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Finalité économique

par B. Cazes - Economie et Humanisme n°158 jan.-fev. 1965

Longtemps les économistes ont repoussé comme étranger à l’objet de leur science l’examen des finalités humaines, professant avec L. Robbins que « l’économie est absolument neutre vis-à-vis des fins ». Cette position classique fait maintenant l’objet d’une révision : la problématique du développement et celle de la planification notamment ont introduit, au sein même des processus économiques, la nécessité de prendre des options fondamentales touchant les finalités humaines. Avec beaucoup de pénétration, B. Cazes explique ici pourquoi il en est ainsi et comment la croissance, en dégageant des « revenus discrétionnaires », devait arracher l’activité économique aux déterminismes de la survie pour l’ ouvrir au problème des choix. Ce texte est extrait d’un ouvrage collectif dirigé par M. Guy Palmade à paraître sous le titre : L’économie et les sciences humaines, aux éditions Dunod.

Tout ensemble d’agents et de moyens de production est caractérisé, comme l’avait justement relevé Georges Bataille, par l’existence d’un surplus dû au fait que ce qui est produit est supérieur à ce qui est nécessaire à la reproduction. Parler de finalité de l’économie n’a de sens que par référence à l’existence de ce surplus, car ce n’est que dans la mesure où l’activité économique engendre un surplus qu’elle « pénètre dans le royaume de la liberté et requiert un sens ». Ce sens a évolué tout au long de l’histoire et pas seulement de l’histoire économique. En effet dans les sociétés pré-industrielles le surplus était utilisé à des fins non économiques par les groupes dirigeants qui exprimaient par là les valeurs fondamentales de leur société. « Ce n’est pas simplifier exagérément que de dire que jusqu’à l’apparition de l’industrialisme, le but et la signification de l’action économique consistaient essentiellement dans la satisfaction de besoins biologiquement déterminés (…), si un surplus était produit au-delà des besoins de survie, il recevait sa signification d’institutions religieuses, sociales et politiques ».

Avec l’apparition du capitalisme et de la société industrielle, ces rapports vont être bouleversés. Apparemment il n’y arien de changé : l’activité économique peut continuer à être considérée comme un comportement intentionnellement orienté vers la satisfaction des besoins (cf. Adam Smith : « La consommation doit être la seule fin, l’unique but de toute production », Richesse des Nations, L. IV, chap. 8). En fait, l’acte économique cesse d’être marginal pour acquérir une importance primordiale dans la vie collective : ce que Max Weber appelait « l’esprit du capitalisme » pousse à considérer le labeur rémunéré et l’emploi productif de l’argent comme des fins en soi, indépendantes des besoins qu’elles peuvent aider à satisfaire. Mais il ne s’agit pas que de capitalisme car la recherche de l’efficience devient une norme à laquelle tout le monde doit se plier sous peine de devoir vivre en marge de la société, ou de faire pression sur la puissance publique pour qu’elle atténue les conséquences d’une telle règle.

Ce changement n’a pu manquer d’affecter le problème des fins de l’économie car, si l’ensemble de l’appareil économique obéit au principe de l’économie des moyens (ou du « moindre effort », l’assujettissement à ce principe exclut toute référence à des fins extra-économiques, ou, de façon plus précise : la façon dont fonctionne l’économie n’est pas justiciable d’un jugement fondé sur ce qui est finalement produit (est-ce « bon » ou non pour l’homme ?) mais relève seulement du critère d’économicité (a-t-on ou non produit au meilleur compte ? ) .Ce qui ne veut pas dire que toute appréciation économique ignore l’usage qui est fait de ce qui est produit, car n’est pas produit au meilleur compte un bien qui n’arrive pas à se vendre parce que non désiré, mais ce n’est pas à l’économiste de prescrire telle production plutôt que telle autre ; c’est au marché (complété par le gouvernement pour la fraction achetée par les administrations) à signaler si tel bien ou service recueille l’agrément du consommateur final.

Il y a donc eu, à partir du XVlllme siècle, une interprétation nouvelle de la vie économique qu’Herbert lüthy appelle la doctrine « commerciale » pour laquelle « l’économie commence par l’échange et reçoit son échelle de valeurs par le mécanisme du marché ». Elle s’oppose radicalement à la doctrine « ménagère » prévalente antérieurement, « dont toute la pensée part du produit social matériel et palpable », et continue d’inspirer les économies socialistes, sans marché. D’un côté, une solution au problème économique qui exclut toute référence explicite aux fins et considère qu’il n’y a pas incompatibilité, mais harmonie naturelle entre l’obéissance aux règles du jeu économique et la satisfaction des besoins de l’homme, de l’autre, une solution qui dénonce l’antinomie entre de telles règles et l’épanouissement de l’homme, et cherche à réintroduire le souci explicite des fins dans l’action économique sans passer par le truchement de la rationalité économique (ce qui veut notamment dire que certaines opérations doivent être faites même si elles contredisent cette rationalité) .

Ainsi la finalité de l’économique englobe la création et l’utilisation du surplus qui excède les besoins de subsistance et de reproduction, « et couvre les dépenses non économiques de luxe, de prestige ou de dévotion de la société ». Mais avant d’entrer plus avant dans le sujet, il faut essayer de donner une forme plus précise à ce terme de « besoins », qui est à la fois fondamental et assez vague. J’éviterai de me lancer dans une discussion sur les besoins « réels » et « imaginaires » de l’homme et me bornerai à une analyse rapide de ce vers quoi l’activité économique peut tendre. Deux grands domaines doivent être distingués.

Le premier est celui des utilités économiques comptabilisables, justiciables d’un calcul qui peut être plus large que le simple chiffrage du coût et du rendement d’une opération. En terme de comptabilité nationale, il s’agit de la consommation des ménages, de la consommation des administrations, de la formation brute de ce capital fixe et du solde du commerce extérieur. On notera que dans cette première catégorie certaines satisfactions sont assurées par l’intermédiaire de transactions monétaires s’opérant dans un marché entre le consommateur-acheteur et l’entreprise vendeuse, tandis que d’autres satisfactions sont fournies à l’individu par des équipements collectifs fonctionnant selon des critères non commerciaux ; enfin certaines utilités intéressent moins l’individu que la collectivité (dépenses consacrées à la défense, à la recherche ou à l’aide) et ne sont source de satisfactions pour l’individu que de façon indirecte, soit qu’il s’identifie à la collectivité, soit qu’il tire profit matériellement de ce chef de dépense (cf. la question du spill over ou incidences indirectes des dépenses de recherche-développement aux Etats-Unis).

Le second domaine est celui des utilités non comptabilisables liées à l’activité économique. Il s’agit d’un champ d’investissement très mal exploré, où I. notion de besoin a revêtu ses caractères les plus fuyants, en raison de Ia difficulté qu’il y a à trouver des indices révélateurs de l’existence ou d. l’intensité de ces utilités qualitatives. Les deux exemples qui viennent immédiatement à l’esprit sont ceux -antithétiques -du travail et du loisir. La finalité la plus apparente du travail est de fournir à celui qui l’effectue (et à ses dépendants) un droit à consommer grâce au revenu perçu en contrepartie. Mais le travail procure également d’autres satisfactions qui, pour être extra-économiques n’en ont pas moins des incidences sur l’efficacité de l’appareil de production, soit que le « moral" de l’homme au travail influe sur sa productivité, soit qu’il y ait incompatibilité entre un travail satisfaisant et le principe de l’efficience. Le loisir -plus exactement : le temps libre une fois accomplies les tâches de travail, y compris le temps de transport entre foyer et lieu de travail -constitue lui aussi l’un des aboutissements possibles du progrès de l’économie ; c’est un aboutissement qui est lui aussi directement lié à l’activité productive, d’abord en tant que période de récupération avant la remise au travail, ensuite parce que le loisir est l’occasion ; d’assumer de nouveaux rôles en tant que consommateur ; mais il peut revêtir, comme le travail, une signification non économique, voire antiéconomiqua, dans la mesure où il est employé à des activités non marchandes, et où il peut être cause d’un abaissement de productivité. Mais les utilités non comptabilisables vont bien au-delà des phénomènes relativement bien circonscrits du travail et du loisir, car elles englobent en fait l’ensemble des impressions bonnes ou mauvaises ressenties par l’individu à propos de sa participation à l’activité économique en tant que producteur ou consommteur (ce qui ne veut pas dire que les aspirations ainsi satisfaites – ou contrariées - par l’action économique ne peuvent pas l’être par des voies étrangères à l’économique). Il est devenu banal de noter que la recherche du profit monétaire dans une grande entreprise de dimension internationale ne s’identifie pas du tout à l’esprit de gain du petit intermédiaire, mais fait intervenir une volonté de puissance que d’autres préfèrent satisfaire en servant la puissance publique. Les études de motivations ont permis aux services commerciaux des entreprises de mieux connaître ce que le consommateur escompte réellement lorsqu’il décide de faire un achat, et qui va bien au-delà de la recherche rationnelle de l’égalisation des utilités marginales des emplois de son pouvoir d’achat.

Ayant ainsi exposé en quoi finalité et surplus économique étaient liés, montré le passage de l’économie servante du politique à l’économie indé- pendante du politique et maîtresse chez elle, décrit la complexité des emplois possibles du surplus, je voudrais maintenant insister sur les deux aspects complémentaires du problème de la finalité de l’économique, à savoir :

  • 1/ Que les principes régissant le partage du surplus ne peuvent ignorer ceux qui président à sa création.
  • 2/ Qu’il existe cependant une certaine marge de jeu pour ledit partage.

I Déterminismes pesant sur l’orientation consciente du développement

On a déjà noté plus haut qu’il n’y avait un problème de finalité économique que s’il y avait création d’un surplus dont l’emploi ne fut pas automatiquement prédéterminé par les exigences de la survie, si par conséquent il y avait croissance durable de la production par habitant. Mais si la liberté de choix n’existe pas lorsque le surplus fait défaut, sa présence ne confère qu’une liberté limitée, en raison des exigences mêmes de la croissance économique. Celle-ci « rétribue l’effort, mais d’abord exige que cet effort soit accompli. (P. Massé) ce qui limite la marge de jeu dont nous disposons à l’égard de l’économie.

1. La rareté

Le premier déterminisme est donc celui de la rareté économique. En fait, la limite dont il s’agit ici va plus loin que la simple rareté, puisqu’il ne s’agit pas simplement du contraste entre le caractère illimité des désirs de I’homme et le caractère limité de ses ressources, mais du contraste qui existe entre l’efficacité comparée des moyens économiques et des moyens non économiques pour ce qui est de changer la condition matérielle (voire un peu plus que cela…) de l’homme. Toute attitude éthique ou idéologique envers les problèmes économiques est marquée d’une sorte de « péché originel », savoir que de telles attitudes, à elles seules, n’auraient pu - et n’ont pas pu -modifier la condition de l’homme au point où la croissance économique l’a modifiée. Même au XVIII e siècle, où les jeux étaient encore loir d’être faits, la différence était assez sensible pour qu’Adam Smith ait pu écrire : « les dépenses d’un grand monarque européen ne s’élèvent pas toujours au-dessus de celles d’un paysan industrieux et frugal, autant que le : dépenses de ce même paysan surpassent celles d’un monarque africain, maître absolu de la vie et de la liberté de dix mille sauvages nus (op. cit., livre I, chapitre 2) ».

On se trouve donc d’emblée en présence d’une nécessité proprement liée au fait que le progrès de la production exige l’accomplissement d’une certaine part de travail gratuit destiné à permettre une croissance équilibrée. Pour illustrer par des chiffres cette contrainte, on peut donner les deux exemples suivants, tirés du chapitre IV, « Variantes » du Rapport du gouvernement sur les Orientations générales du Vme Plan, et plus particulièrement des variantes concernant les finalités de l’expansion :

  • 1/ Réduction de la durée du travail. Si l’on choisissait pour le Vme Plan une réduction de la durée du travail correspondant à une durée hebdomadaire de 40 heures (au lieu de 45 retenues comme hypothèse de base), la progression de la production intérieure brute ne se situerait plus en 1970 qu’à l’indice 3,7-3,8% au lieu de 5 %. Analysant les conséquences d’une telle option (ou de l’acceptation d’une telle évolution spontanée), le Rapport montre que le ralentissement de la croissance qui en résulte « paraît impliquer de fortes chances de chômage pour quelques centaines de milliers de personnes » et qu’il laisserait d’autre part « une part plus réduite aux aspirations vers un mieux-être individuel et collectif. »
  • 2/ Augmentation de la consommation privée. Au lieu d’admettre une progression de la consommation privée qui se situe en retrait par rapport à l’augmentation de la production, on peut prendre une hypothèse où l’augmentation est à peu près identique pour les deux grandeurs -soit l’indice 126-127 au lieu de 124-125. Etant donné le rapport de 1 à 5 qui existe entre les variations de la consommation privée et celles des emplois dits généraux de la production (consommation des administrations civiles et militaires, équipements collectifs, logements) la croissance des secondes est fortement dépendante des changements affectant la consommation privée. Dans l’hypothèse précitée, l’augmentation possible des emplois généraux serait donc amputée de dix points (de 139-140 à 129-130).

Mais les impératifs de la croissance ne se limitent pas à cette marge de consommation privée à mettre en balance avec les emplois généraux de la production et avec un travail moindre ; ils font sentir leurs effets sur fa structure même de la consommation et sur le genre de vie tout entier, en raison du « conformisme » impliqué par une économie dynamique. Ce conformisme est double. Il concerne d’abord l’homme comme producteur, qui doit être disponible pour tout emploi où la valeur ajoutée par travailleur est élevée, sous peine d’abaisser le rendement global de l’appareil économique, puisque celui-ci ne peut se développer que si les techniques et les régions de production sont redistribuées de période en période en fonction de l’avènement irrégulier des innovations. Il concerne ensuite l’homme comme consommateur, qui doit être disposé à acquérir les biens et services susceptibles d’être procurés à coût décroissant ; cela permet en effet de fournir auxdits biens et services des débouchés en expansion, faute desquels les possibilités de productivité ne pourraient être actualisées.

2. La population

Un deuxième déterminisme doit maintenant être mentionné, qui est d’ordre démographique. Il apparaît avec une particulière netteté dans les pays en voie de développement à forte natalité, où il a donné naissance aux controverses entre partisans et adversaires du contrôle des naissances. Mais en dépit des apparences, le tiers monde n’est pas la seule partie du globe à être soumise à la contrainte du grand nombre, car celle-ci pèse en fait sur l’ensemble de l’humanité. En effet, à mesure que des taux de croissance annuels s’appliquent à des masses de plus en plus importantes, la logique de la progression géométrique finit par aboutir à des augmentations en valeur absolue tout à fait considérables, même si le taux de croissance est modéré, Il est frappant de constater que la différence de taux de natalité entre la Chine et les Etats-Unis d’Amérique ne change guère les perspectives : l’échéance au terme de laquelle la terre aurait une densité de 10 habitants à l’hectare, qui surviendrait en 2150 si l’on retient la variante « moyenne » des projections démographiques de l’O,N,U" ne varie que de 45 ans selon que l’on prend la natalité chinoise ou américaine comme hypothèse.

Si les quantités en jeu devaient atteindre une telle ampleur, il est hors de doute que le déterminisme qu’elles feraient peser éclipserait tous les autres, Non pas que la science et la technique ne soient pas capables de faire reculer la limite imposée par les subsistances à la population que la planète est capable de supporter, Mais se refuser à user des moyens de contrôle des naissances tout en continuant à recourir avec le succès que l’on sait aux moyens de contrôle des décès (D. Gabor) n’est pas seulement arbitraire : c’est postuler inconsciemment une révision fondamentale des utilités que l’individu peut demander à l’appareil économique de lui fournir, car l’alimentation n’est pas le seul besoin que l’être humain cherche à satisfaire à l’aide de ressources rares ; il réclame aussi des espaces ( pour se loger, rouler en voiture, se divertir) qui n’existent qu’en quantités limitées, infiniment plus limitées que les ressources alimentaires d’origine technologique.

3. L’économie de marché

Le troisième et dernier déterminisme que je voudrais évoquer tire son origine des options inhérentes aux sociétés industrielles à économie de marché, Pour des raisons historiques qu’il n’y a pas lieu de démêler ici, les sociétés occidentales ont accédé au stade d’économie développée par des voies qui postulaient certaines orientations au détriment d’autres. Les orientations postulées étaient favorables à l’essor de la consommation privée satisfaite par le marché plus qu’à la fourniture de services par des équipements collectifs ou à l’accroissement du loisir. En effet les équipements collectifs n’ont pas de financement propre et dépendent par conséquent de la sensibilité fiscale des contribuables-électeurs ; d’autre part, la logique de la croissance économique, on l’a vu, n’autorise pas une parfaite substituabilité entre moins de travail et plus de revenus, et la pression des besoins de consommation freine la diminution de la durée du travail. Parallèlement, le travail a été organisé de telle sorte que les gains de productivité, lorsqu’ils existent, ne bénéficient pas directement aux travailleurs mais au niveau de vie des consommateurs qui fournit ainsi sa finalité à la recherche de l’efficience.

II Volontarisme et utilisation du surplus

J’ai cherché dans ce qui précède à dégager dans leurs grandes lignes les déterminismes qui pèsent en tout état de cause sur l’orientation du développement économique et social. Mais s’il y a un « cours naturel » qui résulte de la pression des lois d’évolution des sociétés industrielles, l’observation de ces mêmes sociétés montre que leur développement peut revêtir des formes variables, pour une raison fréquemment signalée, à savoir qu’à partir d’un certain degré de puissance et de prospérité, les fruits de la croissance sont suffisamment abondants pour que leur utilisation ne soit pas rigoureusement préfixée par les déterminismes analysés ci-dessus. Ce point est extrêmement important, puisqu’il ne s’agit de rien moins que de la possibilité d’une intervention normative dans le dynamisme du développement, aussi convient-il de le discuter.

On peut faire valoir en faveur d’une telle intervention les trois considérations suivantes :

1. Les précédents

Certains centres de décision, au sein des sociétés industrielles, ont déjà opté pour ce genre d’attitude active, qu’il s’agisse :

  • des grandes entreprises qui cherchent à peser sur le progrès technique par la « planification des mises au rebut. (planned obsolescence) et sur la demande par le recours à la publicité ;
  • de l’Etat, qui influence la nature du progrès technique par la sélectivité avec laquelle il encourage la recherche-développement, et assure la satisfaction de certains besoins de consommation qui ne peuvent être correctement pris en charge par les mécanismes du marché ; ou de groupes socio-professionnels comme les syndicats de salariés ou d’agriculteurs, qui contribuent eux aussi à accentuer ou à ralentir les déformations structurelles en cours.

Ces « précédents » nous amènent à conclure qu’une attitude active à l’égard des transformations structurelles de la société industrielle n’est pas par elle-même un fait nouveauté insolite ; la nouveauté ne peut résider que dans les critères, les normes qui guideraient une telle attitude.

2. Les biens négatifs

Le mouvement qui emporte la société industrielle comporte bien des aspects négatifs, et incite par conséquent à concevoir des mesures propres à les combattre. Il est vrai que l’existence de ces aspects négatifs peut se prêter à des interprétations fort diverses, dont certaines amènent à faire de ces aspects négatifs la contrepartie inévitable des bienfaits du progrès technique, l’un ne pouvant se combattre sans risquer de nous faire perdre l’autre – de même qu’au XIX me siècle, les partisans du libéralisme économique voyaient dans le chômage et les bas salaires un prix raisonnable à payer pour jouir des bienfaits de la prospérité économique. Sans vouloir approfondir une question qui n’est pas directement liée à notre sujet, on peut remarquer que les vices de la société industrielle (ou technicienne) provoquent, à côté, d’attitudes fatalistes dictées par la résignation ou par la conscience que tout se tient - le meilleur comme le pire - des attitudes critiques génératrices de comportements à caractère volontariste et normatif, qui voient dans les dérèglements de la technique, et non dans les vices inhérents au système capitaliste, le fondement de toute réforme sociale. Les reproches adressés le plus couramment à la société industrielle intéressent les problèmes du travail : incertitude de l’emploi, créée par les innovations technologiques et aggravée par ce que Gérard Piel a appelé la révolution du contrôle automatique, « travail en miettes » (G. Friedmann) où le travailleur ne peut trouver aucun épanouissement de ses facultés -et enfin les problèmes de la consommation et du loisir : menaces contre la santé, inégale efficacité du progrès technique ( l’homme lutte plus facilement contre la pesanteur que contre la faim), insuffisance des équipements collectifs même dans les sociétés les plus riches, disparités de niveaux de vie, temps libre hors travail rempli par une culture de masse dont la valeur esthétique ou informative est limitée.

A propos de ces aspects négatifs du progrès technique ou de la croissance économique, peut se poser la même question déjà formulée à propos de l’ensemble des mutations structurelles de la société industrielle : en quoi sont-ils fatals ? en quoi au contraire sont-ils guérissables ? Il y a quelques justifications sérieuses en faveur de la première thèse, si l’on songe au caractère in élastique de l’offre de certains biens de plus en plus fortement demandés (« Notre civilisation est orientée vers l’accroissement de la quantité de bien de consommation et vers la réduction de la quantité d’espace »).

Comme le fait observer Bertrand de Jouvenel, la société industrielle permet une amélioration du niveau de vie dans des proportions dont les hommes des temps préindustriels n’auraient jamais osé rêver, mais à condition que le consommateur veuille bien porter son choix vers ce qui est produit par les secteurs à haute productivité : de deux familles qui ont bénéficié d’un accroissement de leurs revenus monétaires, « celle qui a le plus orienté sa consommation vers les articles à prix réels décroissants a de ce fait un sentiment d’enrichissement bien plus prononcé que celle qui a orienté sa consommation vers les articles à prix réel peu décroissant, ou non décroissant ou même croissant » (op. cit., pp,70-71). Et J. Fourastié, dans l’article précité, évoque ce que serait aujourd’hui la vie en Europe occidentale si le progrès du niveau de vie avait pu s’y effectuer depuis le XVllIme siècle à population constante. On peut se demander si les aspects les plus déplaisants ou les problèmes d’avenir les plus préoccupants de la société industrielle ne passeraient pas presque inaperçus si les hommes avaient moins procréé qu’ils ne l’ont fait. Mais à vrai dire le phénomène est un des plus irréversibles qui soient, sauf à imaginer un conflit atomique qui, sans rendre la planète inhabitable, ramènerait le nombre de ses habitants à ce qu’il était au XVIII !me siècle, mais avec une technologie incomparablement supérieure.

On ne saurait cependant conclure, me semble-t-il, à une acceptation passive de tous les « biens négatifs » ( B. de Jouvenel) que sécrète la société industrielle dans son expansion désordonnée. Il suffirait, pour adopter la position contraire, de faire l’historique des pronostics pessimistes émis depuis le XIXme siècle au nom de l’efficience ou des condamnations de principe formulées au nom du libre choix des individus chaque fois qu’un progrès social quelconque a été proposé ou réalisé, qu’il s’agisse de l’interdiction du travail des enfants ou de l’instauration des congés payés. Le pouvoir que l’homme possède vis-à-vis de la nature grâce au progrès technique peut d’autre part être utilisé précisément pour combattre les lacunes ou les aspects négatifs de ce progrès. Pour ne citer qu’un exemple, il n’y a aucune fatalité qui exige que la recherche appliquée soit beaucoup plus développée dans le domaine de la production et de la commercialisation que dans celui de la protection de la santé du consommateur (comme c’est actuellement le cas). Dès lors, ce qui semble à première vue une conséquence inéluctable du progrès scientifique et technique apparaît beaucoup plus simplement comme une utilisation mal réglée des forces mises grâce à lui à notre disposition.

3. Le revenu discrétionnaire

L’accroissement du niveau de vie offre des marges de manoeuvre de plus en plus grandes, qui ont reçu la dénomination très parlante de « revenu discrétionnaire ». la revue américaine Fortune, dans une étude des perspectives de développement du marché américain au cours des années 60, indique que si l’on retient le niveau de revenu de 4000 dollars (après impôts) comme marquant la ligne de démarcation au-delà de laquelle on entre dans la zone c discrétionnaire », plus de la moitié de la masse des revenus individuels disponibles en 1970 revêtira ce caractère discrétionnaire ; si l’on adopte une autre présentation, les familles disposant d’un revenu supérieur à 7500 dollars (c’est-à-dire dont la moitié au moins peut être dite discrétionnaire) représenteront près de 2/5’mes de l’ensemble des familles, 2/5mes qui auront ainsi la possibilité, si elles en ont le désir, « de changer complètement de style de vie » (op. cit., p. 97).

En bref, ces diverses considérations peuvent se ramener à la constatation d’ensemble suivante : une intervention volontariste dans les fins du développement se légitime par la « latitude stratégique » dont nous disposons grâce aux progrès de la production par travailleur, et par les insuffisances des mécanismes de développement dits spontanés pour ce qui est de fournir un mode d’utilisation satisfaisant de cette latitude.

Après avoir exposé quelques raisons de ne pas tenir les déformations structurelles de la société industrielle comme un nouvel avatar de la nature des choses, il reste maintenant à voir entre quelles branches de l’alternative le choix peut se porter, et quels moyens implique ce changement d’attitude à l’égard des fins de l’économie ?

III Quoi choisir ?

L’affectation du surplus discrétionnaire dégagé d’année en année par la croissance peut s’effectuer, si l’on reprend la classification proposée par M. Pierre Massé, entre les cinq « modèles » d’économie ci-après : économie de puissance ( qui renvoie aux dépenses militaires et certainement, pour une part, aux dépenses de recherche spatiale) , économie de loisir ( liée à la réduction de la durée de travail, mais aussi aux dépenses collectives qui élargissent les gammes des choix offerts en matière d’utilisation de temps libre), économie de consommation (où s’affrontent dans un dialogue de sourds les adversaires de la civilisation du gadget et les partisans du libre choix du consommateur), économie de création (qui « s’attache à engendrer des valeurs durables, de caractère collectif, en général sans rentabilité mesurable, où s’expriment les aspirations et parfois le style d’une époque »), économie de solidarité (qui cherche à réduire les « différences de condition entre les hommes » ou les « écarts de croissance entre les régions »).

On notera que ces divers paradigmes constituent des types à l’état pur, indispensables à toute réflexion sérieuse sur les finalités économiques, mais que, dans la réalité, ils se présentent à nous sous des traits mêlés. D’abord parce qu’aucune société même la plus cohérente (voire la plus totalitaire), n’est totalement vouée à une seule de ces finalités pas plus qu’aucun individu. Présentant leurs trois modèles de communautés, l’un orienté vers la consommation débridée, l’autre vers la fusion du travail et du loisir et !a troisième vers la libération des contraintes économiques, Paul et Percivel Goodman précisent qu’« il n’y a pas de population qui opère des choix alternatifs à l’état pur tels que nous les présentons les gens en fait veulent un mélange des trois, dans des proportions variables suivant leurs traditions et les circonstances. »

En outre, les divers modèles concevables ne sont pas sans se recouvrir partiellement. Il y a dans l’économie de puissance des éléments « consommables » qui sont représentés, matériellement, par les effets induits (fall out) des recherches à caractère militaire ou spatial sur la productivité ou l’innovation dans les activités civiles, et psychologiquement, par la satisfaction engendrée dans l’opinion par les réussites de l’économie de puissance (ce que le professeur Raymond Ruyer a appelé la nutrition psychique).

L’accroissement des loisirs offre à ceux qui en bénéficient un « budget temps » dont ils peuvent user pour effectuer des consommations payantes dont ils devraient sans cela s’abstenir (en d’autres termes, à pouvoir d’achat égal la structure de la consommation ne peut manquer d’être influencée par la quantité de loisir accessible). A propos de l’économie de consommation on peut répéter la remarque déjà faite à propos de l’économie de puissance, à savoir que la consommation n’est pas uniquement matérielle, et peut trouver un aliment non seulement dans les déploiements de puissance, mais dans l’économie de création, qui elle-même se trouve avoir des frontières communes avec l’économie de puissance (si l’engin spatial peut être, comme l’a écrit G. Friedmann, le plus récent et le plus coûteux des gadgets, il n’est pas non plus sans analogie avec les grandioses réalisations architecturales du passé).

Une autre voie d’approche (complémentaire de la précédente) au problème de l’identification des finalités économiques alternatives susceptibles d’être visées consciemment pourrait consister à classer l’utilisation des ressources partageables suivant les catégories de bénéficiaires, en distinguant :

  • 1- les emplois qui sont sources d’utilités pour les individus. Ces utilités peuvent être appréhendées, soit directement (sous forme d’espèces monétaires polyvalentes, ou bien sous forme de temps libre, également polyvalent), soit indirectement, par les biais de services rendus par les équipements collectifs.
  • 2- Les emplois créateurs d’utilités pour la collectivité prise dans son ensemble : dépenses de puissance et de prestige, recherche scientifique fondamentale.
  • 3- Les emplois redistributeurs d’utilités, au profit des groupes sociaux ou régionaux, nationaux ou étrangers.

Mais il ne faut pas se dissimuler qu’aucune typologie n’est vraiment apte à servir à toutes fins, car elle laisse toujours échapper quelque chose d’essentiel. Dans le cas qui précède, par exemple, il n’est pas possible de faire entrer un phénomène récent, à savoir l’expansion démographique imprévue qui s’est manifestée après 1945 dans un certain nombre de pays riches (ce que les Américains ont appelé du terme imagé de baby boom). Lors des entre- tiens de Bâle-Rheinfelden sur la société industrielle, le professeur Postan, de Cambridge (Angleterre) a émis l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’une tentative spontanée pour trouver, sur le plan individuel, une signification nouvelle à une existence où le travail et la lutte pour la sécurité occupent une place décroissante ; les familles anglaises désirant un troisième ou un quatrième enfant plutôt qu’une deuxième voiture, une piscine ou un poste de télévision marqueraient par là leur désir d’obtenir c quelque chose qui ne sorte pas de l’usine », et revête un caractère naturel, ce qui, dans notre univers technique, devient chose de plus en plus rare.

Quel que sait le sens à donner à cette attitude nouvelle des familles dans les sociétés « opulentes », il faut en tout cas en retenir que toute réflexion sur les finalités économiques doit tenir compte, non seulement des inflexions volontaristes d’origine politique, mais aussi des comportements spontanés qui se trouvent apporter sinon des solutions, du moins des réponses, au problème de l’emploi des revenus discrétionnaires, si bien qu’il s’opère une convergence, pas forcément harmonieuse d’ailleurs, entre initiatives centrales et initiatives décentralisées dans la recherche d’un mode d’utilisation nouveau des fruits de la croissance. Mais étant donné la complexité croissante des sociétés modernes, on peut conjecturer que le second type d’initiative jouera un rôle moteur moins affirmé que le premier, ne fût-ce qu’en raison de la marge d’autonomie plus limitée dont il dispose.

IV les implications du volontarisme économique

Avant d’en venir aux conséquences pratiques qui découlent de cette attitude active à l’égard du développement, je voudrais une fois de plus souligner qu’il ne s’agit pas de substituer l’arbitraire à la rationalité (ou aux préférences des bénéficiaires ultimes de l’activité économique), mais de prendre conscience du fait qu’une croissance purement quantitative des biens et services produits finit par tomber sous le coup de la loi des rendements décroissants du point de vue du bien-être obtenu, de sorte que le « plus » à coût mesurable égal, n’est pas nécessairement préférable au moins ». Aussi serait-il plus juste de remplacer le terme de volontarisme par un néologisme affreux tel que « quantitativisme », qui aurait le mérite de mettre l’accent sur l’insuffisance des critères quantitatifs que l’on utilise pour arrêter une politique de développement. Cette évidence est déjà perceptible dans le domaine des biens de consommation où l’on observe qu’à égalité de production, l’assortiment qui se vend est préférable à celui qui n’arrive pas à s’écouler. Mais il faut aller plus loin, et ce" plus loin » peut avoir deux significations, que je chercherai à éclairer en me référant aux notions ultra-classiques d’offre et de demande :

  • Il faudrait d’abord améliorer qualitativement l’offre d’utilités d’origine économique (c’est-à-dire nécessitant le sacrifice de ressources rares) au lieu de tenir pour suffisant un simple accroissement quantitatif. Il ne saurait être question d’expliciter le contenu de cette première voie de recherche, car ses implications -du côté de la signification du travail, du contenu des loisirs, de l’aménagement des villes, de la réintégration du beau dans la vie quotidienne, sont à peu près illimitées…
  • Il faudrait ensuite améliorer qualitativement la répartition de ces mêmes utilités c’est-à-dire prendre conscience qu’à partir d’un certain niveau global de bien-être matériel et mesurable, la façon dont le revenu national est réparti entre groupes sociaux, entre classes d’âge et entre régions importe plus que l’ampleur de sa croissance (même - et surtout - si les effets mesurables d’une redistribution des revenus sur la structure de la demande et par conséquent de la production sont -comme ce semble être le cas - du second ordre).

Les deux perspectives de dépassement d’un strict quantitativisme ne sont pas radicalement nouvelles, car depuis T. More, les utopistes n’ont cessé d’imaginer des sociétés idéales d’où « le mal » - et notamment le mal d’origine économique - serait banni. Mais la règle du jeu dans la construction d’une utopie suppose qu’il soit fait abstraction des obstacles imputables à la nature humaine, puisque celle-ci est censée subir une mutation du fait des changements institutionnels liés à l’avènement de la Cité de nulle part. Or un progrès économique plus soucieux du qualitatif, même s’il échappe aux risques d’arbitraire du planificateur de bonne volonté, ne peut s’effectuer sans une révision radicale de la pensée économique et des attitudes économiques.

Révision de la pensée : autrement dit, dépassement de la dichotomie combien révélatrice entre l’investissement économique relevant du calcul de coût et de rendement, et l’investissement social régi par l’empirisme le plus approximatif.

Révision des attitudes : le qualitatif coûte cher, lui aussi, c’est-à-dire qu’il exige une certaine quantité de travail gratuit, alors que la contre-partie n’est pas aussi perceptible que dans le cas de biens et services payants. Nos sociétés seront-elles capables d’orienter une partie de leur excédent vers des satisfactions impondérables, diffuses, mal mesurables ? Sauront-elles comprendre la stupéfiante vérité de cette remarque de La Bruyère : « Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire. Personne presque n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fond pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s’appelât travailler ». Sans vouloir faire de l’économique la clef du bonheur humain, ce qu’elle n’est heureusement pas, il me semble qu’il y a là un vaste programme de recherche et d’action pour les décennies à venir.

B. Cazes


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