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Le social et l'économie humaine

Par R. Caillot - Economie et Humanisme n°144 janv.-fev. 1963

La société industrielle a provoqué la prolifération des services sociaux, et il faut souligner en passant leur manque de coordination ; par ailleurs, on aurait tendance à les considérer comme des rouages de plus en plus indispensables à la société industrielle, alors qu’ils devraient être conçus comme un ferment d’évolution vers plus d’humanité.

A quelle condition, cette sclérose des services sociaux peut-elle être évitée ? La réponse n’est pas simple ; elle ne saurait non plus être facile à réaliser ! Mats il faut d’abord « mettre en question », et ce n’est qu’à partir de là qu’il est alors possible de partir en quête d’une réponse. C’est ce à quoi se livre R. Caillot dans l’article suivant ; on connaît sa grande expérience des problèmes sociaux acquise tout au long des nombreuses enquêtes effectuées depuis des années pour être rassuré sur l’intérêt et l’opportunité de ses réflexions à ce sujet.

La prolifération croissante .des services sociaux dans notre civilisation industrielle impose la coordination de ces services. Nous ne nous arrêterons pas aujourd’hui sur les modes - démocratiques ou autoritaires - de cette coordination (encore que le social, moins que tout autre, se prête à l’étatisation) mais sur les buts qu’elle doit poursuivre. Enclin, en effet, par souci d’efficacité, à rechercher systématiquement la ou les causes des faits constatés, nous nous penchons depuis des années, sur les origines de cette inflation du social. Et il s’avère, à l’étude et à la réflexion, plus réaliste de s’attaquer aux causes que de s’user à ne corriger que les effets.

Les pages qui suivent, inspirées de multiples rapports d’enquêtes menées en liaison avec des dizaines d’assistantes sociales de la région lyonnaise, tentent de faire le point de notre recherche en cette matière.

NAISSANCE DU SOCIAL CONTEMPORAIN

Croissance anarchique des villes et exode non moins anarchique des campagnes sont sans nul doute une des caractéristiques de notre temps. Les activités industrielles et commerciales prolifèrent pour elles-mêmes dans les villes parce qu’elles y trouvent des bras et des consommateurs, et les ruraux affluent dans ces villes parce qu’ils y trouvent de l’emploi, des salaires et des équipements sociaux (scolaires, culturels, des loisirs, etc.).

Nous nous proposons ici d’étudier les conséquences humaines. Il n’est, en effet, un mystère pour personne que cette concentration , urbaine et cette « désertification » rurale s’accompagnent de problèmes humains et sociaux redoutables et croissants. Nous ne retiendrons ici que ceux des villes. Citons en particulier :

  • les problèmes du logement : taudis malsains et surpeuplés d’hier ; bidonvilles des grandes villes des pays en voie de développement ; grands ensembles - déjà surpeuplés - et leurs problèmes spécifiques (ségrégation démographique, sociologique, géographique, « massification », etc.) ; bruits diurnes et nocturnes inévitables des mégalopolis, etc.
  • les problèmes du travail et de ses environnements : fatigue des longs trajets debout dans des moyens de transport bondés ; fatigue nerveuse et ses séquelles du travail moderne : feu continu, monotonie des gestes, cadences accélérées, salaires au rendement, etc.
  • les problèmes du genre de vie urbaine : l’irrésistible pression psychologique d’une publicité obsédante, des étalages, des modes de vente moderne (self-service, achats à crédits, etc.), de la peur du « qu’en dira-t-on ? », etc. stimule sans cesse les besoins d’argent. C’est alors les heures supplémentaires, le travail noir, Ie travail des mères hors de leur foyer ou - à des salaires souvent dérisoires – à leur domicile, etc. et ce sont des catastrophes familiales lorsque la maladie ou la conjoncture économique viennent tarir ces sources de revenus.
  • les problèmes familiaux : dissociation physique des familles en raison des horaires de travail différents de chacun de leurs membres ou de l’éloignement des lieux de travail ; dissociation morale des familles consécutive à cette dissociation physique, à l’irritabilité d’organismes humains surmenés, aux soucis croissants d’argent, etc. ; incompétence fréquente des parents tant au plan sanitaire qu’éducatif : la société industrielle forme avec soins les « producteurs », encourage éventuellement les « procréateurs », mais n’apprend à personne les responsabilités de parents.

C’est pour pallier ces problèmes et leurs conséquences que sont nés la majorité de nos services sociaux contemporains. Et c’est à ce noeud que se situe notre recherche.

LE SOCIAL A L’HEURE DU CHOIX

Confirmant dix années de collaboration avec les assistantes sociales, une récente analyse plus poussée des faits sociaux dans l’agglomération lyonnaise nous conduit à formuler ainsi le problème.

En consacrant la majeure partie de leurs efforts à atténuer les « effets » des structures économiques, sociales et techniques nées de notre civilisation industrielle les services sociaux et médicosociaux seront-ils essentiellement des palliatifs qui permettront aux individus et aux familles de survivre ou, en s’attaquant massivement et de façon continue aux causes de ces déséquilibres, avec la participation constante et consciente de la population, seront-ils les instruments d’humanisation de ces structures, permettant ainsi aux individus et aux familles de « vivre » ?

Poser la question dans ces termes c’est y répondre, même si dans ce combat le service social ressemble à David affrontant Goliath.

Certes, nous n’avons pas la naïveté de croire que toutes les maladies, au sens générique du terme, n’ont que des causes sociales, ni la prétention de condamner en bloc la civilisation industrielle. Mais nous osons affirmer que la prévention, quelle qu’elle soit, ne doit pas se limiter à détecter dès leur apparition les « effets », elle doit essentiellement porter sur la suppression des « causes ».

Aussi paradoxal que cela paraisse le but fondamental de la médecine et du social doit être de se rendre inutiles (sans jamais y parvenir, bien sûr : ce qui’ n’empêche pas d’y tendre). Et ce n’est pas parce que les causes sont multiples et imbriquées qu’il faut renoncer à les voir disparaître et encore moins les considérer comme un mal inéluctable.

Il est certes, en effet, plus facile d’imposer la vaccination par le B.C.G. que : de supprimer les taudis et l’alcoolisme ; d’apprendre à limiter la durée des bains de soleil (surtout quand la publicité vante à qui mieux mieux le « bronzage » X ou Y) ; de réformer les programmes scolaires qui forcent les étudiants à passer des nuits blanches (quand la modicité de leurs ressources ne vient pas, en plus, les empêcher de se nourrir ou de se loger convenablement) ; d’apprendre aux parents à faire passer leur santé et celle de leurs enfants avant la voiture, la télévision, etc.

Il est certes, encore, plus facile d’ouvrir des crèches et des garderies que : de donner des allocations de salaire unique permettant aux mères qui le désirent de rester à la maison ; d’organiser le travail à mi-temps pour les femmes ; de rémunérer à un taux normal le travail à domicile, etc.

Qu’on nous comprenne bien : loin de nous l’idée de condamner la vaccination, les crèches, les garderies d’enfants. On ne saurait laisser les personnes et les familles à la merci de la tuberculose, ni les mères de famille, contraintes à s’absenter, aux prises avec des problèmes familiaux dramatiques sous le fallacieux prétexte de s’intéresser davantage aux causes qu’aux effets. Et cela d’autant plus que les services sociaux ne sont pas, en soi, des palliatifs : dans un monde où, de plus en plus, l’action collective tend à se substituer à l’action individuelle ou familiale des siècles passés, il est parfaitement normal que les services collectifs prennent la relève de l’entraide familiale, dans la mesure où celle-ci s’avère incapable de résoudre les problèmes. Dans cet ordre d’idée, par exemple, crèches et garderies sont parfaitement légitimes lorsqu’elles prennent la relève des tantes célibataires ou des grands-mères absentes des foyers urbains. De même, on ne peut que se réjouir de voir les visites médicales systématiques, tant à l’école qu’à l’usine, permettre de déceler à temps les maladies graves, ou la vaccination obligatoire sauver des milliers de vies humaines.

Le social, frein de l’humanisation

Il n’est donc pas question, dans ces pages, de condamner les services sociaux et médico-sociaux, mais bien plutôt de s’élever contre l’utilisation abusive qu’on en fait. On jugerait, en effet, sévèrement le général qui, sous prétexte qu’il possède UR service de santé compétent et bien équipé pour soigner les blessés, choisirait sans vergogne, dans ses plans opérationnels, les solutions les plus coûteuses en hommes. Mais, par exemple, les constructeurs des grands ensembles immobiliers croient aveuglément que les problèmes inhérents à la « massification » et à la ségrégation démographique et sociologique sont volatilisés ou tout au moins neutralisés à partir du moment où ils ont doté ces grands ensembles des services sociaux et médico-sociaux chargés de pallier leurs inconvénients.

On ne saurait non plus, dans les villes, laisser la quasi-totalité de la formation sanitaire des mères inexpertes à la charge des assistantes sociales de Protection maternelle et infantile, et délaisser - ou presque, puisque l’enseignement de la puériculture n’est pas obligatoire - celle des futures mères, sous prétexte que, d’une part, les visites systématiques de la médecine scolaire et les convocations périodiques des dispensaires permettent de détecter à temps les myopies, les caries dentaires, les déformations vertébrales, etc. et que, d’autre part, les équipements médicaux sociaux existants permettent. de les soigner.

Certes, posé en ces termes, le problème semble caricatural : en fait, toutes choses égales, c’est bien ainsi que concrètement il se pose. C’est, en effet, tout l’inconfortable de notre recherche : les responsables des services sociaux ont tendance à croire que nous leur faisons un procès d’intention et récusent, parfois avec véhémence, comme contraires aux faits, nos conclusions : « Puisque nous ne les voulons pas ainsi, les faits ne sont pas ainsi ». Nous pensons pourtant avoir assez fait comprendre, à travers les exemples donnés, que ce n’est pas l’action, en tant que telle, des services sociaux, en tant que tels, que nous mettons .en question : cette action est Ie plus souvent irréprochable et ces services accomplissent magnifiquement leurs tâches. Ce que nous mettons en question ce sont, d’une part, les motivations, généreuses certes mais trop souvent myopes, de leur création (« il y a des malades : il faut les soigner » sans rechercher POURQUOI les gens étaient malades, etc.) et, d’autre part, la conception souvent paternaliste de leur gestion ; le social est conçu davantage comme un « rouage » de la société industrielle que comme son « ferment » d’évolution vers plus d’humanité.

Or c’est bien là que se situe le fond du problème : les services sociaux et médico-sociaux seront-ils surtout – non certes, encore une fois, dans les intentions, mais dans les faits - l’antidote structurel des déséquilibres considérés comme inéluctables engendrés par la société moderne -à l’image de ces traitements par antibiotiques où l’absorption de l’antibiotique s’accompagne obligatoirement de celle d’un antidote en limitant la nocivité propre -ou seront-ils, à travers la collaboration continue entre responsables sociaux, médico-sociaux et usagers, le moyen d’adapter sans cesse les structures sociales, économiques et techniques aux impératifs d’épanouissement des hommes et de leurs familles ? On ne saurait concevoir une société paradisiaque composée de membres amputés sous le fallacieux prétexte que ce paradis exige l’atteinte à l’intégrité de chacun de ses membres !

Qu’on ne nous accuse pas de défendre ici un contre-courant impossible : il est, en effet, déjà douteux, au strict plan financier, que les dépenses sociales et médico-sociales croissantes, dues aux déséquilibres physiologiques et psychologiques, engendrés par les structures mises en place par la société industrielle, soient inférieures au bénéfice matériel qu’elle en escomptait. Une enquête menée, en 1960, en liaison avec des assistantes sociales de Sécurité sociale, faisait ressortir que le monde ouvrier lyonnais représentait plus de 80 % des cas sociaux exigeant l’intervention spéciale des assistantes sociales, et que les manœuvres représentaient la moitié de ceux-ci. Si l’on veut bien remarquer que les manœuvres constituent près de 40 % des chômeurs totaux et plus de 40 % des cas sociaux, on admettra avec nous que le « marginalisme social » dont les économistes ne tiennent pas compte dans leurs calculs des coûts économiques, se retrouve comme une charge énorme dans les coûts sociaux.

Mais avec quel instrument de mesure évaluera-t-on les dévalorisations humaines en chaîne que ces structures entraînent ?

Le social palliatif

Il ne saurait être question, dans le cadre de cet article, de donner le résultat de plusieurs années d’enquête. Nous donnerons seulement un aperçu succinct des causes indiquées par les assistantes sociales de Sécurité sociale lors de l’étude à laquelle nous avons fait allusion :

  • l’ignorance individuelle ou familiale venait très largement en tête. On devine aisément que cette ignorance ne leur est pas imputable : si individus et familles sont ignorants c’est que personne ne leur a appris. « Nul n’est censé ignorer la Loi » est une formule qu’on s’attendrait à trouver dans Courteline mais pas dans un texte de lois ! La démocratie sociale n’a jamais procuré la science infuse à ses citoyens I Force est de reconnaître qu’à aucun moment de la vie scolaire et post-scolaire du plus grand nombre, il n’est enseigné les notions concrètes de santé physique et mentale, individuelle et collective ; la compétence des assistantes sociales ne saurait suppléer à l’ignorance des assistés.
  • la négligence et l’imprévoyance viennent immédiatement après : elles peuvent être paresse chez l’individu ; elles sont toujours oubli de ses responsabilités dans les familles, et cet oubli est grave quand il mène des membres de la famille à l’hôpital, au sanatorium, à l’asile psychiatrique ou au suicide. Mais, là encore, à quel moment la société met-elle les futurs parents en présence .de leurs responsabilités familiales ? On dépense beaucoup pour préparer les futurs producteurs mais on ne fait rien ou presque rien, officiellement, pour former des pères et mères à la hauteur de leurs responsabilités et cette carence sociale se solde par des coûts humains et financiers énormes : le sens du devoir des assistantes sociales ne pallie pas la négligence des assistés.
  • la fatigue, cause fréquente des maladies et des accidents, peut être, elle aussi, causée par l’imprévoyance des individus, mais elle est souvent, comme nous l’avons dit plus haut, la conséquence de charges familiales dépassant les ressources, de rythmes ou de cadences irrationnels, de temps de transport inconsidérés, d’insomnies fréquentes, etc. Créer des maisons de repos, des hôpitaux psychiatriques et allonger les vacances ne résolvent pas ces problèmes !
  • taudis et alcoolisme sont des leitmotivs que l’on retrouve constamment, avec leurs séquelles : maladies corporelles et mentales, accidents, dissociations familiales, suicides, etc. Là encore, ce ne sont pas les hôpitaux ou les sanatoria qui résoudront ces difficultés !
  • les ressources insuffisantes avec tout ce qu’elles entraînent comme anxiété, malnutrition ou sous-alimentation, etc. sont également à l’origine de multiples maladies corporelles et mentales : l’aide sociale, indispensable, dans l’immédiat, ne résout pas le fond du problème !
  • divorces, concubinages, mères célibataires, sont aussi des cas sociaux que l’on a beaucoup trop tendance à minimiser socialement ; presse de coeur, romans de basse zone, films, vie désordonnée de « vedettes » élevée au rang d’exemple, sont autant de voiles déployés pour masquer le revers de ces fausses médailles et qui a nom : délinquance juvénile, inadaptation sociale, prostitution, crimes (les qualifier de passionnels ne change rien, hélas ! à la réalité), suicides, etc.

Certes, toutes les causes des maladies physiques et mentales ne sont pas sociales et il y aura toujours des « déchets humains », mais on reconnaîtra avec nous que si les causes sociales étaient éliminées, bien des maladies et bien des cas sociaux douloureux et coûteux disparaîtraient. Car tout se tient : l’ignorance et la misère, souvent leurs jumelles, ont autant d’effets multiplicateurs - peut-être même davantage ! -que la science et la richesse.

Pour un social promoteur de l’humain

L’élimination des causes pose le problème des responsables de cette élimination : on devine, ici, que la solution du problème exige, d’une part, une reconversion des mentalités courantes, et, d’autre part, ceci obtenu, la coordination de tous les efforts. En effet, il convient d’abord qu’à tous les échelons de la société, on prenne conscience à es carences existantes et qu’on ne les considère pas, au nom d’un réalisme beaucoup plus près du fatalisme, de la paresse ou de la vanité que de l’objectivité, comme inévitables ou un moindre mal.

Il faut donc que l’on cesse de vouloir faire le bonheur des hommes, sans eux, quand ce n’est pas malgré eux, voire contre eux. Il existe, en effet, chez trop de promoteurs de services sociaux toute une conception du social ou du médico-social qui n’est, inconsciemment, que le moyen de se donner bonne conscience et de se faire pardonner par les intéressé de les mal loger, de les mal instruire, de les ma] faire travailler, de les mal rémunérer, de les mal respecter car la démagogie comme le paternalisme ne sont pas « respect de l’homme ».

Et cela est d’autant plus nécessaire que cette conception des promoteurs entraîne chez les « assistés » une abdication, inconsciente elle aussi, de leurs responsabilités dans le parasitisme social : « Puisque les structures inhumaines sont inévitables, utilisons à fond les avantages du palliatif social ». Tel semble être - ou est effectivement : nous l’avons entendu exprimer - le raisonnement de nombreux utilisateurs des services sociaux.

Nous avons souligné par deux fois le terme « inconsciemment » pour bien faire ressortir que la seule issue à ce problème résidait dans une prise de conscience ; c’est-à-dire dans l’acceptation de « mettre en question », qui que nous soyons, notre univers mental et les structures qui en sont les conséquences ou le support.

Il n’échappe à personne qu’une telle entreprise est oeuvre de longue haleine et, pour d’aucuns, utopique. Peut-on, raisonnablement, espérer reconvertir, à la fois, les conceptions et les structures ? Ayant toujours fait confiance aux hommes, nous répondons affirmativement à cette question. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit possible d’attaquer tous les problèmes de front.

Le sujet est, en effet, trop nuancé pour employer une telle stratégie ; il ne saurait être question de condamner en bloc les structures et les conceptions concomitantes. La « soumission à l’objet », cette règle d’or des chercheurs, nous interdit de condamner, par exemple, l’architecture, l’urbanisation, l’organisation du travail, les chaînes de production, l’aide sociale, etc. en tant que telles. Ce n’est que par référence à leurs incidences sur l’épanouissement ou la mutilation des hommes que ces modes d’action peuvent être jugés. C’est donc des types d’architectures, d’urbanisation, d’organisation .du travail, etc. que nous proscrirons.

L’analyse critique des causes sociales actuelles ayant été faite, et, les divers responsables les ayant perçues, il sera nécessaire de coordonner les efforts pour que les corrections appropriées soient apportées.

En attendant ce moment, que nous espérons relativement proche, il semble important de coordonner l’action de celles et de ceux qui, par profession et, si l’on peut dire, par localisation, sont à la charnière de ces problèmes : les assistantes sociales, les directeurs et les directrices ainsi que le personnel qualifié des services sociaux et. médico-sociaux.

Toutefois la coordination à laquelle nous pensons vise moins l’efficacité, indispensable d’ailleurs, des services « d’assistance » proprement dite - objet essentiel de la « coordination » actuellement envisagée – que la convergence de leurs recherches pour l’étude systématique et continue des causes sociales motivant leurs interventions. Responsables, en effet, du fonctionnement des services sociaux et médico-sociaux et, de ce fait, placés entre les promoteurs et les utilisateurs de ces services, ils sont au noeud même du problème. Ils possèdent ainsi les éléments d’un diagnostic, sinon causal au sens propre du terme, au moins assez corrélatif, surtout si les corrélations sont très fréquentes, pour servir d’hypothèse sérieuse de recherche.

Sur cette recherche des causes, il est une objection que nous voudrions faire disparaître, celle du « secret professionnel ». Ce n’est pas la première fois, en tant que chercheur, que nous voyons mettre en avant cet argument - irrécusable dans l’esprit de ceux qui le donnent. En fait, c’est confondre la matérialité du cas social ou médico-social avec sa personnalisation.

Certes - et ce n’est pas nous qui le leur reprocherons – pour les médecins, les assistantes sociales et, en général, le personnel des services sociaux et médico-sociaux, chaque malade ou assisté est d’abord une personne qui a droit au respect et donc à son secret. Mais, nous tenons à rappeler que chaque malade ou assisté est aussi membre d’une société dont il paie, dans son corps. son intelligence, son coeur, son esprit, les « carences ». Dès lors, il a droit à ce que les carences de cette société ne soient pas masquées au nom de son secret personnel, au contraire. L’inventaire quantitatif et qualitatif des divers traumatismes consécutifs aux carences des multiples sociétés - communes, usines, nations, etc. - dans lesquelles il vit, s’impose donc comme un acte de justice vis-à-vis de lui-même.

Il conviendrait donc que soient distinguées, dans les fiches sociales, médico-sociales et même médicales, les carences imputables exclusivement à la personne, les carences imputables à sa famille et celles imputables à la société, économique ou politique. Les premières relèvent du secret de la personne et leur correction est affaire des personnes « dans le secret » : le médecin et l’assistante sociale notamment. Les secondes peuvent relever également du secret personnel dans la mesure où il s"agit de cas isolés, mais d’ordinaire les carences familiales ne sont, elles aussi, que les conséquences des carences sociales : dans les cas bénins leur correction est affaire du service social et des associations familiales ; dans les cas graves leur correction impose une intervention de la société. Les troisièmes ne relèvent jamais du secret de la personne et leur correction relève le plus souvent des pouvoirs publics.

Dans la pratique, il semblerait indispensable que soient établies des fiches « standard » permettant de matérialiser avec assez de précision l’interconnexion des carences familiales et sociales qui sont directement ou il1’directement à l’origine de la carence individuelle constatée. Le passage périodique de ces fiches dans des trieuses mécanographiques permettrait de mettre en lumière les carences les plus fréquentes et les plus importantes ainsi que l’efficacité des correctifs apportés.

LES RESPONSABILITES DES GROUPES FACE A LA MISE EN PLACE DU SOCIAL STRUCTUREL

On voit combien, dans cette recherche des causes, nous sommes loin de toute « étatisation » du social : au nom du respect intégral de l’homme concret, au nom du respect « objectif », contre tout paternalisme d’où qu’il vienne, et au nom du respect « subjectif », nous sommes, au contraire, contre tout mendicité institutionnelle d’où qu’elle vienne également.

Chacun et chaque organisme doivent, à leur niveau, prendre leurs responsabilités et les structures sociales doivent les y aider.

Ce n’est pas le lieu de développer ces points, on nous permettra pourtant de rappeler succinctement que :

  • l’Etat doit, par sa législation, tendre à supprimer tout de ce qui, de quelque façon, détruit la vie familiale, voire la famille elle-même et par elle la société. Que cette destruction vienne du dedans, par incompétence pratique et éducative des pères et mères, ou du dehors, logements-taudis, logements surpeuplés, logements-termitières des « barres » gigantesques, ségrégation démographique et sociologique des grands ensembles, horaires de travail établis en ne tenant compte que des prétendus impératifs de production, cadence de travail engendrant des névroses, travail à plein temps des mères d’enfants en bas-âge, alcoolisme, amoralité et, a fortiori, immoralité des rues, d’une certaine presse, des affiches, des écrans, etc.
  • les municipalités doivent, en ce qui les concerne, veiller à l’application de cette législation : qu’il s’agisse des programmes de rénovation des vieux quartiers ou de la construction de grands ensembles humains, le but est de loger dignement des familles et non de battre des records de hauteur ou de longueur d’immeubles ou de nombre de familles logées ; qu’il s’agisse de la propreté morale des rues, des salles de spectacles, des maisons de jeux pour adolescents ou de la réglementation des débits de boissons ; qu’il s’agisse du choix des zones industrielles n’obligeant pas les travailleurs à des trajets trop longs ou -disons-le -de la limite à imposer à l’extension des villes -là encore, le but est d’avoir une cité agréable à vivre et répondant à sa fonction socio-géographique et non de battre des records de peuplement ou de « passer avant » telle ville « concurrente » : combien de milliers de personnes paient la mégalomanie vaniteuse de leur municipalité I
  • les branches professionnelles : chefs d’entreprise, ingénieurs techniques ou d’organisation, syndicats ouvriers et patronaux doivent, elles aussi, tout faire pour mettre la machine et ses rythmes au service de la vie familiale. Qu’il s’agisse des horaires ou des cadences de travail des pères, du travail à mi-temps des mères, des travaux à la maison, justement rémunérés, des mères ou des retraités, des travaux en ateliers spécialisés des infirmes, de la formation professionnelle et de l’emploi des jeunes travailleurs, etc.
  • les familles, par l’intermédiaire des associations familiales doivent prendre moralement en charge tout le social : qu’il s’agisse de l’encadrement fraternel et de la formation des foyers déficients ; de l’entraide communautaire pour la garde des enfants ; de l’organisation des loisirs des familles et des adolescents avec la participation active de ceux-ci ; de l’avenir professionnel des jeunes ; des vieux jours des anciens. Il s’agit, redisons-le, d’une prise en charge morale, car il est absolument nécessaire que le corps familial de chaque quartier se sente concerné et responsable : à l’instar des « élus » politiques ou syndicaux les services sociaux ne doivent pas être le moyen, pour les familles, de se décharger de leurs responsabilités. Les services sociaux sont -ou doivent être – « des auxiliaires » et non des substituts.
  • les services sociaux, dès lors, ont une double tâche : placés au noeud même du problème, ils doivent soulager sans retard les souffrances, ce qui est leur objet propre, et être, à travers la détection des causes, les instruments indispensables de leur suppression.

CONCLUSION

Les services sociaux et médico-sociaux doivent donc cesser d’être l’arrière-garde chargée de récupérer au mieux les blessés graves ou légers d’une société qui, refusant de se mettre en question, ne mesure sa réussite qu’à l’épaisseur du portefeuille de ses gagnants, que ces gagnants soient :

  • du côté des « démolisseurs » : producteurs et vendeurs de films déshumanisants ou d’alcool ; industries de haute productivité, mais créatrices directes ou indirectes de déshumanisation, soit, par exemple, qu’elles obtiennent les plus bas prix de vente -la valorisation humaine d’un produit ne se mesure pas au bas niveau de son taux de commercialisation -soit qu’elles paient des hauts salaires la dévalorisation humaine ne s’achète pas à prix d’argent les dévalorisés fussent-ils d’accord, etc. ; Etat qui vit peu ou prou des impôts perçus sur les bénéfices des précédents : sanctionner fiscalement les facteurs de déshumanisation n’a jamais supprimé leur nocivité, et les pseudo-investissements sociaux ne sont trop souvent, dans ces conditions, que le colmatage des brèches d’un édifice social dont on laisse se multiplier les lézardes !
  • ,du côté des « réparateurs » : médecins, pharmaciens, industries pharmaceutiques, psychologues, sociologues, éducateurs. etc. dans la mesure où toutes ces professions sociales et para sociales, actuellement en pleine croissance, au lieu de se constituer en défenseurs de l’humain, se contentent d’être les antidotes bénéficiaires de la désintégration personnelle, familiale et sociale de la masse anonyme des perdants.

Puissent les « réparateurs », en étant la Il lumière » des démolisseurs inconscients, aider la société industrielle à apporter plus de bonheur à tous, à commencer par les plus humbles. ’

R. Caillot


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