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A la recherche de l'économie humaine

Par André Piettre - Economie et Humanisme n°120 sept.-oct. 1959

A la recherche de l’économie humaine Par André Piettre

L’économie qui se concevait au XIX siècle comme la science de l’intérêt et réduisait la vie économique à des mécanismes a progressivement réintroduit l’homme et son milieu, Analysant cette évolution A. Piettre nous montre qu’elle ne suffit pas car l’humanisme économique suppose une science finalisée par l’homme et non par la production.

« La science économique est la mécanique de l’utilité et de l’intérêt individuel » écrivait (entre bien d’autres) Stanley JEVONS à la fin du XIX siècle, faisant écho sur le plan théorique à ces lignes tracées quelques années auparavant par l’un des doctrinaires de l’école libérale : « Au point de vue économique, avait affirmé MOLINARI, les travailleurs doivent être considérés comme de VÉRITABLES MACHINES. Ce sont des machines qui fournissent une certaine quantité de forces productives, et qui exigent en retour certains frais d’entretien pour pouvoir fonctionner d’une manière régulière et continue »

Quel économiste- théoricien ou praticien- voudrait aujourd’hui prendre à son compte ces lignes effrayantes ? Rien ne montre mieux, croyons-nous, l’immense évolution qui s’est accomplie dans la pensée comme dans la politique économique, et qu’on pourrait résumer dans cette brève formule : du « mécanisme » à « l’humanisme ». Tout notre propos serait d’en synthétiser les principaux aspecta théoriques et pratiques.

I. -L’ÉVOLUTION DE LA PENSÉE ÉCONOMIQUE

Si l’on osait schématiser en quelques mots la longue évolution de la pensée économique des temps modernes à nos jours, on pourrait dire qu’elle tient tout entière dans le contraste suivant : du XVlIe et du XVIIIe siècle à la fin du XIXe, elle suit une voie d’affinement, mais aussi de rétrécissement, de mécanisation progressive qui fait place au XXe siècle à une démarche exactement contraire.

La descente progressive de la pensée classique.

Conçue à son origine de très large façon comme une branche de la réflexion éthique ou politique (telle était la vision des philosophes grecs, des moralistes du Moyen-Age, et des mercantilistes, l’économie politique conquiert avec les Physiocrates l’autonomie de son domaine. Mais il est très notable que ces premiers auteurs continuaient de replacer les phénomènes économiques, dont les premiers ils recherchaient les « lois » dans .la vision très générale d’un « Ordre nature ».

Avec Adam SMITH et CONDILLAC l’analyse s’affine, mais bientôt s’amenuise : elle se détache de la philosophie pour se limiter à la psychologie. On quitte la Nature pour l’Homme.

A son tour, cette psychologie se rétrécit très vite. Riche encore chez l’auteur écossais d’empirisme et de finesse, elle cède la place à une logique abstraite chez RICARDO et ses disciples. Ce n’est plus l’homme réel, c’est l’homo-oeconomicus véritable automate d’intérêt qui est censé régner sur la vie économique. Celle-ci est conçue comme une physique aux mécanismes auto-régulateurs. A la théorie de la monnaie-marchandise répond celle du travail-marchandise, et quand le labeur humain n’est qu’une chose, n’est-il pas logique que ceux qui le fournissent soient considérés comme de véritables machines ?

Contre un tel inhumanisme, en vain s’élevèrent les clameurs des auteurs socialistes et les critiques de l’école historique. Les premiers, trop révolutionnaires, se plaçaient hors des cadres du raisonnement économique. Et l’effort historique se perdit dans les sables d’une érudition sans grandeur.

Quant aux néo-classiques de la fin du XIX siècle, s’ils s’efforcèrent bien de reprendre le problème économique dans son essence, ce fut pour en rétrécir encore les positions. C’est ainsi que les marginalistes en arrivèrent à tirer d’une psychologie des plus rudimentaires un extraordinaire appareil de logique formelle, réduisant l’économie à une mécanique rationnelle de l’intérêt privé.

Rejoignant Stanley JEVONS, EDGEWORTH pouvait écrire : « La mécanique sociale pourra un jour prendre place à côté de la mécanique céleste, toutes les deux trônant sur le principe du maximum d’énergie (maximum de satisfaction) qui est le sommet suprême de la science sociale comme de la science physique ». (Mathematical Psychics, p. 12).

De son côté, WALRAS comparait l’équilibre économique à la gravitation universelle. « D’un côté comme de l’autre, une formule de deux lignes (utilité effective maximum et unité de prix ; attraction en raison directe des masses et inverse du carré des distances) renferme toute la science… » (Eléments d’économie politique pure, 1877, p. 286).

Ainsi, la recherche économique, partie d’une réflexion sur la chose politique et l’ordre naturel, en ’arrivait à restreindre son analyse au comportement de l’homme-individu, pour finalement ne plus voir dans celui-ci qu’un robot d’intérêt aux réflexes mécaniques. Quand on relit les auteurs de l’époque (fin XIXe début du XXe siècle), on demeure interdit devant la somme de labeur, d’ingéniosité, de subtilité, dépensée sur des exercices d’école, alors que les plus graves problèmes d’économie sociale ou politique (misère du prolétariat, évolution du grand capitalisme, trusts, impérialisme, etc.) demeuraient étrangers à une spéculation totalement désincarnée…

Les événements cependant, première guerre mondiale, révolution russe, crise de 1929, se chargeaient de donner aux faits économiques une résonance inhabituelle. Si repliée qu’elle f1it sur soi, la pensée théorique ne pouvait y rester étrangère. C’est en effet pendant l’entre deux-guerre que s’amorça le revirement du « mécanisme » à « l’humanisme ».

La remontée de la pensée contemporaine

On commença par repenser les mécanismes économiques en fonction d’une psychologie et d’une sociologie plus réelles.

Les néo-m1lrginalistes tentèrent d’élargir le marginalisme, en le dégageant de ses postulats étroitement hédonistiques ; mais ils restaient encore dans la pure abstraction. Ce fut l’immense mérite de l’économiste français Albert AFTALION que d’étudier les faits monétaires à partir des données positives, statistiques, et de montrer qu’ils étaient sous l’étroite gouverne des comportements - souvent irrationnels (entraînements collectifs, paniques ou euphoriques) – de l’homme réel. A la théorie mécanique et matérielle de la monnaie-marchandise succédait ainsi une théorie psychologique de la monnaie, que les faits postérieurs n’ont fait que confirmer.

Quelques années plus tard (1927-1932) l’économiste américain E. CHAMBERLAIN accomplissait une semblable révision en matière de prix et de marché. Il montrait que les deux cas (concurrence et monopole) étudiés par les classiques et les néoclassiques n’étaient que des schémas extrêmes ; qu’en fait, la vie économique ne connaissait que des situations intermédiaires ou plutôt complexes, où la concurrence et le monopole s’inter-pénétraient, et c’est pourquoi il proposait l’appellation hérétique mais adéquate de « concurrence monopolistique ». De multiples auteurs ont par la suite enrichi ces vues : elles prouvaient l’influence des facteurs psychologiques et sociologiques (marques personnelles, publicité, opinion, routine, etc.).

Plus vaste fut la « révolution keynésienne », éclatée en 1936 dans la « Théorie Générale ». Cette fois, c’étaient les mécanismes fondamentaux de l’équilibre économique dans son ensemble qui se trouvaient remis en cause. Or - fait capital -cette remise en question se faisait à partir d’une « loi psychologique fondamentale » selon les termes de KEYNES d’après laquelle les individus, quand leurs revenus s’accroissent ont tendance à augmenter leur épargne plus que leur consommation. Vérité évidente, mais jusque-là inaperçue, et dont la portée aboutissait à désolidariser, à « décrocher » le fait humain de l’épargne du jeu mécanique de l’intérêt. En termes simples l’épargne (soutenait KEYNES) dépend de l’importance du revenu et de dispositions psycho-sociologiques, bien plus que du niveau de l’intérêt, et les variations de celui-ci ne sauraient modifier profondément des habitudes de vie. Parallèlement, l’auteur soulignait l’importance des prévisions et des dispositions psychologiques sur le comportement des entrepreneurs (propension à investir).

L’école suédoise montrait de son côté l’importance du temps dans l’analyse économique.

On le voit, dans les domaines les plus divers : monnaie, prix, épargne, investissement, on remontait des mécanismes à l’homme – mais cette fois à l’homme réel, ondoyant et divers, être de chair et de sentiment, d’habitudes et d’opinions.

Etre de violence aussi, de passions et de puissance, soumis à toutes sortes de forces dont l’analyse allait précisément ouvrir à la pensée économique une nouvelle carrière. Tel est l’objet très actuel de la « dynamique économique » aux multiples aspects :

  • Dynamique de l’entrepreneur et de l’innovation avec SCHUMPETER
  • Dynamique des « jeux de stratégie »
  • Dynamique du progrès technique et de l’évolution des « trois secteurs » avec Allan B. FISHER, Colin CLARK et FOURASTIÉ ;
  • Dynamique de l’essor démographique et de la pression créatrice selon Alfred SAUVY
  • Dynamique des groupes sociaux et de leurs rivalités pour le partage du revenu national (Jean MARCHAL, J. LECAILLON, A. TIANO, etc.)
  • et, englobant le tout dans une vue synthétique, dynamique de la domination (F. PERROUX), aboutissant elle-même à une dynamique générale de la croissance.

…Nous sommes cette fois aux antipodes d’une « mécanique rationnelle de l’intérêt privé » et en pleine plongée d’économie humaine.

Les études très positives de psychologie économique (menées aux Etats-Unis par G. KATONA, A. LAUTERBACH, etc. et en France par P.-L. REYNAUD, J. STOETZEL, etc.) sont venues apporter à ces travaux une lumière intérieure, - dans le même temps que sur un plan sociologique, la pensée économique achevait de s’élargir aux vastes dimensions des structures et des systèmes.

On comprend, enfin, qu’il n’existe pas un, mais plusieurs types de systèmes économiques, tantôt en deçà et tantôt au-delà de l’échange et du strict intérêt (économie « subordonnée » ou économie « dominante » ; économie de service ou économie de contrainte ; économie de tradition ou économie progressive, etc.), et que la tâche des économistes doit tendre à préciser les « styles » de, ces systèmes de manière à dégager les « lois des lois économiques » selon Ie mot de J. AKERMAN.

Si certains auteurs allemands (W. SOMBART, E. WAGEMANN, W. RUCKER) ont à cet égard frayé la voie, ce sont surtout les auteurs français (F. PERROUX, André MARCHAL, J. L’HOMME, etc.) qui poursuivent aujourd’hui un effort singulièrement prometteur. Pour notre part, nous pensons qu’il doit s’élargir encore, en replaçant l’étude des systèmes économiques dans le cadre général des civilisations qui les informent ; la réflexion des économistes rejoint alors celle des historiens aux larges vues, dans la ligne magistralement tracée par un Henri PIRENNE.

Au total, s’il était permis d’illustrer par un schéma l’évolution de la pensée économique des physiocrates à no8 jours, nous la représenterions volontiers par cette figure curieusement symétrique :

1) Le rétrécissement graduel des théories classiques.

L A N A T U R E L’ h o m m e Les mécanismes

2) L’élargissement progressif des théories contemporaines.

Les mécanismes L’ h o m m e L E M I L I E U

L’objet de la science économique, après avoir été conçu un moment comme une unité géométrique, est redevenu ce qu’il est réellement : un être social, un animal politique.

Il. -L’ÉVOLUTION DE LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE

La démarche de l’action a suivi celle de la pensée. La politique économique et sociale avait cru, à la fin du XVIIIe siècle, pouvoir se « libérer » de toutes les interventions qui jusque là avaient pesé sur elle. Mais les abus du laissez-faire ont conduit à un revirement : les considérations humaines se sont progressivement imposées à l’action des Pouvoirs Publics et à l’initiative privée, et il est très notable que l’évolution soit allée non seulement en s’élargissant, mais en s’approfondissant. Imposée tout d’abord du dehors, au nom de l’équité, cette ré-humanisation est apparue de plus en plus commandée par les nécessités bien comprises de l’équilibre et du progrès économique. Ici encore, c’est une révolution. Essayons à grands traits d’en marquer les étapes.

La première étape I le réformisme social

La première fut celle du réformisme social. Le respect des exigences les plus élémentaires de l’homme au travail fut d’abord imposé par la loi aux entreprises privées. Hors de très rares exceptions méritoires mais isolées (industriels de Mulhouse, 1828 ; Léon Harmel, 1880, etc.), les producteurs subissent ces mesures, contraints et forcés. Le progrès social leur apparaissait exclusivement comme une charge pour leurs exploitations, comme un alourdissement des coûts (des « frais d’entretien » écrivait MOLINARI) ; il était, pensait-on, et ne pouvait être qu’un frein au progrès économique.

L’opinion était la même à l’égard de la politique de justice fiscale. Si souhaitable qu’elle fût sembler sur te plan de la stricte équité, on ne doutait pas qu’elle imposât des sacrifices à l’enrichissement national.

La seconde étape I la réconciliation du progrès social et du progrès économique

Un renversement fut opéré, lorsque fut lancée, au pays du capitalisme le plus dynamique, la formule des hauts salaires. « Les employés d’une industrie, écrivait FORD en 1913, doivent être ses premiers clients  ». Et l’on sait comment la prospérité récompensa l’audace.

La raison en était double : d’une part, les travailleurs mieux payés prenaient plus d’intérêt à leur labeur, et d’autre part l’accroissement de leur pouvoir d’achat valait à la production un débouché accru.

Dès lors, le souci de l’humain n’était plus imposé du dehors à l’activité économique ; il commençait à être intégré du dedans. Il n’était plus seulement regardé comme une charge : il était considéré comme un stimulant du progrès économique. L’expression d’ « économie humaine » n’était plus contradictoire dans les termes.

La crise de 1929 vint dans un certain sens, confirmer ce changement. Jusque là, on ne doutait pas que le remède à la baisse des prix ne fût une baisse plus forte encore des co11ts (et partant des salaires) - accompagnée d’une réduction sévère des dépenses publiques. A une longue inflation devait logiquement succéder une sévère déflation.

En fait, il apparut que le remède aggravait le mal. La baisse des prix entraînant une psychose de baisse, et la réduction des revenus amenuisant encore les débouchés. Il fallait, au contraire, restaurer d’abord la confiance, combattre le chômage et favoriser une reprise des achats, fût-ce aux dépens d’une monnaie trop rigide. Tel fut en effet le secret des redressements opérés successivement en Grande-Bretagne, en Belgique, aux Etats-Unis et ailleurs. De leur côté, les audaces du Dr. SCHACHT -devançant la formule keynésienne du multiplicateur d’investissement —montraient comment l’entreprise de grands travaux financés sans épargne par des moyens de fortune (ou plutôt d’infortune), pouvaient créer de nouveaux revenus, qui, en se « multipliant » ré-amorçaient le processus économique. Or ce qui avait été fait pour le réarmement, pouvait l’être aussi bien pour des fins pacifiques. L’économie n’était plus laissée, de toute manière, à la merci de fluctuations incontrôlées.

Avec la guerre et l’après-guerre un nouveau palier fut franchi, non plus au niveau de l’économie globale, mais celui des entreprises. L’expérience américaine fut ici décisive. Il fallait pendant les hostilités produire à tout prix, et le temps manquait pour former des spécialistes. Or il se révéla souvent que le travail moins divisé était aussi plus productif. La raison était qu’on avait rendu l’initiative au travailleur : d’un robot (« il ne vous est pas demandé de penser », disait TAYLOR), on avait refait un homme. De là le développement de la psycho-technique de la politique des « relations humaines », d’alternances de tâches, de « job enlargement », etc., qui tendent également à restituer à l’homme sa primauté dans l’oeuvre productive. « Il faut désormais accorder au facteur humain toute l’attention qu’on avait jusque-là apporté au facteur machine », affirmait le second FORD en 1945

Reste à savoir si l’homme n’est qu’un facteur de production - et le problème posé par cette question allait ouvrir une nouvelle et décisive étape dans la quête d’une économie plus humaine.

La dernière étape : la fin humaine de la production économique

Il faut bien comprendre en effet que le progrès social, même élargi comme on l’a vu, demeure à mi-chemin sur la voie d’un authentique humanisme économique. Il s’en tient au plan des moyens, il n’atteint pas celui des fins. Il fait appel à toutes les ressources de la, psychologie pour valoriser l’effort économique du travailleur ; mais il ne remet pas en cause le but de cet effort. Ce but reste toujours et plus que jamais la plus haute production ; mais la question fondamentale de savoir à quoi sert cette production, à quels besoins elle répond (de luxe, de superflu, d’artificiel ou de strict nécessaire), demeure en dehors des préoccupations. Telle est l’insidieuse équivoque du néo-capitalisme dont les Etats-Unis se sont faits les leaders. A la limite, pourrait-on dire, l’humanisme qu’on recherche se trouve lui-même remis en cause : qu’importe, en effet, de respecter l’homme dans son labeur, si c’est finalement pour matérialiser sa vie ?

Or c’est bien le péril de l’heure : la production loin d’être ordonnée au service de l’homme, est de plus en plus asservie au progrès matériel et technique. A la séquence logique
1) des besoins qui commandent
2) à la production, qui entraîne
3) la technique
se substitue la succession inverse :
1) les progrès techniques commandent à
2) la production, qui « force »
3) les besoins

Combien d’industriels, pressés par l’accélération des inventions se trouvent en effet contraints de renouveler leurs outillages bien avant l’amortissement normal, et obligés de « forcer » leurs débouchés en suscitant par une publicité impudente des « besoins » artificiels, voire nocifs ! Si bien qu’on pourrait soutenir qu’à l’exploitation inhumaine du travailleur a succédé aujourd’hui une exploitation à peine moins inhumaine du consommateur. Machine à produire sous l’ère libérale machine à consommer sous l’ère technocratique…

La production, en un mot, a perdu le sens de sa finalité.

On aboutit dès lors à un véritable système d’économie de gaspillage -dans le même temps que les deux-tiers du genre humain sont minés par la faim. Là réside, sans aucun doute, l’un des drames les plus angoissants de notre temps - mais non pas sans espoir.

C’est déjà en effet un symptôme favorable que le mal soit dénoncé par les économistes eux-mêmes, là où il sévit le plus dangereusement. C’est ainsi qu’au début de 1953, le New-York Committee for economic development a réuni une commission d’experts particulièrement qualifiés pour en délibérer. L’un des économistes consultés, le professeur ABRAMOVITZ, n’a pas craint de déclarer :

« Il suffit de rappeler notre confort, nos multiples appareils de télévision, la radio pratiquement dans chaque pièce, les automobiles dont le seul intérêt est d’attendre le retour de leur propriétaire devant la gare de banlieue, la ridicule complexité des emballages… Si nous ne savons mieux utiliser une bonne partie de nos revenus actuels, à quelles sottises serons-nous réduits quand nos revenus auront doublé ».

De son côté, le professeur GALBRAITH écrivait dans son dernier ouvrage « qu’à vouloir considérer l’augmentation de la production comme une fin en soi, on en est venu à gaspiller des ressources et à créer ainsi un déséquilibre social », et que « cette propension à fabriquer le plus possible et l’effort qui est ensuite nécessaire pour créer coûte que coûte les besoins correspondants - (c’est bien le travers que nous dénoncions !) – causent de dangereuses tensions dans la société, et mettent en péril la stabilité du pays ». Un chômage s’étendant à plus de quatre millions d’hommes est là pour l’attester…

L’alerte est donc donnée ; la question de la finalité de la production économique est posée par les théoriciens eux-mêmes ; le problème qu’ils tenaient pour étranger à leur propre discipline, leur apparaît enfin comme tenant en l’état l’évolution du monde économique.

La politique des Etats confirme ce revirement.

C’est un fait qui nous parait aujourd’hui très naturel, mais qui eût semblée aberrant aux « orthodoxes » de naguère, que, dans tous les Etats libres, les Pouvoirs Publics ont aujourd’hui une politique d’investissement. Le capital privé se trouve ainsi dépossédé de l’action dominatrice qu’il exerçait sur certains secteurs - (et les plus dynamiques de l’économie générale) - La loi de l’intérêt privé (avec la seule fin du profit) peut ainsi le céder à celle de l’intérêt national sans pour autant que la propriété privée ait été remplacée par un régime proprement socialiste.

On dira sans doute que cette politique d’investissements publics peut être effectuée, elle aussi, dans le sens technocratique d’une production toujours plus élevée, sans souci de considérations humaines. Le fait est exact. Mais une telle politique peut aussi répondre plus facilement qu’un système d’investissements privés, à des fins désintéressés de justice sociale et d’intérêt collectif (santé publique, culture, etc.). Les « investissements démographiques » (logements, écoles, etc.) commandés par l’accroissement de la population rentrent dans cette catégorie.

De son côté, la politique d’aménagement du territoire, peut, elle aussi, être considérée comme un effort en vue d’une économie plus humaine. Son objectif, a-t-on écrit, est « une harmonieuse répartition des richesses et des hommes » ; c’est la « recherche géographique et économique des meilleures conditions d’habitat, de travail, des meilleures facilités de culture et de loisirs pour un plus grand bien-être des familles et l’épanouissement de la société » (L. LEROY).

Tout ce qui concerne l’urbanisme, la « géographie volontaire », et ce qu’on appelle aujourd’hui la « géonomie », se situe dans cette ligne.

Nous avons montré ailleurs comment de tels efforts pouvaient conduire à l’instauration progressive d’un régime d’économie différenciée ou d’économie contractuelle, en entendant par là un régime d’orientation concertée à base de contrats à plus ou moins long terme conclus entre les professions organisées et les administrations publiques, en vue de répondre à tels ou tels impératifs de développement local. Les récentes mesures prises en France en matière de logement en sont une illustration.

Au service de l’humanité

Il va de soi, cependant, que ces mesures qui nous rapprochent d’une économie plus humaine resteront vaines si elles demeurent limitées au cadre national, voire européen. Les événements d’aujourd’hui nous somment d’élargir notre vision. Nous n’avons plus la liberté, dans l’état présent du monde, de laisser dans la misère et dans la faim les deux-tiers du genre humain. Il nous faut comprendre que dans la vie des autres, notre survie est engagée. Comme le XIXe siècle a été le siècle des prêts internationaux, le XXe sera celui de l’aide généralisée. Là est le fait fondamental qui commande notre avenir.

Les puissances nationales commencent d’ailleurs à l’accepter. L’ « économie de don », hier utopie, est entrée dans les faits. Maladroite souvent, elle reste encore terriblement insuffisante : 4 milliards environ de dollars annuels pour l’ensemble du monde, contre 100 milliards de dépenses d’armement… Mais le départ est pris. Et l’on n’arrêtera pas cette marche à la solidarité mondiale.

Qu’on ne croie pas surtout qu’une telle politique, pour répondre à des motifs d’humanité d’abord, soit nécessairement nuisible à la prospérité des donateurs ; bien au contraire, elle en serait la plus sûre garantie, -puisqu’en atténuant la scandaleuse coexistence du gaspillage et de la faim, elle atténuerait du même coup les causes de subversion universelle, et ouvrirait à une production qui tourne sur elle-même d’immenses débouchés. On retrouve ici l’effet salutaire de choc-en-retour que nous avons constaté dans la politique sociale : la générosité -coûteuse sur l’heure -est « payante » à terme. A l’inverse, l’intérêt à courte vue se retourne souvent contre son auteur. Tel est le fondement essentiel de l’économie humaine.

Oserons-nous préciser pour terminer, que ce fondement n’est autre que le principe de la plus haute philosophie, celle de l’être ? Car s’il est vrai que le Bien c’est l’Etre, et le Mal le non-être, cette sagesse signifie en termes très concrets que la justice est constructive, et l’iniquité tôt ou tard ruineuse. Il est réconfortant que l’économie, science de l’intérêt, commence à le comprendre…

André PIETTRE.


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