurs principales dominantes, etc.

Ce sera donc l’époque des typologies de ville établies à l’échelle de l’ensemble du territoire national ou régional à partir de leur plus ou moins forte croissance, d,e leurs structures d’activité plutôt industrielle ou plutôt commerciale, de leurs fonctions spécialisées…

Au niveau des interventions, ce seront les essais pour contre-balancer techniquement les tendances globales ainsi enregistrées, par instigation au développement des métropoles d’équilibre, création des villes nouvelles, incitation à la déconcentration des fonctions et à la décentralisation, etc.

Maintenant son approche à un niveau essentiellement global, l’aménageur visait ainsi à mieux organiser et rationaliser techniquement ou technocratiquement -comme l’on dit - cette armature urbaine dont il ne savait trop s’il devait être l’accoucheur ou l’esthéticien. Globales et techniques, telles se révélaient être en tout cas les, études urbaines de cette première phase, considérant le phénomène urbain comme un donné certes inéluctable dans son fond, mais non irrémédiable dans sa forme.

b) La mise en relief des déterminants économiques et politiques du phénomène urbain

Si, pour les aménageurs, le phénomène urbain ne constituait qu’un fait à appréhender ainsi que l’indiquaient d’ailleurs les multiples écrit d’alors sur « le fait urbain », la phase suivante sera marquée par la mise en doute radicale de ces évidences.

Pour être massif, le phénomène d’urbanisation ne va pas de soi : l’urbain fait question (M. Castells donnera comme titre à son livre manifeste « La question urbaine ») dans la mesure précisément où il s’avère indissociable des structures économiques et politiques d"ensemble qui, régulant la société, régulent de fait la répartition des activités d’où découle l’urbanisation. Là où l’aménageur ne voyait que distorsion ou désordre, les nouvelles études urbaines découvriront un « ordre », celui du profit et donc du capital, t-t un ordonnateur, l’Etat. Là où il ne lisait que conjonction anarchique de forces aveugles à canaliser, elles démonteront le jeu complexe mais implacable des déterminants économiques et politiques à l’oeuvre dans les transformations qui s’opèrent.

Les redistributions spatiales sur l’ensemble du territoire d’une part. aussi bien qu’à l’intérieur même des villes ne sont que le résultat du même jeu des structures économiques et politiques globales en cours de réajustement sous l’emprise croissante du capitalisme monopoliste d’Etat. C’est là que trouvent leurs sources des disparités qui n’apparaissent plus seulement accidentelles comme précédemment, mais bien structurelles et structurellement entretenues. On ne comprendra donc rien aux reconversions qui affectent des régions entières, plongeant des séries d’ensembles urbains dans la dépression, si l’on ne se réfère pas aux structures économiques dominantes instaurant leur ordre au travers même du politique ; on ne comprendra pas plus les nouvelles hiérarchies urbaines en train de s’instaurer, que ce soit au niveau des pôles métropolitains ou des grandes opérations industrialo-urbaines telles que Dunkerque ou Fos, si l’on ne se réfère aux processus de concentration industrielle mis en oeuvre cette fois par l’appareil d’Etat lui-même. Il n’est pas jusqu’aux transformations internes aux villes elles-mêmes (rénovation urbaine, ZUP, zones industrielles, etc.) qui ne doivent être référées au système économico-politique d’ensemble ; n’est-ce pas en effet ce dernier qui, au travers tant de la législation foncière qu’il instaure que de la politique d’habitat qu’il développe, régule dans le sens du profit - voire précipite- les évolutions enregistrées ? Tout en fait dans la ville nous parle de l’Etat. Et les approches urbaines de décrypter alors derrière chaque situation locale le jeu complexe des structures d’ensemble s’y appliquant.

L’aménageur se saisissait de l’urbain à un niveau très global et au moyen de vastes fresques comparatives : l’école approximativement qualifiée de « structuraliste marxiste » se voudra plus incisive dans la saisie des réalités urbaines locales, pour autant que ces dernières lui parlent toutefois des déterminants d’ensemble économiques et politiques qu’elle postule.

c) Le retour au local : quartiers, sociabilité et modes de vie

Globalisantes ou déterministes ainsi qu’on l’a vu, les perspectives précédentes comportaient des limites importantes, réduisant dans un cas l’urbain à une série de fonctions générales. le faisant dépendre dans l’autre de structures centrales. Face à ces vues d’ensemble, les situations spécifiques et bien particulières qui, au-delà des fonctions générales et des structures d’activité, semblent différencier les villes les unes des autres et faire précisément qu’aucun ensemble urbain ne ressemble à un autre paraissaient quelque peu ignorées. Or, dès que l’on pousse les analyses, force est bien de reconnaître qu’entre elles, les villes diffèrent par tout. Les géographes. l’ont bien compris qui, à propos des villes, se contentent le plus souvent de multiplier les monographies, raffinant sur les descriptions spécifiques de leurs caractéristiques particulières. Différences de morphologie, d’organisation spatiale, de structuration interne de l’habitat, des activités, différences de structures sociales, différences dans les évolutions enregistrées, etc., tout distingue les villes les unes des autres. Bien plus, à l’intérieur même des villes, tout diffère de tout : les quartiers ne se ressemblent pas, l’organisation sociale non plus, tous ces facteurs différentiels donnant précisément lieu à ces tensions, conflits, affrontements ou collusions, non déterminables a priori, dont il conviendrait pourtant bien d,e mesurer les effets sociaux.

Telle sera la tâche actuelle dévolue aux approches urbaines, avec mission de restituer au travers d’analyses qui ne peuvent être que locales, sur une ville, sur un quartier, la complexité des réseaux de vie sociale s’y organisant et s’y déployant : l’étude des mouvements sociaux urbains, des associations de quartier, des groupements ethniques et de leurs relations, des divers réseaux de sociabilité se superposant, etc., constitueront la filière adéquate pour mieux mettre en relief les modes de vie s’interpénétrant dans l’urbain. C’est cette voie qui semble effectivement s’ouvrir actuellement à la recherche urbaine.

Et nous voilà ainsi revenus à la question de départ, à savoir : qu’y a-t-il donc de commun entre des perspectives certes aussi différentes que celles que nous venons brièvement de tenter de caractériser, au risque même de les schématiser ? L’urbain ne serait-il pas finalement qu’un prétexte à développements variés et indéfinis ? Il peut en effet paraître assez vain, après avoir déployé des arsenaux conceptuels et instrumentaux aussi considérables, de continuer pourtant à s’épuiser dans une course qui apparaît bien comme sans fin en ne laissant subsister au terme que le goût amer de l’insatisfaction critique.

La question est bien réelle et mérite qu’on y prête attention. Elle peut être traitée à différents niveaux.

2 -Un itinéraire considérable

Nous ne nous arrêterons pas à la première tentative de réponse qui consisterait à dire, d’un point de vue relativement externe, que le balisage ainsi entrepris par les études urbaines à partir des perspectives globales ou centrales jusqu’aux analyses locales, loin de manifester l’incohérence d’un propos, traduit au contraire une vitalité que l’on souhaiterait voir se manifester dans bien d’autres secteurs d’étude ou branches de recherche Explorer ainsi le champ urbain dans ses aspects tant globaux que locaux constitue dans ces conditions un bilan plus que positif attestant que la sociologie urbaine a su faire droit en son sein à une réelle dialectique de la recherche : et si le balancier est allé un peu loin dans un sens ou dans d’autres, au risque de réduire le local au global ou, au contraire, de ne plus voir le global dans la multiplicité des situations locales, cela a permis au moins d’apprendre dans quelles directions il n’ était pas utile de poursuivre…

Tous ces arguments s’avèrent bien réels, même s’ils peuvent receler leur part de justification a posteriori, et il faut savoir gré à la recherche urbaine des dernières années d’avoir aidé à mieux faire prendre conscience tant de ses frontières extrêmes que de ses limites, sans pour autant déclarer forfait.

3- Recherche urbaine et demande sociale : le dit et le non dit

Mais il semble que l’on puisse pousser un peu dans l’interprétation du bilan à effectuer. Et puisque nous nous situons en sociologie, pourquoi ne pas tenter une analyse de type plus sociologique appliquée précisément aux évolutions enregistrées dans les études urbaines ? Logique de la recherche, disions-nous précédemment ? Mais peut-être le type de question posé à la recherche urbaine et donnant lieu aux trois grands types de développement que l’on a vus s’avère-t-il également révélateur des divers types d’interrogations qu’entendent poser ou ne pas poser, permettre ou ne pas permettre à différents moments les divers acteurs dominants du système social et leurs traducteurs politiques : auquel cas la recherche urbaine nous instruit autant par ce qu’elle nous dit que par ce qu’elle nous dissimule.

a) L’organisation urbaine : un problème seulement technique ?

On a suffisamment critiqué les perspectives organicistes et fonctionnalistes de l’aménagement du territoire pour qu’il soit nécessaire de s’y étendre largement ici : en cantonnant l’interventionnisme étatique au seul domaine technique (rendre harmonieuse l’armature urbaine par valorisation des diverses fonctions à assumer de façon complémentaire entre les villes sur l’ensemble du territoire, etc.), on entérinait de fait le caractère inéluctable du phénomène urbain (s’il y a intervention technique, c’est qu’il y a en fait une réalité à organiser techniquement, un mouvement « naturel » -et donc comme tel inéluctable -à canaliser…). La question urbaine n’était pas posée, l’Etat n’intervenant en quelque sorte qu’après tandis que continuait à s’exercer le libre jeu des forces économico-politiques présidant aux nouvelles formes de répartition des habitants dans les villes de l’hexagone. Centrée sur « le fait urbain », la demande en études urbaines et les développements auxquels elle donnait lieu éludait la question « de qui fait la ville », pour se cantonner sur le « comment la faire », n’entendant intervenir que pour corriger ou rectifier les évolutions enregistrées, voire exhorter à la sagesse. Ce faisant, l’immigration rurale pouvait continuer" tandis que se donnait libre cours la libre répartition des industries dans l’espace.

b) La question urbaine : un problème seulement politique ?

C’est précisément la question du pouvoir de l’Etat, non plus seulement réduit à son rôle correcteur, mais véritablement compris dans son rôle instigateur et régulateur en matière économique comme dans le domaine urbain -les deux s’avérant précisément indissociables -qui sera au coeur du débat où s’illustrera la recherche urbaine dès la fin des années 60 : perspectives concordant assez bien, nous l’avons vu, avec toute cette phase de redéploiement économique et de croissance urbaine, Où apparut clairement -tant au travers de la législation foncière et urbaine que des grandes opérations phares telles que Dunkerque ou Fos. -le rôle actif de tout l’appareil économico-politique de l’Etat central.

De technique, la recherche urbaine devint ainsi économique et politique, scrutant les villes pour y découvrir le jeu complexe de ces structures d’ensemble, n’ayant de cesse de détecter derrière le voile des apparences l’omniprésence de l’appareil d’Etat.

L’on peut certes légitimement s’étonner de constater comment cette sociologie qui, au contraire de la précédente, se voulait fondamentalement critique à partir de sa base d’analyse marxiste, ait pu développer presque aussi sereinement des perspectives apparemment aussi opposées au pouvoir en place, lequel semblait même en redemander. Mais en polarisant la réflexion sur le rôle central et essentiel de l’Etat et en focalisant ainsi l’attention sur la dimension intrinsèquement politique de la question urbaine, l’école structuraliste n’est-elle pas tombée dans le piège que lui tendait l’appareil qu’elle pensait débusquer, survalorisant le rôle du pouvoir central et contribuant à détourner l’attention d’autres niveaux d’analyse où la régulation étatique n’apparaissait pas aussi directe qu’il y paraît ; au grand bénéfice d’ailleurs de cette dernière plus libre alors d’y intervenir. Pendant que la scène s’avérait ainsi occupée et les débats fortement circonscrits autour du problème central de l’Etat, pouvaient se développer d’autres formes d’interventions directes ou indirectes sur les problèmes locaux et urbains : la conquête politique de l’appareil d’Etat comme préliminaire indispensable à tout autre essai pour contrôler ou modifier les structures urbaines permettait de détourner l’attention des tentatives qui, de contrats villes moyennes en réforme des collectivités locales, misent sur les capacités d’initiative des échelons locaux, fut-ce pour en prévenir les résistances potentielles.

Fascinée ainsi par la question politique, cette recherche urbaine seconde manières s’en trouvait ainsi quelque peu captive.

c) La ville : des modes de vie multiples dans de multiples situations locales ?

Comment tenter de caractériser la phase actuelle ? Tenter de percevoir au travers des incitations actuelles l’es dits et les non dits qu’entend présentement stimuler la demande sociale peut paraître quelque peu aléatoire sinon présomptueux.

Pourtant, la demande actuelle contraste étrangement, on l’a vu, avec les perspectives antérieures fortement marquées par leurs vues globalisantes ou déterministes. « Foin de l’Etat, de ses pompes et ses oeuvres », proclamait à peu de choses près un appel d’offre sur le « pouvoir local et les sociétés locales » lancé il y a un an par le CNRS, la DGRST et la Direction des Collectivités locales au Ministère de l’Intérieur, « et vive les modes de vie, les réseaux de sociabilité l’étude des contre-pouvoirs et des stratégies d’acteurs locaux ». Compte tenu des excès que nous avons vus, il n’est pas étonnant que de tels ’thèmes, trop longtemps retenus, en viennent maintenant à émerger. Il n’est sans doute pas sans intérêt non plus de noter comment, au travers de l’extension de commanditaires devant synchroniser leur action (dans notre cas CNRS + DGRST + Ministère de l’Intérieur), la demande politique n’entend plus seulement s’adresser comme de l’extérieur à la seule recherche, demandant au études urbaines comme dans la phase précédente « que dit-on de moi ? », mais tente également de mobiliser sur ce point ses structures d’intervention, afin de mieux contingenter les termes mêmes de la question.

Sous couvert en effet d’ouverture, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur le cadre restreint dans lesquels les nouveaux thèmes dévolus à la recherche urbaine se trouvent d’emblée soigneusement confinés au seul niveau local ou au seul aspect « qualitatif » des modes de vie. Certes, il est clair que, dans la course que se livrent actuellement les divers appareils et institutions. -et pas uniquement d’Etat -pour contrôler au-delà de l’économique et du politique, les médias, les loisirs et toute la sphère dite associative et socio-culturelle jusque dans sa dimension locale, l’intérêt porté à ces divers domaines puisse réunir un consensus certain, varié et immédiat. Pourtant, on peut aussi se demander si la forme totalement déconnectée des autres approches antérieures, certes trop exclusivement générales, économiques ou politiques dans laquelle semble vouloir se cantonner l’actuelle demande sociale dans le domaine urbain, n’a pas également pour objet, en sériant les individus dans leurs modes de sociabilité immédiats ou les institutions dans leur seul niveau local, de faire avaliser en souplesse les changements d’ensemble survenus : d’ estomper si l’on ose dire les transformations d’ensemble comme « non manoeuvrables » au nom des marges de manoeuvres multiples et immédiates sur lesquelles la nouvelle sociologie urbaine focalisera précisément l’attention. Que signifie en effet une réflexion sur le pouvoir local, lorsqu’on semble la cantonner à déterminer les marges d’intervention au niveau des quartiers ; quel sens donner au nouveau pouvoir économique que paraissent pouvoir développer les municipalités au moment où les centres de décision économiques se sont précisément centralisés et délocalisés et où il ne reste plus aux communes qu’à se proposer au plus offrant ou à suppléer par leurs propres investissements dans les quelques interstices restants ?

Alors, faut-il encore prévoir l’échec de ces perspectives nouvelles vu le rôle de dissimulation que semblent indissolublement opérer les études urbaines en réponse aux types de questionnement où les confine à chaque fois, sur des champs d’intervention latéraux et hors du théâtre central des opérations, la demande sociale sur les problèmes urbains ? Eternel jeu de Sisyphe de la recherche en sciences humaines et du pouvoir ?

4- Recomposer la question urbaine : tentatives actuelles

On pourrait certes, au vu de ces réflexions, s’abandonner au pessimisme en oubliant aussi bien l’ampleur du champ balisé que le caractère non inéluctable des différents excès auxquels les diverses systématisations que nous avons passées en revue ont pu donner lieu.

Car, enfin, il n’est pas rien, du point de vue de l’utilité sociale comprise comme une meilleure prise de conscience par la société même de ses divers rouages et instruments d’intervention, d’avoir posé successivement au travers des études urbaines aussi bien la question du caractère non technique des techniques de planification, que celle de la dimension inéluctablement économico-politique du phénomène, pour s’interroger maintenant sur les marges d’intervention dévolues dans l’organisation sociale actuelle aux acteurs et groupes locaux.

Si, par ailleurs, le développement des sciences et de la sociologie urbaine en particulier se trouve forcément tributaire -et pas uniquement financièrement -du type de questionnement que les instances hégémoniques d’un système social entendent poser et imposer à un moment donné, le propre des sciences humaines n’est-il pas précisément de remettre en cause à chaque fois le champ dans lequel on entend ainsi voir se cantonner les questions, déconnectées les unes des autres. Si le questionnement social divise pour mieux régner -en faisant croire par exemple dans notre cas que la réponse à la question urbaine n’est que technique, ou que politique, ou finalement que locale -le propre de la sociologie n’est-il pas précisément à chaque fois de recomposer en quelque sorte la question dans ses diverses dimensions ; avec le risque connu, en répondant ainsi à un autre niveau, d’être déclaré inutile pour la question telle qu’elle s’avérait circonscrite au départ…

De nombreux essais se tentent actuellement pour articuler le meilleur des principales perspectives que l’on a résumées, considérant qu’il est aussi important pour progresser dans la connaissance de l’urbain de maintenir simultanément l’aspect de donné du fait urbain que privilégiaient par trop les aménageurs, son aspect de produit du système économico-politique, ainsi que le rôle des acteurs et institutions locales cherchant à s’approprier l’urbain. Compilation stérile, syncrétisme, pourra-t-on penser ? En aucun cas, dans la mesure où précisément les efforts pour refondre les approches urbaines en un ensemble plus complet et mieux structuré tentent de s’effectuer non plus isolément, mais en lien les unes avec les autres, au-delà des sectorialisations précédentes : considérant par exemple qu’il est indispensable pour saisir une dynamique urbaine &’ accommoder aussi bien :

  • L’héritage, tant matériel qu’économique, social ou culturel, qu’elle re- présente (c’est l’aspect « donné », indissociable de tout fait urbain) ;
  • Le cadre d’ensemble dans lequel s’effectue précisément la réappropriation de ce donné ainsi que les transformations qu’on lui fait subir (c’est l’aspect « produit », ou étude des conditions actuelles du changement urbain) ;
  • Les réseaux d’acteurs locaux -personnes ou institutions qui filtrent ou déterminent ces transformations en fonction de leurs modes spécifiques d’organisation interne, non entièrement déductible a priori. L’important étant donc qu’à chaque fois, un plan se trouve référé à un autre, pour éviter les impasses que l’on a dites.

Nous mêmes, étudiant à un niveau local l’impact des transformations qu’occasionnaient dans l’organisation sociale des villes moyennes les phénomènes de concentration industrielle, avons pu mesurer combien le développement de cette triple perspective s’avérait nécessaire afin d’éviter autant le flou des cadrages généraux que le placage sur le plan local de déterminismes globaux ou que la réduction des transformations urbaines au seul mouvement brownien des rapports de sociabilité entre les groupes sociaux locaux. Nous aurons l’occasion d’exposer ultérieurement plus en détailles résultats de ces travaux.

Pour mieux faire percevoir les évolutions qui s’opèrent et illustrer les tentatives d’ouverture qui s’essayent actuellement à recomposer la question urbaine en ses divers niveaux nous avons pu choisir en attendant de demander à des chercheurs liés au courant d’études dominant dans la dernière décennie, de nous retracer leur itinéraire en nous faisant part de leurs réflexions et de leurs critiques.

C’est à ce bilan que contribuent F. Godard (dont ont connaît entre autres les travaux sur Dunkerque avec M. Castells, « Monopoleville ») et J. Lojkine (initiateur d’importantes études sur Paris, Lyon, puis actuellement sur Lille ainsi que sur Marseille en collaboration avec D. Bleitrach) : rédigés par des chercheurs du courant marxiste très soucieux de la rigueur des démarches qu’ils déploient, ces textes s’avèrent d’autant plus intéressants, dans les interrogations, qu’ils posent et les ouvertures qu’ils déploient pour mesurer l’espace balisé en dix ans par un certain courant dominant en sociologie urbaine. A partir de l’étude de Lille, C. Mahieux, pour sa part, nous fournit un exemple de ce vers quoi pourraient tendre les études urbaines locales, qui n’entendent succomber ni à la lecture déterminante des phénomènes locaux ni au simple enregistrement de la variété des traditions locales.

Bernard Ganne


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