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Les commerçants et l'aménagement humain de la cité

par R. Caillot - Economie et Humanisme n°123 janv.-fev. 1960

A l’heure ou les commerçants s’interrogent et où des tonnes nouvelles de distribution se mettent en place, il nous a paru nécessaire de modérer l’enthousiasme des uns et de susciter l’initiative des autres. Pouvoirs publics, consommateurs, commerçants ont, aux différents écheIons de distribution, à résoudre ensemble le problème. Encore faut-il le connaître dans sa réelIe complexité ! Plus qu’une sèche analyse de la situation de tait, R. Carnot étudie les voies de solutions possibles et ouvre des pistes.

Depuis de longues années, associations familiales, syndicats, ouvriers, économistes, demandent une réforme de la distribution. Il s’avère, en effet, que la liberté du commerce, contrairement aux prévisions idylliques des tenants du jeu automatique de la concurrence, loin d’avoir abouti à un dosage équilibré des commerces, en a multiplié anarchiquement le nombre. Cette prolifération irrationnelle se solde par une double impasse : du côté des consommateurs, par une hausse des prix sans commune mesure avec les services rendus ; du côté des commerçants par une mévente réelle pour les plus modestes d’entre eux.

Face à cette double impasse deux réactions se sont faites jour : ,

  • les leaders des consommateurs réclamaient la constitution d’un syndicat de défense des consommateurs, allant jusqu’à la grève des achats dans les magasins trop chers ;
  • les petits commerçants attribuant leurs faibles rentrées monétaires au poids des charges fiscales - et non à l’insuffisance du nombre de leurs clients - tentaient de déclencher, avec le mouvement Poujade, la grève de l’impôt.

Nous en étions là, lorsqu’en 1959 se multiplia « l’opération Leclerc » bientôt suivie par ses homologues apparents (car, nous le verrons, l’esprit en est très différent) Savéco, Bapri, etc… et, prit corps l’effort gouvernemental visant à développer les « circuits courts ». Il est indéniable que, sous ces poussées, les structures commerciales traditionnelles sont ébranlées : va-t-on vers la réforme de la distribution souhaitée ? II serait imprudent de l’affirmer : bouleverser n’est pas obligatoirement synonyme de construire !

I. LES PARADOXES DU COMMERCE FRANÇAIS

Avant de vouloir résoudre un problème il importe d’en bien poser les données. II convient donc de ne pas ramener le problème de la distribution à une simple question d’abaissement des coûts, ou plus exactement de se rendre compte que l’abaissement optimum des coûts entraîne tout un ensemble de réformes structurelles qui dépassent de très loin des compressions de marges bénéficiaires.

Situons donc le problème de la distribution dans son contexte.

Notre objet n’est pas de reprendre des tableaux de chiffres déjà connus. Rappelons seulement quelques données parfois oubliées :

Années Population Nombre d’établissements commerciaux

1996 38.845.000 369.135 (soit 1 commerce pour 105 habitants)

1936 41.183.000 430.536 (soit 1 commerce pour 95 habitants)

1956 43.647.000 1.001.307 (soit 1 commerce pour 43 habitants)

Nous savons que jusqu’en 1936 (ce recensement compris) on appelait établissement un groupe de 2 personnes au moins (salariées ou non) travaillant ensemble et qu’un établissement (au sens actuel du mot) constitué par une seuIe personne était considéré comme un travailleur isolé. Il est donc évident que les nombres d’établissements ne peuvent pas être mathématiquement comparés. Mais il est non moins évident que, le besoin de reconstituer les divers équipements familiaux et la fringale de compenser cinq années de frustration, ont décuplé, à la Libération, la soir d’acheter et que par contre-coup, la loi aidant, les commerçants se sont alors multipliés jusqu’en 1954. (Durant les seuIes années 1951-1 952-1953, l’excédent des créations sur les cessations fut de 42569 fonds dont 75 % de détaillants). On notera d’ailleurs, que sous l’Occupation déjà, le nombre des commerçants s’était considérablement accru, en ville surtout.

Mais quel types de commerçants se sont alors multipliés ? Le tableau suivant permet d’esquisser une réponse.

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Compte tenu de la remarque précédente concernant la comparaison entre les établissements pouvant n’occuper qu’une personne (ce qui réduit sans doute d’une façon appréciable le pourcentage brut d’augmentation des établissements n’occupant pas de salarié) il reste que ce sont les deux extrêmes qui ont subi la plus forte croissance.

Mais, notons-le, la croissance des établissements employant plus de 20 salariés ne relève pas des mêmes causes que celle de ceux n’employant aucun salarié. La première est exclusivement urbaine et s’origine dans l’évolution des techniques commerciales de distribution de masse ; la seconde est autant urbaine que rurale et s’origine dans cette croyance mythique en un âge d:or commercial que nous signalions. Le précédent numéro de cette revue ayant rendu compte de l’accroissement des grands établissements commerciaux, nous n’y reviendrons pas. Mais nous nous arrêterons Sur cette augmentation massive des établissements n’occupant aucun salarié.

Il est facile d’imaginer que ces commerçants n’employant aucun salarié ne sortent pas, pour leur immense majorité, d’un milieu riche ou même, souvent, aisé. Si l’on établissait en effet l’origine sociologique des commerçants des quartiers populaires de nos grandes villes, on découvrirait sans doute, comme nous l’avons fait nous-même, qu’un bon nombre sont des petits exploitants venus chercher à la ville une sécurité qu’ils ne trouvaient pas chez eux et qu’une grosse partie des autres sont des ouvriers cherchant dans une profession indépendante une liberté d’action que le salariat ne leur permettait pas. Et, si nous poussions plus loin nos investigations nous découvririons que la vie de ces foyers de petits commerçants ruraux et urbains bat à deux rythmes, la femme" tenant" le commerce pendant que le mari est cultivateur, artisan ou ouvrier d’usine. Et nous retrouvons ainsi les établissements constitués par une seule personne. Nous n’avons aucun moyen d’évaluer le nombre de ces établissements en 1906 mais les structures socio-économiques d’alors portent à croire qu’ils étaient, en ville surtout, beaucoup moins nombreux qu’aujourd’hui.

Que l’immense majorité de ces commerçants soient, au plan de l’économie distributrice, des marginaux, cela semble bien évident. Encore convient-il de tenir compte des situations concrètes. En effet, des centaines de villages, à la limite du dépeuplement, n’existent encore que grâce à la présence de ces petits détaillants, pour lesquels cette fonction n’est qu’une des cordes de leur arc et dont les marges sont, de ce fait, assez restreintes ; ils sont souvent le dernier élément d’un équipement collectif amenuisé, l’ultime point d’amarre des jeunes ménagères. Car les camions-boutiques ne passent pas partout, surtout lorsque les distances sont telles que le faible volume des achats n’amortit pas les frais de transport. En ville, par contre, ce marginalisme, ne présentant que très rarement ce caractère de « service », ne se justifie pas. L’implantation rationnelle des commerces ne relève pas des mêmes critères en zone de haute densité de population et en zone de faible densité. Nous y reviendrons.

Il reste que la disparition - volontaire ou obligée - des établissements en surnombre entraînerait la fermeture de quelques 500000 établissements n’employant aucun salarié et, probablement, de quelques dizaines de milliers d’autres. Les personnes âgées mises à part, ce sera plusieurs centaines de mille d’adultes à réemployer, dont certains auront non seulement perdu leurs économies investies dans un commerce irrentable au plan du bien commun, mais se trouveront devant des dettes à rembourser, ayant emprunté pour acheter très cher à l’heure des illusions commerciales, un fonds aujourd’hui sans valeur. L’assainissement - comme on dit ! -de la Distribution entraînera des difficultés humaines douloureuses. Il faut les prévoir pour y pallier au maximum.

Premier paradoxe donc du commerce français : la réforme de la distribution tant réclamée par les milieux populaires atteindra presque exclusivement ceux qui sont issus et appartiennent encore, malgré les apparences, à ces milieux. Car, quoiqu’on en pense, les rotations de stocks sont, chez ces commerçants, si lentes en raison de la faiblesse des ventes, que malgré des marges, de soi exagérées, ils sont loin de s’enrichir.

On aurait tendance à croire que ce sont les communes dépeuplées qui, par suite de l’inertie des structures, ont des excédents notables de commerce. Cela est certes vrai ; moins dans les communes rurales, où les commerces ne sont qu’une partie de l’activité, que dans les bourgs-centres où la spéculation commerciale est beaucoup plus caractéristiques. Nous avons déjà donné un aperçu de cette situation déséquilibrée. Mais il semble que les villes, les grandes villes mêmes, sont atteintes de la même prolifération. Voici la situation en 1954 :

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Nous savons que les grandes villes ont une fraction tertiaire importante, et en particulier qu’elles abritent la quasi totalité des commerces de gros, de demi-gros ou à fonction multiple. (En 1953 ces commerces représentaient 151 000 établissements ; si nous les soustrayons des commerces des villes de 50 000 habitants et plus, nous obtenons environ 210000 commerces de détail urbains (non compris les débits de boisson). La division du chiffre de population urbaine appartenant aux villes de 50 000 habitants et plus par celui des commerces de détail nous donne 59 habitants par commerce.

On peut donc dire que, grosso modo, la densité des points de vente de détail est la même en ville que dans le reste de la France. C’est là un deuxième paradoxe. Le plus étrange est que .nos grandes villes voyaient coexister très pacifiquement jusqu’à l’expérience Leclerc, des structures de distribution déjà très évoluées (comme les Grands Magasins) et des structures parcellaires de type rural. Il est vrai que leur concurrence était très limitée : les grands magasins sont situés au coeur des villes, les petits détaillants dans les quartiers périphériques. Chacun avait son royaume. Pour fréquenter les premiers, il faut mettre gants et chapeau et prendre l’autobus ; pour les seconds la robe de chambre souvent, le manteau au plus, sont suffisants. Les magasins à succursales multiples s’étaient mis à l’unisson : la taille de leurs établissements était du même ordre que celle du commerce de détail, leurs gérants des mêmes milieux sociologiques.

Une telle prolifération dans l’individualisme nécessitait un accroissement des commerces de gros et demi-gros, aucun de ces petits détaillants n’ayant assez de débit pour obtenir des prix de production. Elle favorisait aussi la production : elles ne sont pas rares en effet les entreprises manufacturières qui disposaient de leur propre service de production et de vente au détail ; remplaçant ainsi le grossiste, le producteur s’adjoignait la marge afférent à cet intermédiaire. Toutefois depuis 1954, l’âge d’or semblait terminer et bien des grossistes devenaient à leur tour leurs propres producteurs, s’efforçant ainsi, à l’instar des industries mais en sens inverse, d’ajouter la marge producteur à la marge grossiste.

On peut se demander pourquoi le régime concurrentiel n’a pas freiné dès le départ cette prolifération généralisée des points de vente. La raison en est simple : le syndicalisme professionnel tuait dans l’oeuf le mythe de la libre entreprise. Et c’est là, le troisième paradoxe du commerce français.

Chacun sait, en effet, que les syndicats créés dans des structures de rapport de force - et non de bien commun - ont pour but essentiel de défendre les intérêts de leurs adhérents, de tous leurs adhérents, donc aussi - nous dirions volontiers « d’abord », tant les hommes ont besoin de justifier moralement une intransigeance dont ils sentent inconsciemment l’injustice - des plus faIbles. En établissant les prix de vente syndicaux sur les nécessités de survie des moins compétitifs, les dirigeants des syndicats de commerçants gagnaient sur deux tableaux : ils permettaient à ceux qui avaient de grosses ventes de faire de substantiels bénéfices en se donnant la bonne conscience d’une solidarité professionnelle et s’attiraient la reconnaissance des petits vendeurs dont ils permettaient la survie. Chacun y trouvait son compte) sauf les consommateurs. Mais ceux-ci n’étaient pas du syndicat !

Est-ce pour pallier à cette absence que d’aucuns réclamaient la constitution d’un syndicat des consommateurs ? Curieux aveuglement des hommes qui ne perçoivent pas que les rapports de force des groupes de pression ne sont que la transposition au plan de la sociologie des rapports de force de la concurrence économique. Dans un cas comme dans l’autre « l’homme est un loup pour l’homme ». Par quel miracle les uns instaureraient-ils plus la justice que les autres ? La loi de la jungle sociologique ne respecte pas plus le bien commun que la loi de la jungle économique.

II. LA BOMBE « LECLERC » ET SES CONSÉQUENCES

C’est dans ce contexte commercial d’atomisation des points de vente et de blocage des prix de type monopolistique que s’insère l’opération Leclerc. Or il ne semble pas que Leclerc ait perçu toutes les dimensions du problème.

En effet, il se défend de vouloir nuire a aux petits détaillants et leur présente son effort comme un exemple à suivre. Et pourtant, d’entrée de jeu, il leur propose la quadrature du cercle :

  • Dans un monde où la règle d’or tacite du plus grand nombre pouvait se définir : « Grosse marge sur faible vente » il préconise : « Faible marge sur grosse vent ». Comme les consommateurs n’achèteront pas deux fois plus parce qu’ils paieront 20% de moins - surtout en alimentation - les petits détaillants qui voudront imiter Leclerc ne pourront le faire que s’ils triplent, quadruplent ou multiplient davantage encore le nombre de leurs clients. C’est dire que, l’un dans l’autre, 4 petits détaillants sur 5 doivent disparaître.
  • De plus pour obtenir des prix de gros, il faut commander des quantités importantes, ce qui suppose, outre une rotation rapide des stocks (donc, là encore, une forte clientèle), une mise de fonds importante : deux choses qui font défaut aux petits détaillants.

Mais à supposer même que l’exemple de Leclerc soit suivi et que les 4/5 des détaillants urbains disparaissent, pense-t-on que la distribution sera pour autant réformée ? Nous ne le pensons pas. Le problème aura été déplacé mais nullement résolu. Les moins bien armés financièrement auront été évincés, les plus forts subsisteront. « L’esprit » de la distribution restera le même. On ne cherchera plus à « servir » les communautés humaines, mais à « gagner » davantage.

Nous en voulons pour preuve que déjà les magasins de type « Savéco » battent en brèche l’esprit Leclerc en vendant aux mêmes prix et cela avec les derniers progès des techniques commerciales que Leclerc rendait partiellement responsable du coût prohibitif des denrées à la vente). Ils prouvent (!) donc implicitement que l’on peut offrir aux clients des produits « bien présentés » dans une ambiance attirante, sans prendre plus cher que Leclerc ; de là à laisser entendre - en bonne guerre libérale -qu’en persévérant à recevoir la clientèle « pauvrement » Leclerc est moins détaché des liens de ce monde qu’il ne l’affiche, il n’y a qu’un pas. Ils ne le franchiront pas, sachant que la reconnaissance est une vertu rare et que, déjà, les clients éphémères de Leclerc, pour s’éviter des pas inutiles, viennent dans leurs magasins.

Car Leclerc ne veut être qu’un exemple et se refuse à ouvrir plus d’un magasin par ville. « Savéco », au contraire, profitant de sa trouée - et lui laissant, en bonne guerre libérale encore, le rôle odieux, s’implante méthodiquement dans les quartiers urbains. Il diminue ainsi d’autant les clients actuels ou potentiels de Leclerc. Cette diminution des clients entraîne celle du chiffre d’affaires et un ralentissement de la rotation des stocks, ce qui contraint les magasins Leclerc à une immobilisation plus longue du capital. Leclerc se trouve gêné, sinon battu, par ses propres armes.

Pour se refuser à passer du stade « guérilla » au stade « avant-garde manouvrière », Leclerc risque d’avoir été, malgré lui, le fer de lance d’une réforme aux antipodes de celle qu’il envisageait. Se trouvant être des gros distributeurs détaillants, la chaîne « Savéco », à l’instar des grands magasins - mais cette fois en plein coeur des quartiers populaires - achète directement à la production. Elle réalise donc ainsi les objectifs économiques de la réforme de la distribution : raccourcissement des circuits de distribution, par élimination des intermédiaires ; pression sur la production pour abaissement de ses prix (obligeant du même coup celle-ci à supprimer, là où elle l’avait, son organisme de prospection) ; éviction des petits détaillants marginaux et contrainte des magasins à succursales multiples à restreindre leurs points de vente pour diminuer leurs frais généraux et aligner leurs prix.

Consommateurs à courte vue et partisans du libéralisme applaudissent. Nous ne nous joindrons pas à eux pour trois motifs.

  • Cette réforme n’est pas celle de la libre entreprise. Elle est le réflexe de défense de la loi d’airain du profit contre un gêneur qui osait perturber la règle du jeu. Si l’expérience Leclerc n’avait mis en péril que les petits détaillants, elle n’aurait suscité aucune parade. Mais parce qu’elle portait atteinte aux gros détaillants, la mécanique libérale s’est mise en route pour éliminer le gêneur, dut-elle sacrifier les centaines de mille de petits commerçants qui jusqu’alors, lui servaient d’infanterie mais qui, dans cette nouvelle phase de combat, s’avéraient inutiles.
  • Des années d’histoire économiques nous ont appris que la concurrence ne joue que dans deux cas : lorsqu’il y a place pour tout le monde ou lorsqu’il faut défendre le « système ". Qui nous prouve alors, que la distribution étant économiquement « assainie », les accords anti-baisse entre gros distributeurs ne remplaceront pas, en beaucoup mieux (puisqu’il y aura liaison directe entre la production et la distribution à la base) les accords entre « petits" ?
  • Nous n’accepterons jamais enfin que la loi de la jungle, quels que soient les masques qu’elle revête, régisse les rapports humains. Nous ne sommes certes pas pour des structures parcellaires de distribution, mais nous ne sommes pas non plus pour un assainissement « forcé » - surtout par le truchement - ô ironie ! - du libéralisme - de ces structures. Nous voulons que les hommes soient traités en hommes et non en jetons d’une table de jeu.

III. POUR UNE DISTRIBUTION FAITE PAR ET POUR LES HOMMES

Il est probable que nous n’aurions jamais eu ni révolte des humbles, ni dirigisme étatique envahissant, si les responsables économiques ou sociaux, au lieu de camoufler leur paresse et leur imprévoyance sous de prétendues lois économiques s’étaient servis de leur intelligence et de leur coeur.

Nous venons de voir que la compression des marges et les circuits courts ne constituaient nullement une panacée. Mettre à la disposition des hommes les produits nécessaires à leur vie et à leur mieux-être, dépasse de très loin une simple opération monétaire. Réformer la distribution c’est adapter l’appareil de distribution aux besoins des hommes, des familles, des collectivités d’aujourd’hui.

Reprenons rapidement les termes de cette définition :

a) Adapter l’appareil de distribution.

Il est bien évident, en effet, que l’appareil commercial de 1851, époque ou 43 % des Français résidaient dans des communes de 1 000 à 5 000 habitants et 11% dans des communes de plus de 20 000 habitants, ne peut plus être celui de 1960 où moins d’un quart de la population réside dans des communes de 1 000 à 5 000 habitants et 35 % à ans celles de plus de 20 0000. L’existence de zones de consommation de masse appelle des solutions originales. Mais si un effort parallèle n’est pas mené en zone de faible densité, les populations rurales auront un motif supplémentaire de se ruer sur les villes.

b) Quels sont les « besoins » des hommes ?

Nous pouvons sous l’angle de la distribution les ramener à trois : il faut leur procurer :

  • 1. Les produits nécessaires à leur vie individuelle, familiale et sociale,
  • 2. Là où ils en ont besoin (il faut donc tenir compte de leur répartition géographique quantitative et qualitative),
  • 3. Aux meilleures conditions (d’hygiène, de qualité, de prix).

Nos lecteurs perçoivent déjà que les problèmes de coût, bien qu’importants, ne sont qu’un des facteurs. La distribution n’est pas seulement un problème économique, elle est tout autant un problème humain et un problème social.

Ce dernier point nous amène au troisième terme de notre définition.

c) Il ne s’agit pas des besoins des hommes en général, mais des hommes enracinés dans leurs familles et dans leurs cités.

C’est dire que les problèmes de la distribution ne sauraient être résolus unilatéralement par les commerçants seuls. Ils ne sont en rien habilités à définir quels sont les produit dont ont besoin les familles ou les collectivités, ni quelle est la manière la meilleure de leur livrer ces produits. Chacun son métier.

Quels sont donc les intéressés des problèmes de distribution ? Ils sont, on le devine, au nombre de trois :

  • 1. Les familles, qu’on les considère isolément comme « unités de consommation » ou collectivement comme sociétés organiques hiérarchisées de tailles variables : hameaux, communes, communautés cantonales, communautés de Pays, communautés régionales, communautés nationales) ;
  • 2. Les responsables territoriaux de ces communautés organiques hiérarchisées : maires, conseillers généraux (comme « personne » au plan du canton, comme « corps » au plan du Pays et de la région), gouvernement. Ils n’interviennent pas en tant que consommateurs bien sûr, mais en tant que responsables du bien commun ;
  • 3. Les commerçants en tant que professionnels, ayant - ou devant avoir – les connaissances nécessaires à la solution technique des problèmes concrets posés par les deux partenaires précédents.

Le lecteur a sans doute deviné où nous voulons en venir. Il s’agit de remplacer la réforme de la distribution par la concurrence des prix (où l’homme n’est qu’un pion - gagnant ou perdant - de l’échiquier économique) par la mise en place d’une distribution respectueuse du bien commun grâce à la collaboration active des intéressés (familles, responsables territoriaux, commerçants) et à une organisation dynamique des professionnels.

Nous nous sommes déjà expliqué succinctement sur le rôle des familles et des élus territoriaux de base dans l’aménagement humain de la cité et dans la distribution. Nous n’y reviendrons donc pas. Nous ne considèrerons aujourd’hui que le rôle des commerçants.

IV LE ROLE DES COMMERÇANTS DANS LA RÉFORME DE LA DISTRIBUTION

Il est singulier de découvrir combien le mythe de l’automatisme au marché a pu obnubiler le bon sens collectif le plus élémentaire d’un grand nombre de commerçants. En effet le plus petit calcul permet de comprendre que s’il faut 2 000 clients pour « rentabiliser » normalement un établissement commercial, et que nous trouvions 10 établissements de ce type pour 10000 clients réels, tous ces établissements sont sous-employés. Chacun des chefs d’établissement pris individuellement comprend fort bien le problème, mais tous semblent l’ignorer dès qu’ils sont ensemble. Comme chacun ne cherche pas tellement à prendre ses responsabilités mais à « se défendre » (on se demande contre qui ?) le seul réflexe commun est d’augmenter les prix.

Hélas ! pour avoir voulu jouer à l’autruche, les petits détaillants risquent d’en pâtir.

Là encore, le salut n’est pas dans la grève de l’impôt ou la révolte, mais dans l’acceptation lucide des responsabilités. Les petits détaillants ne sont pas voués à la disparition. Ils ont un rôle social que l’usine à distribuer n’assurera jamais. Encore faut-il qu’ils aient assez de volonté pour comprendre qu’ils doivent ensemble prendre leurs responsabilités : ils n’ont pas à s’unir pour résister mais à s’unir pour construire.

Le problème qu’ils ont à résoudre est double :

  • 1. Adapter la taille de leurs établissements aux densités de population à desservir ;
  • 2. Articuler ces établissements pour livrer les produits aux meilleures conditions possibles.

Reprenons chacun des points.

La taille des établissements

Il va de soi que le problème est différent en zone de haute densité (grandes villes de 100 000 habitants et plus) et en zone de faible densité : zone rurale. Dans ce dernier cas il convient même de distinguer les zones à circulation facile (plaines ou pays vallonnés) et les zones à circulation difficiles (montagnes).

Dans le premier cas, les lieux de consommation de masse postulent des magasins de haute productivité : ainsi il vaut mieux par exemple, au plan des coûts pour les consommateurs et de l’équilibre financier du distributeur, une épicerie de 400 m² de surface totale servant 1 000 foyers que 5 petites épiceries de 80 m² servant 200 foyers.

En zone de densité moyenne (petites villes de province par exemple) l’épicerie de 200 m² servant 500 foyers sera plus adaptée. En zone rurale à faible densité l’épicerie communale de 80 m² servant 200 foyers sera la meilleure. Il s’agit, en somme, ici, de tenir compte à la fois du rapport nombre de clients-frais généraux et des distances à parcourir par les ménagères pour effectuer leurs achats.

On notera d’ailleurs qu’en zone de faible densité à circulation facile, on peut opter pour l’équivalent de l’épicerie moyenne, amenant à domicile, depuis la commune-centre, les produits nécessaires. Tout dépend des produits et des frais de transport.

Tout cela est bien beau, dira-t-on, mais ne résoud pas, le problème des commerçants excédentaires. Certes, mais il ne faut pas mélanger les problèmes. Déclencher des grèves de solidarité pour éviter la mise à pied du personnel technologiquement excédentaire réclamer des crédits pour permettre le maintien à. la terre des bras techniquement inutiles sont des attitudes négatives. Le problème est. de leur donner un autre moyen de vivre en étant utile. Il en va de même ici. Il ne s’agit pas de vouloir maintenir un appareil pléthorique de distribution sous prétexte qu’on ne sait quoi faire des excédentaires ; il faut effectuer les opérations nécessaires et réemployer dans un autre secteur les inemployés.

Ce réemploi se fera avec l’effort de tous. Encore faut-il poser le problème et l’analyser. C’est à la profession à le faire, région par région. C’est cela aussi la prise de responsabilité collective.

Articulation des établissements commerciaux

Le nombre des établissements et leur taille ayant été rationnellement établis pour être adaptés aux besoins géographiques des familles et des collectivités, il reste maintenant à les articuler pour en faire les outils les plus efficients et les moins onéreux au service de ces familles et de ces collectivités,

Là encore deux réflexions :

  • L’existence de points de consommation de masse permet (« Savéco » le sait) les achats directs à la production. Que les grossistes nous excusent, mais ils savent bien qu’une rationalisation nécessaire des points de vente et une rotation rapide des stocks rend leur intervention dans ce cas souvent caduque.
  • En toute zone le rôle des commerçants est de chercher les coûts les plus bas pour les consommateurs (la distribution est un « Service », c’est là son titre de gloire, elle semble l’avoir oublié !). Cela suppose donc que les commerçants, à quelque échelon qu’ils soient, cherchent toutes les formules d’association qui leur permettent d’abaisser leurs prix de vente : groupements d’achats, magasins de stockage communs, véhicules communs, etc…

CONCLUSIONS

Nous n’ignorons pas qu’il est plus facile de dire que de faire. Pourtant nous sommes sûrs que si à chaque échelon territorial hiérarchique, familiaux, responsables territoriaux et commerçants étudient ensemble les problèmes concrets posés par la réforme de la distribution, ces problèmes, tout épineux qu’ils soient, seront résolus, chacun assumant ses responsabilités.

Nous ne prétendons pas avoir tout dit ni tout résolu. Nous ouvrons des pistes. Nous pensons pourtant avoir assez montré aux commerçants qu’entre la loi de la jungle libérale qui les écrase ou le dirigisme étatique que leur inertie constructrice provoque, il y a place pour une participation active à l’édification de la commune cité.

Après le travail à la chaîne qui conduit au sommeil à la chaîne (travail à feu continu), aux transports à la chaîne (par l’étalement des horaires), aux repas à la chaîne (dans les cantines ou les self-services), allons-nous aussi aux achats à la chaîne ? L’organisation professionnelle intelligente et " cordiale" des commerçants peut l’éviter, Puissent-ils assumer leurs responsabilités,

R. CAILLOT.


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