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Pour une nouvelle dynamique du développement

par Mathias V. Rethinam

Foi et développement n°246 - octobre 1996

En chiffres absolus, le revenu mondial a été multiplié par sept durant les cinq dernières décennies. En termes réels, le cinquième le plus riche de la population mondiale a vu augmenter sa part dans des proportions très supérieures, tandis qu’à l’opposé les 20 % les plus pauvres sont moins bien lotis qu’il y a un demi-siècle. A l’aube de l’an 2000, le mal-développement n’est pas seulement un constat. Il est intégré au système. L’inégalité est devenue le corollaire obligé de la compétition féroce qui se joue derrière le voile pudique de la « mondialisation » de l’économie. L’inégalité entre pour ainsi dire dans la logique de la « croissance » globale de la production, en ignorant totalement le poids du remords ou le correctif de la justice.

Nous sommes dans l’ère du développement déshumanisant. Il faut sortir de l’impasse. C’est à quoi nous aide la réflexion de Mathias V. Rethinam. L’auteur est Secrétaire de la Commission sociale de la Conférence épiscopale catholique de l’Inde. En l’homme du terrain, dans un pays où se côtoient les excès de la misère et des capacités technologiques extraordinaires, il nous décrit les méfaits d’une exploitation des ressources humaines et naturelles qui ne connaît désormais ni frein ni limite. Cependant, Mathias v. Rethinam ne se contente pas de dresser le constat d’échec. Il esquisse les traits d’une économie du futur basée, en s’inspirant de la sagesse traditionnelle de l’Inde, sur l’égalité, la simplicité et l’autonomie. Propos de visionnaire ? Voilà au moins une « vision » du développement digne de l’homme d’aujourd’hui et source d’espoir pour les générations à venir. C’est nouveau !

Albert Longchamp

« Dites oui au développement, non à la destruction, à la disparité, à l’éviction - Notre village, notre autorité », tel est l’appel sans ambiguïté des pionniers du Mouvement de l’Alliance Nationale du Peuple qui a été lancé à travers toute l’Inde, début 1996, en vue de rassembler des centaines d’organisations et de mouvements de volontaires. Ceux-ci sont engagés avec les Dalits ; les Adivasis, les femmes, les paysans, les travailleurs de toutes catégories, issus des secteurs non organisés, dans le but de les responsabiliser et de les aider à se libérer.

L’objectif de cette alliance est d’affermir progressivement le pouvoir populaire et de travailler à un développement approprié qui assurera un revenu décent, des moyens de se nourrir, de s’habiller, de se loger, de s’éduquer, de se soigner et de recouvrer sa dignité.

UN PEUPLE TRAHI

Tels sont les besoins immédiats de 85 % de la population indienne. Ces besoins ne peuvent être satisfaits par les responsables politiques de ce pays car ils sont étroitement liés au capital local et étranger. Ils ont trahi et abandonné les populations indiennes au cours des cinquante dernières années qui se sont écoulées depuis l’indépendance en singeant un modèle de développement occidental. Ils continuent aujourd’hui de les enterrer en se cramponnant de manière inconditionnelle et aveugle aux nations soi-disant développées et à leurs institutions financières et politiques puissantes : OMC, Banque mondiale et FMI.

Ils ouvrent ainsi largement les portes aux compagnies multinationales les laissant librement commercer sous couvert de « développement », à travers une politique dictée et imposée : celle de la Nouvelle Politique Economique (NEP) en vue d’un Nouvel Ordre Mondial qui doit conduire à la liberté et la prospérité ! Ne s’agit-il pas plutôt d’une nouvelle politique d’exploitation en vue d’un nouveau désordre mondial ?

Au cours des cinq dernières décennies, le revenu mondial a été multiplié par sept (en PNB réel) et le revenu par tête a plus que triplé (PNB per capita). Mais cette croissance a été extrêmement inégale. Entre 1960 et 1991, la part du revenu mondial des 20% de la population globale qui constituent les gens les plus riches a crû de 70 à 85 %. Dans le même temps, la part des 20 % des gens les plus pauvres a diminué de 2,3 à 1,4%. Les 20 % les plus pauvres représentent 0,9 % du commerce mondial, 1,1 % des investissements, 0,9 % de l’épargne et 0,2 % du crédit commercial.

C’est dans ce contexte d’inégalité et de turbulences que les pays en développement sont sommés de s’adapter au système du commerce mondial et aux règles du marché ! Il est facile de comprendre à qui cela profite ! Dans la liberté la plus totale.

LE NÉO-COLONIALISME : UNE PIEUVRE MONSTRUEUSE

Le mécanisme du néo-colonialisme ne vise qu’une seule chose : l’intérêt économique brut et une domination politique globale. Pour atteindre ce but, ceux qui maintiennent ce système doivent procéder de manière à avoir un accès facile aux matières premières, s’assurer un espace de marché viable et de libre commerce. Et disposer de la liberté d’exploiter une main d’oeuvre bon marché.

Toute la recherche scientifique est mise au service de ce système pour inventer et innover des instruments de production divers qui mettront en oeuvre des opérations avec exactitude, efficacité, qualité et vitesse. Et ce, afin de répondre aux exigences d’une compétition féroce au niveau global. Le caractère d’exploitation est à ce point intégré dans notre système de développement qu’il ne peut être question de « développement durable » au sens de « développement qui satisfait les besoins actuels sans compromettre ceux des générations futures » (Rapport Brundtland).

« L’appât du gain n’a pas de limite. Son seul but est de produire et de consommer. Il ne manifeste aucune pitié, ni pour la beauté de la nature, ni pour les êtres humains. Il est impitoyablement prêt à écraser la beauté et la vie qui est en eux et à les transformer en argent », disait Rabindranath Tagore, le grand poète indien.

Le XIXe siècle a témoigné d’un accroissement du volume de la production grâce à une augmentation de la productivité et à l’utilisation des ressources naturelles. Au cours des premières étapes du changement, les répercussions négatives sur l’environnement ont été minimes et sont demeurées localisées. En revanche, au milieu du XXe siècle, on a déjà assisté à une détérioration progressive de l’environnement à un niveau global.

On estime que les zones forestières, jusqu’alors préservées, détruites chaque année, de 1980 à 1990, étaient de 2 millions d’hectares en Amérique tropicale, 0,65 millions en Afrique tropicale et 1,75 millions en Asie tropicale et au Pacifique. L’Inde perd, selon les experts, 20 000 hectares de forêts chaque année (State of lndia’s Environment). Toute cette destruction est effectuée au nom du développement par les grandes entreprises internationales.

En Inde, afin d’augmenter la production agricole et celle d’électricité, 1a construction de grands barrages a été considérée comme indispensable. Le Narmada et le Tehri en sont des exemples typiques. Dans tout cela, le coût social est .totalement oublié. Des milliers de familles sont sans-abri du fait des déplacements forcés. Cela a entraîné une misère et une pauvreté dont on ne parle pas. Quand les gens concernés se sont organisés et ont résisté à de tels projets, qu’ils ont lutté pour leurs droits, on leur a dit de faire ce « sacrifice » pour « l’intérêt supérieur de la nation ». Cet intérêt supé- rieur se traduit toujours sous forme d’un approvisionnement régulier en eau pour les zones urbaines et industrielles, et pour les gros fermiers, mais pratiquement rien pour les autres ailleurs.

Cette destruction en faveur du développement, qui touche la majorité des populations tribales, entre autres, provoque aussi des inondations et des glissements massifs de terrain. Ainsi, l’atmosphère terrestre et l’environnement biologique perdent rapidement leur capacité à maintenir les différentes formes de vie. Cela nous mène vers un désastre pour les années à venir.

Autre exemple : l’exportation de crevettes en Inde. C’est une activité très lucrative car elle est source de devises. Le gouvernement indien a encouragé les investisseurs privés et leur a accordé des prêts importants et autres facilités techniques. En 1963, les exporta- tions totales de produits de la mer, en provenance de l’Inde, s’élevaient à 17 908 tonnes, soit une valeur de 5,86 crores (un crore = 10 rni11ions de roupies). Les crevettes congelées représentaient 22 % de la production et 36 % des revenus d’exportation des produits de la mer. En 1991-1992, le total des exportations de ces produits s’élevait à 171 820 tonnes, soit une valeur de 1376 crores dont 76151 tonnes de crevettes congelées représentant une valeur de 979 crores. En 1994, en l’espace de deux ans, l’Inde accumulait pour une valeur de 3273 crores d’exportation mondiale de crevettes.

Comment expliquer ce bond rapide en quantité et en valeur d’exportation ? La réponse tient au fait que l’élevage de crevettes fut encouragé par le gouvernement dans les régions côtières de l’Inde. Pendant ce temps les ressources de la mer étaient systématiquement pillée et l’écologie marine ravagée. Des milliers d’hectares de rizières dans les zones côtières du Tarnilnadu ! et de l’Andrapredesh furent transformés en fermes aquacoles pour l’élevage des crevettes causant d’incalculables dommages à l’environnement. La salinisation des terres a privé des milliers de gens d’eau potable. La terre a perdu sa fertilité

Des milliers de paysans sans terre qui gagnaient leur vie en travaillant dans les rizières ont perdu leur emploi. Et ont été contraints de s’exiler vers les centres urbains à la recherche d’un travail pour survivre.

LA VIE HUMAINE ÉCRASÉE ET TRANSFORMÉE EN ARGENT

L’exploitation jusqu’à épuisement des ressources naturelles, par ceux qui ont le pouvoir, a terriblement affecté, un peu partout, les populations locales, rendant les déplacements et l’émigration inévitables. Aujourd’hui, dans le contexte de globalisation de l’économie, la migration s’est également globalisée touchant toutes les régions et bien au-delà des frontières. L’Organisation Internationale du Travail (OIT) estime que 100 millions de personnes se déplacent à travers les frontières internationales - une personne sur 50 ! Ajoutez à cela plusieurs millions d’autres migrants à l’intérieur de leur propre pays et les chiffres prennent des proportions énormes.

Des milliers de gens du Sud-Est asiatique émigrent vers des pays plus riches tels que ceux du Golfe ou vers les Nouveaux Pays Industrialisés (NPI) d’Asie afin d’échapper à la misère économique de leur propres pays. Tout cela entraîne des conséquences effrayantes :

  • Les migrants sont en règle générale moins rémunérés et sont supposés accepter les travaux les moins enviables et les plus difficiles, les plus dangereux et les plus sales.
  • Ils subissent discrimination et désintégration culturelle.
  • Ce qui est moins connu : ils sont habituellement victimes des pires exactions (vol, viol et mort) de la part de leurs employeurs avec la complicité de la police, du système judiciaire et même des gouvernements.
  • Ils ne bénéficient d’aucune protection et sont accusés des pires crimes.
  • Les femmes sont victimes des pires abus dus à la discrimination dont elles sont l’objet sur le marché du travail et dans la société. Leur propre gouvernement les encourage à partir à l’étranger afin qu’elles rapatrient de précieuses devises étrangères mais ne leur offre en retour aucune protection contre l’exploitation et les exactions.

La plupart du temps les migrations ne relèvent pas d’un choix délibéré. Il s’agit d’une fuite en avant pour échapper à la faim. Des facteurs destructeurs pourchassent aussi les migrants dans les nouvelles zones où ils s’établissent dans l’espoir de vivre. En raison de droits acquis, notre système de développement est prêt à se jeter sur leur situation désespérée -du fait d’un environnement et d’une culture qui leur est étrangère -comme sur une proie. Ils deviennent victimes de l’exploitation et d’une misère que tout le monde ignore et ils ne bénéficient d’aucune protection. Pour s’en sortir, les enfants sont envoyés au travaillent les femmes sont exploitées à tous les niveaux. Des millions de jeunes chômeurs sont disponibles sur le marché du travail sans qu’ils aient aucun pouvoir de négociation. Ils sont prêts à accepter n’importe quel travail à n’importe quel prix. Leurs vies sont pressurées pour être transformées en argent-

ETRE C’EST CONSOMMER

Autre caractère inhérent à ce modèle de développement, outre l’exploitation, le consumérisme. Pour survivre, le système doit le promouvoir comme culture globale sinon sa dynamique cyclique se trouve menacée. D’importants investissements sont réalisés pour rechercher les voies et les moyens d’inciter les gens à acheter et à consommer. Ainsi, les populations, partout dans le monde, sont soumises à des1avages de cerveau et entraînées dans une culture matérialiste et consumériste globalisante. Et ce, par le biais d’une industrie qui met en oeuvre une publicité aguichante et qui parvient, dans une grande mesure, à convaincre les gens « qu’être c’est avoir ». Conséquence : la richesse des cultures locales et l’identité des peuples s’émiettent.

Comme cette culture ne peut transcender le matériel, elle rend les individus et la société égoïstes et cupides. C’est ainsi que des guerres éclatent - de la famille au niveau international - dans le but d’avoir accès aux richesses et au pouvoir. Pour combattre les guerres, le système produira des armes et les vendra aux deux camps. Pour soigner les blessés et les malades des guerres et de la violence, l’industrie pharmaceutique proposera cent et une formules de médicaments et réalisera 300 % de profits.

C’est ainsi que le jeu se poursuit et à tous les niveaux. Notre système actuel est suffisamment habile pour créer des besoins artificiels et réussir à commercialiser des produits tels que les cosmétiques, le textile, les médicaments, la littérature (pornographique), l’automobile, d’autres conforts de vie et des armes.

PAS DE LIMITES A L’EXPLOITATION

Il est important de noter que ce modèle de développement, bien que né à l’Ouest, n’a pas épargné les populations des pays développés. Comme les peuples du Sud, une grande majorité de gens dans les nations développées sont devenus des victimes et font les frais du système.

Aux USA, en 1992, plus de 2 millions de travailleurs ont été touchés matériellement au niveau de leur emploi. Près de 6,5 millions ont été violemment menacés, 16 millions d’autres ont été inquiétés (source : HDR, 1994). En France, un taux de chômage élevé -12,3 % combiné à des problèmes comme celui des sans-abri pour un nombre croissant de gens, a conduit plusieurs personnes à parler d’« exclusion sociale ». Selon une récente enquête, 55 % des Français craignent d’être exclus un jour ou l’autre et 72 % pensent que cela pour- rait arriver à des membres de leur famille. En Grande-Bretagne, un emploi sur cinq dans le secteur bancaire disparaîtra au cours des prochaines années. Cette sombre perspective a entraîné les responsables syndicaux à entamer de toute urgence des négociations

On assiste à un chômage croissant dans les pays développés. Des industries y ont fermé leurs portes et les ont réouvertes dans les Nouveaux Pays Industriels d’Asie où les matières premières et la main-d’oeuvre à bon marché sont aisément disponibles et permettent d’accroître considérablement les profits.

Aux USA, on a enregistré plus de 150000 viols en 1993 ; près de 3 millions d’enfants ont été victimes d’abus et de négligence (source HDR, 1994). Les magazines pornographiques britanniques vendent 20 millions d’exemplaires par an pour une valeur de 500 millions de livres sterling. Une étude, intitulée « Commercialiser la pornographie sur la super autoroute de l’information », en Pennsylvanie, a fait des révélations stupéfiantes sur la nature et l’étendue du cyberporno !

La demande pour le sexe par ordinateur a augmenté dramatiquement lorsque la perversion est devenue objet de publicité. 83,5 % des images digitalisées sur ces réseaux d’information sont de la pornographie. C’est à présent une grosse machine à fric aux USA.

Il va sans dire que cette perversion sera bientôt mondialisée à travers les canaux du marché officiel. Un magazine américain (Time, juillet 1995) fait ce commentaire : « Cette étude est significative non seulement pour ce qu’elle nous dit sur ce qui se passe sur les réseaux informatiques mais aussi pour ce qu’elle nous dit sur nous-mêmes. »

Par ailleurs, c’est un fait qu’il y a un tiers monde dans le premier monde et un premier monde dans le tiers monde. Les forces du premier monde sur l’ensemble du globe ont une vision très claire de leurs projets et mobilisent toutes les voies et moyens de promouvoir et de protéger leurs objectifs et leurs intérêts. Alors que les pauvres et les victimes de la planète sont maintenus séparés, paralysés et inconscients du mal qu’on leur fait subir.

LE DÉVELOPPEMENT DÉSÉQUILIBRÉ N’EST PAS LE DÉVELOPPEMENT

C’est dans ce contexte d’un scénario politique et économique global que l’on trouve le concept de développement déséquilibré. Ce concept ne prend pas en compte les aspects socio-culturels essentiels en faveur d’une croissance intégrale et complète de l’individu et de la société. Il manque à ce développement une « âme humaine ».

Si l’on prenait en compte un iota d’humanité, comme valeur intrinsèque, on commencerait au moins à penser aux voies et moyens de stopper la destruction massive de la nature. Et l’on agirait pour diminuer les disparités entre peuples et mettre un terme à leur exode. Au contraire, plus que jamais, on continue de perpétuer cette situation ! Nous ne pouvons donc nous porter garant de ce modèle de développement qui est anti-humain par essence.

UN DÉVELOPPEMENT QUI MET LE PEUPLE AU CENTRE

Pouvons-nous encore parler de développement sans ambiguïté ? J’ai commencé cet article par une déclaration d’ouverture du Mouvement de l’Alliance Nationale du Peuple : « Dites oui au développement » Quelle est la base de ce développement ? Est-il vraiment centré sur le peuple ? La nouvelle vision d’un développement approprié devrait être basée sur l’égalité (Samata), la simplicité (Sadagi) et l’autonomie (Swavalamban), à tous les niveaux : individuel, familial, communautaire et national. La vision promue par ce concept est par conséquent diamétralement opposée au modèle existant.

EGALITE

Les peuples sont le « point focal » du développement. Il n’y a, en aucun cas, d’échelle sociale : toute personne a sa chance. Gandhi, déjà dans les années 40, disait aux gouvernants et aux autres qu’à chaque fois qu’on doute il faut « se souvenir du visage du plus pauvre et du plus faible et se demander si la mesure que l’on envisage va lui être d’une quelconque utilité. Va-t il y gagner quelque chose ? Est-ce que cela va l’aider à reprendre le contrôle de sa vie et de sa destinée ? En d’autres termes, est-ce que cela va conduire les millions d’ affamés matériels et spirituels au Swaraj (autonomie) ? ».

Donc, l’auto-développement des peuples vers l’égalité, qui est la base sociale de l’autonomie, est notre souci immédiat et le but à atteindre. Cela implique :

  • La responsabilisation
    Dans la situation actuelle, la majorité des victimes, à travers le monde, est dépourvue de pouvoir et les puissants lui font ressentir ce manque à travers la culture dominante. La conséquence de l’oppression et de l’exploitation constante est que ces victimes ont une pauvre image d’elles-mêmes. Elles ont le sentiment de vivre grâce à la bienveillance et l’indulgence des puissants.
    Le processus de responsabilisation consiste à permettre aux opprimés de recouvrer leur dignité, individuellement et collectivement. De leur permettre en tant que personnes de s’impliquer dans un processus de réflexion et d’action organisées contre les forces oppressives de la société qui érodent leur culture locale et leur identité de peuple. Qui les divisent en castes et en genres. Qui leur bloquent l’accès aux ressources qui sont leurs moyens d’existence. Qui créent une distribution inégale et inéquitable. Cette pratique de la responsabilisation aide à bâtir et à améliorer l’estime de soi et à créer un pouvoir collectif qui devient une force agissante en vue d’un nouveau changement.
  • Le savoir
    Il concerne la manière dont le système opère en utilisant la « connaissance moderne », laissant les gens de côté pour l’élaboration des décisions qui se rapportent au « développement ». Un développement qui n’a rien à voir avec « leur développement » .
    Il concerne la technologie appropriée qui pourrait libérer les gens de la dépendance à l’égard d’une technologie obsolète importée et imposée au peuple et sur laquelle les populations locales n’ont aucune prise. Une fois encore, on constate que le soi-disant « développement moderne » n’a que faire de la sagesse populaire et de ses connaissances concernant les voies d’un développement durable. Des connaissances qui doivent pourtant être protégées.

Il concerne les « besoins ressentis de la communauté au lieu des besoins artificiellement créés dont on gave les gens.

  • La participation populaire
    Il s’agit de moyens vitaux d’éducation politique locale hors de laquelle une nouvelle alternative ne peut être imaginée. Face à une poignée de personnes puissantes qui déterminent le sort du plus grand nombre, des hommes et des femmes, conscients de leur pouvoir et de leur savoir, respectueux les uns des autres et solidaires, s’organisent pour décider de la marche à suivre et attribuer les responsabilités de la mise en oeuvre. Mais aussi pour partager les joies et les peines que leur procurent leur action et s’engager à poursuivre leur route.

SIMPLICITÉ

Si l’égalité est respectée, alors la simplicité doit devenir une dimension culturelle du nouveau modèle qui émerge. Par opposition à l’accumulation sans limite et le style de vie luxueux résultant de l’inégalité et du pillage des ressources vitales tel que l’incarne le système actuel, la simplicité apparaît comme un nouveau modèle culturel qui s’oppose au consumérisme.

« Regardons d’abord, en nous plaçant du point de vue des plus faibles, quelles devraient être les priorités de changement dans le monde actuel pour protéger l’environnement. Avant tout, les plus faibles feraient remarquer que le mode actuel d’utilisation des ressources se traduit par des ravages dans cet environnement et dans leurs vies mêmes sans répondre aux nécessités de base telles que la nourriture, l’habillement et l’habitat. Par conséquent, la première priorité, pour toutes les élites, qu’elles soient des pays développés comme des pays en développement, devrait être d’abandonner leur vie de luxe qui provoque une pression énorme sur les ressources. Ceci, afin que les groupes déshérités puissent avoir aujourd’hui un meilleur accès aux revenus et à la ressource pour satisfaire leurs besoins de façon convenable », déclarait le Sommet de la terre à Rio.

La simplicité dans le style de vie est respectueuse de la nature et sensible à sa durabilité. Les ressources naturelles essentielles pour la vie et le développement de tous ne doivent plus être considérées comme les droits acquis d’une minorité. Elles devraient être mises à la disposition de la communauté qui, tout en les utilisant pour subvenir à ses besoins, les préserverait pour le présent et pour les générations futures. C’est ainsi qu’un esprit de confiance et de coopération se développe dans les relations entre personnes. Cet esprit édifie l’unité de la communauté, contrairement à l’esprit de suspicion et de compétition qui la divise et la détruit.

Une fois encore, les paroles de Gandghi s’avèrent pertinentes : « La nature dispose d’assez de ressources pour combler les besoins de chacun, mais pas suffisamment pour satisfaire l’avidité ne serait-ce que de quelques uns. » La simplicité devient ainsi le soubassement culturel d’une relation correcte et respectueuse avec la nature et avec les autres humains.

AUTONOMIE

Considérant le mépris dont on entoure fréquemment le point de vue du tiers monde, un expert brésilien, A. Rubens Ricupero, raconte que lors des négociations du GATT vingt délégations du tiers monde avaient soumis des propositions communes au comité chargé de négocier la question des investissements. Le groupe du président les a totalement ignorées lors- qu’il a préparé son propre projet d’accord sur ce thème. Commentaire de Ricupero : « La situation est comparable à celle du cuisinier demandant au poulet à quelle sauce il veut être mangé. Quand le poulet répond qu’il ne veut pas être mangé, le cuisinier lui réplique ; « Je vous retire du menu ! »

Voilà dans quelle situation se trouve la majorité des pays du monde en développement dont la dépendance à l’égard de la technologie et du capital étrangers est telle qu’elle aboutit à l’esclavage. Ces pays sont exclus du menu !

Dans ce contexte, l’autonomie devient une condition nécessaire - avec l’égalité et la simplicité - d’un nouvel ordre mondial. Cela implique non seulement un impératif « économique mais aussi une « volonté politique » de la part des opprimés. D’une part, pour leur permettre de marcher sur leurs propres jambes et affirmer leurs droits sur la terre, l’eau, les forêts, les minéraux et les autres ressources vitales. D’autre part, pour qu’ils puissent faire usage de leur savoir indigène actualisé afin d’utiliser ces ressources de manière durable.

L’autonomie, complétée de la responsabilisation et du savoir, assure le respect de la dignité et permet une relation confiante avec les autres. Le système d’exploitation corrompu représente, lui, une grande menace et un obstacle pour le peuple qui entend affirmer son autonomie.

L’ÉMERGENCE D’UN NOUVEAU TYPE DE DÉVELOPPEMENT

En Inde, il existe des centaines de mouvements populaires qui travaillent dans le sens décrit ci-dessus. Chacun a son histoire de luttes et de réalisations grâce à ces militants sociaux clairvoyants et engagés qui sont présents parmi eux pour progresser vers cette nouvelle étape. Ce qui est intéressant à souligner c’est la nouvelle prise de conscience de la nécessité de s’unir pour combattre le modèle de développement déshumanisant et promouvoir la base d’un Nouvel Ordre : égalité, simplicité et autonomie.

Le 27 mai 1995, vingt-sept syndicats des secteurs informels et inorganisés de différentes catégories, tels SEWA (Self Employed Women’s Association), la Fédération Nationale des travailleurs de la Construction, le Forum National des Pêches, le Syndicat des Travailleurs Forestiers, la Société Coopérative des Femmes Tribales… représentant 300 millions de travailleurs, qui jusque là luttaient de manière séparée, se sont rassemblés à Bengalore pour créer le Centre National du Travail (NCL).

Le NCL a pour objectif d’aller au-delà de l’obtention de revenus plus élevés pour ses membres. Il s’est donné un programme plus vaste : tisser des liens entre forces de travail éclatées ; lutter en faveur d’une justice sociale et politique ; veiller sur les ressources naturelles et le droit à l’information ; combattre la discrimination des sexes, castes, religions et ethnies ; mettre en oeuvre des programmes d’éducation, de recherche et de formation visant la responsabilisation des personnes du secteur inorganisé.

La charte du NCL prévoit une représentation proportionnelle des femmes. « Nous sommes 300 millions. Soyons conscients, levons- nous, affirmons-nous, unissons- nous », tel est le slogan de ces travailleurs. Leur pouvoir solidaire est perçu comme une grande menace par le gouvernement indien qui est incapable désormais d’agir sans tenir compte de lui.

Autre exemple, la lutte du Comité National d’Action des Pêches contre les Sociétés Mixtes (NFACAJV). Depuis 1994, ce comité lutte contre le gouvernement afin d’obtenir l’annulation des licences de pêche délivrées aux navires étrangers qui viennent opérer dans la Zone Economique Exclusive (ZEE) pillant les ressources halieutiques sans discrimination. Ils réalisent d’énormes profits sur les captures et dans le même temps affectent les moyens de subsistance de 800 000 travailleurs du poisson le long des 7 000 kilomètres de côtes. Ces deux années de lutte organisée et unie ont mis le gouvernement à genoux surtout lorsque la Commission Murari, nommé par le gouvernement de l’Inde en vue d’étudier et de recommander une ligne d’action sur cette question, a demandé au gouvernement d’annuler immédiatement toutes les licences des navires étrangers.

L’ESPOIR D’UN AVENIR

Cette mise en réseaux de différents groupes en vue d’alternatives locales, aux niveaux économique et socio-culturel, dans une perspective politique d’autonomie, constitue un espoir pour l’avenir.

Nous sommes conscients que de tels groupes émergent rapidement, à la fois dans les pays en développement et dans les pays développés. Ce n’est pas vrai que tous les Blancs dans les soi-disant pays développés sont riches et développés et que les Noirs, les Bruns et les Jaunes du reste du monde sont pauvres et sous-développés. Le temps est venu de franchir les frontières des nations pour construire une solidarité dirigée vers une nouvelle humanité. Car pauvreté, chômage, misère et mépris n’ont pas de frontières et donc tous ceux - paysans, ouvriers de l’industrie, ethnies, travailleurs inorganisés, docteurs, ingénieurs, avocats, scientifiques, employés de bureau, planificateurs, gens de toute religion, hommes et femmes de bonne volonté - qui croient en une nouvelle humanité, égale, simple et autonome, qui choisissent de s’engager pour cette cause doivent s’unir pour reconstruire le monde. Nous sommes indépendants localement mais inter-dépendants globalement.

La foi dans ce nouveau processus de développement est espoir pour nos actions d’aujourd’hui et accomplissement d’un « monde d’humains » pour demain.

Mathias V. Rethinam
(traduit de l’anglais)


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