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Développement : l'épée à double tranchant

par Denis Goulet - "Foi et Développement" N° 245, août-septembre 1987

"Foi et Développement" N° 245, août-septembre 1987

Edito

Dans la vaste échelle des activités humaines, le développement n’est plus le concept lisse, homogène, résolument optimiste qui semblait se profiler durant les années 60. fi s’est effrité, fragilisé et souvent dévalué. A la fois créateur et destructeur de valeurs, le développement fait son entrée dans le domaine de l’éthique, sans quitter le terrain de l’économie, de la technique et du politique. Mais, parce que ses finalités ont perdu leur transparence originelle, le développement est en quête de nouveaux critères, universels, durables et équitables.

« Nous le savons, le monde a aujourd’hui les capacités et les ressources lui permettant de briser pour toujours les chaînes de l’ignorance, de la faim et dans une certaine mesure de la maladie. Pour ce faire, il nous paraît nécessaire d’élaborer et d’articuler les axes d’un nouveau partenariat tourné vers le développement ». C’est en ces termes que Blaise Campaoré, président du Burkina Faso, exprimait son point de vue, le 30 juin 1996, dans les colonnes du Journal du Dimanche, faute de n’avoir pu prendre directement la parole devant le G7 réuni à Lyon. Ces propos rejoignent les préoccupations de Denis Goulet, professeur à l’Université Notre-Dame (USA) et son esquisse « d’une éthique globale du développement authentique ». Son texte, exigeant, rigoureux, nous conduit du constat des multiples conflits et des contre valeurs qui entachent le discours et la pratique du développement à l’exposé d’un nouveau « contrat social ». Lequel sera également un contrat moral, porteur d’espoir pour tous les peuples, ou ne sera pas.

Albert Longchamp

Développement : l’épée à double tranchant, par Denis Goulet

« Développement » est un terme ambigu utilisé tant sur le plan descriptif que sur le plan normatif. L’usage descriptif prévaut dans les nombreux témoignages sur l’expérience de développement, dans les rapports sur les performances et les politiques nationales publiés par les grandes agences de financement internationales et dans la volumineuse littérature académique dans de multiples disciplines.

L’usage normatif du terme se retrouve dans les ouvrages de critique et de revendication dont les auteurs utilisent un langage à charge « valorielle » pour critiquer le développement tel qu’il est pratiqué ou pour cautionner certaines visions de rechange jugées éthiquement et politiquement supérieures. De plus, le même mot « développement » se réfère tout autant aux fins qu’aux moyens en vue du changement social.

UN PROBLÈME D’ÉTHIQUE

La première signification renvoie à la vision d’une vie matériellement meilleure, plus moderne dans ses institutions et technologiquement plus efficace. La deuxième signification réfère à un déploiement de moyens pour réaliser cette vision, allant de la planification économique aux campagnes de propagande, de l’ingénierie sociale globale aux interventions techniques de toutes sortes.

Le développement est une épée à double tranchant, à la fois créateur et destructeur de valeurs.

En tant que problématique, le développement met en relief trois questions d’ordre moral :
- Quelle est la relation entre l’abondance des biens et la plénitude du bien ?
- Quelles sont les fondements de la justice, à l’intérieur des sociétés et entre sociétés ?
- Quels critères déterminent la posture que les sociétés doivent adopter face aux forces de la nature ?

Donner des réponses normatives et institutionnelles satisfaisantes à ces questions, voilà ce qui fait d’un pays un pays développé. Ceci étant, il est évident que maintes nations ayant un revenu per capita élevé ne sont pas nécessairement des pays authentiquement développés.

Ce qui rend obsolètes les réponses traditionnelles données à ces anciennes questions, c’est l’agrégat de conditions modernes uniques.

La première condition moderne est la vaste échelle des activités humaines. Dans la taille de nos villes, des bureaucraties, des usines, et même en raison du volume des images qui assaillent nos sens, nous avons franchi le seuil où la différence quantitative produit un changement qualitatif.

La deuxième caractéristique du monde moderne est la complexité technique et la division du travail spécialisé qui s’ensuit.

La troisième caractéristique de la vie moderne est le tissu d’interdépendance qui transforme l’événement local en événement global et qui fait que les conflits internationaux affectent les destinées locales.

La quatrième condition moderne est le décalage de plus en plus court entre le changement proposé ou imposé aux communautés, et les choix que celles-ci ont à faire pour réagir au changement de façon à protéger leur intégrité.

Grâce à ces quatre conditions nouvelles, les questions éthiques auxquelles devaient faire face toutes les sociétés dans le passé sont devenues des questions contemporaines de développement.

Niveaux de discours éthique

Le discours éthique se situe à quatre niveaux distincts : les finalités générales ; les critères spécifiques qui déterminent quand ces finalités existent dans des situations concrètes ; les systèmes de moyens interreliés qui, dans leur ensemble, constituent des stratégies en vue d’atteindre les finalités ; et les moyens individuels pris séparément.

De profonds désaccords surgissent aux deux niveaux intermédiaires, soit celui du critère qui spécifie que le but visé est effectivement atteint, soit celui du système des moyens déployés ou des stratégies pour atteindre les objectifs visés. Par contre les discussions sur les finalités générales engendrent rarement des débats sérieux au niveau éthique pour la simple raison que ces finalités sont universelles et sont facilement noyées dans un océan de belles paroles (même les tyrans prêchent la liberté et même les fauteurs de guerre se disent promouvoir la paix !).

Quant au quatrième niveau – celui des moyens individuels - il entraîne peu de controverses car chacun de ces moyens peut être bien ou mal utilisé et ne peut être caractérisé éthiquement comme bon ou mauvais sauf si l’on fait référence aux circonstances qui l’entourent. Notre position éthique sur les finalités est entièrement révélée par les moyens que nous adoptons pour les poursuivre.

Par conséquent l’éthique du développement, pratiqué comme « moyen des moyens », n’exige pas que les moralistes posent des objectifs exemplaires et émettent un jugement sur les moyens utilisés par les politiciens ou techniciens pour poursuivre ces buts. Au contraire, l’éthique exige plutôt que les moralistes s’intéressent aux contraintes entourant les choix faits par les décideurs et qu’ils concentrent leurs efforts sur la promotion des valeurs pour lesquelles luttent les groupes opprimés : une plus grande justice, une quantité décente de biens pour tous, un accès équitable à la technologie.

L’éthique comme « moyen des moyens »

La discipline du développement est plutôt art que science : on doit taire face non pas à la logique ou à un dessein ordonné, mais à des décisions et à des mesures prises dans des domaines de haute incertitude. Par conséquent, l’éthique du développement doit accorder une attention spéciale aux contraintes politiques et économiques qui opèrent dans des cadres antagonistes marqués par des antécédents culturels et des dotations de ressources qui varient.

L’éthique doit faire partie de la boîte à outils utilisés par les agents de développement, ceci à l’intérieur des dynamiques de valeur implicites des décideurs. C’est ainsi que l’éthique devient un « moyen des moyens ».

Pour que les moralistes accomplissent leur devoir il ne suffit pas seulement qu’ils se bornent à proposer, en vue de l’action économique, des buts moralement acceptables. Il ne suffit pas non plus qu’ils évaluent, à la lumière de quelque règle morale extrinsèque, les moyens employés pour atteindre ces buts. En outre, ils doivent analyser et mettre à nu la valeur véhiculée par l’appareil politique et économique à partir de son propre dynamisme interne.

Plus spécifiquement, les moralistes ont à démontrer si une politique donnée consolide des cultures locales fragiles ou si elle les détruit. Ils doivent procéder à un épluchage phénoménologique de la valeur du contenu, tant positif que négatif, qui se trouve à l’état latent dans les moyens choisis par les techniciens de la prise de décision. C’est aussi en ce sens que l’éthique doit opérer comme « moyen des moyens », c’est-à-dire comme un phare moral qui illumine les questions de valeur cachées à l’intérieur des moyens instrumentaux utilisés par les preneurs de décisions et les agents de développement.

La nécessité d’une analyse éthique par voie « d’épluchage phénoménologique » de valeurs et contre-valeurs s’impose de façon spécialement aiguë et immédiate dans le débat sur la durabilité. « Développement durable », voilà la nouvelle formule talismanique qui encadre les actuels débats sur le développement. Comment parler du développement ? La question se transpose en cette autre interrogation : le développement est-il durable ?

DÉVELOPPEMENT DURABLE ?

Bien qu’il soit généralement admis que les termes « développement » et « durable » sont par essence compatibles dans les faits ils sont difficilement conciliables. Comme l’observe l’économiste Paul Ekins : « Littéralement, il n’y a pas d’expériences d’une économie industrielle, environnementalement durable, nulle part au monde. Une telle durabilité se référant à un non-épuisement des réserves à capital environnemental. Il n’est donc pas apparent, de prime abord, que, basé seulement sur une expérience passée, le terme « développement durable » ne soit rien de plus qu’un oxymore. »

Le développement durable exige que l’on prenne en considération des limites à la consommation et à l’utilisation des ressources. En revanche, le développement, tel qu’il est compris traditionnellement, requiert une croissance économique qui pourrait conduire à l’épuisement des ressources non renouvelables et à la pollution de l’atmosphère, ce qui va à l’encontre de la durabilité.

Nous ne pouvons affirmer qu’un développement soit durable sans avoir auparavant répondu de manière satisfaisante à deux questions préalables : en quoi consiste la véritable richesse et qu’est-ce que le développement authentique ?

Définir ta richesse

Pour les spécialistes du développement, la richesse signifie l’accumulation de biens matériels ou économiques. Elle est associée à la consommation de masse ou du moins à une société permettant un accès toujours plus grand à des biens matériels plus que jamais diversifiés.

Or, la véritable richesse humaine pourrait résider ailleurs. Et il est peut-être souhaitable de reconnaître et d’attribuer une valeur purement instrumentale à la richesse économique et d’énoncer que d’autres biens, de nature qualitative, sont constitutifs de la véritable richesse humaine. Ce point de vue fort différent jaillit de sources variées.

Dans Technics and Civilization, Lewis Mumford concluait que : « La véritable valeur ne découle ni de la rareté ni du travail humain brut. Ce n’est pas la rareté qui donne à l’air son pouvoir de soutenir la vie, ni même le travail des personnes qui donne au lait ou aux bananes leurs valeurs nutritives. Comparée aux effets du rayonnement solaire ou des réactions chimiques, la contribution des humains est minime. »

« La véritable valeur réside dans le pouvoir de soutenir ou d’enrichir la vie… Le jus d’un citron a bien plus de valeur durant une traversée océanique que cent kilos de viande sans citron. La valeur des choses repose sur leur fonction à maintenir la vie, non pas dans leurs origines, leur rareté ou dans le travail fait par les agents humains. »

Les premiers Pères de l’Eglise chrétienne – Jean-Chrysotome, Grégoire de Nysse, Basole le Grand – prononçait fréquemment des sermons à propos de la différence qui existe entre la richesse matérielle et la richesse spirituelle. Les biens matériels sont de nature limitée et ne peuvent être partagés sans que leurs avantages se perdent… Par contre, les biens spirituels croissent en intensité et en capacité de satisfaction au fur et à mesure qu’ils sont partagés.

La richesse véritable réside dans l’intime liberté d’utiliser les biens matériels d’une manière instrumentale. Ceux-ci servent à satisfaire nos besoins et comme tremplin pour cultiver ces biens spirituels élevés qui sont les seuls à procurer des satisfactions plus profondes : vertu, amitié, vérité et beauté.

Le psychologue Erich Fromm observe que les personnes choisissent toujours une des deux manières de vivre. « L’alternative d’avoir et être ne fait pas appel au sens commun. Avoir, à ce qu’il paraîtrait, est une fonction normale de notre vie : pour vivre, nous devons avoir des choses. Bien plus, nous devons avoir des choses pour profiter de la vie. Pour une culture dans laquelle le but suprême serait d’avoir – et d’avoir toujours plus – et dans laquelle quelqu’un dirait « valoir (being worth) un million de dollars », comment peut-il y avoir une alternative entre avoir et être. Au contraire, il semble que l’essence d’être est d’avoir ; donc si l’on a rien, on n’est rien. »

« Les grands Maîtres de la Vie ont pourtant placé l’alternative entre avoir et être au centre de leurs systèmes respectifs. Le Bouddha enseigne que pour atteindre l’ultime étape du développement humain, nous ne devons pas avoir soif de possessions. Jésus enseigne : « Car celui qui voudra sauver sa vie, la perdra ; et celui qui aura perdu sa vie pour l’amour de moi, le sauvera. Et qui servirait à un homme de gagner le monde entier aux dépens de lui-même et en se perdant lui-même ? » (Luc, 9, 24-25)

« Le Maître Eckhart pensait que de rien avoir et faire en sorte d’être ouvert et « dénué » pour que notre ego ne soit pas immobilisé sur une seule voie, serait la condition nécessaire pour atteindre une richesse et une force spirituelle. »

« Pendant plusieurs années, j’ai été vivement impressionné par cette distinction et je recherchais ses bases empiriques dans l’étude concrète des individus et groupes au moyen de la méthode psychanalytique. »

« Ce que j’y ai vu m’amena à conclure que cette distinction, incluant celle entre l’amour de la vie et l’amour de la mort, représente le problème le plus crucial de l’existence. Que les données psychanalytiques et empirico-anthropologiques tendent à démontrer qu’avoir et être sont deux modes fondamentaux d’expérience, les forces respectives qui déterminent les différences qui existent entre les caractères individuels et certains types de caractères sociaux. »

Ces textes et bien d’autres de même nature présentent une conception normative d’une richesse véritable, dont les éléments sont :

  • l’approvisionnement sociétal de biens essentiels pour tous,
  • un mode de production qui crée « des moyens d’existence justes » (right livelihood) pour tous,
    - l’utilisation de biens matériels comme un tremplin pour enrichir qualitativement la richesse spirituelle humaine,
  • la recherche de biens matériels selon leur capacité de nourrir la vie et de mettre en valeur l’être plutôt que l’avoir des personnes,
  • la primauté accordée à la richesse collective qui encourage le bien commun plus que l’enrichissement personnel.

Définir le développement

Le développement engendre de multiples conflits de valeurs quant à la signification de ce qu’est la bonne vie. Le roman de science-fiction d’Ursula K. Le Guin The Dispossessed met en relief deux modèles de « bonne vie ». Le premier modèle, privilégiant la coopération, l’amitié, la santé et un haut niveau d’égalité est réalisable dans un régime communautaire d’utilisation raisonnée des ressources. Le deuxième valorise le confort matériel, l’égoïsme individuel et la compétition avec comme résultat un haut degré d’inégalité et de dépendance à l’égard des ressources.

Une seconde source de conflits a trait aux fondements de la justice dans la société. La justice et la légitimité relèvent-elles d’une autorité naturelle, reposent-elles sur une règle de la majorité ou sur un contrat social ? Est-ce que les droits politiques et les libertés individuelles ont priorité sur les droits socio-économiques collectifs dont les buts sont d’assurer la satisfaction des besoins fondamentaux et la protection du bien commun de la société ? Les droits de la personne sont-ils purement instrumentaux ou constituent-ils des fins en soi ayant une valeur intrinsèque ?

Un autre ordre de conflits porte sur les critères qu’une société se donne pour structurer sa position face à la nature. Est-ce que nous considérons la nature comme un matériau brut à exploiter par et pour les humains ou bien comme un vaste réservoir de vie au sein duquel les humains vivent, avancent, croissent. Et à quels rythmes et à quelles lois doivent-ils le respect ? La position que doivent tenir les humains à l’égard de la nature devrait-elle être extractive et manipulatrice. Ou plutôt destinée à la recherche d’une harmonie ?

Fournir des réponses conceptuelles et institutionnelles satisfaisantes à chacune de ces questions correspond à ce que l’on entend par développement authentique. Il est par conséquent juste d’affirmer que toute nation ayant un revenu per capita élevé n’a pas pour autant atteint son réel développement. Une conception adéquate du développement comporte six dimensions :

  • une constituante économique qui induit la création de la richesse et des conditions matérielles favorables, lesquelles sont distribuées équitablement
  • un ingrédient social évalué selon le bien-être, du point de vue de la santé, de l’éducation, du logement et de l’emploi
  • une dimension politique qui embrasse les valeurs telles que les droits humains, la liberté politique et le droit de vote à toutes personnes, à l’intérieur d’une structure démocratique
  • un élément culturel en reconnaissance du fait que les cultures conférent une identité et une valorisation de soi
  • un équilibre écologique
  • une dimension que certains appellent le « paradigme de la plénitude » (full-life paradigm), et qui affiche une ouverture à la transcendance en référence à des systèmes de pensée, symboles et croyances attribués à une compréhension ultime de la vie, de l’histoire et du cosmos.

Pour quelque société que ce soit, développement authentique signifie un développement qui procure une quantité optimale de biens qui soutiennent la vie et qui permet une estime de soi et une liberté pour tous ses membres. Par conséquent, l’épuisement des ressources nourricières, la violation irréversible de l’environnement naturel et une application sans scrupule de technologies qui aliènent la liberté et la dignité humaine relèvent d’un développement fallacieux qui donne naissance à l’opposition, à la contradiction et à l’autodestruction. Un tel développement ne peut être durable.

La durabilité du développement doit être assurée dans quatre domaines : économique, politique, social et culturel. La viabilité économique à long terme dépend d’une utilisation rationnelle des ressources, laquelle les protège d’un épuisement autrement irréversible. La viabilité politique repose sur la volonté de tous les membres de la société de maintenir la survivance de celle-ci : cela ne peut être atteint que si tous ont à coeur la liberté, l’inviolabilité des droits des personnes et l’assurance que le système politique dans lequel ils vivent vise le bien commun et non le simple agrégat d’intérêts particuliers.

Et pour que le développement soit socialement et culturellement durable, les fondements à la base des systèmes de pensée symboliques et communautaires doivent être protégées. Autrement, ils tomberont dans l’oubli sous le prétexte d’une soumission à la « rationalité » scientifique et technologique.

Une stratégie de développement judicieuse sera orientée vers une croissance économique là où la production de masse sera centrée sur les besoins de base, sur la création d’emplois (généralement par l’adoption de technologies appropriées). Elle s’appuiera sur une décentralisation des investissements publics d’infrastructure de sorte qu’il émergera des pôles multiples de développement. Une juste proportion des dépenses publiques consacrée à une allocation sociale adéquate, inspirée d’une « responsabilité humaine prioritaire ». Une politique d’incitations en faveur d’une productivité accrue dans les secteurs non productifs. Et des liens sélectifs avec le marché global dont une insistance concernant le marché domestique.

Une éthique globale du développement authentique, par nécessité, veille à l’utilisation viable et durable des ressources tout autant qu’à leur accès équitable. Pourvus de cette éthique, il nous faut ce qu’Ignacy Sachs appelle une « anthropologie économique » qui simultanément dessert les besoins humains et gère la nature avec sagesse.

DES QUESTIONS QUI APPELLENT DES RÉPONSES

Le débat concernant la durabilité du développement s’alourdit d’incertitudes et de multiples questions sans réponses. Peut-être est-il impossible d’y répondre. J’aimerais présenter ici, en guise de conclusion, trois types de questions.

1. Le « développement authentique durable » est-il compatible avec une économie globalisée ?

Un commentateur de la scène politique jugeait récemment les négociations du GATT et de l’ALENA en ces termes : « La philosophie inhérente à ces accords est directement opposée au concept de développement économique durable promu à Rio (…) Les politiques néo-libérales de libre-échange sont mises en avant par une élite corporatiste mondiale qui définit l’environnement comme une barrière aux échanges exprimée en dollars. Les gouvernements ont endossé cette transformation en forgeant des ententes qui laissent le soin aux nations impuissantes de se défendre elles-mêmes contre les activités commerciales qui portent atteinte aux citoyens et à l’environnement. »

Une pérennité environnementale peut requérir non pas une intégration économique globale mais un degré élevé de décentralisation économique, en reconnaissance des vastes « déséconomies » engendrées par la production, la distribution et la consommation à large échelle.

2. Peut-on intégrer les critères de décision qui guident le développe- ment alternatif à l’échelle « micro » aux politiques économiques et sociales des organismes nationaux ou supranationaux ?

Il semble que la tâche de « repenser l’économie » interpelle une mission de « reconstruire l’économie ». Le problème est de savoir comment créer un lieu de rencontre entre deux réalités empiriques : la petite échelle micro (un groupe humain, une communauté, une petite entreprise, une ONG) et la grande échelle macro (une économie nationale, un organisme supranational).

Il ne manque pas d’exemples à travers le monde, du Bangladesh au Pérou, d’opérations de développement populaire toutes aussi emballantes les unes que les autres, entreprises dans l’esprit d’un développement humain authentique, où la satisfaction des besoins priment sur la croissance de la production. Où la prise de décision est populaire et non pas élitiste. Où l’on minimise les coûts de destruction culturelle et écologique.

Le problème est que tous les organismes du niveau macro - FMI, Banque mondiale, etc. - bien qu’ils exhibent une énorme tolérance vis-à-vis de ces initiatives, ne permettent pas que les valeurs véhiculées à la base de ces initiatives guident les décisions prises au niveau de leurs propres échelles d’action macro. A moins que nous ne considérions ces micro solutions de rechange au développement comme des refuges d’anti-modernistes désenchantés, des sanctuaires contre-culturels qui ne peuvent avoir d’influence sur les prises de décision au niveau macroscopique.

Cela nous amène à parler des politiques technologiques. Durant la Révolution culturelle chinoise, Mao Tsé-Toung déclarait : « Ce sont les valeurs qui commandent la politique, la politique qui commande l’économie, l’économie qui commande la technique. » Cette affirmation est par trop utopiste. De fait aujourd’hui, c’est plutôt la technologie qui impose à la politique et à l’économie les régIes du jeu de la concurrence et de la production. Il faudrait donc redéfinir le rôle de l’Etat dans sa définition de politiques quant à la production de la richesse économique.

Les choix technologiques ne doivent pas dépendre des économies centralistes ou néo-libéralistes, mais doivent correspondre à des attentes venues des différentes sphères d’activité humaines. Ivan Illich disait que la principale question en économie, c’est la décision de la communauté quant aux trois dimensions technologiques : la taille, la nature et l’échelle de la technologie.

Il y a des technologies qui excluent l’emploi et les ressources locales, ou d’autres qui résultent en une centralisation des pouvoirs aux échelles supérieures. D’autres, au contraire, favorisent le pouvoir local et une utilisation raisonnée des ressources.

Il faut donc rechercher et trouver des espaces, des systèmes mixtes, qui ouvrent la voie à un échange d’intérêts entre les politiques descendantes de l’État ou supra-étatiques et les valeurs ascendantes véhiculées par les communautés. Ceci pour que le déploiement technologique se fasse en faveur du mieux-être des communautés et des personnes.

3. Le « développement authentique durable » est-il compatible avec une économie globalisée qui accroît les disparités ?

Le développement authentique durable ne présuppose-t-il pas, sinon l’égalité relative, du moins l’abolition de la pauvreté absolue parmi les plus démunis du monde ? Quelles seraient les perspectives réalistes qui permettraient d’abolir la pauvreté absolue ou de diminuer l’écart des disparités au niveau mondial ?

L’économie mondiale évolue trop lentement pour le partage d’un supposé « gâteau économique en croissance » qui permettrait que la richesse finisse nécessairement par toucher les plus pauvres. Au dire de Leonard Silk, le plus grand danger est celui de tomber dans une nouvelle récession au niveau mondial - ceci contrairement aux attentes euphoriques de la fin de la guerre froide - et que « les dividendes de la paix ne se manifestent qu’en pertes d’emplois et baisses de revenus. » Les migrations transnationales économiquement dirigées, hypothèquent au-delà des capa- cités présentes les systèmes d’accueil nationaux et internationaux. Les disparités grandissantes dans les niveaux de développement ne font qu’exacerber le problème.

La durabilité de l’environnement n’est qu’un élément parmi d’autres associés au développement authentique. Et le développement authentique est le seul qui puisse être durable. Toutefois, un développement authentique est difficile à désirer, à introduire dans les moeurs et à maintenir.

Le polémiste britannique G.K. Chesterton observa un jour, avec une ironie désabusée, que « l’idéal chrétien n’a pas été mis à l’épreuve et iugé insuffisant. Mais a été jugé difficile et laissé en plan. » Le développement durable, parce qu’il serait jugé trop difficile, pourrait de même rester en plan.

Denis Goulet Université de Notre-Dame (U.S.A.)


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