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Coopérer, mais pour quel développement ?

par Henryane de Chaponay - Economie et Humanisme n°325 juin 1993

La remise en cause des mécanismes de la coopération publique et privée ne peut être pertinente que si elle est ordonnée à son objectif fondamental, le développement. Avec pour toile de fond une conceptualisation dynamique, adaptée aux interdépendances actuelles et aux questions qui traversent toute société, sur cet objet insaisissable et mobilisateur. Moins que jamais le combat pour le développement n’est réservé au Tiers monde.

Le monde des humains a toujours été "en développement", transformant conditions de vie et environnement, avançant et régressant dans son "humanité", découvrant et interprétant ses perceptions de l’univers et de la place qu’il y occupe.

Des questions essentielles émergent

Ce qui change radicalement aujourd’hui, c’est que l’accumulation des connaissances techniques et scientifiques et les usages qui en sont faits ont accéléré de façon étourdissante les capacités d’intervention de l’homme, pour le meilleur et pour le pire. La machine "progrès" s’est emballée et risque de se retourner contre lui alors que les écarts entre les conditions de vie des humains, d’un bout de la terre à l’autre ne font que grandir jusqu’à la déchirure. Or même, beaucoup d’entre nous qui nous trouvons dans des secteurs avancés au niveau technologique et scientifique, vivons encore sur des logiques de pensée et des perceptions du monde et de la société héritées du siècle dernier. Nous avons assimilé à la culture universelle les avancées techniques et scientifiques dans leur traduction matérielle, subordonnée à la croissance pure et simple des biens et services. D’où notre tentation de redécouvrir avec éblouissement dans de vieilles civilisations des valeurs culturelles et des sagesses humaines oubliées et d’idéaliser celles-ci. La réalité de notre cheminement humain dans l’univers est bien plus riche et compliquée, marquée par de fulgurantes visions prémonitoires en même temps que des processus de sclérose et de mort.

Or nous voilà à un nouveau tournant de l’humanité, découvrant avec effroi notre capacité à en précipiter la fin et notre incapacité à maîtriser l’avenir. D’ où, jointe aux frustrations de rêves évanouis, notre tendance au catastrophisme.

Cependant avec la fin des certitudes, un certain nombre de praticiens, chercheurs et scientifiques, commencent à questionner la notion de progrès. La vision que nous pouvons avoir aujourd’hui de notre planète et de l’univers, commence peu à peu à bousculer les lectures habituelles des rapports hommes-société-nature et univers.

Pour une portion croissante de l’humanité le seul horizon est de survivre jour après jour. Pour une petite part de privilégiés, c’est la lancinante question du devenir de l’humanité et du sens de l’action. Mais n’avons-nous pas tendance en Occident à nous imaginer encore et toujours sauveurs du monde ? Nous connaissons si mal encore la nature des énergies à l’œuvre dans d’autres régions de la planète et dans les couches ignorées de nos propres sociétés.

Nous sommes au pied du mur face à des défis immenses et notre capacité d’ "imaginaire social" est en quelque sorte érodée, en panne. Du moins c’est ce que nous percevons à travers les comportements politiques et les dérèglements institutionnels. C’est sur cette réalité que les médias mettent l’accent et c’est sur cette réalité de crise profonde que nous buttons. Crise culturelle et de pensée avant tout. Mais, en même temps, nous sommes souvent dans l’incapacité de saisir et interpréter les signes balbutiants qui apparaissent ici et là, indiquant que l’intelligence sociale, fruit de la coopération et de la communication entre .les humains, est à l’oeuvre.

Signes d’humanité

La société s’est tellement fracturée que la plupart du temps nous ne percevons pas les énergies créatrices qui existent latentes au sein des populations démunies. Celles-ci sont le plus souvent inhibées par la façon dont elles sont considérées et renvoyent d’elles-mêmes l’image que les secteurs dominants de la société portent sur elle. De multiples expériences et témoignages nous le confirment, que ce soit en France, au Brésil, ou ailleurs : des approches pédagogiques valorisent la personne et son savoir-faire et lui permettent de retrouver son identité.

Citons les innombrables initiatives d’entraide, d’échanges de savoirs et d’apprentissages, les renouvellements dans des secteurs d’économie sociale s’inspirant d’anciennes pratiques de solidarité : les communautés de travail- les "tontines" africaines, les "nantirao " pour le logement populaire au Brésil… D’autres pratiques se développent, telles les réseaux d’échanges réciproques, les initiatives prises par le CJDES (Centre des Jeunes Dirigeants de l’Economie Sociale) dans le cadre d’un réseau européen, et d’innombrables réalisations d’économie solidaire en Amérique latine, Asie et Afrique, la plupart du temps au niveau des quartiers populaires.

Un certain décloisonnement dans la circulation de l’information est en cours, de multiples actions relancent les énergies citoyennes, l’idée de réseaux ouverts acquiert une importance. Laissées dans l’isolement et sans médiations actives, ces initiatives retombent et les énergies s’épuisent d’elles-mêmes. Valorisées, réfléchies, capitalisées et échangées avec d’autres dans des processus de confrontation, elles ont bien plus de chances de gagner en qualité et en expansion.

Pour simplifier, les finalités de la coopération rejoignent celles qui aujourd’hui nous motivent tous pour inventer dans le quotidien les meilleurs moyens et procédures pour lutter contre l’exclusion sous toutes ses formes. C’est une démarche de citoyenneté à intégrer dans notre vie, non seulement au niveau des actions mais aussi par l’imagination. Il est devenu urgent de repenser le travail et les activités humaines, bref, d’avoir l’audace d’entrer dans une autre démarche et une autre logique pour aborder les problèmes du développement, tant au plan local qu’international.

Nous sommes appelés à coopérer pour renforcer l’émergence des intelligences et des initiatives qui vont dans ce sens, pour faire reconnaître l’espace public où devraient se rejoindre et se combiner les initiatives de l’Etat et celles de la société civile. Après tout nous avons fini par oublier que l’Etat, comme bien d’autres institutions, est une émanation de ce que nous appelons aujourd’hui "société civile". Cette notion a trouvé illustration récemment au Brésil avec le Mouvement pour l’Ethique en Politique qui joua l’an dernier un rôle important dans l’"empêchement" du Président Color, et qui cette année a lancé une campagne nationale d’"action de la citoyenneté contre la misère et pour la vie". La société elle-même n’est-elle pas le produit de l’interaction des individus. à de multiples niveaux, tout au long de l’histoire ?

Invention démocratique

C’ est pourquoi il nous faut apprendre à miser sur la créativité des personnes et les forces positives qu’elles sont potentiellement capables de mobiliser, et combattre sans relâche celles qui engendrent les processus d’auto-destruction et de mort.

Les maîtres-mots de la coopération et du développement sont, sur le plan sociétal, dans la redéfinition des contenus et modalités de l’invention démocratique. Celle-ci concerne tout à la fois le nécessaire renouvellement des institutions et des formes d’organisation sociale, mais aussi les pratiques quotidiennes, les comportements individuels et collectifs. La démocratie est un processus lent et fragile, constamment menacé. C’est un permanent apprentissage : savoir travailler avec les différences, connaître et gérer les tensions et les conflits qui naissent d’intérêts divergents, d’incompréhensions, de peurs, de luttes pour le pouvoir… C’est à partir de cet effort soutenu que nous pouvons nous reconnaître citoyens et citoyennes, localement et internationalement et donc coopérer ensemble pour donner un sens dynamique à la notion de développement.

Les initiatives et pratiques émergentes, dans lesquelles nous pouvons investir nos énergies, concernent tous les domaines de la vie et des activités humaines. Je retiendrai ici trois aspects complémentaires liant coopération, développement et effort démocratique :

  • dans le champ de la technologie, la révision des processus de décision, afin de définir les applications prioritaires auxquelles consacrer les fruits de la recherche scientifique et l’orientation de celle-ci. La priorité est à donner aux initiatives permettant d’utiliser ces avancées au bénéfice de tous.
  • dans le domaine de la culture, la reconnaissance des apports et des limites de chaque culture particulière et la nécessaire ré-invention permanente d’éléments et de valeurs universellement reconnus mais sans cesse appelés à s’enrichir. Trop souvent nous oublions à quel point notre propre culture occidentale est le fruit de multiples héritages et métissages.
  • dans le domaine de l’économie, la recherche de logiques d’entreprises et de mécanismes financiers qui resituent la production et la distribution au service de tous les êtres humains. Il n’est plus possible de continuer à penser l’économie coupée de sa réalité sociale. Il est urgent de prendre en compte l’interactivité de tous ces domaines entre eux et cela exige un effort soutenu de confrontation et dialogue entre tous les acteurs sociaux et un réel développement des pratiques transdisciplinaires.

Tout cela suppose beaucoup d’investissements dans l’expérimentation et la recherche de nouvelles pratiques et méthodes d’intervention, pour mieux identifier les points d’appui, les motivations et les processus d’apprentissage permettant le dialogue entre les cultures et les savoirs différents. Il y a surtout, à retrouver une interactivité réelle entre les différents types d’activités matérielles et intellectuelles et un équilibre dans nos rapports avec la nature environnante et l’univers.

Coopérer, pour moi, c’est se mettre d’accord pour entrer ensemble dans une aventure. Le développement c’est l’aventure humaine qui a avant tout pour objectif l’épanouissement de toutes les personnes dans toute leur dimension et leur capacité d’apport à l’ensemble de la société et de l’environnement du vivant.

henryane de chaponay


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