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Louis-Joseph Lebret et l'économie humaine

par Denis Pelletier

Au moment où la question du développement est posée à nouveaux frais à la fois par l’échec patent, en Afrique en particulier, des modèles proposés, voire imposés durant les trois dernières décennies et par l’effondrement du bloc communiste, qui ouvre la porte aux risques d’un libéralisme occidental débridé, le rappel des intuitions, des recherches et des orientations stratégiques de développement de Louis-Joseph Lebret n’est pas sans intérêt.

Lebret est mort en 1966, un an avant la publication de l’encyclique sur « Le développement des peuples », qui lui devra beaucoup. Il avait pu participer, en qualité de représentant du Saint-Siège, à la Conférence des Nations-Unies sur l’application de la science et de la technique (1963), puis à la Conférence sur le commerce et le développement (CNUCED 1964), tout en étant expert au Concile Vatican Il (1962-1965). Pourtant, la disparition de Lebret n’a pas mis fin à l’influence que ses travaux n’ont cessé d’exercer sur nombre de militants et d’acteurs du développement, bien au-delà des organismes qui s’inspirent de son action.

La situation d’aujourd’hui, par son caractère largement ouvert, redonne une nouvelle actualité à ses institutions et aux résultats de ses travaux d’Amérique latine, en Afrique et au Proche-Orient. C’est pourquoi nous sommes heureux de présenter quelques bonnes feuilles de la thèse de Denis Pelletier. Un ouvrage tiré de cette thèse sera publié aux Éditions du Cerf en 1994. Nous avons sélectionné trois thèmes en raison de leur pertinence aujourd’hui et de leur place centrale dans la pensée lebretienne : l’aménagement du territoire, la dialectique État et acteurs du développement à la base, l’économie du développement revisitée par l’humanisme chrétien. Nous remercions Denis Pelletier, maître de conférences à l’Université Lumière-Lyon II, qui a bien voulu autoriser la publication de ces textes.

Foi et développement

De l’aménagement du territoire au développement harmonisé : une technique du développement.

L’aménagement du territoire est, pour Louis-Joseph Lebret, la voie qui conduit du prophétisme communautaire des années de guerre au développement harmonisé. On peut suivre de 1945 à 1961 la façon dont sa réflexion sur l’aménagement du territoire irrigue constamment l’évolution théorique de l’économie humaine. Les années 1945-1952 sont un temps d’apprentissage : découvert à travers les enquêtes de la SAGMA, la rencontre avec les experts qui gravitent autour du MRU (Ministère de la reconstruction et de l’urbanisme) et du Plan Monnet, celle aussi de géographes comme Jean Labasse ou Maurice Le Lannou, l’aménagement donne un contenu technique à l’utopie d’un ordre social « intégralement communautaire », promet une organisation harmonieuse de l’espace doublée d’une authentique démocratie locale. Cette période culmine avec la session d’élaboration de septembre 1952 et la charte de l’aménagement du territoire adoptée à l’issue de celle-ci, puis reprise en 1958 dans L’Enquête en vue de l’aménagement régional. De 1952 à 1955, c’est au cours d’enquêtes au sud-Brésil que L.-J. Lebret découvre les stratégies de développement et formule ses premières propositions dans ce sens (5). A partir de l’en- quête de 1956 sur la Colombie, qui porte sur l’ensemble d’un Etat et non plus seulement sur une région, le développement prend pratiquement le dessus sur l’aménagement, plusieurs années avant que ce basculement ne se répercute dans les ouvrages de Lebret.

L’enquête en vue de l’aménagement régional porte la marque de cette contamination progressive d’une approche en termes de géographie volontaire par une logique de développement. Car si, dans l’ensemble, la méthode d’enquête n’a pas fondamentalement changé depuis les premiers tomes de la série, c’est en marge de celle-ci que les références au développement se multiplient. Ainsi dans l’introduction :
« Pour nous l’aménagement n’est pas séparable d’un plan de développement intégral ne visant pas seulement à la « croissance » ou à l’« expansion », mais ordonné avant tout à l’élévation du niveau de vie des populations, et particulièrement des couches de population les plus déprimées ».

La dernière partie, consacrée aux stratégies d’aménagement, s’ouvre sur un paragraphe recommandant la connaissance précise de la phase de développement dans laquelle se trouve la région ou la nation ; la conclusion exprime le lien indissoluble entre « mise en valeur, développement, aménagement ». Quant au corps de l’enquête, s’il demeure centré sur la confrontation entre l’étude du milieu géographique et la micro-analyse des niveaux de vie et de la stratification sociale, il est affecté de deux inflexions majeures. D’une part, il se renforce d’un corpus spécifique consacré à « l’étude des conditions générales de développement », dans un cadre macro-économique, dans lequel apparaissent les seules références à l’enquête colombienne, et qui permet de confronter les potentialités définies dans les sections précédentes aux possibilités immédiates de leur mise en valeur. D’autre part, si le pays, défini comme zone homogène au sens où y sont homogènes les conditions d’aménagement, reste l’unité à retenir au cours de l’enquête, c’est la région, définie comme un espace polarisé autour d’un ou plusieurs centres urbains, qui devient l’échelon privilégié d’aménagement. Dans la pratique d’enquête de L.-J. Lebret, dès 1952-1954 à Sâo Paulo ou dans l’Etat de Parana, la région se définit ainsi non plus comme espace homogène mais comme espace polarisé, et l’aménagement et le développement vont de pair avec une stratégie de régionalisation. Celle-ci a enfin une dimension politique : la régionalisation doit s’accompagner d’une décentralisation des pouvoirs au profit des municipes. La démocratie locale, qui permet l’émergence des élites, est ainsi indispensable au processus d’aménagement/développement.

Cette double évolution, de l’aménagement du territoire au développement, et d’un espace fait d’unités homogènes juxtaposées vers un espace polarisé et hétérogène, trouve son achèvement dans Dynamique concrète du développement. L’aménagement du territoire y est défini comme un « concept annexe » du développement. Annexe certes, mais essentiel :
« L’aménagement du territoire est son adaptation aux fonctions économiques et sociales résultant de son relief, de son hydrologie, de son sol, de son sous-sol, de ses potentialités énergétiques et de ce que l’histoire en a déjà fait. (…) En somme, l’aménagement d’un espace est son utilisation optimale en vue de son propre développement et du développement des unités territoriales supérieures. Dans l’acte du développement (…), l’aménagement est l’opération primordiale. A lui se rattachent les infrastructures fondamentales, l’implantation et le volume des grands équipements productifs et sociaza ».

En outre, la conception d’un espace polarisé se réfère désormais explicitement à la théorie des pôles de développement de François Perroux. Lebret distingue en effet trois niveaux de polarisation, « pôles élémentaires de vie collective », « pôles intermédiaires régionaux », « pôles d’expansion économique ». L’originalité des premiers, au niveau inférieur de J’échelle, est leur fonction sociale et culturelle d’une part, politique de l’autre. Certes, celle-ci n’en exclut pas d’autres commerciales, administratives, industrielles. Cependant, on ne peut manquer d’être frappé par cette volonté, réaffirmée d’un ouvrage à l’autre, d’appuyer le développement économique sur une démocratie locale, où l’on est tenté de voir la récurrence du projet de démocratie organique d’EH à ses débuts : le développe- ment local est le lieu où le politique dépasse le champ qui lui est traditionnellement imparti dans la démocratie libérale, appelée à devenir à travers lui une authentique démocratie économique.

Les « pôles d’expansion économique », véritables pôles de développement au sens où l’entend Perroux, demeurent le niveau privilégié du développement. Lebret emprunte au travail de Raymond Barre sur « Le développement économique » l’analyse des effets induits par cette polarisation, sous l’effet du « jeu libre des forces du marché » : effets d’appauvrissement (backward effects) de régions moins privilégiées victimes de l’émigration des hommes, des capitaux et des entreprises ; effet d’entraînement (spread effects) sur les régions immédiatement environnantes, sous l’effet de l’expansion géographique du pôle dominant.
« Le pôle, en dirigeant à son gré les capitaux vers tel ou tel investissement spécifié et localisé, est maître de l’évolution économique générale du pays ou même d’un groupe de pays. La connaissance des structures de polarisation livre le tissu essentiel d’un pays ; leur critique en fonction de telles ou telles nécessités reconnues primordiales permet la correction des tendances fâcheuses, l’intensification des courants favorables, la transformation du réseau de communications, l’orientation plus rationnelle des investissements, la détermination optimale des unités administratives ».

Venue en conclusion du paragraphe consacré par Lebret au phénomène de polarisation, cette phrase permet de mesurer le chemin parcouru. De l’aménagement du territoire au développement, des zones homogènes aux pôles de croissance, l’économie humaine demeure sans doute davantage une géographie qu’une économie du développement. Cependant, sous l’influence d’un Jean Labasse ou d’un François Perroux, sous l’effet aussi de la découverte des déséquilibres régionaux des pays du tiers-monde, l’ancien idéal d’une France où se juxtaposaient harmonieusement les pays, où les notions de paysage, d’héritage, de terroir et d’équilibre l’emportaient, a laissé place à la conception dynamique d’un espace devenu hétérogène, qui ouvre la porte à une politique de développement destinée à infléchir et corriger les effets induits par la polarisation.

L’état et les communautés : une politique du développement

Louis-Joseph Lebret partage avec les économistes de la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine), tenants du « desarrollisme », l’idée d’un retard technique à combler par les pays en voie de développement, celle d’une modernisation nécessaire. Il partage aussi la crainte des tenants du courant anthropologique devant la destruction des structures traditionnelles de solidarité. La politique de développement qu’il préconise se situe sur une diagonale tradition/modernisation, qui se combine avec une autre, communautés/Etat, sans la recouper exactement. Dans cette perspective, l’Etat est incontestablement l’agent par excellence de la modernisation. On l’expliquera d’abord par la position de L.-J. Lebret, expert au service des gouvernements qui financent ses missions de développement. D’autre part, chacune des enquêtes aboutit à l’ébauche d’un plan de modernisation ; en Colombie, comme auparavant dans l’Etat de Sào Paulo, le rapport propose en conclusion la mise en place d’instances publiques de planification, dont il dessine l’organisation. Cette tendance s’accentue dans les dernières années de sa vie, et Raymond Delprat a montré comment la mission IRFED-Liban, conçue à l’origine comme mission de développement, s’orienta rapidement vers la réforme de l’Etat libanais, de façon à le renforcer face au système confessionnel. Planificateur, l’Etat est également redistributeur du capital -c’est le sens de la réforme agraire - et des revenus - à travers la politique fiscale, dans le rapport sur l’Etat de Sâo Paulo, par exemple, en vue d’accroître les capacités de consommation des classes pauvres et de stimuler l’investissement pour augmenter les capacités de développement. La même orientation domine les ouvrages du dominicain. Dynamique concrète du développement fait de la planification le second « concept annexe » du développement, aux côtés de l’aménagement du territoire. Face aux réticences des classes dirigeantes politiques et économiques, « il importe de souligner (…) que le plan n’est qu’un moyen pour réussir le développement ; qu’un plan directeur, ou indicateur à long terme, ou prospectif, est, en toute hypo- thèse (même libérale), rigoureusement nécessaire », et l’ouvrage dresse en annexe l’organigramme d’un ministère du développement. En-deçà même de la planification, l’Etat doit mettre en place les infrastructures nécessaires au développement. La confrontation des besoins et des possibilités débouche sur l’énumération des facteurs favorables et défavorables, le rôle de l’Etat étant d’orienter celui-ci en s’appuyant sur les premiers de façon à supprimer les « goulets d’étranglement », expression récurrente sous la plume de Lebret.

En consacrant la dernière partie de Dynamique concrète du développement aux « arbitrages », ce dernier introduit une notion supplémentaire, qui fait de l’Etat l’arbitre des objectifs à atteindre et des moyens d’y parvenir. Sous cet angle la politique de développement est une pièce à deux acteurs : l’arbitrage technique est de la compétence de l’expert, l’arbitrage politique relève du personnel dirigeant. Lebret renoue ainsi avec l’idéal de politique scientifique qui avait dominé les débuts d’Economie et Humanisme, en même temps qu’il donne un support méthodologique au statut de « conseiller du prince » que ses missions lui confèrent, et davantage avec les missions au Sénégal ou au Liban durant les années soixante. La conception d’un Etat-arbitre prend un sens bien différent de celle qui prévaut dans le libéralisme économique. Il ne s’agit pas d’assurer par une intervention législative minimum le libre-jeu de la concurrence, mais bien de s’instituer en promoteur du bien commun collectif et de la justice distributive, dans une perspective qui demeure celle du thomisme et de la doctrine sociale de l’Eglise. Cette inscription dans la tradition catholique sociale sous-tend clairement le principe de finalisation posé par Lebret comme premier critère d’un développement authentique, de même qu’il joue un rôle dans le critère d’auto-propulsivité, où il revient à l’Etat de susciter, le « grand dessein » nécessaire à la mobilisation des masses en vue du développement. L’arbitrage sur les normes du besoin à promouvoir, sur la politique de répartition des revenus de la croissance et des exigences du développement entre couches sociales, « l’arbitrage entre les tensions sociologiques », relèvent bien de cette double exigence de bien commun et de justice distributive, celle-ci prenant le pas dans la conception lebretienne de l’économie sur la justice commutative, à mesure que la rencontre entre l’expert et l’homme politique prend à ses yeux, et dans sa pratique quotidienne, davantage d’importance. La connaissance des conditions concrètes du sous-développement et l’héritage thomiste se nourrissent mutuellement dans l’élaboration de l’économie humaine. Par exemple, l’option marquée en faveur de l’élévation du niveau de vie des classes pauvres peut relever de trois explications différentes : en termes keynésiens, il s’agit de stimuler la demande de façon à relancer la production et l’investissement ; en termes « perrousiens », d’assurer la couverture des « coûts de l’homme » en luttant contre la désarticulation des sociétés dominées ; en termes thomistes, de respecter l’impératif de la justice distributive.

Mais cette même doctrine sociale de l’Eglise, centrée sur le principe de subsidiarité, ainsi que le passé militant de L.-J . Lebret, des déconvenues essuyées aux côtés du régime de Vichy aux démêlés avec le gouvernement colombien, le conduisent aussi à se méfier de l’Etat, toujours suspect de vouloir se substituer aux corps intermédiaires, et de livrer les individus à la toute puisssance des gouvernants. L’auto-propulsivité suppose la prise en charge par les populations elles-mêmes de leur développement.

On a déjà dit la dimension politique contenue dans le développement harmonisé, la façon dont les politiques de régionalisation sont aux yeux de Lebret, autant qu’un appui à l’aménagement du territoire, un moyen de ranimer les échelons locaux de la démocratie. On a vu aussi comment cette volonté de dynamiser l’expression des élites locales a partie liée avec l’ancienne utopie d’une démocratie qui déborderait les cadres de la démocratie libérale, pour devenir démocratie directe, économique, et même organique. Prenons maintenant en compte une dimension supplémentaire du développement harmonisé : le rôle fondamental imparti aux communautés de base et la façon dont il entre, en conflit avec les tendances à l’immobilisme décelées au I sein des masses des pays sous-développés.

Plusieurs pages de Suicide ou survie de l’Occident sont consacrées à « l’importance majeure du développement des communautés de base ». L.-J. Lebret s’y appuie sur le modèle du Community Development, en usage au sein du Commonwealth et repris comme exemple dans une publication de l’ONU. Pour chaque unité territoriale définie, un comité consultatif gère avec l’instance centrale de développement du Commonwealth, le « Comité consultatif de développement social », et avec les autorités politiques, les opérations de développement à mener à la base, à partir de « l’action de la collectivité elle-même, y compris la discussion collective des problèmes, l’analyse des besoins locaux par la population, la création de comités, la recherche de l’assistance technique nécessaire, le choix et la formation du personnel ». Il évoque les « centres sociaux ruraux » d’Egypte, les « sociétés de développement rural » de Ceylan, les « équipes de développement » en Birmanie, l’« aide aux villages » du Pakistan, s’attarde sur le modèle indien d’assistance aux communautés de base dans le cadre du plan quinquennal de 1952. Il en dégage trois caractéristiques : le développement local prend corps à travers la participation directe des populations concernées ; il est conçu comme un processus placé sous contrôle permanent et susceptible d’être infléchi en fonction de l’évolution des besoins ; il doit s’inscrire dans le cadre plus large d’un plan général de développement à l’échelle nationale.

L’intérêt pour le Community Development est née d’une expérience concrète, la découverte en 1955-1956 de la communauté mise en place par l’abbé Guttierez à Fomèque, municipe colombien situé dans la montagne, entre Bogota et la plaine de l’Orénoque. Fomèque est à l’origine une ferme coopérative, gérée collectivement par la communauté, qui a su obtenir les capitaux nécessaires à une première mécanisation et à une campagne de reconstitution des sols par arborisation et constructions de terrasses, avant de poursuivre cet effort grâce au dégagement de surplus commercialisables. Fomèque est aussi une expérience d’ « éducation intégrale », selon le mot prêté à l’abbé Guttierez. Un premier effort d’alphabétisation de quatre cents adultes et jeunes gens a débouché sur la fondation d’une école ménagère pour jeunes filles, de trente- six écoles primaires répartis sur l’ensemble du municipe, et de cours pour jeunes adultes destinés à former les cadres de la communauté. Selon L.-J. Lebret, deux cents enseignants sont sortis de ce cours pour enseigner en Colombie, attirant l’attention récente de l’UNESCO pour cette expérience d’éducation populaire.
« Ainsi, Fomèque peut apparaître comme une micro- expérience intégrale d’économie humaine entendue comme discipline des passages d’une phase moins humaine à une phase plus humaine, au coût le moins élevé possible, au rythme le plus rapide possible. La formule, sans être communautaire quant à la possession des terres, la granje exceptée, l’a été quant à l’esprit et quant à la mise en commun de nombreux efforts. Elle a été à la fois évangélique et civilisatrice. Elle a prouvé que le développement essentiel se fait dans les communautés de base, et que les maquettes réussies font école. La radio d’enseignement populaire rural de Sutatensa est venue prendre ici ses programmes ».

A ce tableau idyllique, qui fait de l’expérience communautaire de base le modèle de développement harmonisé, l’oeuvre de Lebret apporte pourtant en d’autres lieux une sérieuse réserve. Dans l’effort de modernisation entrepris par l’Etat planificateur, une attention très aiguë est portée aux résistances au changement venues des populations elles-mêmes. Pour un expert au service de l’Etat qui l’emploie, et dans lequel il voit à la fois l’acteur de la modernisation et le responsable potentiel de la crise de communautés elles-mêmes ambivalentes dans leur comportement à l’égard du développement, le problème reste de combler l’espace qui sépare celles-ci de celui-là : la dynamique du développement harmonisé s’établit dans cette tension Etat-communautés, dans l’inconfort d’une position institutionnelle qui conduit pratiquement Lebret à privilégier le développement décidé au sommet, tout en rêvant d’un mouvement inverse, dans lequel une démocratie devenue économique au sens plein du terme trouverait la voie d’une expression directe, permettant ainsi l’authentique développement communautaire défini par la base.

Economie humaine et humanisme chrétien

Dans les années cinquante, c’est en marge de l’Eglise, dans un milieu d’experts en aménagement du territoire et en développement -dont Giorgio Sebregondi fournit au sein de la SVIMEZ (Associazione per lo sviluppo dell’industria nel mezzogiorno) italienne le meilleur exemple –mais aussi au contact d’une mouvance internationale en prise directe avec les problèmes du sous-développement, que la dynamique du développement harmonisé s’est élaborée et a rejoint les premières formulations de l’économie du développement.

On peut discerner trois aspects de cette convergence. L’empirisme d’EH rejoint d’abord une tendance de la sociologie française, dont est porteur le Centre d’études sociologiques, avec lequel Lebret entretient d’étroites relations au début des années cinquante. Dans le tiers-monde, cet empirisme est rendu indispensable par l’absence de tout appareil statistique. L’enquête s’impose donc, et la recherche des critères du sous-développement qui domine alors l’économie du développement est indissociable de cette nécessité d’acquérir une connaissance plus exacte des pays du tiers-monde. Débarrassée de ses lourdeurs initiales au prix d’une remise à jour de la technique d’enquête, et d’une prise de distance avec l’utopie d’un ordre social chrétien universel, l’économie humaine trouve là l’actualité qui lui faisait défaut quelques années auparavant.

Elle la trouve aussi dans le refus de l’économisme qui caractérise les approches structuralistes de l’économie du développement. De Gunnar Myrdall à Albert Hirschman, en passant par François Perroux, Economie et Humanisme rencontre un corps de doctrine élaboré en marge de l’économie politique classique, et qui prend en compte les apports de l’anthropologie, de la sociologie, de la démographie. Certes, la convergence n’est pas exempte de mal- entendus. Le relativisme des sciences humaines entre par exemple en contradiction avec un projet missionnaire auquel L.-J. Lebret ne renoncera que difficilement. En 1962 encore, Yves Lacoste se refuse à commenter dans les Annales de Géographie la dimension chrétienne de Suicide ou survie de l’Occident et de Dynamique concrète du développement, après avoir néanmoins souligné l’intérêt scientifique des deux ouvrages.

C’est pourtant sur le plan des valeurs que se situe la troisième convergence entre l’économie humaine et l’économie du développement. Cette dernière naît en marge de l’Université, dans un milieu d’experts eux-mêmes impliqués dans des politiques de développement. Très immédiatement confrontée à la question de sa mise en application pratique, l’économie du développement ne peut faire l’impasse sur la question des fins qu’elle se donne et réintroduit au coeur de la pensée économique la question des valeurs. Myrdall est l’auteur d’un ouvrage sur la dimension politique de l’économie et insiste sur la part des jvgements de valeur au sein de la théorie économique ; Hirschman finira par s’interroger sur le rôle des passions dans une économie de marché ; on sait enfin la part prise par l’humanisme chrétien dans l’itinéraire de Perroux. En outre, le développement ne peut se réduire à la seule croissance ; il inclut une dimension politique, celle de l’accès à la culture et à la démocratie, qui entre en résonance avec le projet lebretien d’un humanisme chrétien : la solidarité internationale et la promotion d’une civilisation universelle des droits de l’homme sont ici les points ultimes de la rencontre.

Rechercher l’originalité de la position chrétienne qui fonde l’économie humaine suppose au préalable de prendre en compte ces convergences, qui seules lui permettent d’être recevable par la communauté scientifique. La dynamique du développement harmonisé est la synthèse chrétienne d’apports laïcs. Son originalité, on la trouvera moins dans ses diverses composantes que dans leur harmonisation au sein d’un discours chrétien. Au plan philosophique, le concept de « montée humaine universelle » maintient entre l’économie « laïque » du développement et l’économie humaine la distance qui sépare une éthique d’une spiritualité : on a vu en effet chez Lebret la fonction épistémologique de ce concept.

D’abord exprimé dans le cadre d’une spiritualité de l’engagement et de la participation à la création continuée du monde, c’est par lui que l’économie humaine échappe finalement à l’immobilisme de l’approche exclusivement distributive qui la caractérisait à l’origine. La succession de « phases de civilisation » permet d’intégrer la dimension dynamique du développement. Au plan méthodologique, l’héritage catholique intransigeant continue d’entretenir l’hostilité aux modèles de développement, qu’ils soient libéraux ou socialistes : par là, le développement harmonisé demeure une « dynamique de caractère pratique », qui maintient la proximité la plus immédiate possible avec la réalité mouvante du sous-développement.

Au plan pratique enfin, le Père Lebret a été confronté à la contradiction entre sa position d’expert économique au service de gouvernements nationaux ou régionaux et son utopie communautaire. Il a été conduit à faire de l’Etat l’agent modernisateur par excellence, à travers une politique de planification du développement et de l’aménagement des territoires. Mais en prônant un nouvel ordre économique international, en soulignant l’état de dépendance des pays dominés à l’égard d’un capitalisme international qui les débordait, il était sensible aux limites tracées à l’action des gouvernements par 1a structure des échanges internationaux. A l’échelon inférieur, l’attention à la dimension communautaire du développement, la volonté d’impliquer les communautés de base dans les stratégies proposées, la volonté aussi de préserver les solidarités traditionnelles, entraient en contradiction avec le projet modernisateur et planifié.

La dynamique du développement harmonisé s’installait ainsi dans une tension constante, et jamais résolue, au terme de laquelle une stratégie de développement devait se définir à un niveau national, ou « estadual » (au niveau de chaque Etat) au Brésil, dont la validité, contestée de l’extérieur par le marché international, de l’intérieur par les échelons communautaires, n’était jamais totalement assurée. A l’époque où elle fut formulée, la prise en compte de l’exigence communautaire fut sans doute plus originale que celle du marché international, dont Prebisch et quelques autres avaient déjà montré comment il entretenait de façon structurelle la disparité entre les niveaux de développement à travers le monde.

Le rapport entre religion et développement est récemment revenu au centre de l’actualité, de la dimension économique discernable dans l’essor des « intégrismes » religieux à la prise de conscience du rôle que peut jouer le facteur religieux dans la mobilisation des communautés de base en faveur de la modernisation et du développement économique.

Simultanément, la stratégie des « basic needs » mise à l’honneur au sein des organisations internationales à partir du milieu des années soixante-dix semblait confirmer la validité d’une économie des besoins à travers l’adoption officielle de la théorie perrousienne des « coûts de l’homme », au moment où la crise des modèles libéraux et socialistes débouchait, en partie sous la pression des ONG, sur des stratégies de développement micro-régional. A partir de la relecture critique de la tradition radicale, une « nouvelle hétérodoxie » se dessine à la rencontre entre cette stratégie des « basic needs », l’action des ONG, l’écodéveloppement et son concept corollaire de « développement soutenable ». L’échelon national à partir duquel étaient pensées les politiques de développement et les causes du sous-développement est remis en cause par la prise en compte d’un « maillage mondial du capitalisme ». Celui-ci, par le jeu des multinationales, transgresse les frontières nationales et remet sur le métier l’analyse de l’impérialisme en termes d’affrontement centre-périphérie ; au même moment s’impose « le rôle essentiel de la démocratie à la base, de la décentralisation et de la participation active des populations concernées » aux politiques mises en oeuvre.

Une telle évolution s’inscrit dans le prolongement de la « crise du tiers-mondisme » ouverte au milieu des années soixante-dix par l’effondrement des illusions qu’avaient portées trente années de croissance soutenue. Il serait tentant d’y rechercher les traces de l’actualité de l’économie humaine de Lebret et de renouer ainsi avec la constatation, de la vigueur retrouvée du discours chrétien sur l’économie. Poser cette question, ce n’est pas faire de la dynamique du développement harmonisé l’annonce prophétique de la nécessité d’une économie des besoins, ni de L.-J. Lebret le visionnaire lucide de l’effondrement inéluctable des grands modèles de développement. Par sa croyance dans les vertus du progrès technique en matière de développement par la confiance qu’il mettait en pratique dans l’efficacité des stratégies de planification, même s’il en sentait les limites, il nous semble au contraire largement tributaire des certitudes des années de croissance. Avec ses contemporains, sans doute a-t-il nourri l’espoir d’une solution prochaine au problème du sous-développement, espoir en face duquel les avertissements d’un René Dumont demeuraient isolés. Mais on ne peut manquer d’être sensible, dans le même temps, à la part de pessimisme à l’égard de la modernité que L.-J. Lebret avait héritée du catholicisme social, pessimisme dont il ne s’est jamais totalement départi, et qui ne cesse d’entrer en tension, dans la dynamique du développement harmonisé, avec la croyance au progrès. C’est cette tension, entre un pessimisme hérité et une ouverture à la modernité acquise par l’expérience, qui nous semble entrer en consonance avec la crise récente de l’économie du développement. Elle conduit à attirer l’attention sur la récurrence, au cours des années quatre-vingt, d’interrogations et d’inquiétudes qui n’ont cessé de jalonner la genèse de ce tiers-mondisme catholique.

Denis Pelletier


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