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L'urbanisme contre l'aménagement du territoire

par R. Caillot - Economie et Humanisme n°129 nov.-dec. 1960

Ce n’est pas le goût du paradoxe qui nous a fait choisir ce titre, mais plusieurs lectures récentes et notamment le commentaire consacré à l’aménagement de la région parisienne dans la dernière parution de l’excellente revue « Urbanisme ».

Nous savions, en effet, depuis longtemps que l’expression « Aménagement du territoire » recouvrait un sens différent selon qu’elle était employée par un urbaniste, un sociologue ou un économiste. Mais nous espérions que, peu à peu, les uns et les autres, dépassant les stériles querelles de vocabulaire, s’efforceraient d’étudier ensemble la totalité et l’interdépendance des faits, afin d’y apporter, ensemble encore et chacun à sa place, les correctifs nécessaires. Les commentaires du plan d’aménagement de la région parisienne qui vient d’être approuvé, nous prouvent que nous sommes loin d’être encore de cette synthèse.

Il nous introduisent, en effet, au nom de ce qu’ils appellent : « Les tendances évolutives de la civilisation moderne » en pleine « urbanolatrie ». Qu’on nous pardonne ce néologisme mais on va voir qu’il n’est pas déplacé.

  • Les commentateurs du plan parisien ne s’intérrogent absolument pas sur les causes de la ruée provinciale sur Paris. Comment pourrait-elle être autre chose que le « désir bien légitime après tout, de ceux qui cherchent à profiter des plus récentes primeurs de la Civilisation et aussi à contribuer à les produire » ?
  • La région parisienne surpeuplée ? Allons donc ! « Qui peut affirmer qu’il ne paraîtra pas un jour normal et même souhaitable que, dans une France beaucoup plus peuplée où le problème du déséquilibre ne se poserait plus, (parce que pour eux, sans doute, le surpeuplement actuel est purement relatif : ils transposent en démographie les notions d’équilibre des masses en architecture) sa capitale atteigne dix millions d’habitants ? »
  • Les risques psycho-somatiques de la massification ? Des légendes et des inepties : « On peut même se demander si le rassemblement d’un nombre aussi important d’individus de toutes catégories, si une telle masse critique ne sont pas nécessaires pour créer une certaine ambiance, favoriser certaines rencontres, permettre certaines occasions dont pourront résulter les plus grands progrès, le plus grand intérêt national, le plus grand bien pour l’humanité tout entière ? ».

Nous voici rassurés ; l’urbanisme est la panacée de tous les problèmes sociologiques, et la mégalopolis urbanisée en futur paradis terrestre !

Que ces commentateurs nous pardonnent. Nous ne contestons ni leur bonne foi, ni leur valeur professionnelle, ni l’urgence d’une remise en ordre du tissu urbain et surtout suburbain de la région parisienne, mais 15 années déjà passées à tenter de revivifier le « désert français » et à étudier, sous de multiples angles, les causes des avantages et inconvénients de la civilisation urbaine et industrielle nous obligent à protester contre un escamotage aussi léger des problèmes.

Mais, dira-t-on, ce n’est là qu’opinions de certains architectes. Sans doute, mais ces opinions reposent sur la réalité « prospective » du plan d’aménagement parisien : lui aussi, au fond, ne met pas en cause l’ampleur de la ruée sur Paris mais l’aspect anarchique de cette ruée. Il nous promet une agglomération de 50 kilomètres environ de diamètre, idéalement structurée, qui pourra arbitrer sans encombre ses 9 à 10 millions d’habitants. L’organisation « polycentrique » est sans nul doute un schéma technique parfait ; sera-t-il pour autant « à la mesure de l’homme » ? Nous nous permettons d’en douter : une métropole régionale de 500 000 habitants a un sens en raison de tout son arrière pays semi-rural et rural, mais cinq noyaux de 800 000 à 1 million d’habitants sans arrière-pays, satellites de Paris, risque de constituer le plus bel univers concentrationnaire que l’on puisse rêver : le nombre des voitures qui, chaque week-end, prendront la direction de la province nous donnera la mesure de l’attachement des familles à ce paradis terrestre. Souhaitons, d’ailleurs, qu’il n’y ait pas d’autres indices douloureux !

Mais il y a plus grave encore. Nous pensons qu’hypnotisés par le cas « Paris » et plus ou moins confusément aveuglés par la mégalomanie, nous mettons « la charrue avant les bœufs ». Nous ressemblons à ces ingénieurs qui croient supprimer les inondations en endiguant, dans les plaines, les fleuves, alors que c’est l’érosion qu’il faut enrayer en amont et le lit qu’il faut dégager et draguer en aval : les digues seules, loin de résoudre le problème, le rendent de plus en plus insoluble.

Urbaniser Paris c’est bien, stopper parallèlement l’exode sur Paris c’est mieux. Mais, dira-t-on que faites-vous de l’interdiction d’implantations industrielles nouvelles, des encouragements à la décentralisation, de la taxe sur les locaux administratifs, etc. ? Bien sûr, mais sait-on qu’en 1958 le 1% versé par les entreprises pour la construction des logements a produit la somme de 63 milliards soit 37.5% du total ? Sait-on également qu’en 1959, sur les 300 000 logements construits en France, 90 000 soit 30% l’on été dans la région parisienne ; alors que le département de la Seine n’abrite que 12 à 13% de la population française et la région parisienne 18 à 20%.

L’aménagement du territoire doit être « œuvre de synthèse ». Nous en sommes loin : on nous offre un plan d’urbanisme de la région parisienne conçu comme si cette région était une île, Tahiti de la Sivilisation moderne ; le ministère refuse à Paris les permis de construire industriels mais y accorde les permis de construire d’habitations, sans s’inquiéter de savoir qui logera ; sous le fallacieux prétexte que la capitale abrite les sièges sociaux des entreprises, Paris se voit attribuer le 1% (ou tout au moins une grande partie) sur des salaires versés en provence. Grâce à ce tour de passe-passe, Paris construit chez elle les logements nécessaires ailleurs. De toute façon, dans la structure actuelle, plus une ville est importante plus elle a de ressources financières, donc plus elle dispose de moyens d’expansion. L’écart entre les villes ne peut donc qu’aller en croissant et l’on voit mal comment les déséquilibres pourraient ne plus se poser.

C’est dire qu’il serait grand temps, si l’on ne veut pas voir tous les efforts réduits à néant, que s’élabore une politique cohérente de répartition des investissements et d’urbanisation.

R. Caillot


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