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Texte d'Henri Desroche : Développement ? Lequel ?

D’un développement déménagement à un développement aménagement

Henri Desroche Directeur du Collège coopératif (Paris) Directeur d’Etudes à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS)

Développement ? Lequel ? D’un développement déménagement à un développement aménagement

Chers Amis,

Je viens rapidement d’additionner les motifs que j’ai d’être inquiet d’occuper cette chaire ce soir pour cet échange de vues, et j’en trouve plusieurs.

Le principal, c’est que, par le libellé qui a fixé le thème de notre échange de vues, je me trouve confronté avec une question cruciale dans laquelle je me débats depuis plusieurs années. Il y a bientôt un quart de siècle que j’enseigne la sociologie du Développement. J’ai eu des stagiaires ou des étudiants de quarante ou cinquante pays différents. Je suis allé travailler sur le terrain avec eux dans une vingtaine ou une trentaine de pays de l’Est ou de l’Ouest, du Nord ou du Sud ; et au lieu de s’éclaircir, cette question du Développement aurait plutôt tendance à s’obscurcir. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai adopté un titre interrogatif : Développement ? Lequel ? Et je précise cette interrogation en empruntant la terminologie que j’ai trouvé en dépouillant votre propre littérature du sujet. Vous parlez de dilemme entre « développement-aménagement » et « développement-déménagement ». Cette terminologie a le mérite d’énoncer la mutation qui intervient dans les théories et les pratiques du Développement, mutation que je me propose d’examiner avec vous.

A vrai dire – et ce sera là une remarque préalable – cette question du Développement est en but, actuellement dans le monde, à deux types d’agression ou de mise en question. Pour les uns, le Développement est incriminé comme étant une procédure trop lente. Pour les autres, il est incriminé comme étant une procédure trop rapide. Pour les uns, il est mis en question parce qu’il entretient trop de persistances et pas assez de ruptures. Pour les autres, parce qu’il amorce trop de ruptures et pas assez de pertinences. Pour les uns, parce qu’il est trop continu et pour les autres parce qu’il est trop discontinu.

J’illustrerai ce dilemme préliminaire par deux expériences qui ont été miennes : d’une part, une tournée de conférences en Amérique du Sud ; d’autre part, un colloque d’ethnologues en Afrique sud-saharienne à Bouaké, en Côte d’Ivoire.

Premier point : Parti pour une série de conférences dans ces universités d’Amérique latine, je retrouvais plusieurs anciens stagiaires avec qui j’avais déjà travaillé. Me référant au langage commun que nous avions appris, j’avais annoncé des conférences sur le Développement, le « Desarrolismo », comme on dit là-bas. Mais quand je suis arrivé, on m’a dit : « Surtout pas ! Il ne faut plus parler de desarrolismo, de développementisme. C’est une conception qui est suspecte, disqualifiée ; on la trouve mystifiante, beaucoup trop accommodante, beaucoup trop pleine de compromis. Ce qu’il nous faut, ce sont les processus d’une rupture beaucoup plus efficace, beaucoup plus radicale et beaucoup plus violente. Il nous faut de la Libération, il nous faut de la Révolution, mais pas de Développement. » Premier point.

Deuxième point : c’était à peu près la même année, peut-être un an avant ou après, je ne me souviens pas très bien. J’étais à un colloque d’ethnologues sur les religions traditionnelles et les messianismes et prophétismes en Afrique sud-saharienne, à Bouaké. Vous savez sans doute que cette Afrique sud-saharienne est un énorme bouillonnement socio-religieux, puisqu’on compte actuellement près de six mille christianismes dissidents. Ce sont des christianismes qui impliquent le refus, le rejet des christianismes importés par les religions missionnaires ; ils se fondent à l’appel et sous l’obédience de prophètes, de messies, de personnages charismatiques, lesquels fondent des petites Eglises, qui sont chrétiennes certes, mais qui sont chrétiennes-noires, qui ont leurs liturgies, qui ont leurs prophètes et quelquefois leur Christ Noir, leur Messie.

Ce colloque portait sur ces phénomènes-là. Je venais comme sociologue du Développement et j’étais confronté à un certain nombre d’ethnologues ou d’anthropologues des religions traditionnelles ou surgescentes, en Afrique sud-saharienne. Quand j’ai donné au colloque ma contribution sur le Développement, j’ai été agressé dans le sens inverse de l’agression subie en Amérique latine. On m’a dit : « Mais votre Développement, c’est un génocide ! Ca va beaucoup trop dans le sens des ruptures avec la continuité traditionnelle, les persistances traditionnelles, les univers traditionnelles, les cultures traditionnelles. Et, après tout, qu’allez-vous faire avec votre Développement sinon vider les campagnes, vider l’arrière-pays et amener finalement ces villageois et ces agriculteurs, ces paysans africains à devenir manoeuvres dans une succursale de la Régie Renault, dans la banlieue de Dakar ou d’Abidjan… » C’est une échauffourée qui m’a marqué dans mon propre parcours, de même que l’autre m’avait aussi beaucoup marqué.

Ainsi, comme vous le voyez peut-être par ces deux anecdotes, la conception du Développement va maintenant un peu cahin-caha, accusée tantôt d’être trop soucieuse du continu, tantôt d’être trop soucieuse du discontinu, tantôt trop pleine de mémoire, tantôt trop pleine d’imagination, tantôt trop fidèle aux persistances, tantôt trop sollicitée, trop fascinée par les ruptures. C’est sur ce chemin de crête que se profilent les caractéristiques principales de la réponse à apporter à la question que je posais il y a un instant : Développement ? Lequel ?

Si vous voulez, pour amorcer la discussion, je voudrais proposer trois séries de réflexions :

  • Première série de réflexions sur ce que j’appellerais les développements enlisés.
  • Deuxième série de réflexions sur ce que j’aimerais appeler le développement rêvé ou, si vous me permettez ce néologisme, le développement utopisé.
  • Troisièmement, j’essaierai, entre ces deux volets du diptyque, d’instaurer le troisième volet, qui changera le diptyque en triptyque, en présentant quelques réflexions que ce que pourrait être un développement révisé.

Donc trois parties :
Le Développement enlisé
Le Développement utopisé
Le Développement révisé

I Le Développement enlisé

Sur chacune des trois parties de mon triptyque, je présenterai sept remarques : 3 x 7 = 21. En espérant me limiter à trois minutes pour chacune, j’espère ne pas trop (3 x 21 = 63) dépasser l’heure que vous m’avez réservée.

Donc sept brèves observations :

1. Le Développement a été rendu synonyme d’industrialisation. Dans cette perspective et dans une population sous-développée – une population quelquefois à 60, 70, 80, 90 % villageoise et agricole – , l’objectif du Développement est : amplifier les secteurs secondaires et les secteurs tertiaires – secteurs secondaires de l’industrie, secteurs tertiaires des services – et, de ce fait, déclencher un pourcentage croissant d’une population rurale candidate à devenir population industrielle. Par ce biais : assumer et assurer le décollage : c’est l’endroit de l’opération. Mais cette même opération a aussi son envers, en particulier lorsqu’elle sévit inconsidérément dans les pays en voie de développement et qu’elle s’y accompagne d’une prolétarisation certaine. Prolétarisation qui, effectivement, pompe les populations agricoles pour les injecter dans les villes, dans les ensembles urbains, et surtout dans les ensembles suburbains où elles ne trouvent pas forcément du travail et viennent augmenter une armée soit de chômeurs soit de délinquants : paysages offerts par ce qu’on appelle les « villas de miseria », dans les ceintures des grandes villes d’Amérique latine ou les bidonvilles des grandes villes africaines. Il est difficile de considérer cette industrialisation comme unilatéralement propice à un développement harmonisé. C’est une première ornière dans laquelle le Développement s’enlise.

2. Le Développement, en même temps qu’il est est conçu comme un processus d’industrialisation, est conçu comme un processus d’urbanisation, les grandes industries s’implantant dans les grands centres urbains et convoquant, en quelque sorte, les hommes des arrière-pays à se déplacer, à migrer, abandonner leur terroir ou leur terreau pour venir affluer justement auprès de ces ensembles urbains et s’y prolétariser, s’y déraciner en même temps. Cette urbanisation a pour corollaire ce que l’une de mes collègues de France – Germaine Tillion– appelait une certaine « clochardisation » plus ou moins poussée, plus ou moins radicale. Mais il y a indéniablement des phénomènes de clochardisation. Et cela, on le constate jusque dans les petites capitales africaines. J’étais récemment au Rwanda. Et bien, Kigali, la ville de Kigali est déjà en proie à une certaine clochardisation, ce qui est un revers du Développement et ce qui met en question la plausibilité de l’urbanisation comme facteur ou comme résultat du Développement.

3. On a rendu le Développement classique synonyme de concentration, de centralisation : de centralisation des pouvoirs, de centralisation des transactions, de centralisation du plan, de centralisation des filières administratives, etc… La capitalisation financière s’y conjugue avec une capitalisation écologique et une capitalisation organisationnelle. On observe que, là aussi, cette centralisation à son revers, même lorsqu’elle est équipée de puissants moyens d’informatique, comme c’est le cas dans certains pays, par exemple en Algérie où un seul laboratoire d’informatique est capable à lui seul de gérer les huit cents domaines auto-gérés. Mais il n’en reste pas moins que cette concentration à ses ornières vis-à-vis d’un processus de co-gestion. Co-gestion faute de laquelle l’organisme social contracte une impossibilité à fonctionner en souplesse, avec rapidité et avec aisance.

4. Le Développement est rendu synonyme d’une extension de la commercialisation : les agricultures traditionnelles, les paysannats traditionnelles, les villages traditionnels vivaient surtout dans des économies de subsistance et d’autarcie avec un assez gros développement des cultures vivrières et à peu près pas de cultures de marché. Ce développement a coïncidé avec l’implantation des cultures de marché, dans ces ensembles à dominante vivrière. Là aussi, cela ne se produit pas sans endroit certainement, mais aussi sans envers.

Il y a un endroit car cela permet une entrée dans l’économie monétaire et une certaine augmentation de revenu. Mais, d’autre part, ce revenu sert surtout, on le sait, à payer les impôts ou à acheter sur le marché des marchandises, des produits industriels, des produits commerciaux qui ne sont pas produits par l’ensemble villageois et paysans. Et là se tient l’énorme problème qui est la croix du Développement à l’heure actuelle. C’est que, à travers cette mise en marché (qui peut être soit le marché de l’argent, le marché des capitaux, soit le marché des marchandises) se traduit ce qu’on appelle la détérioration des termes de l’échange. C’est-à-dire, comme le disait récemment L.S. Senghor, au Sénégal : On vend de moins en moins cher les produits qu’on offre au marché, et on achète toujours de plus en plus cher les produits qu’on demande au marché. Il faut de plus en plus d’heures de travail pour acheter un montant de produits importés. Cette tendance est très importante. Elle a été partiellement renversée par le fait que s’est produit sur le marché international des marchandises ce qui s’est produit classiquement sur les marchés du travail : lorsque les preneurs de travail et les donneurs de travail ne s’accordent pas sur le prix, sur le salaire du travail, les preneurs de travail se mettent en grève, ils ne travaillent plus. Eh bien, les producteurs de marchandises, sur le marché des marchandises, se sont mis en grève. Il y a des grèves qui ne sont pas dangereuses : si le Sénégal fait la grève pour la livraison de ses arachides, on remplace alors ces arachides par des huiles d’autre provenance. Mais quand la grève s’établit sur le marché des produits pétroliers, cela devient beaucoup plus sérieux. C’est une des raisons de notre crise actuelle. Si bien qu’au terme de cette nouvelle configuration on en est amené à compliquer le classement des pays du monde par rapport au Développement. Autrefois on classait les have et les have-not (ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, les riches et les pauvres) maintenant on est amené à faire quatre catégories : les riches-riches, qui ont un grand développement industriel et leurs matières premières ; les riches-pauvres, qui ont un grand développement industriel mais qui n’ont pas d’accès direct à des matières premières et qui doivent les trouver sur le marché international des marchandises ; les pauvres-riches, qui ont les réservoirs des matières premières, en particulier d’énergie, mais qui n’ont pas d’équipement industriel ; et puis il y a les pauvres-pauvres, qui n’ont rien du tout, ni équipement industriel, ni matières premières. Pour les pauvres-pauvres il y a une concentration des effets néfastes de cette commercialisation internationale.

5. Le Développement est rendu synonyme de scolarisation. Dans les indices de développement, on aligne les taux de croissance des écoles primaires et des écoles secondaires, des participants aux écoles primaires, secondaires, les taux d’alphabétisation, etc., etc… C’est assurément une grande victoire du Développement que cette scolarisation amplifiée, accélérée et généralisée. Mais – on le constate également – de nombreuses études mettent en question cette espèce de transfert des dispositifs scolaires des pays développés dans les pays en voie de développement ; on observe hypothèques et handicaps : l’opération pèse d’un poids insupportable sur les budgets nationaux ; d’autre part, des scolarisations plus ou moins achevées ou des alphabétisations plus ou moins confirmées se soldent par des effets également néfastes : processus de désalphabétisation (on se désalphabétise aussi rapidement – et même plus rapidement – qu’on s’alphabétise, dans certains pays, surtout lorsque l’alphabétisation est poussée, on aboutit souvent, trop souvent, à des déracinements combinés au chômage, particulièrement lorsque les seuls et rares emplois offerts le sont par la fonction publique.

6. L’assimilation du Développement a une étatisation poussée. Les services administratifs de l’Etat se gonflent à tel point que dans certains pays en voie de développement, l’entrée dans la fonction publique est à peu près le seul moyen de trouver du travail (un peu comme dans la Russie de Techkov). Cette étatisation se traduit par une bureaucratisation intense peu propice finalement au Développement parce que concentrée dans des centres administratifs dont les agents répugnent parfois à patrouiller sur le terrain. Alarmante conjoncture que celle où une population « active » ne justifie son activité que comme une population administrative d’une population administrée, donc plus ou moins « assistée ».

7. Le Développement est rendu synonyme de polarisation. « Pôles » du Développement, c’est-à-dire fixation de points qui sont les locomotives – le reste étant les wagons tirés par les locomotives. A travers cette polarisation, une satellisation s’opère des centres aux périphéries et elle se constate dans la mise en question des cultures traditionnelles au profit des médecines dominantes, des économies traditionnelles au profit des économies dominantes. De ce fait, il se produit ce qu’on appelle dans notre jargon une déculturation, à peu près sans remède et sans recours. Déculturation dans laquelle des univers culturels (c’est ce qui inquiétait mes amis ethnologues) sont soumis à une espèce d’ethnocide ; des richesses culturelles considérables – qui peuvent être aussi bien des richesses cultuelles que des richesses culturelles, médicales ou gastronomiques, technologiques ou sociales – se perdent inexorablement. Et ce processus de déculturation aboutit à une standardisation, une égalisation des conditions de vie – et même des genres de vie – qui n’est pas une richesse ; c’est même une certaine paupérisation.

Voilà sept raisons rapidement énumérées. J’aurais pu illustrer chacune par une nomenclature de thèses, de livres, d’articles, qui représentent ce qu’on a appelé parfois la crise du Développement ; crise qui a même déclenché les sarcasmes tels que « le développement du sous-développement », lequel serait le mauvais résultat des bonnes intentions.

A ces sept ornières s’opposent – si vous voulez – sept requêtes, sept recours, sept types d’investigation, sept soucis, sept espérances, sept espoirs en des directions différentes.

1. A l’industrialisation prolétarisante, on oppose de plus en plus des thèmes comme le thème de l’environnement, le thème des technologies douces, des technologies intermédiaires – soft technologies – de la société post-industrielle, qui représentent des remodelages de ce qui avait paru comme allant de soi.

2. A l’urbanisation clochardisante et à la concentration bureaucratique, on oppose de plus en plus ce qu’on appelle la « villagisation du développement ». Comme sous-titre à cette communication – comme titre j’ai donnée Développement ? Lequel ? – j’aurais aimé donner comme sous-titre : « une utopie prospective : la villagisation du Développement ». J’ai dirigé moi-même un colloque en Israël, il y a deux ans, à Haïfa. Ce colloque international avait pour thème la villagisation du Développement : on a fait défiler toute une série d’expériences réalisant ce qu’on a appelé « la villagisation du développement ». Le mot n’a pas été inventé en français. D’abord, il a été inventé en langue anglaise, en Tanzanie, par Nyerere, pour ces villages Ujama qui représentent un développement un peu à la chinoise, si on veut, et qui va non pas du centre à la périphérie mais qui s’occupe de la périphérie pour remonter au centre. Je vois que les recherches se multiplient dans ce sens-là.

4. A la commercialisation internationale détériorant les termes de l’échange, on oppose des recherches sur des clauses de sauvegarde, des types de marché commun, en commençant par des types d’ajustement production-consommation dans des ensembles même micro-régionaux sinon locaux et villageois : à l’horizon aléatoire, le nouvel ordre économique mondial et les concertations Nord-Sud.

5. A la scolarisation technocratisante, on oppose de plus en plus l’utopie célèbre de Ivan Illich, la société sans école, et, sous le signe de l’UNESCO, ces consignes sur ce que le jargon international a nommé « l’andragogie », alias « l’éducation permanente ou la formation continue ». On envisage de plus en plus des processus de promotion, d’assimilation des connaissances par de tous autres canaux que les canaux des transmissions scolaires, avec ce qu’ils ont de didactique, de livresque et de condensé, sur une période de la vie. J’y reviendrai tout à l’heure dans la troisième partie.

6. À l’étatisation bureaucratisante, on voit s’opposer les thèmes de développement communautaire des autonomies communales, des communautarisations, qui ont aussi une très grande diffusion.

7. Et enfin, à la polarisation, qui est finalement déculturante, on voit s’opposer toute une série de ce qu’on appelle aussi, dans le jargon toujours, des mouvements de contre-acculturation ou même de contre-culture, ceux qui, par exemple, à des monismes ou des impérialismes confessionnels ou professionnels opposent des thèmes comme des œcuménismes consécutifs à des aggiornamentos, des œcuménismes pratiqués, des plaidoyers pour des médecines traditionnelles concurremment aux médecines classiques, aux médecines scientifiques de l’Occident (la Chine a maintenu sa médecine traditionnelle), etc., etc… On sauvegarde les continuités, les « authenticités » – comme on dit en Afrique sud-saharienne –, authenticités de la mémoire collective, de la tradition collective. Cela va jusqu’à des changements de noms, des manières de sauvegarder des types d’alimentation, des types de vêtements, des types de différenciation et d’originalité.

Bref, il y a tout un paquet de recherches, à la fois théoriques et pratiques, qui interpellent ces développements dans la mesure où ils présentent des pentes ou des propensions à s’enliser, et qui présentent aussi des inversions, des renversements de vapeur qui tendraient à le désenliser.

C’est l’ensemble de la série des sept premières remarques que je voulais présenter sous le titre du Développement enlisé.

II Le Développement utopisé

L’utopie est un rêve. Elle est très dépréciée généralement. Lorsqu’on dit d’un phénomène, « c’est une utopie », cela veut dire que c’est un phénomène nébuleux et irréalisable. C’est une acception. C’est une manière qu’on a eue de discréditer l’utopie. Mais là aussi, je crois pouvoir dire : depuis une dizaine d’années, il y a tout un mouvement scientifique pour accréditer l’utopie. Je la définirais comme un projet imaginaire, certes, mais projet imaginaire d’une société autre, d’une société alternative. On rêve à une autre société. On rêve de la vraisemblance de l’invraisemblable et de la possibilité de l’impossible. Et ce mouvement est je crois très fécond. Parmi ces utopies, il y a une utopie d’un nouveau développement, qui reprend toute une tradition d’utopies écrites pour l’emmembrer dans des utopies pratiquées. C’est un peu un petit défilé, ou une petite procession, d’utopies écrites et d’utopies pratiquées que je voudrais convoyer parmi vous maintenant.

Comme je suis tenu par le chiffre sept, je prendrai deux utopies écrites et cinq utopies pratiquées.

Deux utopies écrites

D’abord l’utopie de Charles Fourier. C’est un utopiste français qui a sévi au début du XIXe siècle, auquel j’ai consacré un gros ouvrage (La société festive). J’y ai retrouvé, en pratiquant ce retour aux sources dans la fécondité de ce vieil utopistes, en particulier une utopie qui nous intéresse ce soir ; celle de la villagisation du développement, c’est-à-dire une manière inédite et un peu onirique de considérer les rapports des villes et des campagnes, de l’industrie et de l’agriculture. Classiquement, le mouvement se fait par la satellisation des campagnes sur les villes et de l’agriculture par l’industrie. Fourier rêvait d’une tout autre disposition, d’un tout autre aménagement, et du territoire et de l’écologie et de l’économie, et il prévoyait un tout autre ordre. C’est lui, je pense, qui est à l’origine d’une tradition qui a beaucoup de successeurs (en particulier l’économiste russe Chayanov dont on vient d’éditer l’utopie en version française : Moscou 1980). D’après ses principes, les « manufactures », disait-il « ne seraient plus comme aujourd’hui concentrées dans des villes où s’amoncellent des fourmilières de misérables ; seraient disséminées alors dans toutes les campagnes les « phalanges » du Globe (les phalanges, c’est le nom qu’il donnait à ses communautés) afin que l’homme, en se livrant au travail des fabrique (c’est-à-dire l’industrie) ne dévie jamais des lois de l’attraction qui tend à employer les fabriques en accessoire et variante de l’agriculture et non pas en fonction principale, ni pour aucun canton, ni pour aucun de ses individus. Il s’agit d’établir entre les manufactures et l’agriculture une réciprocité de convenances qui fasse concourir ces deux classes d’industrie au succès l’une de l’autre. » Pour compléter cette première utopie écrite, j’aurais pu en prendre d’autres, mais comme je suis tenu par le chiffre deux, je suis à l’étroit dans mon casier. Et c’est à regret que je renonce à une autre grande utopie, celle d’un théoricien libertaire du XIXe siècle, le prince Kropotkine, qui a été emprisonné sous le tsarisme, puis qui a vécu en France, en Angleterre, est revenu à Paris et qui a écrit un livre magnifique que je recommande à nos collègues en sciences sociales. Il a écrit un livre au titre vraiment séduisant : Champs, usines et ateliers ou le travail agricole combiné avec le travail industriel. Le travail manuel combiné avec le travail cérébral. C’est une magnifique ouvrage étoffé d’une argumentation pénétrante, et qui est d’une très grande actualité. J’ai toujours pour dessein de publier une anthologie que j’ai réalisé au temps de ma jeunesse. Je passais les samedi et dimanche à lire et relire Kropotkine, avec un collègue qui faisait sa thèse de droit, à ce moment-là, sur ce sujet. Nous déjeunions de harengs saurs car nous n’étions pas riches. Et nous tapions à la machine tous les textes qui nous plaisaient. Il en est résulté une anthologie que j’ai gardée au frigidaire depuis vingt-cinq ans et qui maintenant semble être sollicitée par des éditeurs contemporains. Dans cette anthologie, il y aurait nombre de textes empruntés à cet ouvrage, qui a pour titre un peu fabulé, et fabuleux, celui que je viens de vous remémorer. Mais ne parlons pas de Kropotkine et parlons alors d’un projet qui se veut impeccablement scientifique, élaboré par Marx et Engels.

Autrefois, il y a une trentaine d’années, j’ai écrit aussi un livre sur Marx et Engels (l’un de mes premiers livres). En le relisant ces jours-ci, je me remémorais quel était leur projet concernant les rapports de la ville et de la campagne, de l’agriculture et de l’industrie. Pour eux, vous le savez puisqu’il s’agit du projet marxiste, le projet « communiste » est une interprétation de l’Histoire comme lutte de classes, un projet de société succédant à une société de classes, célébrant l’avénement d’une société sans classes. Dans cette division du travail qui préside à la division des classes, il y a la plus connue, la division entre le capital et le travail, le patron et le travailleur, le patron et l’ouvrier, le patronat et les syndicats. Mais cet aspect de la lutte des classes n’est qu’un aspect des divisions en classes et des conflits de classes analysés par Marx-Engels. Il y en a bien d’autres, et en particulier il y a l’antagonisme de la ville et de la campagne, de l’agriculture et de l’industrie. Et si aux sociétés de classes doit succéder une société sans classes, cette société sans classes, selon Marx-Engels et selon des observations et leurs proclamations réitérées, devrait être une société dans laquelle cesserait le conflit entre l’agriculture et l’industrie, entre la ville et la campagne. C’est une société qui, pour être sans classes, devrait être une société sans villes et sans campagnes, composée d’ensembles qui seraient à la fois des méta-villes et des méta-campagnes. Voici quelques textes, que j’ai glanés ici ou là :

« La plus grande division du travail matériel et du travail spirituel, c’est la séparation de la ville et de la campagne. La ville est déjà le fait de la concentration de la population, des instruments de production, du capital, des jouissances, des besoins, tandis que la campagne montre justement le fait contraire, l’isolement et la séparation. L’opposition entre la ville et la campagne est l’expression la plus grossière de la subordination de l’individu à la division du travail et à une activité déterminée qui lui est imposée, une subordination qui fait de l’un un animal borné de la ville et de l’autre un animal borné de la campagne, et reproduit chaque jour l’opposition de leurs intérêts. »

Autre texte :

« La première grande division du travail, la scission entre ville et campagne a condamné la population rurale à des milliers d’années d’abêtissement, et les citadins, chacun à la tyrannie de son métier individuel. »

Vous savez que l’une des clauses du Manifeste de 1848, c’était :

« Combinaison du travail agricole et du travail industriel, mesure tendant à faire graduellement disparaître la distinction entre la ville et la campagne. »

4. Une conscientisation culturelle

Le mot conscientisation a été crée, nous le savons, en Amérique du Sud – il se dit fort bien en portugais – par Paulo Freyre et son système d’alphabétisation fonctionnelle.

Une conscientisation s’adresse certes à la conscience – et c’est quelque chose de mobiliser une conscience – ; il faut mobiliser une conscience pour réussir les utopies pratiquées comme celles que je vous ai signalées tout à l’heure : la conscience kibboutzique au Néguev, la conscience basque à Mondragon, la conscience algérienne dans le complexe coopératif algérien, etc… Une mobilisation de la conscience demande des mobilisations, demande des assemblées, demande des explications, demande des implications, demande des célébrations, demande des fêtes… c’est déjà bien. Mais mobiliser la conscience, ça n’est pas possible sans mobiliser en même temps les mémoires et les imaginations. Les mémoires dans les commémorations, dans les restitutions du passé, dans les retrouvailles des originalités spécifiques, les préservations des trésors quels qu’ils soient, trésors traditionnels de la cuisine, de la bijouterie, du costume, du folklore, de la culture. Ou bien trésors de la technique, de l’organisation sociale, de l’implantation écologique, etc. Là aussi c’est un vivier où puiser. Les imaginations ? La culture de l’imagination fait partie de la conscientisation. C’est très important de disposer d’imaginations susceptibles de créativité : des imaginations collectives sur lesquelles s’arc-boutent la conscience collective et la mémoire collective. Il y a tout un ensemble, là, sur lequel, je trouve, les études s’appesantissent de plus en plus ; et les expériences de même, s’appesantissent de plus en plus. On est loin de la polarisation égalisante et standardisante dont je parlais tout à l’heure. Il y a au contraire une différenciation, une préservation des richesses, des originalités, des spécificités ; si je considère que le Développement doit aboutir à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul fromage en France, ce serait bien dommage pour les cent quatre-vingt-dix autres ! C’est une richesse. Si le Développement est la standardisation de ce type de consommation, c’est une perte sèche. La richesse d’un pays, c’est la variété de tous ses us et de toutes ses coutumes. J’ai conscience ici, faute de temps, de déflorer le sujet à force de seulement l’effleurer.

5. Une créativité technique

C’est presque le plus important. Quand j’ai demandé aux jeunes de Mondragon, qui sont maintenant des hommes de quarante-cinq ans : « Lorsque vous avez commencé, par quoi avez-vous commencé ? Qu’est-ce qui vous a paru le plus important ? »Savez-vous ce qu’ils m’ont répondu ? « On a acheté des brevets. » Ils ont acheté des brevets pour pouvoir pratiquer un certain type d’usine, brevet pour la fabrication de frigidaires, brevet de ceci, brevet de cela… On a acheté des brevets. C’est là que se situe la créativité technique. Je pense que c’est le nerf de ce combat du Développement. Le Développement, c’est de créer des emplois. Pour créer des emplois, il faut créer des entreprises et pour créer des entreprises, il faut des brevets. Donc il faut avoir des projets, et des projets d’une certaine créativité.

Là je vais vous raconter une histoire, bien que je risque d’allonger le temps que je m’étais donné…

Comment font les kibboutzim ? Actuellement, sur deux cent vingt kibboutzim, en Israël, il y en a je crois plus de la moitié – cent cinquante – qui ne sont plus des grandes fermes collectives et qui sont maintenant des agro-industries. Ils ont crée cent cinquante usines. Comment fait-on pour créer ces usines-là ? Voici quel est le dispositif :

Il y a trois fédérations kibboutziques, qui ont chacune soixante-dix à quatre-vingt ensembles agro-industriels. Dans chaque fédération, on choisit les plus grosses têtes, des têtes de polytechniciens, et puis on les dispense de tout travail ; on les met dans un petit laboratoire de deux ou trois pièces et on leur dit : « Vous allez nous faire des projets d’usines. On ne sait pas si on s’en servira, mais on peut en avoir besoin. » Il faut avoir des projets d’usines toutes prêtes. Et dans ces projets, tout doit être prévu : comment et où obtenir les brevets ? Quel type de machines, et où les acquérir ? Il faut avoir prévu les centres d’apprentissage et d’entraînement, les cadres, les techniciens. Où trouve-t-on cet apprentissage et cet entraînement ? Où peut-on acheter les matières premières ? Il faut faire l’étude du marché, connaître le coût des transports, les seuils en delà desquels il ne faudra pas descendre ; bref, tout le détail de l’opération. Et ces gens passent leur temps – je les ai vus, je les ai visités – à créer des usines. Ils ont de gros dossiers dans d’énormes cartons. Dans ces cartons, il y a tout ce qu’il faut pour créer une usine. Ils se cassent la tête à longueur d’année et de journées : Quelles usines peut-on créer ? Ils font des quadrillages dans le Nord, dans le désert… en gros… Mais à partir de là, étant donné ce qu’est le marché international, quelles sont les usines qui ont la chance de réussir et de donner des emplois ? Tant d’emplois. Tant d’autres. Et quand un village, à l’assemblée générale, décide : « Ca ne peut plus durer, l’agriculture est insuffisante, on a quatre-vingt, cent, cent vingt emplois à pourvoir, il nous faut un ensemble industriel ajusté sur notre ensemble agricole. » Ils ne savent certes pas quelle usine ils peuvent implanter. Alors ils vont au laboratoire, et là il se fait une sorte de marchandage, parce que les techniciens du laboratoire qui ont préparé des usines ne savent pas si elles seront créées ni qui les créera. Les délégués de l’assemblée du village savent, eux, qu’ils veulent créer une usine, mais ils ne savent pas quelle usine ils pourraient créer. Alors il y a un bargaining entre les deux, un échange. Les gens du laboratoire posent un certain nombre de questions : « Où est situé le village ? – Dans les collines de Galilée. – Avez-vous des routes ? Combien êtes-vous ? Combien voulez-vous d’emplois ? Qu’avez-vous comme matière première ? Combien de femmes, combien de vieillards, combien d’adultes ? Quels sont vos moyens de communication ? Avec les ports ? Avec la voie ferrée ? » Eventuellement : « Combien avez-vous de camions ? … » Toutes les questions possibles sont posées. En fonction de toutes les réponses, ils réfléchissent, se réunissent dans une grande pièce dans laquelle se trouvent les gros cartons. Il y a des cartons partout. « Il y a le projet 404… ça pourrait peut-être vous aller ?… Ou bien le 879 ? Qu’en pensez-vous ? » Et ils discutent. Lorsque la décision est prise, tout démarre instantanément, parce qu’on sait quel capital il faut rassembler, où il faut l’emprunter, où il faut acheter les machines, où il faut d’urgence envoyer les gens pour faire leur apprentissage technique pour avoir des ingénieurs, des cadres, des manutentionnaires, etc…, où l’on trouve les matières premières, où se trouvera le marché, où il faudra démarcher les clients ! Hop ! C’est parti.

Et c’est ainsi. C’est un bon exemple je crois. J’ai été très intéressé par cette planification contractuelle et, à sa manière, par sa créativité technique.

J’ai parlé avec l’un de vos responsables d’opération dignité. Il me disait ceci : « Nous manquons d’aide, de techniciens qui nous feraient des études techniques. » Il sentait ce besoin de créativité technique. Je pense que c’est une des choses, sans vouloir vous donner de conseils, qu’il conviendrait de mettre au point d’ailleurs dans tous les ensembles en voie de développement. J’ai un bon ami qui, depuis vingt-cinq ans ; dirige une société de programmation et de planification et qui a fait des plans dans quinze ou vingt pays du monde. Nous avions une réunion, avec tous ses équipiers, il y a deux mois. Il disait : « La planification, ça ne suffit pas. Ce qu’il nous faudrait, c’est un système de repérage dans chaque pays, dans chaque zone où nous programmons, où nous planifions, une espèce de radar pour repérer les gens – personnes ou/et groupes – qui sont doués de créativité technique, qui sont capables de trouver une nouvelle culture, un nouvel engrais, une nouvelle semence, un nouvel artisanat ou une implantation d’un artisanat qui existe déjà mais qui donnerait de nouveaux emplois. Car si un développement ne crée pas d’emplois, alors ce sera peut-être l’Armée du Salut, une assistance sociale générale, mais ce ne sera pas un développement. »

6. Une éthique œcuménique

J’ajoute cette sixième caractéristique car, à niveau de l’auto-développement tel que je le décris maintenant – révisé –, les grandes querelles, les grands conflits idéologiques ne sont plus guère de mise. Il faut assurer une synergie entre la « droite » et la « gauche », les curés et les anticléricaux, les vieux et les jeunes, les hommes et les femmes, les générations, les classes d’âge, les ethnies différentes. Il faut créer une force de frappe. Pour cela une éthique œcuménique, celle d’un œcuménisme généralisé me paraît tout à fait importante. Je l’ai appris il y a longtemps, par la première expérience sur laquelle j’ai travaillé.

C’était pendant la guerre lorsque la France était occupée par les Allemands. Il y avait une Communauté de travail, à Valence. Ils étaient deux cents ouvriers qui avaient senti ce besoin-là. Ils avaient donc créé leur usine, une usine de mécanique de précision – d’horlogerie fine – et elle marchait très bien. Ils faisaient des bénéfices fabuleux qui leur permettaient d’avoir une espèce d’Université du travail à domicile où se donnaient les cours et les conférences : des dynamiques de groupes sur le lieu du travail, dans le temps du travail, en 1943, ce qui représentait une fameuse performance. C’était de plus une belle performance œcuménique. Là se trouvaient des communistes, des socialistes, des humanistes, des catholiques, des protestants… des « rien-du-tout »,… des sans-parti, des sans-idéologie… ; et ils s’étaient mis d’accord pour élaborer ensemble une règle qu’ils appelaient « la morale minimum commune » (cela intéressera nos amis de l’éthicologie qui sont ici, s’ils veulent fonder un département d’éthicologie à l’Université de Rimouski). Chaque groupe se réunissait selon son obédience avec la consigne d’approfondir ses convictions, puis de mettre en commun ces convictions, ainsi approfondies, pour élaborer ensemble une morale minimum « commune ». Ce petit laboratoire a été visité par le philosophe et grand romancier français Albert Camus, qui a écrit une belle page là-dessus – inconnue d’ailleurs – que j’ai insérée dans mon dernier ouvrage. Cela me paraissait très beau. Ils anticipaient sur l’œcuménisme chrétien puisque les confessions chrétiennes qui étaient représentées ne faisaient plus, bientôt qu’un seul groupe qui mettait tout en commun. Ils allaient même plus loin, jusqu’à un œcuménisme entre les croyants et les non-croyants, entre les socialistes et les communistes (ce qui était une frontière difficile à franchir). Tout cela réalisait une belle force, grâce à cette éthicologie basée sur un œcuménisme généralisé. J’étais tout jeune alors, j’avais trente ans de moins qu’aujourd’hui au moins et j’ai écrit mes premiers articles, sous pseudonyme. Pour l’un des articles que j’ai rédigé là sous un pseudonyme (je ne sais plus sous lequel), le titre avait été emprunté à une conversation que j’ai eue à ce moment-là avec Teilhard de Chardin. Le Père Teilhard de Chardin n’était pas l’homme célèbre qu’il est aujourd’hui. C’était un homme ignoré, même marginalisé, pour le moins. Il m’avait reçu cette fois-là dans sa chambre de la rue Monsieur, vêtu de son pyjama japonais qu’il affectionnait, jouant avec son long fume cigarette, et il m’avait commenté pendant une heure l’une des maximes qui lui étaient chères : Tout ce qui monte converge. Dans cet article, « Tout ce qui monte converge », publié dans le journal de cette communauté, j’avais essayé de résumer cette conversation avec le prodigieux penseur.

C’est ce que j’appelle une éthique œcuménique généralisée. Quelles que soient les convictions, approfondissons-les, et nous serons en plein aggiornamento, les uns comme les autres.

7. Une recherche permanente

Dernière dimension de ce développement révisé par laquelle je voudrais conclure. C’est peut-être la dimension qui m’est la plus chère, et j’investis beaucoup là-dedans.

Qu’est-ce que c’est qu’une recherche permanente ? C’est une démarche basée sur une hypothèse. Quelle est cette hypothèse ? La simple hypothèse selon laquelle, au lieu de faire appel à des hommes d’étude pour dicter ce qu’ils ont à faire à des hommes d’action pour en faire des hommes d’étude, pour en faire des hommes de la prospective.

C’est une démarche que je pratique en France, à l’étranger, où se promeuvent des groupes de douze à quinze hommes – ou femmes – qui ne sont pas allés à l’Université et qui n’iront jamais, mais qui sont des hommes d’action, des hommes qui ont pris des responsabilités de création sur leurs épaules : création d’une association, création d’une coopérative, animation d’une école, groupe de personnes âgées, tout ce qu’on voudra, peu importe, des journalistes ou mêmes des administrateurs, des fonctionnaires, pourvu qu’ils aient à la fois une expérience approfondie et cumulée, un goût de la traiter et un appétit de le transmettre, dans un travail personnel de recherche. Je l’appelle la recherche permanente par analogie avec ce qu’on appelle l’éducation permanente.

C’est une expérience que je fais en France. En Algérie aussi, dernièrement, où j’enregistre les meilleurs résultats. Tout ce dernier mois d’août, j’étais en Algérie où l’Université m’avait convié. Là, j’ai d’anciens stagiaires qui sont devenus des directeurs de départements, en sociologie. Il m’était demandé de parrainer des doctorats ou des maîtrises. J’ai répondu : « Je veux bien accepter de parrainer des doctorats ou des maîtrises, c’est-à-dire prendre en charge environ vingt-cinq étudiants de moins de vingt-cinq ans qui n’ont jamais fat autre chose dans la vie que faire leurs études, mais à la condition que j’aie la possibilité de prendre un autre groupe, de vingt-cinq aussi, mais formé de gens qui soient plus âgés, qui sont moins formés méthodologiquement que les jeunes étudiants, mais qui disposent d’une expérience que les étudiants n’ont pas. Je voudrais travailler avec eux à les conduire à l’équivalent d’un doctorat – ou d’une maîtrise- dans un mémoire équivalent à ceux que produisent les jeunes étudiants. C’est ainsi qu’au mois d’août, je me suis trouvé avec un premier groupe d’une quinzaine d’Algériens. Si vous le voulez, je pourrai vous énumérer l’identité des quinze, appartenant à différentes branches professionnelles ou administratives. Il y en avait dans l’industrie, il y en avait dans l’agriculture, dans l’office de la main-d’œuvre, au ministère des Finances, dans la Banque, dans les Pétrole, à la Sonatrac…, il y en avait qui appartenaient à des villages socialistes, qui les faisaient marcher, etc… On a formé un groupe, et j’ai expliqué cette méthode que j’ai mise en œuvre. Il y a eu deux réunions de trois jours, chacune plénière, et le reste du temps j’ai travaillé avec chacun en particulier. C’est parti. C’est même très, très bien parti. Dans ce match qui s’offre entre ces deux groupes, le groupe d’étudiants de l’Université et le groupe des adultes à expérience approfondie, on va voir combien arriveront, combien de temps ils vont mettre pour arriver et à quelle hauteur ils vont sauter la barre à l’arrivée. Moi, je parie, je mise sur le groupe des adultes à expérience approfondie. C’est d’ailleurs ce qui est en train de se passer, parce qu’ils vont très rapidement. Des hommes à qui l’on donne la possibilité de s’exprimer, de désinhiber, de ne pas croire ou persister à croire qu’ils sont faits pour agir tandis que les autres sont faits pour penser, ces hommes qui veulent penser leur action, la traiter, la raisonner, s’en distancer, la critiquer, l’étendre, la surplomber, la prolonger, la rédiger, la présenter, la transmettre, ont un matériel magnifique. Et le vieux professeur que je suis trouve vraiment toute sa joie à faire lui-même ses classes, car je fais mes classes, je me reclasse, je me recycle au contact de ces hommes qui m’apprennent, qui me transmettent leurs expériences. Bon ! Moi, je leur transmets mes méthodes, mes conseils, ma maïeutique, mon aide ; j’écris avec eux, je vais sur le terrain avec eux pour élaborer les questionnaires, pour faire les entretiens, les enregistrements, traiter les bandes magnétiques, et tout ce qui s’ensuit… faire des corrélations, établie des statistiques ou des graphiques… Bon ! C’est mon métier… Mais eux en savent tellement plus long que moi sur leur propre expérience ! Si bien que nous nous enseignons mutuellement. Et c’est cela que j’appelle la recherche permanente.


En terminant cette conférence, je fais un vœu, que j’ai formulé déjà à l’émission télévisée de tout à l’heure (qui passera dans je ne sais combien de temps), je le formulais pour mes collègues de l’Université : c’est que dans ces cantons, dans cette région, dans cette aire culturelle de l’est du Québec, qui est en proie à des problèmes de développement tels que je les ai évoquées, il y ait une certaine coalition entre les hommes d’étude et de recherche, qui sont dans l’Université, et les hommes d’action, qui sont sur le terrain, pour former des groupes de recherche permanente où il y aurait un enrichissement mutuel et une créativité complémentaire. Je pense que c’est possible. C’est le seul conseil que je me permets de suggérer, c’est une suggestion en tout cas que je me permets de présenter.

Pour terminer, hésitant entre ma double obédience aux Sciences des religions et aux Sciences sociales, je citerais volontiers, puisque j’ai tellement parlé d’utopies, ce paradoxe d’André Gide, qui écrivait un jour : « C’est par la porte étroite de l’utopie qu’on entre dans la réalité bienfaisante. » En vous parlant de cette villagisation du Développement, j’ai évoqué un horizon certainement très utopique. Mais je pense qu’il faut cultiver l’utopie, et ne pas se contenter de cultiver l’utopie dans un registre onirique. C’est pourquoi le complèterai par un autre aphorisme, que j’aime beaucoup : c’est Lachenal qui disait cela quand il a fait l’ascension de l’Anapurna, réputé inaccessible. Il disait : (Là où il y a une volonté, là il y a un chemin. » J’aime cet aphorisme.

Je dirais volontiers, puisque je suis adepte de la Science des religions : « c’est la grâce que je vous souhaite, amen », comme dans les sermons, mais je préfère vous dire « c’est la volonté que je vous souhaite ». Et cela ne m’empêche pas de terminer en vous disant, amen.


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