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Croissance urbaine et favélisation des métropoles : Sao Paulo et Rio de Janeiro

par Céline Sachs - Economie et Humanisme n°260 juil.-aout 1981

En janvier 1981, s’est tenue la deuxième Rencontre nationale des favelas qui a attiré l’attention, si besoin en était, sur la croissance extrêmement rapide des bidonvilles brésiliens. En effet, parmi les nombreux coûts sociaux du processus de modernisation au cours du « miracle économique brésilien », il faut mentionner au premier plan les retombées négatives de l’urbanisation accélérée qui se traduisent par ce que les chercheurs brésiliens appellent la favelisation des villes, tout particulièrement de Sao Paulo et Rio de Janeiro.

L’urbanisation et l’exode rural

Alors qu’en 1950 la population brésilienne était au deux tiers rurale, en 1980, le rapport est inverse : 65% de la population habite les villes.

Comment se répartit cette population urbaine ? Bien que les régions métropolitaines de Sao Paulo et Rio de Janeiro regroupent, en 1975, 18,5 millions d’habitants, c’est-à-dire 17% de la population du pays ou 28% de la population urbaine, on compte aujourd’hui dans le pays sept autres régions métropolitaines : Recife, Belo Horizonte, Porto Alegre, Salvador, Fortaleza, Curitiba et Belem. A l’exception de la dernière, toutes ont une population de plus d’un million d’habitants.

A ces régions métropolitaines, il faut ajouter les villes moyennes (de 60 000 à 400 000 habitants), qui étaient, en 1970, au nombre de 147 et qui croissent à un taux très élevé.

Qu’est-ce qu’une favela ?

La définition officielle utilisée pour l’exécution du cadastre de favelas de Sao Paulo est la suivante :

« …une favela est un groupement de baraques, c’est-à-dire d’habitations de dimension réduite, construites avec des matériaux inadéquats (vieux bois, feuilles de zinc, bidons et même cartons) réparties irrégulièrement, sur des terrains illégaux en ce qui concerne le titre de propriété, et dépourvus, presque totalement, d’équipements urbains tels l’eau courante, égouts, électricité et équipements sociaux … » (Taschner, 1976, p. 30).

Le mot « bidonville » a été inventé dans les années 20 à Casablanca. A l’origine il signifiait l’entassement de baraques, faites de bidons et de divers matériaux de récupération provenant des rebuts de la consommation des catégories aisées.

Les « bidonvilles » stricto sensu sont « caractérisés dans un premier temps par l’importance que tiennent les matériaux de récupération dans ta construction, par des plans totalement différents de ceux des maisons rurales et par une grande précarité des structures foncières. Avec le temps, les baraques de planches ou de tôles sont remplacées par des constructions en dur ». ( « L’habitat sous-intégré », Hérodote, n° 19, 1980).

L’origine du mot « favela » est lié à l’apparition de la première favela à Rio de Janeiro -baraques faites de matériaux récupérés – sur une colline ( « morro ») où poussait une plante originaire de Bahia appelée favela.

A. et E. Leeds définissent la favela comme une zone de valorisation grâce aux investissements des propriétaires des maisons auxquels la terre n’appartient pas.

L. Parisse montre que « ce qui distingue la favela, ce qui fait d’elle une réolité spécifique, c’est, avant tout, la forme d’occupation du sol urbain, sans statut juridique reconnu officiellement et secondairement une organisation interne particulière ».

L’approche de Janicc Perlman (1977) est fondamentale dans la mesure où elle met l’accent sur la diversité des favelas en montrant que l’homogénéité de la favela n’existe que du dehors et qu’il est, par conséquent, difficile de donner une seule définition à ces différentes situations : « …ce qui, en fin de compte, différencie une favela des autres communautés pauvres qui lui ressemblent, c’est l’occupation illégale de la terre … ».

Le gonflement des villes est en premier lieu l’effet de l’exode rural. Il est certain que les structures agraires et les conditions pénibles de vie dans les campagnes brésiliennes, tout particulièrement dans le Nordeste, conjuguées à la pression démographique sont des facteurs décisifs de l’exode rural. Mais le « push rural » a un corollaire non négligeable : le « push urbain » ou le mythe du « merveilleux Sud » largement entretenu par la radio et la télévision et nourri par l’existence d’opportunités réelles de travail, d’encadrement médical, d’éducation, de meilleures conditions de vie, etc. Rio de Janeiro et plus encore Sao Paulo, capitale économique du Brésil, sont le symbole de la mobilité sociale individuelle à laquelle on pense pouvoir accéder à travers l’éducation.

Tous ces éléments expliquent l’importance des migrants dans les deux métropoles du Sudeste : en 1970, ils représentaient 53 % de la population totale du Grande Sao Paulo et 46 % du Grande Rio. D’autre part, la mécanisation de l’agriculture provoque l’expulsion non plus seulement des ouvriers agricoles, mais des métayers de leur maison et de leur lopin attenant et les contraint à émigrer vers les villes même s’ils continuent à gagner leur vie comme ouvriers agricoles saisonniers ; ce sont les « Boias Frias » ceux qui « mangent froid » et que le camion du propriétaire rural vient cueillir à l’aube de la ville.

Aujourd’hui on constate un certain ralentissement du mouvement migratoire qui reste cependant très important, surtout en direction de Sao Paulo où environ 600 000 nouveaux migrants arrivent chaque année en provenance essentiellement du Nordeste, de Minas Gerais et de l’Etat de Sao Paulo. Ce flux immense et continuel pose de très nombreux problèmes à la ville, en matière d’accueil, d’infrastructure, d’habitat, etc. Sur le plan économique, il crée un déséquilibre entre la force de travail libérée par l’agriculture et l’offre d’emplois urbains incapable à court terme d’absorber les migrants. Le sous-emploi, les bas salaires, le chômage, la grande mobilité de l’emploi et l’apparition de « populations marginales » en sont la conséquence.

Où et comment vont se loger ces migrants et la population pauvre de Sao Paulo et Rio de Janeiro ?

L’essor des favelas

Le rythme d’accroissement des bidonvilles est très supérieur, en particulier au cours de la dernière décennie, au taux d’urbanisation. Ainsi, à Sao Paulo, en huit ans, de 1972 à 1980, la part de la population vivant dans les bidonvilles a été multipliée par dix pour atteindre approximativement 880 000 personnes.

A Rio de Janeiro, les favelas sont un phénomène plus ancien. Alors qu’en 1950 seulement 7% de la population, soit 170000 personnes, habitaient les bidonvilles, en 1980 ce pourcentage s’est élevé à 32 %, soit 1 750000 personnes. En trente ans, 1950-1980, le nombre de bidonvilles a augmenté de 432 %, passant de 58 à 309 et le nombre des « favelados » a été décuplé.

Mais, le bidonville n’est qu’une forme de production de logement populaire, l’autre étant l’autoconstruction périphérique souvent entreprise à l’aide de la main-d’oeuvre familiale et des artisans embauchés en dehors des circuits marchands formels, le futur propriétaire jouant le rôle de l’entrepreneur. L’autoconstruction se fait essentiellement en périphérie, sur des terrains vendus aux futurs habitants, sous forme de petits lots, inférieurs en surface au minimum exigé par la loi (250 m2) et dépourvus de l’infrastructure prévue par la même loi. De ce fait ces ventes ne sont pas tout à fait légales -d’où le nom de « lotissements clandestins » - bien qu’ayant été réalisées au vu et au su de tout le monde, et en particulier de l’Etat. Leur principal inconvénient, outre les conditions de vie précaires en raison de l’absence des infrastructures, est que les acheteurs n’ont pas de titre de propriété légalement reconnu, ce qui crée une grosse difficulté en cas de vente. Le « lotissement clandestin » est une réponse capitaliste au problème du logement, permettant d’abaisser le coût d’accession à la propriété par le non-respect des normes, tout en assurant des profits importants aux promoteurs qui se spécialisent dans ce genre d’opération.

Ces deux solutions, bidonville et autoconstruction périphérique sont en réalité les deux choix dont dispose le pauvre, sans oublier la location et la sous-Iocation, surtout sous forme de « cortiços ». Ce choix limité s’explique à la fois par les faibles salaires dont l’inflation érode le pouvoir d’achat, la spéculation foncière débridée, l’absence d’une politique de l’Etat capable d’assurer aux populations à bas revenu l’accession à un logement social.

Ces deux formes de logement populaire ont une importance inégale à Rio de Janeiro et Sao Paulo. Cependant, on assiste en ce moment à un vrai renversement des tendances. D’une part, la favelisation n’est plus un phénomène « carioca », elle touche Sao Paulo à une cadence très rapide. D’autre part, l’autoconstruction périphérique prend une importance croissante à Rio de Janeiro.

A Sao Paulo, l’autoconstruction périphérique s’amplifie, à partir des années 50 et en 1978, 70 à 80% des habitations dans la région métropolitaine étaient autoconstruites. Cependant, aujourd’hui cette forme d’habitat se fait de plus en plus difficile, coûteuse et éloignée du centre, d’où le recours de plus en plus fréquent à la favelisation des espaces interstitiels.

A Rio de Janeiro, les favelas pittoresques sur les flancs des collines commencent depuis quelque temps à être disloquées, puisque la belle ville empiète sur les collines. La croissance démographique et cette dislocation expliquent la très forte expansion récente de l’autoconstruction périphérique. L’explosion urbaine dans la Baixada Fluminense est certainement le phénomène le plus marquant de la dernière décennie : elle compte aujourd’hui 3 millions d’habitants ; entre 1950 et 1970 les quatre municipes réunis de la Baixada ont connu un accroissement de la population de 340 %, soit environ 1 200 000 personnes, près de 33 % de la croissance démographique totale de la région métropolitaine. Les conditions de vie dans la Baixada Fluminense sont déplorables, le climat social y est tendu, marqué par une violence et une criminalité qui détiennent les records mondiaux.

La favela à rio de janeiro et à sao paulo

Voyons de plus près les bidonvilles de Rio de Janeiro et de Sao Paulo.

Les bidonvilles parsèment Sao Paulo, comme d’ailleurs Rio de Janeiro. Ils sont un phénomène interstitiel, qui contraste avec les communes périphériques qui forment, avec quelques exceptions, une « ceinture de la pauvreté ». A Sao Paulo, les bidonvilles se concentrent dans les interstices du nouveau centre, le Centro Expandido, quartier le plus opulent de la ville, le long des principaux axes de communication et à proximité des deux principales régions industrielles : ABC et Osasco. Mais de plus en plus les bidonvilles, eux aussi, se localisent en périphérie, perdant leurs « avantages » par rapport à l’autoconstruction périphérique : proximité du lieu de travail, économie de frais et de temps de transport, proximité du centre et des opportunités de travail domestique et des petits emplois pour les femmes et les mineurs, ce qui prive les favelados d’un apport considérable au revenu familial.

A Rio de Janeiro, les bidonvilles parsèment les collines dans là Zona Sul, partie riche de la ville, mais on observe également un phénomène de périphérisation. La localisation des bidonvilles caria. cas et leur importance dans la production du logement sont étroitement liées à la topographie de la ville : en effet, sur le plan physique, l’extension de la ville est difficile étant donné son enclavement, la périphérie très lointaine rendant le transport très coûteux et consommateur de temps. Enfin et surtout, la présence de ces énormes espaces vides que sont les « morros » jusqu’à une date récente non convoités par les classes moyennes et riches, sont un facteur explicatif majeur. Cependant aujourd’hui, avec la saturation de la Zona Sul, la pression des classes moyennes, le progrès technique en matière de construction, ces morros, bénéficiant d’une vue imprenable sur la mer et d’une localisation centrale sont de plus en plus envahis par des immeubles luxueux et deviennent un enjeu important pour les promoteurs. On a pu assister au cours des dernières années à des affrontements entre les favelados menacés d’expulsion et les propriétaires légaux des terrains. De plus en plus souvent les luttes penchent en faveur des favelados.

A Sao Paulo, la topographie joue aussi un rôle important : en 1973 près d’un tiers des bidonvilles était localisé sur des terrains en forte pente, sans grand intérêt pour la construction, une même proportion était localisée au bord de rivières et était fréquemment inondée. Plus de la moitié des bidonvilles « paulistes » se localisent sur des terrains appartenant à des particuliers, le reste sur des terrains publics ; dans la plupart des cas il s’agit d’une « invasion », donc d’une occupation sauvage.

A Rio de Janeiro une enquête de 1964 fait apparaître que la moitié des bidonvilles se localisent sur des terrains de l’Etat et 6% sur des terrains de propriété douteuse.

Spéculation foncière et politique du logement

Spéculation foncière débridée

A Sao Paulo, entre 1967 et 1976, la valeur moyenne des terrains a connu une hausse de 30% par an en termes réels. Cette spéculation foncière débridée a pour conséquence la constitution de réserves foncières : 42 % du municipe pauliste est constitué de terrains inoccupés, provoquant une croissance horizontale et chaotique de la ville et une hausse des coûts de l’urbanisation. La législation foncière, au lieu de freiner la spéculation foncière, la renforce.

Echec de la politique des pouvoirs publics en matière de logement

En 1964 est créée la Banque nationale d’habitation (B N H) qui gère les fonds sociaux de garantie d’emploi correspondant à 8 % de la masse salariale. En 1969 elle devance la seconde plus grande banque du pays. A l’origine, la B N H devait aider les plus démunis à acquérir un logement décent, mais pour l’obtention du crédit pour un logement social, il faut disposer d’un revenu familial de 3 à 5 salaires minimums, celui-ci équivalent à environ 500 F. Or, 52 % des ménages, dans Je Grande Sao Paulo, ont un revenu inférieur à 5 salaires minimums.

En réalité, le financement de la B N H a souvent servi les promoteurs privés qui ont construit des logements pour les gens aisés : en 1965, le logement social pour la population à bas revenu a représenté 66 % de l’Investissement du B N H, 19 % en 1974 et seulement 3 % en 1975, le financement de la B N H étant surtout destiné aux familles au revenu supérieur à 12 salaires minimums. Depuis 1975, la B N H entreprend quelques actions de logement social pour les familles à revenus inférieurs à 3 salaires minimums. Mais comparées aux besoins, elles sont insignifiantes.

Dimension

La taille des bidonvilles est très variable : à Sao Paulo, ils sont relativement petits, en particulier dans le centre. Même les très grands bidonvilles paulistes ne sont pas comparables avec ceux de Rio qui forment de véritables villes à l’intérieur de la métropole : la favela da Maré groupe 250 000 habitants, celle de Rocinha 145000, etc. « La favela a une écologie, c’est-à-dire une distribution sociale d’activités à travers le territoire de la favela, conformément à la topographie, au sol et aux autres conditions géographiques… Ainsi, la favela se divise en zones territoriales socialement spécialisées… », avec une classe dominante -la bourgeoisie de la favela -qui exploite les plus pauvres. A Rocinha, l’organisation spatiale est très complexe : en bas du morro habitent les plus riches, les premiers arrivés, bénéficiant d’un accès facile, de la proximité de l’axe de communication et du lieu de travail ; avec la densification du bidonville les baraques se sont étendues de plus en plus vers le haut où habitent les plus démunis. On peut constater l’existence d’un centre, avec des commerces et un habitat « bourgeois », en dur, ne pouvant en aucun cas être assimilé aux baraques et n’ayant pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle communément une favela. On y trouve un quartier « bourgeois », Barcelos, où les habitants sont propriétaires du sol, payent des impôts et sont organisés en une copropriété. Le quartier est bien équipé, avec des rues asphaltées, de l’eau courante et un système de tout à l’égout dont le matériel a été acheté par les habitants eux-mêmes qui se sont cotisés. Dans la favela de la Maré, on peut également distinguer une partie très élaborée avec des maisons en dur, à étages, etc. et des baraques très précaires, construites sur des pilotis, régulièrement inondées et très malsaines.

Conditions d’habitat

Cette complexité sociale et spatiale des bidonvilles cariocas s’accompagne d’un habitat très diversifié allant d’un abri provisoire -une pièce faite à partir de matériaux récupérés, essentiellement planches de bois, bidons et tôles -jusqu’à des baraques à deux niveaux, dont la partie la plus ancienne, le rez-de-chaussée est en dur alors que le premier étage est en planches ; entre les deux il y a de multiples formes intermédiaires. L’amélioration des conditions de vie ne se traduit donc pas seulement au niveau des matériaux de construction qui sont achetés et non plus récupérés, mais également par l’agrandissement du logement, le traitement des détails -joints, accès, ouvertures -et souvent la construction d’un deuxième logement, dont le loyer apporte un revenu complémentaire considérable comme dans les lotissements périphériques. Les baraques paulistes sont construites dans leur très grande majorité en bois récupéré ; en effet, elles avaient pour but de servir d’étape, de lieu passager pour les migrants nouvellement arrivés, avant qu’ils ne puissent acheter un terrain et construire en périphérie, de plus en plus lointaine, une maison modeste en dur. A Sao Paulo on note également une amélioration de l’habitat dans les favelas les plus anciennes, telle Vila Prudente, situées souvent sur des terrains publics, ce qui donne une plus grande garantie de permanence.

Les conditions de vie sont très précaires dans les bidonvilles où les infrastructures sont pratiquement inexistantes et les baraques très petites : la majorité des baraques paulistes a moins de 20 m², en moyenne il y a moins de 2 m² de superficie construite par personne. La densité dans les favelas cariocas est très élevée : à Rocinha elle est de 2 162 habitants à l’hectare, alors qu’elle est de 350 dans la région administrative de Copacabana, une des plus denses du monde.

L’électricité, puis l’eau sont les infrastructures les moins rares, cependant à Sao Paulo, 80% des bidonvilles sont dépourvus d’eau, 99,5 % du réseau d’égouts -les eaux usées se déversent dans une fosse rudimentaire aseptique, ou coulent à l’air libre, envahissent le terrain du voisin et polluent souvent les puits -85 % n’ont pas de ramassage des ordures et 61 % ne sont pas desservis par l’éclairage public. Les équipements collectifs sont pratiquement inexistants : par exemple, à peine 3% des bidonvilles possèdent l’école primaire sur les lieux. La carence en infrastructure ne constitue d’ailleurs pas l’originalité de la favela mais caractérise l’ensemble de l’habitat populaire en périphérie.

Au quartier de Sao Miguel Paulista, le plus pauvre du municipe pauliste, à peine 28 % des domiciles sont desservis par l’eau courante et 7% par le réseau d’égouts. Si à l’échelle de Grande Sao Paulo, 88% de la population est desservie par l’eau courante, 40 % l’est par le réseau d’égouts et environ 40 % des rues sont pavées. Les favelas cariocas de la Zona Sul présentent des conditions de vie moins insalubres qu’une banlieue éloignée et pauvre comme la Baixada Fluminense, totalement dépourvue d’infrastructure. On peut donc parler dans une certaine mesure des favelados comme d’un groupe privilégié, bénéficiant de la proximité des infrastructures urbaines et du marché de l’emploi, « Rocinha est le meilleur endroit pour habiter à Rio », selon l’un de ses habitants.

Organisation interne

Les pénibles conditions de vie quotidienne amènent les favelados et les habitants des quartiers périphériques pauvres à s’organiser et à former des mouvements de revendication qui prennent le plus souvent la forme d’Associations des amis du quartier ou de Communautés ecclésiastiques de base de l’Eglise catholique et qui se transforment en de puissants instruments de pression.

A Sao Paulo, depuis août 1978, existe le Mouvement des Bidonvilles Unis, dont le président est un jeune favelado et, en janvier 1981, s’est tenue la deuxième Rencontre nationale des favelas. Mais devant l’insuffisance ou l’inexistence de l’action des pouvoirs publics, les habitants des bidonvilles tendent à résoudre leurs problèmes quotidiens par des systèmes parallèles relevant de l’économie informelle ou carrément situés hors marché : autoconstruction des crèches, des écoles, participation de la population à la campagne de dératisation, nettoyage des fossés, etc. Parmi les solutions originales pour s’approvisionner en eau, on peut signaler à la Rocinha la création d’associations qui captent l’eau des sources en haut de la colline et la distribuent aux domiciles à travers de gros tuyaux de caoutchouc. Pour ce qui est de l’électricité, plusieurs baraques sont clandestinement branchées sur un même compteur dont le propriétaire perçoit des droits exorbitants. A la Rocinha, une famille de quatre personnes paye des factures d’électricité trois fois plus élevées que celles d’une famille qui habite Copacabana.

Qui sont les habitants des bidonvilles ?

Sur le plan démographique, la population des bidonvilles, surtout à Sao Paulo, se caractérise par sa jeunesse : en 1974 l’âge moyen est de 18 ans (25 pour l’ensemble du municipe), contre 34, selon l’enquête de Janice Perlman, dans les bidonvilles de Rio, différence qui s’explique par la permanence de nombreux habitants dans les favelas cariocas, alors que la favela paulista a été pendant long- temps un lieu de passage, même si elle l’est beaucoup moins aujourd’hui.

Sur le plan des activités, la majorité de la population favelada, dont le taux d’activité est comparable à celui de l’ensemble de la population, est employée dans le secteur tertiaire : services et commerce. La répartition de la population active par sexe révèle que les hommes travaillent surtout comme ouvriers dans la construction civile (profession dangereuse et mal payée) ou dans le commerce, ou encore sont des travailleurs indépendants : vendeurs ambulants, porteurs, vigiles, jardiniers, alors que la majorité des femmes qui travaillent sont des employées domestiques.

La part du secteur informel semble être très importante, surtout pour les enfants et l s femmes : en effet, 34 % de la population active des favelas de Sao Paulo sont des employés non déclarés et le pourcentage de travailleurs indépendants est de 16 % (contre 12% pour l’ensemble de la ville). Comme le souligne Lucio Kowarick, à Sao Paulo la favela abrite surtout le travailleur manuel, non qualifié, qui vend au marché sa force de travail à un prix dérisoire ou qui s’adonne à un travail à son propre compte, procurant de très bas revenus. Dans leur très grande majorité, les habitants des bidonvilles travaillent à l’extérieur, mais une favela comme la Racinha offre des possibilités de travail à sa population, surtout dans le commerce qui est très diversifié (supermarchés, boulangeries, magasins de disques, de meubles et 3000 petites boutiques éparpillées à travers le morro) et comme prestataires de service pour les habitants dont le pouvoir d’achat est supérieur.

En 1974, 17% des familles habitant les bidonvilles avaient un revenu mensuel inférieur à un salaire minimum, donc moins de 500 F : plus des 2/3 gagnaient moins de deux salaires minimums et 92 % se situaient en dessous de trois salaires minimums. Etant donné le niveau absolu très bas du salaire minimum et les grandes disparités dans la répartition du revenu, il s’agit d’une situation de pauvreté extrême. A titre de comparaison, citons les données de Grande Sao Paulo : 24 % des familles ont un revenu inférieur à 3 salaires minimums, 14% inférieur à 2 et seulement 3% moins de un ; même à Sao Miguel Paulista, quartier le plus pauvre de la ville de Sao Paulo, 43% des familles ont un revenu inférieur à 3 salaires minimums, 19% inférieur à 2 et seulement 4% moins de 1.

On ne peut pas assimiler les favelados à des marginaux, même s’ils en présentent certains aspects : habitat, revenus très bas, niveau d’instruction très faible, (à Sao Paulo, en 1974, 87% d’entre eux n’ont pas fini l’école primaire), etc. A travers la radio et la télévision largement répandues, ils ont les mêmes sources d’information que les habitants des quartiers résidentiels et on ne peut donc pas parler de marginalité sociale ou culturelle. Il s’agit de travailleurs à bas revenus, pour une bonne part de travailleurs déclarés. Ces habitants des bidonvilles sont intégrés, par certains biais, au système de production qui ne peut fonctionner que grâce à leur exploitation. Mais, en même temps, par leurs revenus très bas, ils sont exclus de ce système, de ses valeurs. Ceci a amené un favelado de Rocinha à dire : « Pour les riches, la favela proche est la meilleure affaire. Si on avait besoin de payer un loyer on ne pourrait pas vivre avec le salaire de faim qu’ils nous payent ». Comme l’a montré Janice Perlman, la marginalité des favelados est un mythe ; ce ne sont pas des marginaux. S’ils habitent la favela, c’est parce que celle-ci constitue la seule « formule de survie » et l’unique alternative pour subsister et rester en ville. « En réalité, devient favela do tout individu ou famille qui ne peut payer les prix gonflés par la spéculation immobilière ; le favelado est « le pauvre parmi les pauvres ». Aujourd’hui, surtout à Sao Paulo, s’opère un changement dans la fonction de la favela : selon Lucio Kowarick, on ne peut plus l’assimiler à une « étape temporaire », un « tremplin », une « épargne forcée » ou une « espèce de péage » pour accéder à un habitat moins précaire ; nombreux sont ses habitants qui ont connu dans le passé des conditions de vie meilleures, hors du bidonville ; il y a un phénomène de retour vers la favela. A cet égard, il faut cependant rappeler que la puissance de la société civile alliée à l’attitude de tolérance de l’Etat envers les bidonvilles donne une nouvelle configuration à la favela : il est désormais possible d’obtenir les mêmes privilèges que dans un « lotissement clandestin », par exemple l’infrastructure ou même le droit de propriété sur les sols.

Croissance et pauvreté

Alors que Rio de Janeiro et surtout Sao Paulo sont les deux villes les plus riches du Brésil, on constate parallèlement à cette richesse, l’existence de très grandes disparités de niveau de vie entre les différentes couches sociales, et même J’appauvrissement et la dégradation des conditions de vie d’une partie de la population, ce qui constitue le revers du « miracle économique brésilien » (cela a amené J’équipe du Centre brésilien d’analyse et de planification à publier un ouvrage au titre significatif : Sao Paulo 1975 : croissance et pauvreté).

A Sao Paulo : 0,1 % de la superficie nationale ; 9 % de la population brésilienne ; 40 % du PNB du pays ; 39 % de la production Industrielle ; 27 % de la recette du secteur tertiaire ; PNB / habitant de 2500 dollars en 1977 (1 030 pour le Brésil) ; et pourtant les grandes années de croissance économique (le produit intérieur brut croît de 5,6 % par an entre 1965 et 1978) se sont accompagnées d’une hausse importante du taux de mortalité infantile : 63 % en 1960, 89 %o en 1970 et 94 %o en 1973. Depuis 1975 il est en baisse grâce à l’adduction de l’eau courante, mais il se situe encore à 70 %o en 1977.

Concentration des revenus

Les 10 % les plus riches concentrent 50 % du revenu national en 1976 ; alors que les 50 % les plus pauvres n’ont que 13,5 % (17,5 % en 1960). Le pourcent le plus riche a 17,5 % du revenu national, c’est-à-dire autant que les 60 % les plus pauvres ; leur revenu moyen per capita est 176 fois plus élevé que celui du décile le plus pauvre.

Les bas salaires et la détérioration du pouvoir d’achat

  • Baisse du pouvoir d’achat : A Sao Paulo, en 1978, le pouvoir d’achat du salaire minimum (environ 500 F) constitue 65,5 % de celui de 1959. Alors que le produit intérieur brut per capita a été multiplié par quatre entre 1940 et 1978, la valeur réelle moyenne annuelle du salaire minimum est tombé à 60 % de sa valeur initiale-
  • Solutions rencontrées par la population pour pallier aux bas salaires et à la détérioration du pouvoir d’achat : travail des femmes (à Sao Paulo, le taux d’activité des femmes est de 32 %) ; travail des mineurs (de 10 à 19 ans) qui constituent 16 % de la force de travail pauliste ; augmentation des heures de travail : en 1977, 56 % des actifs paulistes travaillent plus de 10 heures par jour (44 % ont une journée de travail moyenne de 10 à 12 heures et 10 % plus de 12), à quoi Il faut ajouter 2, 3 ou même 4 heures de transport.

Ces solutions permettent d’augmenter le revenu familial mensuel : à Sao Paulo, seulement 3 % des familles ont un revenu inférieur à un salaire minimum ;11 % de 1 à 2 ; 14% de 2 à 3 ; 24 ,% de 3 à 5 ; 27% de 5 à 10 et 20 % plus de 10.

Face à ce processus de favelisation galopant, que faire ? Un débat s’instaure où s’affrontent deux tendances : il y a ceux qui persistent à penser que le progrès serait d’éliminer les bidonvilles, ce qui revient à postuler l’impossible, du moins à l’horizon de la fin de ce siècle et en réalité à condamner les favelados soit à des expulsions forcées soit à l’immobilisme. A l’opposé, se trouvent ceux qui postulent l’humanisation de l’habitat à la favela passant par de profonds changements institutionnels, politiques et sociaux, la population étant appelée à en prendre l’initiative avec l’appui plus ou moins bienveillant des autorités.

Cette deuxième position paraît plus réaliste. La politique paternaliste qui s’exprime à travers la Banque nationale d’habitation a fait faillite. Les politiques foncières et la nouvelle réglementation des lotissements sous prétexte de progrès social ont rendu l’auto. construction périphérique difficile et précaire. La résistance de plus en plus vive des favelados n’a pas permis de continuer la politique d’expulsions. Mais rien ou presque rien n’a été fait pour améliorer les conditions de vie dans les bidonvilles à quelques projets près. Il est pourtant possible de concevoir une collaboration entre les initiatives populaires et l’Etat amené à donner accès à la ressource la plus convoitée et la plus rare : les sols constructibles, et donner ainsi un soutien actif à l’autoconstruction, à des conditions incomparablement meilleures que celles des « lotissements clandestins ». Quelques actions ponctuelles et surtout l’essor des mouvements sociaux qui caractérise l’ouverture politique brésilienne permettent d’espérer que cette voie n’est pas tout à fait impossible. Le rythme d’une évolution dans cette direction dépendra, pour beaucoup, de l’attitude que prendront les pouvoirs publics. Continueront-ils à bloquer les initiatives populaires ? Assumeront-ils une attitude neutre, ce qui serait déjà un pas en avant, ou iront-ils jusqu’à choisir de mettre à la disposition des favelados les ressources qui font défaut localement tout en les encourageant à prendre eux-mêmes leur destin en mains ? Rien, pour le moment, ne laisse présager cette dernière solution, sauf à des niveaux ponctuels, cependant précieux, dans la mesure où une expérimentation sociale en vraie grandeur est une source précieuse d’expériences, d’idées et, pourquoi pas, de pédagogie sociale. Le niveau local n’est-il pas, en dernière instance, le lieu de tout développement, et aussi, le lieu de passage obligatoire des mouvements sociaux à vocation plus générale ?

Céline Sachs

Chercheur à la fondation maison des sciences de l’homme


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