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La notion de développement

par René Lenoir

L’abondance constante de textes sur le développement illustre une situation à la fois dramatique et encourageante. Dramatique parce qu’en Afrique notamment, le développement paraît s’éloigner au fur et à mesure que ce qu’on avait appelé autrefois la « Troisième décennie du développement » -mais qui ose encore aujourd’hui utiliser cette expression ? –touche à sa fin. Pourtant, d’une certaine manière -et le paradoxe n’est qu’apparent -cet entêtement des spécialistes et des militants à poursuivre les recherches et les expériences est encourageant, car il redonne un peu d’espoir à tous ceux qui seraient tentés de baisser les bras.

Aussi bien, si Foi et développement a tenu à publier les deux textes qui composent ce numéro, c’est en raison de leur intérêt particulier pour les travaux du Réseau Lebret. La Conférence d’ouverture de l’année qui a été donnée à l’Ecole nationale d’administration par son directeur, notre ami René Lenoir, a naturellement retenu toute notre attention. Non seulement il est peu banal que le nouveau patron de l’ENA prenne le développement du Tiers monde comme thème des premières réflexions proposées à ses élèves, mais surtout René Lenoir s’intéresse avant tout au développement « à la base », à partir des hommes qui subissent le sous-développement et qui, pour en sortir, font le développement. Autrement dit à ceux que nous appelons les acteurs du développement.

A l’autre bout de la chaîne, dirait un lecteur superficiel, Vincent Cosmao poursuit sa réflexion sur le lien entre le « développement » et le monothéisme. Mais il ne s’agit en rien des deux bouts de la chaîne : l’expérience de René Lenoir et les réflexions de Vincent Cosmao ne sont que deux manières, bien sûr autonomes mais nécessaires l’une à l’autre, d’exprimer la même réalité, à savoir le sens que l’homme donne et la force vitale qu’il met à se prendre en charge jusqu’au terme de son accomplissement intégral.

Le développement fait partie des paradigmes de l’époque, c’est-à-dire des critères fondamentaux. Mais de quoi parle-t-on ? De richesse mesurée en biens marchands ? De richesse mesurée globalement pour une nation ? De richesse mieux répartie ? De la puissance d’une nation ? Du bonheur de vivre de ses habitants ? De liberté, de droits de l’homme, d’Etat de droit ?

Je n’évoquerai au cours de cet exposé aucune idéologie, bien que dans tout propos on trouve une idéologie implicite. Au départ simplement un constat historique, ce qui s’est passé au Nord depuis trois siècles. Ensuite des approches concrètes de ce qui se passe au Sud, des faits, des chiffres. Et in fine peut-être une définition.

I. LE DÉVELOPPEMENT AU NORD DEPUIS TROIS SIÉCLES

Première remarque fondamentale : le développement est un phénomène récent. Prenez le XVIle siècle, l’évolution des techniques y est partout la même : le marin chinois n’a rien à envier au marin génois, le paysan anatolien vaut le paysan beauceron et, devant Vienne, les Turcs affrontent l’archiduc Charles à armes égales. A cette époque, ce sont les Turcs qui envahissent l’Europe et non l’Europe qui envahit l’empire ottoman. Deux siècles après, l’Occident a conquis le monde par ses armes et par sa technique.

A. l’origine du changement et ses modalités

Je place en premier un facteur fondamental : la mentalité. C’est la science européenne appliquée à la transformation du monde qui est à l’origine des transformations de l’Occident. La science grecque existait, la mathématique grecque a été très développée comme l’a été la philosophie grecque. Mais elles ne se sont jamais appliquées au monde. Le monde matériel, quotidien, c’était le monde de la chute. Ce qui était noble c’était la méditation, le monde des idées, le reste ne comptait pas. Il a fallu que les Romains assiègent Syracuse pour qu’Archimède se décide à construire des miroirs pour incendier leur flotte.

A partir du XVIe siècle c’est tout autre chose qui se passe. La désacralisation du monde s’accentue à partir de Copernic et de Galilée. Par ailleurs, les réformés, les protestants de l’Europe du Nord considèrent que la réussite matérielle est un signe de la bénédiction divine, à l’inverse des catholiques, et comme ils sont restés puritains, la richesse qu’ils produisent, ils ne la consomment pas, ils l’investissent. Les flottes de commerce, les usines, les manufactures se multiplient. Au Japon, vous trouvez exactement le même phénomène : il y a dans la mentalité japonaise une volonté de puissance sur le monde qui s’est manifestée non seulement à l’ère Meiji, mais bien avant déjà dans une modernisation de l’agriculture, sur laquelle je reviendrai tout à l’heure, et qui s’est traduite à l’époque récente par l’extraordinaire équipement du Japon dans le domaine industriel.

Marx a mis en relief l’importance de ce facteur humain. « La bourgeoisie est une classe révolutionnaire », dit-il. Le rôle de l’entrepreneur est fondamental parce qu’il organise le travail des autres, il accumule un capital productif sous forme d’usines, sous forme de machines ». Voilà déjà une première approche du développement : une science qui se transforme en technique, une technique mise en oeuvre par des entrepreneurs ; la mentalité est prépondérante.

Voyons les modalités de ce changement. J’en évoquerai quatre aspects.

Je reviens à la science. La science, pour se développer, a besoin de moyens sans cesse accrus et c’est exactement ce qui s’est passé au cours de ces trois siècles. Au XVIe siècle, Bernard Palissy poursuit ses recherches en brûlant ses meubles.. Au X Xe siècle, pour construire le CERN, c’est-à-dire le Centre d’accélération des particules de Genève, plusieurs nations européennes sont obligées de s’associer. Il n’y a pas de recherche scientifique dans le monde moderne sans moyens collectifs considérables. Le handicap du Sud sur ce point est clair.

Ensuite la technologie. On invente la machine, et après la machine simple, la machine autrégulée, c’est-à-dire qu’on copie les mécanismes du corps humain de façon qu’une machine marche seule dès lors qu’elle est branchée sur une source d’alimentation. Egalement transformation de l’énergie. D’où l’importance momentanée, je dis bien momentanée, de la houille, de l’énergie hydraulique, du pétrole. Ici apparaît, pour la première fois, une base physique du développement. Mais je voudrais insister sur le caractère éphémère de cette base physique. Il y a 40 ans, André Siegfried commençait ses cours en disant : « L’Angleterre est un bloc de fer et de houille. » L’Angleterre n’est plus un bloc de fer et de houille, pas plus que la France puisqu’il n’y a plus de fer utilisable en Lorraine, ni de houille exploitée dans le Nord. Et pourtant l’Angleterre et la France sont restées des pays industriels. Ainsi, dans cet effort d’appréhension des bases de développement, il ne faut pas accorder une importance excessive aux bases physiques.

Passons de la science et de la technologie à l’industrie proprement dite. L’industrie, c’est un ensemble intégré de machines, ce ne sont pas des machines séparées telles qu’un artisan les utilise. Et cet ensemble intégré de machines aboutit à l’accumulation du capital productif, c’est-à-dire à des usines, des ports, des aérodromes, etc. Enfin cette accumulation du capital productif exige, au départ, un capital financier. Nous retrouvons là un autre aspect fondamental du développement, le rôle décisif de l’épargne, et d’une épargne non pas orientée vers la consommation mais vers l’investissement. Il faut donc des gens qui épargnent au lieu de consommer. C’est encore une question de mentalité.

B. les résultats du changement

Cette application de la science et de la technologie à la transformation du monde a abouti à des résultats souvent bénéfiques mais parfois ambivalents ou néfastes.

La quantité de biens et de services produits par habitant et par heure de travail a augmenté. Des biens matériels et culturels de masse ont été répartis en quantités croissantes. L’instruction pour tous est de ceux-là, ainsi qu’une protection sociale qui a banni le spectre de la vieillesse misérable et de la maladie trop coûteuse à soigner.

Les libertés fondamentales ont été garanties (réunion, association, presse, etc.) et l’Etat de droit s’est progressivement imposé au Nord dans une vingtaine de pays.

Mais ces résultats positifs ne sont ni définitifs ni égaux pour tous.

Voyons d’abord la thèse de Bertrand de Jouvenel dans « Arcadie » : la satisfaction des hommes est inchangée. Il tient le propos suivant : « Ils perdent comme producteurs ce qu’ils gagnent comme consommateurs ». L’artisan était créateur, l’ouvrier a devant lui des tâches morcelées et répétitives, celles de la production de masse. Il faudrait nuancer. On voit ces tâches reproductives et de masse quelquefois s’atténuer, quelquefois, au contraire, re- prendre de l’importance. Un groupe de travail de l’ENA, il y a quelques années, est allé étudier l’industrie de la maille à Troyes, au cours de la quinzaine dite « sociale » Alors que tout l’effort des années précédentes avait consisté à atténuer les tâches répétitives des ouvriers, les patrons de Troyes avaient été obligés, au milieu des années 1970, de proposer de revenir à des tâches répétitives pour résister à la concurrence des pays neufs. L’ensemble des personnels avait accepté. La thèse de Bertrand de Jouvenel garde donc quelque chose de vrai et le travail devant un écran d’informatique de l’infirme pas.

Ce qui a insuffisamment changé, c’est l’étendue de l’exclusion sociale. Les exclus, au moyen âge, c’étaient les gueux, les lépreux, c’étaient les malades, les galériens. En 1974, lorsque j’ai écrit « les Exclus », c’étaient les personnes âgées qui mangeaient du « ron-ron », aliment pour les chats, c’étaient les personnes handicapées qui n’avaient pas de ressources suffisantes lorsqu’elles étaient adultes, qui n’arrivaient pas à travailler quand elles le pouvaient, qui n’avaient pas tout à fait les soins qu’il fallait, etc. Et puis, c’était la masse des inadaptés sociaux, cette reproduction sociale perpétuelle : gosses de l’ aide sociale par exemple donnant naissance à d’autres enfants de l’aide sociale. Quinze ans après, les choses ont déjà pas mal changé. Il existe sûrement quelques exclus parmi les personnes âgées, mais des efforts considérables ont été faits avec la forte augmentation du minimum vieillesse, avec le programme de maintien à domicile des personnes âgées, avec la multiplication des équipements et des services pour le 3e et le 4e âge. Il y a eu la loi fondamentale d’orientation en faveur des personnes handicapées qui a beaucoup changé de choses pour elles. Mais l’inadaptation sociale s’est perpétuée à travers les drogués, les illettrés, les marginaux, à travers toute une série de jeunes sans travail qui, de surcroît ont des difficultés familiales ou de logement. C’est donc une toile de Pénélope. On arrange les choses d’un côté, elles se défont de l’autre. Je dirais que pauvreté et exclusion sont toujours relatives à un état social dominant. En matière de développement social il y a un travail permanent à faire ; celui des mois qui viennent, c’est probablement le minimum social dit « d’insertion » (RMI).

Les atteintes à l’environnement sont un aspect négatif de ce développement du Nord. La pollution actuelle, ce sont les nitrates, l’usage abusif des engrais. Les ingénieurs des Eaux et Forêts, de l’Agriculture se désolent parce qu’on pollue les nappes phréatiques, qu’on est obligé de désinfecter de plus en plus l’eau. Ce sont aussi les pluies acides dont se plaignent tellement les Allemands et les sels de potasse dans le Rhin. Et puis, la pollution future est faite des déchets de la civilisation industrielle, de l’énergie nucléaire. Il n’y a pas de mois où vous ne puissiez lire dans la presse les récits de ces navires qui se promènent de port en port, en attendant de savoir où ils vont pouvoir déposer les déchets qu’ils transportent. Cournot, mathématicien et physicien du XIXe siècle disait : « De roi de la création qu’il était, l’homme est monté, ou descendu, comme on voudra, au rôle de concessionnaire d’une planète ». J’ai tendance à dire : de médiocre concessionnaire d’une planète.

Il convient d’ajouter à ces aspects négatifs un phénomène récent : un système financier sans régulation. Les OPA sauvages se multiplient. Des entreprises cessent de jouer leur rôle de productrices de biens pour se lancer dans des jeux de roulette qui se retournent souvent contre elles. La rupture entre l’économie réelle et la sphère financière ressort du rapport entre le mouvement des marchandises et celui des capitaux : il est passé en quelques années de 1 à 6 à 1 à 25.

Premier constat au Nord donc : l’ambivalence du phénomène de développement industriel et urbain, globalement positif, avec des ombres au tableau non négligeables.

II. -LE SOUS-DEVELOPPEMENT DU SUD

Science et technique sont devenues universelles. Les techniciens indiens possèdent toutes les connaissances voulues pour fabriquer des bombes atomiques, les Brésiliens construisent des avions, etc. Les gens du Sud, sont aussi intelligents que les gens du Nord, aussi travailleurs, même s’ils sont encore mal formés. Or le Sud, ou progresse peu, à quelques exceptions que nous évoquerons tout à l’heure, ou régresse. Faisons la part du climat et du milieu physique. Certains pays ont des handicaps sérieux. On ne peut demander à la Mauritanie, qui est essentiellement un désert, de se développer comme Taiwan ou la Corée du Sud. Mais pour la plupart des autres pays africains, et je vais insister sur l’Afrique, parce que c’est l’Afrique surtout qui se développe mal, le handicap physique est du même ordre que celui de la Suède et de la Norvège, pourtant pays bien développés. Alors, il faut aller y voir de plus près.

A. Le PNB, instrument insuffisant

Je vais commencer par une réflexion sur nos instruments de mesure économique et sur le PNB. Ah, cela serait simple si le développement pouvait se résumer à la mesure de la croissance des biens marchands. Je n’aurais pas fait de conférence, on vous aurait passé un tableau où vous auriez vu en tête les Etats-Unis, le Japon, la France, la RFA, l’Arabie Saoudite et, enfin, le Burkina Faso, le Bangladesh. On vous aurait dit : «  Le développement c’est bien échelle, il suffit d’y monter. » C’est un peu plus compliqué que ça. Au Sud le PNB est un indicateur médiocre. Chez nous aussi mais pour d’autres raisons. Restons au Sud : il s’agit de voir ce que recouvre le mot de développement mesuré par nos instruments de mesure grossiers.

Première remarque : le PNB au Sud est mal évalué. Tout simplement parce que fait défait un appareil statistique coûteux.

Deuxième remarque : il est souvent sous-évalué au Sud en raison de la place qu’y tient l’économie dite informelle. L’économie informelle, c’est cette masse de gens astucieux, débrouillards qui, à la périphérie des villes, travaillent le caoutchouc, le bois, le métal, tous les déchets possibles et qui trouvent le moyen de vivre et de satisfaire une partie des besoins de la population pauvre qui les entoure. C’est également la « tontine », qui est une institution d’épargne. Ce fut une institution d’épargne européenne, qui a disparu au XIXe siècle quand les caisses d’épargne et les mutuelles se sont développées. Elle est restée très vivante en Afrique mais tourne totalement à l’extérieur du circuit bancaire, de la façon la plus occulte possible. La tontine collecte et redistribue des masses importantes d’épargne. Donc le PNB ignore tout ceci. Une étude menée en Sierra Leone pour appréhender la totalité de ce que serait un véritable produit national incluant l’économie informelle a fait apparaître une sous- évaluation du PNB officiel de l’ordre de 30 à 40 %.

Troisième remarque : la croissance qu’il mesure ; ce PNB est parfois synonyme de destruction de richesses non renouvelables. Quelques exemples : pendant 25 ans la Côte d’Ivoire a détruit systématiquement sa forêt, elle l’a vendue bien entendu, ce qui momentanément a accru le PNB. Mais aujourd’hui l’Harmattan, les vents du Sahara arrivent au golfe de Guinée, ce qui n’était jamais le cas il y a 30 ans. Le Gabon exploite des diamants et son manganèse. Certes, quand on a des minerais, il faut les exploiter. Simplement il faut savoir qu’ils finissent par s’épuiser et, ce qui compte, c’est l’usage fait de cette richesse momentanée. Si, grâce à elle, on ne crée pas des activités pérennes, on a un développement apparent suivi d’un véritable effondrement. Pour la Mauritanie, on pourrait tenir le même raisonnement à propos du fer.

Quatrième remarque : le PNB mesure les quantités produites quels que soient leurs usages et il inclut la fabrication d’armements. Si vous comparez le PNB de l’Inde, 270 $ par habitant en 1986, et celui de la Tanzanie, 290 $ par habitant, vous dites : « c’est à peu près voisin. » Seulement l’Inde aune très forte fabrication d’armements, la Tanzanie n’en a pas du tout, ce qui compte pour le bien-être de la population. Les armes ne reviennent pas sous forme de consommation à la population, cela vaut mieux !

Cinquième remarque : le PNB ne tient pas compte de la dette, Taiwan a un PNB de 3 100 et quelques dollars par habitant, mais a, en 1987, 62 milliards de $ de réserves soit 3 200 $ de réserves par habitant. Le Brésil a un PNB de 2 420 $ par habitant mais, lui, il aune dette de 110 milliards de $, c’est-à-dire 820 $ par habitant. Si vous comparez seulement les PNB, vous vous dites : le Brésil, en gros, c’est 25 % en dessous de Taiwan. Pas du tout : le Brésil c’est au moins 50 % de moins que Taiwan en raison de cette dette non prise en compte par le PNB.

Sixième remarque : le PNB - c’est aussi vrai chez nous qu’au Sud - ne mesure pas le qualificatif. Donc il peut ne pas y avoir de corrélation entre le PNB et la satisfaction de certains besoins essentiels. Par exemple, au Brésil, entre 1970 et 1980, le PNB a été multiplié par deux mais la ration calorique consommée par les Brésiliens est restée inchangée en dix ans. Le président de la Bourse d’Abidjan, qui revenait du Brésil, m’a tenu les propos suivants : « Je suis parti au Brésil avec le complexe d’un homme d’un pays sous-développé, je vais voir un pays qui se développe beaucoup puisqu’il construit des avions et qu’il construit des armes, etc. Je reviens sans complexe car j’ai trouvé un pays qui, sur 130 millions d’habitants, a 30 millions d’affamés, et ça se voit, ça se voit physiquement dans la rue, ça se voit chez les paysans, ça se voit chez les habitants desfavellas. J’ai trouvé un pays qui compte au minimum 25 millions d’ enfants abandonnés et ça se voit dans la rue. Eh bien, en Côte d’Ivoire, les gens sont nourris, il y a des gens pauvres à la périphérie d’Abidjan, mais les gens sont nourris, on ne meurt pas de faim et puis il n’y a pas d’enfants abandonnés chez nous. » On commence à trouver des enfants abandonnés dans les grandes villes africaines, à Dakar, à Abidjan mais cela n’a rien du phénomène massif constaté en Colombie ou au Brésil. Et voilà un homme qui, sans que j’aie eu à lui faire cet exposé que vous subissez, a pris conscience de la relativité du concept de développement.

Revenons maintenant à d’autres indicateurs qualitatifs qui vont nous montrer à quel point les choses sont complexes. La Chine : 310 $ par habitant, c’est peu, à peine un peu au dessus de l’Inde ou de la Tanzanie ; mais une espérance de vie de 69 ans. Le Sri Lanka : espérance de vie 70 ans, Costa rica : 74 ans et l’espérance de vie de la Grande Bretagne : 75 ans. Je viens de vous citer trois pays dits sous-développés, pauvres, dont l’espérance de vie est quasiment au niveau de l’espérance de vie européenne. C’était celle de l’Europe dans les années 1950 ou 1960. Autre exemple : la mortalité infantile. Arabie Saoudite : 8 850 $ par habitant, donc au top niveau en matière de PNB, mais une mortalité infantile de 61 pour mille, contre 20 pour mille à la Jamaïque, et 37 pour mille au Sri Lanka, pays pauvres. Ainsi une attention portée à l’hygiène ou à l’alimentation peut changer les conditions de vie d’une population sans que cela se traduise dans le PNB marchand. Je pourrais continuer avec d’autres aspects qualitatifs, comme le respect des droits de I ’homme, mais dans ce domaine, à de rares exceptions près, on constate une certaine corrélation entre le bien-être matériel et I ’Etat de droit.

Ces indications, pour importantes qu’elles soient, n’infirment pas un constat cruel : l’Afrique à l’exception de 2 ou 3 petits pays, et beaucoup de pays d’Amérique latine et d’Asie n’offrent à leurs habitants ni le bien-être matériel ni les biens qualitatifs, à commencer par le respect des droits de l’homme.

B. le mal développement du Sud

1. les dégâts du mimétisme.

Le mimétisme a été d’abord de croire à la nécessité de l’industrialisation« à tout prix » .Après la dernière guerre, les responsables des pays sous-développés avaient les yeux fixés à la fois sur l’Occident (Europe, Amérique du Nord) et sur l’URSS, l’URSS assimilée à l’industrie lourde. D’où la volonté d’importer« à tout prix » des machines, de l’énergie, des technologies. Une volonté, en partie légitime, mais qui a eu des conséquences néfastes. La première : l’agriculture vivrière a été totalement négligée. En Afrique, par exemple, la production alimentaire augmente actuellement de 1,9 % par an, la démographie de 3 % par an. Le résultat c’est que l’Afrique qui, globalement, importe 25 % de son alimentation, en importera 35 % à 40 % dans 15 ou 20 ans.

Cette dépendance alimentaire s’explique en partie par le cycle exode rural -grandes villes -importation d’aliments. L’exode rural commence quand la médecine pasteurienne, et notamment les vaccinations amènent une augmentation de la population ; un flux migratoire se dégage vers la grande ville-port, le chef-lieu, etc. C’est toujours la même chose : pourquoi ? Parce que c’est là que le colonisateur est arrivé, c’est là que s’est fait l’échange des marchandises et des hommes, c’est là que les banques se sont installées, c’est de là que partent les réseaux de communications, c’est là que se sont installées les premières usines, c’est là que l’on a installé le pouvoir, celui du colonisateur ou celui du pouvoir indépendant et, donc, on espère toujours y avoir un parent, un ami pour vous trouver un emploi. Malheureusement, le pouvoir local n’est pas capable de fournir un emploi stable à cette population mouvante et c’est donc à la périphérie de ces villes que vous trouvez des bidonvilles en Afrique, les favellas en Amérique latine, les « slums » en Asie. Ces masses pauvres et sous-employées il faut les alimenter à bas prix.

Dès lors, on importe des aliments et quand le cours du marché mondial ne suffit pas, on subventionne ces importations d’aliments. Vous savez sans doute ce qu’on appelle l’élasticité des importations à la croissance : pour un point de croissance on mesure ce qu’il va falloir importer de plus en énergie, en biens industriels ou en aliments. L’élasticité des importations de biens alimentaires à la croissance dans l’Europe du Nord ou dans l’Asie développée se situe entre 1 et 1,5. Elle est de 3 en Afrique et de 4 au Mexique. Quel frein considérable ! 1 point de croissance suppose un triplement des importations alimentaires.

Quelles sont les conséquences de ce phénomène ? Conséquences sur les finances publiques, bien sûr, puisqu’il faut, comme je vous l’ai dit, subventionner des importations d’aliments, conséquences sur la balance commerciale, sur la balance des comptes, conséquences sur les autres importations puisque, disposant de peu de devises, quand on importe des aliments, on n’importe pas de machines, on n’importe pas d’énergie. L’exemple le plus parodique est celui de la Tunisie qui a fait l’erreur de bloquer le prix du pain pendant 15 ans d’affilée. Au bout de 2 ou 3 ans les paysans tunisiens, dès lors que le prix du pain n’était plus à la hauteur du coût de production, on fait de moins en moins de céréales et la Tunisie s’est alimentée grâce à des importations qu’il a fallu subventionner à mesure que l’inflation mondiale renchérissait le coût des céréales. Le FMI a fini par dire à la Tunisie : « Votre subvention aux aliments provoque une telle ponction budgétaire que nous ne vous aidons plus , mettez le prix du pain à son coût réel. » La Tunisie a fait une seconde erreur, c’est de doubler le prix du pain en une nuit. Le lendemain, il y avait 300 000 Tunisiens dans la rue et Bourguiba a limogé son ministre de l’Intérieur, qui, le malheureux, n ’y pouvait rien. Et on a remis le prix du pain à son niveau antérieur. Mais comme les réalités sont plus fortes que tout, depuis 3 ans on n’augmente pas le prix du pain, on diminue son poids.

Je voudrais revenir un instant au Nord, cela fait un petit contre-point, en vous rappelant que la révolution industrielle y a été précédée d’une formidable révolution agricole. Tout le XVIIIe siècle retentit de la bataille pour la liberté du commerce des grains et des farines, la supression des octrois ; les Anglais inventent la prairie artificielle ; les voies de communication se développent, ce qui fait que les paysans trouvent un marché plus vaste que le petit bourg voisin ; on importe des variétés nouvelles : la tomate, le maïs, la pomme de terre, vous connaissez l’histoire de Parmentier en France et les recettes qu’il trouve pour la diffuser dans le monde paysan ; les « baux flamands » grâce à la Révolution française vont se répandre dans toute l’Europe. Les « _baux flamands » se distinguent des autres baux en ce sens que le propriétaire est obligé, quand il renvoie un fermier, de lui rembourser l’intégralité des investissements. Aussi les paysans européens se mettent-ils à investir.

C’est exactement ce qui s’est passé au Japon du XVIe au XIXe siècle. Je ne peux pas vous décrire l’histoire de l’agriculture japonaise mais elle est passionnante. Les samouraïs veulent faire de l’agriculture, puis y renoncent ; une classe de propriétaires fonciers émerge, ils deviennent très qualifiés et s’accoutument aux techniques d’irrigation. Il n’y a donc pas de miracle quand l’ère Meiji commence, à partir des années 1870, il y a déjà une agri- culture japonaise vigoureuse. Même exemple en Corée du Sud. La Corée du Sud a mené (je ne porte pas de jugement sur le régime lui-même et sur sa démocratisation), une politique économique de tout premier ordre. La Corée du Sud dans les années 1945-1970 a stimulé avant tout son agriculture et c’est ensuite qu’elle s’est lancée dans une politique industrielle et encore elle a eu l’habileté, à pair des années 1973-1974, d’orienter son industrie non pas vers le marché mondial, parce qu’elle sentait venir la crise due au choc pétrolier mais vers le marché intérieur et elle est revenue au marché mondial après. Voilà trois exemples significatifs : l’Europe, le Japon, la Corée. Contre exemple brésilien avec les cultures d’exportation. Pour rembourser la dette, on fait des cultures non pas vivrières, ce qui explique les 30 millions d’affamés au Brésil, mais on fait du « ranching » en défrichant la forêt équatoriale, la forêt amazonienne, détruite en deux ans, puisque vous savez qu’elle vit sur elle-même : en dessous c’est de la latérite, donc au bout de deux ans on n’y fait plus rien. On exporte de la viande pour rembourser la dette, en ruinant au passage les exportations uruguayennes, c’est là un exemple d’agriculture, non orientée vers la satisfaction des besoins intérieurs. Le Brésil im- porte donc actuellement entre 27 et 30 % de son alimentation et connaît un développement, que j’appellerais « chaotique ».

Première conclusion : le développement ne peut ignorer un aspect aussi fondamental que l’agriculture.

Deuxième remarque : excès d’extraversion. L’excès d’extraversion est un legs du colonialisme, c’est évident, puisque les Européens arrivant du XVIe au XIXe siècle dans les pays d’Amérique latine puis d’Afrique et d’Asie, y ont développé les cultures propres à ces pays : le café, le cacao, la vanille, le coton, toutes cultures d’exportation. Mais cet aspect d’extraversion de l’économie a été accentué depuis 30 ans, depuis que ces pays sont devenus indépendants. Je surprends quelquefois mon auditoire en demandant quels sont les deux pays au monde les plus introvertis, qui ont l’économie la plus endogène. Ce sont les Etats-Unis et le Japon. Ce sont aussi la Chine et l’Inde, qui sont des Etats-continents et qui ont donc une énorme production intérieure qui représente beaucoup par rapport à leur commerce extérieur. Au Japon le commerce extérieur c’est 9 % de la PIB ; aux Etats-Unis c’était encore 9 % il y a quelques années, maintenant on en est à 12,5 ou 13. Cela signifie quoi ? Quand les Etats-Unis et le Japon produisent cent ordinateurs ou cent avions, le marché intérieur en absorbe 90 et on en vend 10 à l’extérieur, ce qui est relativement facile. Quand un pays du Sud produit cent tonnes de cacao ou cent tonnes de cuivre, son marché intérieur en consomme une et il faut en vendre 99 à l’extérieur. C’est autrement sportif et cela serait acceptable si les cours de ces produits se maintenaient à un niveau décent, ce qui n’est pas le cas. C’est en raison de la dégradation continue des cours des matières premières que j’évoque l’excès d’extraversion. Je ne dis pas qu’une économie ne doit pas être ouverte sur le monde, mais simplement qu’en l’étant exagérément, elle fragilise un pays.

D’où la position erronée de la Banque Mondiale qui applique son idéologie néo-libérale en disant : pour vous développer, libérez vos échanges, utilisez les avantages comparatifs, vous êtes faits pour faire du cacao, de l’huile de palme, etc. Et régulation par le marché. Et la Banque Mondiale de citer « la bande des quatre » du sud-est asiatique.

Il faut y voir de plus près. Hong-Kong et Singapour sont des villes, ce ne sont pas des pays, elles ont bénéficié d’un « brain drain » considérable de la Chine pendant 30 ans et, ayant organisé un régime stable, elles ont capté à la fois les cerveaux, les capitaux et ont installé des industries prospères. C’est un indéniable succès, mais difficilement transposable à des pays devant administrer des millions de km². En revanche, exemple assez probant pour Taiwan et pour la Corée, mais dans les deux cas, remarquable politique agricole d’abord, remarquable utilisation des cerveaux parce que Taiwan aussi a bénéficié d’un « brain drain » et très bonne politique d’industrialisation sur laquelle je reviendrai. Pour les autres pays, la Banque Mondiale et le FMI sous-estiment les contraintes internationales et surtout la dégradation des termes de l’échange. Il faut bien voir ce qu’elle représente. En Côte d’Ivoire par exemple en 3 ans, de 1979 à 1981, 35 % de dégradation. Dans les pays du Nord quand la croissance s’arrête où se limite à 1 %, c’est le désastre, tout le monde se lamente, les salariés comme les entrepreneurs. Mais quand une économie est extravertie pour près de 40 % de son PNB et que les prix à l’exportation s’effondrent en une année de 20 % , vous voyez ce que cela représente en perte de recettes et de devises. Le Niglria, par exemple, est incapable actuellement d’importer des pièces de rechange et des centaines d’entreprises industrielles, correctement gérées, s’arrêtent de tourner ou le font au ralenti.

Sur-estimation également, par la Banque Mondiale et le FMI, des effets de réponse. On impose au Kenya une forte dévaluation sous prétexte qu’il n’arrive plus à exporter. Trois ans après, les exportations sont au même niveau. Exporter n’est pas seulement une question de prix. C’est une question d’agressivité commerciale, de réseaux de qualité, de maintenance, c’est pour ça que les Japonais sont des champions, les Allemands aussi, c’est pour ça que nous sommes des demi-champions, les Kenyans eux, ont beaucoup à apprendre. Une dévaluation dans ce cas ne sert à rien parce qu’elle ne fait que renchérir le coût des « intrants ». Autre exemple : on fait réduire la protection tarifaire de 40 % en République de Côte d’Ivoire, et des pans entiers de l’industrie ivoirienne : chaussures, textile, chimie, assemblage automobile sont en péril. Au cas où vous penseriez que je tiens d’affreux propos gauchistes, je citerai le très respectable Financial times qui écrit ceci : « imagine-t-on un industriel du Tiers monde , entendant le Congrès américain exiger l’élimination des excédents commerciaux bilatéraux, compter sur l’exportation pour résoudre les difficultés de l’ économie de son pays, après avoir été témoin de la plus longue et de la plus sévère baisse des prix des matières premières depuis les années 1930 ? Imagine-t-on un producteur de produits primaires du Tiers monde attendre le salut de l’engorgement encore plus grand des marchés mondiaux de matières premières ? » Voilà où l’on est, c’est pour- quoi j’estime qu’il faut compenser ce caractère extraverti des économies tropicales. La dégradation des cours sur 15 ans a été mesurée par le CPII, le Centre de prospective et d’informations internationales rattaché au Premier ministre. Il l’a évaluée à 1 % de croissance par an sur 15 ans d’affilée, ce qui est considérable. Et je rappelle qu’en 1986, pour ne citer qu’un chiffre, le déficit commercial global du Tiers monde a été de 35 milliards de $.

Autre aspect des dégâts du mimétisme, les mauvais projets, ce qu’on appelle en Afrique« les éléphants blancs ». J’ai sous les yeux un bilan de l’industrialisation de l’Afrique fait par l’Institut de l’entreprise. Il a porté sur 25 pays et 343 entreprises industrielles : 270 sont en dysfonctionnement, 78 sont arrêtées, 20 % seulement d’entre elles fonctionnent à plus de 70 % de leur capacité. Vous voyez à quel point l’industrialisation de l’Afrique a été manquée : le sacrifice de l’agriculture vivrière a été inutile.

2. les hommes non impliqués

J’en viens maintenant à l’influence des hommes. Je reviens donc aux mentalités et aux comportements pour voir comment ils jouent en Afrique comme frein et éventuellement comme accélérateur. Presque partout je constate l’influence néfaste de l’Etat : gestion désastreuse des finances et de l’économie, discours déconnecté de la réalité, société civile paralysée. La société civile ce sont les personnes, les familles, les associations, les syndicats, les entreprises, les collectivités locales. Or trop de directives de l’Etat passent par le parti unique. La prévarication est quasi-générale. L’Etat, au lieu de se limiter à ses tâches nobles qui sont la conduite de la politique économique et financière, la défense, la justice, se mêle de tout, et paralyse tout ; alors que partout existent des gens aptes à se mobiliser.

Revenons au rôle des villes. Je vous ai décrit tout à l’heure le développement au Nord en termes un peu abstraits, en vous parlant science, technologie et rôle de l’entrepreneur. Je vais maintenant le faire de façon plus concrète en parlant de géographie. Je vais évoquer l’exemple de Venise, de Boston, de Philadelphie, de New-York et de Tokyo. Nous nous reportons d’abord au Vie siècle au moment où la peuplade des Veneti, tout au fond de la lagune, fuit devant les cavaliers barbares que sont les Burgondes, les Lombards et autres Francs et se réfugie sur les îlots. Ces gens là, au Vie siècle, n’ont que l’Adriatique, c’est-à-dire qu’ils ont un peu de sel et des bateaux. Mais parce qu’ils sont marins, ils commencent à commercer avec la grande puissance politique et commerciale de l’époque : Constantinople. Que font-ils ? Ils viennent livrer à Constantinople le bois coupé dans l’arrière pays, le sel, quelques produits de la pêche et en échange de quoi ils importent des produits hautement élaborés que sont les armes, que sont les métaux, les tissus, les meubles. Mais les Veneti sont des gens astucieux, pourquoi importer tout cela ? Trois siècles plus tard Venise, petite bourgade encore, s’est mise à fabriquer des métaux, à les travailler, à faire des meubles, des tissus et elle commence à filer le verre. Et avec qui commerce-t-elle ? Avec Florence, avec Gênes, avec les pays de l’Europe, avec Paris, avec ce que seront plus tard les villes hanséatiques. Six siècles plus tard Venise est devenue une grande puissance commerciale. Elle est cent fois moins peuplée que la France, mais son revenu national fait la moitié de celui de la France.

Je passe maintenant à Boston, Philadelphie et un petit peu après, à New-York. Nous sommes à la fin du XVIIIe siècle, au début du XIXe siècle. Le Nord des Etats-Unis est une zone pauvre. On y trouve quelques minerais, des bois. Le Sud est riche, on y fait du coton, de l’indigo, du café. On importe les produits élaborés d’Europe. Les gens du Nord se disent : « Nous pourrions peut-être fabriquer ce que fabriquent les Européens ».

Par une action très vigoureuse les élus de Boston et Philadelphie obtiennent, en 1816, une augmentation importante des droits de douane pour l’ensemble de la confédération. Ils vont se battre tout au long du XIXe siècle pour une élévation systématique de ces droits grâce à quoi ils se mettent à fabriquer des produits industriels. Ce qui provoque la Guerre de Sécession. Car le Sud voit se renchérir, année après année, les produits industriels qu’il consomme, d’où qu’ils viennent, tout en vendant ses produits agricoles aux mêmes prix. Bien entendu l’esclavage a joué aussi son rôle dans le déclenchement de la guerre civile, il est probablement inférieur à celui de l’augmentation continue des droits de douane.

Troisième exemple : Tokyo. Tokyo au début du XXe siècle, c’est une ville, c’est une bourgade qui fabrique des bicyclettes. On y fabrique des cadres, des guidons, des roues, que des artisans assemblent. La ville n’importe pas d’usines clefs en main. Reportons-nous à Tokyo dans les années 1920-.1935. On y fabrique des fers à repasser, des postes de TSF et des montres, des montres tellement mauvaises qu’on les vend au kilo. Vers les années 1930 apparaissent les automobiles. Vous constatez un lent apprentissage du processus industriel. Après la Seconde Guerre mondiale on va copier cette fois le vainqueur, l’Amérique, en appliquant le savoir faire accumulé par cette conurbation urbaine Tokyo - Yokohama aux nouvelles technologies ; aujourd’hui vous avez Sony et vous avez Toyota.

Qu’est-ce qui est commun à Venise, Boston et Tokyo ? La substitution d’importations par une production locale, grâce à l’innovation, à la création et pas au copiage d’usines clef en main, une accumulation du capital productif et, dans ce capital productif, rôle fondamental des hommes plus que des bâtiments. Je reviens au Sud : c’est une inversion totale du rôle des villes. En raison de la nécessité de les alimenter à bas prix, les grandes villes du Sud jouent le rôle d’accélérateur d’importations. C’est vrai du Caire, d’Alger, de Casablanca, de Kinshasa, de Conakry, de Douala, de Bombay, de Calcutta. Le Sud n’a pas encore, sauf exception, réussi à utiliser ses villes pour en faire des technopoles, des moteurs du développement.

A-t-il mieux réussi à utiliser ses communautés de base en zone rurale ? Pas davantage. Alors qu’il y a là une richesse considérable à utiliser. Un ethnologue, Pierre Clastre, auteur d’un livre remarquable « La société contre l’Etat », montre que la société africaine s’est construite contre l’Etat. La société africaine ne veut pas de l’Etat, elle a l’habitude de se gérer elle-même au niveau de ses villages, là ou la solidarité de voisinage est très forte, là où on se connaît, là où on a confiance les uns dans les autres. Il fallait utiliser ces traditions et cela était possible car les traditions de solidarité sont très vivaces. Il fallait le faire pour accumuler le capital productif sur tout le territoire et pas seulement dans une grande ville, la grande ville-port chef-lieu, etc. Je l’ai fait moi-même - peut être pourrais-je me citer une fois dans cet exposé - à Madagascar il y a 27 ans. J’y étais allé pour monter le Trésor public, l’Institut d’émission, la Banque de développement. Mais passionné de collectivités locales, j’ai convaincu le président Tsiranana de doter les 740 communes rurales qui venaient d’être créées d’un budget ultra simple, ultra moderne, en quatre pages, (on venait de leur imposer un affreux budget issu du XIXe siècle qui faisait 27 pages) et d’en faire un outil de développement, avec un principe très simple : « Aide toi, l’Etat t’aidera ».

Les paysans, dans le Sud, travaillent 100 jours par an. Je veux dire par là que si on concentre les journées éparpillées tout au long de l’année en journées continues de travail de 8 ou 10 heures on trouve en gros 100 jours. Il faut attendre qu’il pleuve pour labourer, il faut attendre que le soleil sorte pour que ça pousse. Il y a des cycles, il y a des temps morts dans l’agriculture et au Sud, en tout cas, les périodes intensives sont relativement limitées. Il y a donc une force potentielle de travail considérable. Cette force, les gens acceptent de l’utiliser pour leur bonheur à eux. Si on les mobilise sous la forme de travail forcé ils renâclent. Mais si, à l’intérieur d’une collectivité, vous leur dites : « C’est sur vos champs que vous travaillez, vous allez faire ce dont vous avez besoin et c’est vous qui décidez, là c’est le canal, là c’est la pépinière fruitière, là c’est la pépinière forestière, là c’est le petit barrage, là c’est la gare routière, là c’est ce que vous voulez, la piste, le radier, le bac », alors ils se mobilisent tout de suite. L’Etat se contentait d’apporter l’aide des services techniques, quelques buses de béton, des vannes métalliques, des plants, ce que les paysans ne pouvaient fournir eux-mêmes. Du coup, vous obtenez une accumulation du capital productif réparti sur tout le territoire, donc un aménagement rationnel du territoire. Eh bien, avec mon petit système, mon petit budget communal de 4 sous, 2 millions de paysans malgaches se sont mis au travail la première année et 2 millions l’année suivante, des milliers d’hectares ont été irrigués, des centaines de ponts et des centaines de km de pistes faits, j’ai les photos de tout cela. Tout cela a disparu dans les années 1970, mais c’est une autre affaire.

Autre expérience : la zone CMDT (Compagnie malienne de développement des textiles) dans le sud du Mali. La CMDT a le monopole de l’achat du coton, donc les paysans ne peuvent pas faire autrement que de passer par elle. Deux collectivités villageoises, on les appelle les « Tons », viennent trouver les responsables de la compagnie, en 1973, en disant : « nous soupçonnons vos agents de nous voler ; nous envoyons nos enfants à l’école depuis 15 ans maintenant, ils sont tout à fait capables de peser le coton, d’encaisser l’argent, d’acheter les engrais, d’acheter les outils, etc. laissez-nous faire » il s’est trouvé des gens assez intelligents pour donner leur accord. Aujourd’hui 500 associations villageoises fonctionnent sur ce type et sans que l’Etat l’ait voulu, il s’est créé 500 budgets locaux ; alimentés comment ? Quand un paysan vient livrer 100 kilos de coton à l’association villageoise, on lui en paye 95 et on dit : il yen 5 qui vont au budget local, au budget de l’association dont il est membre ; il n’y a donc aucune réticence, il sait très bien que cela va lui revenir d’une façon ou d’une autre. On a constaté une utilisation remarquablement démocratique de cet argent grâce à la palabre africaine. On se réunit pour discuter de ce budget. Quelles ont été les priorités ? L’eau de boisson ; puis l’eau d’irrigation ; puis les femmes ont demandé des moulins à mil ; puis on a construit des magasins de stockage, puis, innovation remarquable, on a doté en capital les forgerons locaux pour qu’ils puissent réparer les machines qu’on était obligé d’envoyer à 250 km ou 300 km de là à Bamako. Donc début du développement de l’artisanat ou d’une petite industrie locale, etc.

Voilà, donc, deux exemples. Vous allez dire Madagascar c’est 10 millions d’habitants, le Mali c’est 8 millions. Mais la Chine ? La Chine a erré pendant 30 ans avec des communes rurales de 150 000, 200 000 habitants. On envoyait les gens travailler à 50 km de chez eux. Vous voyez avec quel enthousiasme ils pouvaient le faire ! 15 ans après, on fait des sections de commune, 35 000 habitants. Cela n’a pas mieux marché. En 1980, enfin, le gouvernement chinois a décidé de rendre le pouvoir au village, le pouvoir de produire, le pouvoir de commercer. La seule différence avec la période passée, c’est qu’au lieu d’avoir de très gros propriétaires et de tout petits, les lots sont relativement homogènes maintenant. En trois ans la Chine est devenue auto-suffisante au point de vue alimentaire. 3 ans ! 16 millions de tonnes de céréales importées en 1980, aucune importée en 1984. Les gens sont partout les mêmes ; quand vous les motivez, quand vous les laissez libres de percevoir le fruit de leurs efforts, ils travaillent et ils travaillent dans le bon sens. Puissent les Polonais en tirer quelques conséquences !

J’ai voulu vous montrer par ces exemples qu’il est possible de mobiliser des gens impliqués. En matière de développement les mentalités sont prépondérantes. Hélas, la Chine mise à part, les pays du Sud, ont peu mis au travail leurs masses rurales. Au contraire, ils s’en méfient, elles sont fort mal traitées, pressurées par les impôts et sauf exception, que je pourrais évoquer avec vous dans la discussion, les collectivités locales ne sont pas très vivantes au Sud.

Troisième remarque : la mauvaise gestion. Je n’y reviens pas : rôle du parti unique, prévarication, l’administration est beaucoup trop lourde, les entreprises nationales sont mal gérées. Je me souviens d’un directeur de personnel d’une entreprise du Zaïre racontant : « Je reçois de temps en temps un responsable du parti qui court-circuite mon président, qui court-circuite mon directeur général et me dit : je vous prie de bien vouloir recruter un tel à tel poste. Donc, moi je n’ai pas de gestion possible. » Même quand une société est multi-nationale comme Air-Afrique, elle est mal gérée. Pourquoi ? Elle est correctement gérée techniquement mais elle est en déficit parce qu’elle reçoit des réquisitions permanentes de la dizaine d’Etats qui en font partie, pour véhiculer tel ministre, tel directeur et ces dettes des Etats ne sont jamais payées ou le sont avec retard. Donc Air-Afrique paye des agios bancaires importants. Elle a en outre une personne au sol pléthorique.

Quatrième remarque : l’épargne est mal mobilisée. Elle pourrait l’être mieux. Je vais évoquer un exemple unique celui de la « Grameen Bank ». Certes les tontines existent mais sauf dans une région d’Afrique, le pays Bamileke au Cameroun, l’argent des tontines est utilisé pour la consommation. On va enterrer le grand-père, ou le père, on fait la fête au village. En pays Bamileke, on fait avant tout de l’investissement. Les Bamilekes qui font 20 ou 25 % de la population, tiennent 80 % de l’économie du Cameroun. Pourquoi ? Mentalité : on retombe sur ce que j’ai dit tout à l’heure. Rappelez-vous les puritains, il faut quelque part des gens pour investir dans l’accumulation du capital productif. Donc habitudes locales mauvaises, mais utilisation possible des traditions locales. Un Bengali, issu des zones rurales mais ayant fait quelques études, constate que la masse rurale, soit 90 % du Bengladesh, ne dispose d’aucun crédit de campagne, d’aucun crédit d’équipement. Il comprend très bien pourquoi : sans cadastre, le paysan n’a aucune garantie à donner. Il réunit quelques personnes de son village et leur dit : « vous allez former des groupes relativement homogènes de 15 ou 20 personnes et vous garantir les uns les autres ». Vous voyez, c’est la vieille technique de la mutualité. Vous êtes responsable à la fois de l’exécution des investissements que vous avez promis de faire et du remboursement que vous avez promis de faire aux dates où vous avez promis de les faire. Ainsi est née la « Grarneen Bank », aujourd’hui une des plus grandes banques agricoles du monde. Elle a près de 500.000 adhérents et elle en al 500 de plus par semaine. Elle a tellement bien réussi que le gouvernement du Bengladesh a estimé nécessaire de prendre 40 % du capital de cette banque.

Epargne mal mobilisée, mal utilisée, fuite devant la monnaie, c’est le Mexique, quand vous avez une inflation à 300 % par an ou à 900 % certaines années, on comprend que l’on fasse la queue devant les bureaux de change puisque si on ne change pas ses pesos tout de suite ils ne valent plus rien la semaine suivante. Peur de l’Etat : en Afrique francophone il n’y a pas d’inflation, en raison de la zone franc, ou du moins l’inflation est très faible, de l’ordre de 3 à 7%, mais 60% de la masse monétaire du Cameroun est hors des frontières et cela est dû au manque de discrétion de l’Etat. On a peur de ce que fera l’Etat et des ponctions qu’ils opérera sur le capital, donc on fuit. En outre, aucun circuit court n’est organisé, j’appelle « circuit court » la collecte de l’épargne organisée dans un endroit donné et aboutissant à un réemploi instantané dans le même endroit.

3. la pollution par le Nord

Je dirais d’abord pollution par mimétisme. Par les idéologies, d’abord. L’idéologie libérale j’en ai assez parlé et l’idéologie marxiste aussi. Un seul exemple : la Tanzanie. Nyerere est un homme respectable mais il était obnubilé par ce qu’il découvrait, au lendemain de la guerre. Pour lui : le développement c’était le tracteur, pour le tracteur il lui fallait des villages, il lui fallait un développement collectif. Alors il a multiplié les démarches anti-naturelles. La Tanzanie est un pays d’habitat dispersé, il a forcé les paysans à se réunir en habitat groupé. Imaginez leur état d’esprit. Ensuite, il leur a imposé le tracteur, ce qui était une double erreur. Erreur technique, parce que les sols africains sont souvent légers et supportent mal le tracteur ; erreur chronologique : on imposait le tracteur à des gens qui n’avaient pas été formés au préalable. Alors les paysans n’ayant pas su se servir des tracteurs, on les a coiffés de toute une bureaucratie qui était censée, elle, savoir comment on se sert d’un tracteur ! La Tanzanie ne s’est pas développée comme elle aurait dû le faire, compte tenu de la stabilité de ce régime, si on la compare à ce qui s’est passé, par exemple, en Ouganda, en République Centre Africaine ou ailleurs.

Autre pays de pollution : le crédit excessif. Il a été le fait aussi bien des Etats du Nord que des banques. Mais les banques du Nord ont été fort imprudentes. Les 4 ou 5 plus grandes banques américaines, Manufacturers Hanower, City Corps, etc, avaient en 19851’équivalent de 200 ou 300 % de leur capital investis dans les pays à risques d’Amérique latine. Faiblesse également des gouvernements. « L’Import-Export Bank » aux Etats-Unis, les crédits protocoles en France, ont multiplié les occasions d’investir et, de temps en temps, c’était un investissement judicieux. Quand on perce la lagune d’ Abidjan pour faire d’Abidjan un grand port, c’est un bon travail. Quand c’est pour installer six sucreries là ou il en faut deux, c’est du mauvais travail. Donc on a endetté exagérément les pays du Sud.

Troisième pollution par le Nord : une monnaie internationale non stable. La gestion est mauvaise au Sud, mais, quand vous avez à la fois une monnaie internationale instable et que vous êtes obligé de payer en devises, quand les cours des produits que vous vendez sont fluctuants avec une tendance sur le long terme à la baisse, et que le prix du pétrole fluctue lui aussi sans cesse, il n’y a plus de prévision, plus de planification possibles.

J’évoquerai enfin d’un mot l’écologie. La vie, quand elle est excessive, peut polluer l’environnement. Le développement excessif du Nord pollué. J’ai parlé tout à l’heure des déchets industriels, sels de potasse d’Alsace, déchets chimiques, nucléaires, démazoutage des pétroliers. Rappelez-vous la barge d’ordures qui s’est promenée du Canada aux Antilles sans savoir où se vider et la pression qu’ont fait les Etats-Unis sur la France, il y a 2 ou 3 ans, pour déposer leurs déchets dans les Antilles françaises. L’Angola pauvre vient d’accepter d’entreposer sur son sol 5 millions de tonnes de déchets toxiques en cinq ans.

J’en arrive à ma conclusion qui sera brève. Une série de propositions.

La première, c’est que le développement prend du temps. J’ai évoqué le cas du Japon tout à l’heure, de la Corée, de l’Europe du Nord, en rappelant ce qu’a été la révolution agricole au XVIIIe siècle avant la révolution industrielle.

Deuxième remarque : il suppose des gens motivés, sachant où ils veulent aller. Donc prépondérance absolue des mentalités.

Troisième remarque : il n’est harmonieux nulle part, vous trouvez des riches et des pauvres, riches au Nord, pauvres au Sud, mais à l’intérieur des nations, au Nord comme au Sud, des riches et des pauvres avec une tendance, dans certains pays, à un accroissement de cette différence de richesse.

Quatrième remarque : la société duale, au plan mondial, que je viens de rappeler d’un mot, n’est pas favorable à un vrai développement. Dès lors que nous formons une planète, il ne doit pas être le développement de quelques zones seulement, mais un phénomène qui se diffuse à l’ensemble. Sinon on a les retours de flamme sous forme de guerres civiles, de guerres extérieures, de famines, de terrorisme, de nouvelles endémies.

Alors qu’est-ce qu’un vrai développement ? Ce serait la satisfaction des besoins matériels, il ne faut pas rêver, des besoins matériels d’abord, mais aussi des besoins personnels, sociaux, culturels, spirituels des peuples et vous voyez, tout de suite, que, dans cette acception, la croissance mesurée par le PNB n’est pas synonyme de développement et que la pauvreté n’est pas synonyme de sous développement. J’espère que vous n’avez plus d’illusions sur ce qu’on appelle le progrès. Il y a progrès, au sens étymologique de progression, en matière technologique, c’est certain, mais dans le domaine moral, dans le domaine social, dans le domaine humain en général, il y a des progrès, il y a des stagnations, il y a des régressions. Serait donc un vrai développement l’évolution d’un pays qui lierait entre eux les progrès économiques, sociaux, culturels, moraux et les renforcerait les uns par rapport aux autres, de ce point de vue, tous les pays considérés comme développés sont en voie de développement. Dans cette affaire, chacun de nous a .un rôle à jouer, il est plus difficile et plus subtil qu’il n’y paraît.

René Lenoir

THEOLOGIE ET DEVELOPPEMENT

Par V. Cosmao

La théologie étant, au moins autant que le développement, source de malentendus, non seulement entre ceux qui en (ont et ceux qui n’en (ont pas mais plus encore, peut-être, entre ceux qui en (ont, il me faut, comme pour le développement, « commencer par une cure de désintoxication idéologique » (Chesnais).

Le mieux serait de ne plus employer ni le mot « théologie » ni le mot « développement ». Je vais m’y essayer en parlant d’autre chose, que les deux mots en question peuvent servir à occulter autant qu’à dévoiler ou à discerner : des dynamiques sociales dans leurs contradictions dont on croyait savoir comment elles devaient se conduire, s’organiser, se structurer, se négocier, etc. et dont on commence à savoir qu’on n’en sait rien ; c’est la fin d’une ère scientiste, celle d’une certaine doctrine sociale de l’Eglise autant que celle des vulgates libérale ou marxiste, celle des doctrines ou des « vérités éternelles » érigées en modèles ou en système. De plus en plus dans les sciences, dures ou « molles », le chemin de la recherche passe par le doute, l’aveu d’ignorance, le droit à l’erreur ; l’intérêt d’une théorie est qu’elle soit fausse : quand on commence à s’en rendre compte, l’interrogation se renouvelle.

Dans la pratique prévaut le « bricolage », dans les techniques de pointe comme dans l’organisation des activités collectives ou des rapports entre les groupes ; c’est à force de se tromper qu’à la longue on marque des repères ou des butoirs pour ne pas commettre indéfiniment les mêmes erreurs. Ainsi, semble-t-il, l’humanité s’est imposé, à l’expérience, quelques interdits dont il n’a pas été vérifié qu’ils ne soient pas pertinents pour sa réalisation en humanité : interdits de l’inceste, du meurtre, du mensonge, du vol, qui délimitent le champ de la sociabilité en dehors duquel les dérapages deviennent incontrôlables.

Dans la conduite des dynamiques sociales d’autres dérapages sont possibles et, peut-être, inévitables. Je vais tenter d’en faire apparaître deux ou trois en me risquant à les désigner comme des constantes, formulables sous forme de lois même si leur vérification n’est possible que sur le très long terme.

1. Laissées à leur inertie les sociétés se structurent dans l’inégalité. Même si d’aucuns, en un nouveau scientisme, donnent à cette observation un caractère normatif, il faut bien constater que l’inégalité est dans la nature des choses. Donnée au départ, elle s’accentue cumulativement du fait des circonstances, de l’environnement naturel ou social. Il en est à qui tout réussit, d’autres qui besognent et peinent indéfiniment sans jamais s’en sortir. Ce sont ceux-ci qui se rendent compte de cette « injustice du sort » tandis que les « gagnants » sont portés à penser qu’ils doivent tout à leur ingéniosité, sans même se demander s’ils n’ont pas simplement gagné à la loterie. Si on distribue les cartes à égalité, dans un jeu pédagogique par exemple, on les voit se répartir dans l’inégalité au fur et à mesure que la partie avance. Si on en fait autant dans une réforme agraire purement distributive on voit, de même, les grands domaines se reconstituer aux dépens des petits qui n’ont pas de chance, ou qui savent moins bien s’y prendre : il y suffit d’une génération. Lacordaire, qui était un libéral en politique, avait bien vu ce risque quand il écrivait : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui affranchit. » Sans lois, sans régulation politique, l’inégalité devient telle que certains manquent du nécessaire tandis que d’autres ne manquent de rien et ne se rendent même pas compte que leur logique produit des riches toujours plus riches aux dépens de pauvres toujours plus pauvres. L’égalité des chances n’est pas un constat mais un projet, un choix culturel, éthique, ou spirituel.

2. Par ailleurs les sociétés ne se structurent qu’en s’imposant comma allant de soi, comme naturelles ou comme relevant d’un ordre divin des choses, les organisations qu’à l’expérience elles sont conduites à se donner. Elles ne peuvent être en permanence en effervescence créatrice, en auto-organisation : quand un système de rapports fonctionne, elle le codifient, ou une minorité le codifie pour tous. Les civilisations ne fonctionnent qu’à l’évidence. Qu’il s’agisse des goûts, des manières d’être ou de faire, du langage etc. tout ce qui se construit pour ordonner la vie collective s’impose un jour comme naturel. C’est peut-être pour cette raison que l’on dit parfois que la culture est une seconde nature. C’est peut-être pour cette raison aussi que l’on dit, ici ou là, même si ailleurs on le récuse, que la vie en société est religieuse dans ses profondeurs. Mais qu’est-ce que la religion Si elle n’en est pas la régulation, elle risque toujours d’être la simple production sauvage de sacré, au sens où le sacré désigne ce que les hommes considèrent comme ce qui échappe à leurs prises, parce qu’il en est ainsi ou parce qu’il faut qu’il en soit ainsi, comme il en est du pouvoir dont on sait qu’il fonctionne d’autant mieux, ou d’autant plus mal, qu’il n’est pas contesté ; comme il en est de la propriété, nécessaire sans doute sous quelque forme que ce soit, pour que la terre soit cultivée avec quelque espoir d’en récolter les fruits mais dont on voit aussi qu’elle tend à se justifier par elle-même. Tout ce qui dure ou doit durer devient l’objet de culte, même si on ne parle plus ainsi, aussi longtemps du moins qu’il n’y a pas d’accident comme les ravages d’un culte de la personnalité : l’expression a fait date, elle est révélatrice du rôle du sacré dans la structuration du langage.

3. Plus les sociétés se structurent dans l’inégalité, plus leur organisation se sacralise, car les esclaves ne s’acceptent tels que si on arrive à leur inculquer que leurs maîtres sont nés pour l’être, comme eux pour les servir. A la limite César se fait dieu et nous sommes payés pour savoir que ce n’est pas seulement une histoire des temps anciens. Les dieux naissent, et meurent d’ailleurs, sous nos yeux.

Si j’ai esquissé ces deux lois et leur corollaire, c’est pour revenir à la pratique et à ses bricolages. Rêver d’égalité c’est rêver de beaux rêves. Ça aide à vivre ou à survivre. Il serait plus opératoire de mettre en oeuvre des pratiques anti-inégalitaires, de définir des repères, de baliser des chenaux entre zones dangereuses, des interdits que la société ne transgresse qu’à ses risques et périls

Le premier interdit qui s’impose c’est que nul ne soit le dieu de personne, car ce n’est pas dans la nature mais dans les rapports sociaux que se nichent aujourd’hui les idoles ; et que donc personne ne se laisse aller à avoir envers quiconque ou quelque institution que ce soit l’attitude de remise de soi qui n’est acceptable qu’en relation à Dieu s’il existe. Acceptons, à la limite, pour le moment, de n’en rien dire d’autre que ceci : il n’est pas d’autre dieu que Dieu.

Mais si nul ne peut être le dieu de personne, nul ne peut non plus être nié dans son humanité au point d’être exclu, d’être laissé pour compte, d’être abandonné à la pauvreté absolue, sans prise sur rien pour exister en humanité. Tout homme est un homme.

Ces deux interdits, celui de l’exclusion et celui des divinisations aux dépens de ceux qui sont par là même exclus, deux interdits articulés entre eux, constituent l’amorce de progrès humain qu’a représentée le monothéisme.

Que cette tradition, particulière, ait connu ses dérives, ses aberrations ou ses monstruosités, comme toute autre, ne veut pas dire qu’elle ne balise plus aucun chemin praticable. Dans son élaboration judéo-chrétienne, comme d’ailleurs dans l’islam, elle garde la trace de tentatives, souvent avortées, toujours reprises, de régulation des dynamiques sociales en vue d’éviter l’exclusion de l’étranger, de l’esclave, de l’endetté etc, comme l’adoration des faux dieux.

Dans la poussée chrétienne elle ouvre en outre un horizon, en affirmant la vocation de tout homme à être Dieu en Dieu. « Dieu s’est (ait homme pour que l’homme devienne Dieu » dit-elle en son langage, particulier. Faut-il préciser que ce n’est pas un point de fuite 1 Trop souvent ce le fut mais il n’est pas écrit que ce le soit. Cette vocation, qui concerne tous, exige aussi que tous soient à la tâche pour créer les conditions d’une existence humaine pour tous.

Cette vocation première, de création, dont le champ s’ouvre aujourd’hui devant nous comme jamais peut-être dans le passé, exige, au moins, de ceux qui prennent en compte leur relation à Dieu selon la pratique et la prédication de Jésus, ce qui n’en exclut pas les autres, qu’ils ne désespèrent pas de sa possibilité quand tout porte à l’estimer impossible, voire impensable, mais qu’ils la prennent à coeur sachant que leur marche vers Dieu passe par le service de leurs frères dont aucun ne peut être exclu : ce serait Jésus lui-même qui s’est identifié une fois pour toutes à l’exclu, à l’affamé, au condamné à mort. Dire qu’il est vivant c’est reconnaître qu’il ne peut y avoir de répit tant que tout n’est pas fait, en organisation comme en défense de la liberté, pour que la terre soit habitable pour tous, pour qu’il n’y ait pas, définitivement, d’exclus.

Qu’il n’y ait pas de modèle pour cette tâche, ce qui est en train de devenir une de nos évidences inavouées, ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de trace des dérives à éviter, ne veut pas dire, non plus, qu’il ne soit pas possible d’y trouver et d’y retrouver sens et souffle, fût-ce en s’usant à la tâche. Souvent ce sont ceux qui n’ont rien et qui, apparemment, ne sont rien qui nous montrent, par leurs pratiques et par l’interprétation qu’ils en font, que c’est sur ces chemins là que Dieu les conduit, leur faisant surmonter la peur de la mort, source de toutes les peurs et de toutes les protections contre la peur. Il est vivant, disent-ils, de Jésus comme de tous ceux qui tombent sur le chemin ou sous les balles. Plus que jamais « les pauvres sont nos maîtres » à penser.

Vincent cosmao


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