LOGO -DCLI - Centre International Lebret-Irfed

Accueil du site > Economie humaine > Colloque 2011 à Recife : Lebret et l’urbanisme

Lebret et l'aménagement du territoire

par Georges Célestin - Economie et humanisme n°special oct. 1986

Dans l’acte du développement, l’aménagement est l’opération primordiale »
(L.J. Lebret, in « Dynamique concrète du développement »).

Cette importance attachée à l’aménagement du territoire, Lebret en a témoigné tout au long des 25 dernières années de sa vie, depuis la création d’E.H. avant même que ce terme n’ait commencé à être utilisé.

Il a joué dans ce domaine un rôle considérable, de précurseur, d’expert, et d’éveilleur, dans une démarche associant l’élaboration théorique et méthodologique, l’enquête et "action, l’analyse et la synthèse.

Les deux domaines" dans lesquels sa contribution a été la plus importante sont, sans doute, l’élaboration des principes fondamentaux qui ont fourni à ce qui allait devenir "aménagement une assise cohérente, et la mise au point de méthodes d’enquête et d’analyse directement inspirées de ces principes.

Ce second aspect étant traité ailleurs, c’est au premier que sera principalement consacré cet article, après l’avoir situé dans la démarche générale de Lebret et dans le processus qui a donné naissance à l’aménagement du territoire.

Les étapes d’un long parcours

L’itinéraire de Lebret en matière d’aménagement du territoire peut s’analyser schématiquement en une succession de phases s’enchaînant dans un processus logique, en évoluant de la théorie à la pratique, des problèmes français à ceux du Tiers Monde.

  • 1941 -1945 - Pendant les années d’occupation, l’équipe des fondateurs d’E.H. se consacre essentiellement à un travail d’élaboration doctrinale et conceptuelle. Dans le « Manifeste » de 1942, la dimension territoriale est déjà soulignée comme une composante essentielle de l’Economie Humaine. Les principes fondamentaux d’une organisation rationnelle de l’espace sont énoncés, sous une forme systématique, dans « L’ordre communautaire » (1943) et repris dans les « Principes et perspectives de l’Economie Humaine » (1945). Ont notamment participé à ce travail interdisciplinaire, animé par L.J. Lebret, l’urbaniste Bardet, l’agronome Gatheron, le sociologue Desroche, l’artisan Laulhère (dont Lebret s’est inspiré pour sa théorie des besoins).
  • 1945 -1950 - Au lendemain de la libération, la France, confrontée aux multiples problèmes de sa reconstruction et de sa croissance démographique, s’engage sur la voie de la planification. Les activités de Lebret et de ses collaborateurs se concentrent alors principalement sur la mise au point des méthodes d’enquête et d’analyse et leurs applications à des zones rurales et centres urbains. Plusieurs équipes locales d’E.H. se constituent et sont à l’origine des premiers Comités régionaux d’expansion. Lebret effectue en outre plusieurs voyages d’étude dans des pays européens, où il se documente sur leurs expériences en matière d’aménagement, et se rend pour la première fois en Amérique latine (Brésil, Uruguay), où ses disciples ont constitué des équipes très actives, et d’où il revient profondément marqué par ce premier contact avec le sous-développement.
  • 1950 -1952 - En janvier 1950, le ministre Claudius Petit, sympathisant d’E.H., affirme la nécessité de mettre en oeuvre un Plan national d’Aménagement du territoire, donnant ainsi une consécration officielle à ce terme nouveau. Les deux années suivantes verront Lebret faire de cette notion et de cette discipline le thème central de sa recherche. Il organise en 1952 une importante session sur l’aménagement des territoires, à laquelle participent, outre ce ministre, de nombreuses personnalités françaises et étrangères, et dont les travaux aboutiront à la formulation d’une « Charte de l’aménagement ».
  • 1952-1958 - Lebret est alors armé pour s’attaquer à la réalisation d’études en vue de l’aménagement régional. De telles études sont effectuées sous sa direction en France (région de Lyon) et dans plusieurs Etats du Brésil, ou par des disciples qu’il a formés dans quelques autres régions françaises. Les enseignements de ces expériences sont utilisés dans un ouvrage publié en 1958 : « l’enquête en vue de l’aménagement régional ».
  • 1958-1966 -la création de l’IRFED, en 1958, marque un nouveau tournant dans les activités du P. lebret. De nombreux étudiants, d’Europe et du Tiers Monde, viendront s’y initier, entre autres, aux principes et méthodes de l’aménagement. L’IRFED se verra d’autre part confier une importante mission d’études au Liban, pour la préparation du Plan national de développement, et une autre, plus courte, au Venezuela, en matière de planification régionale. Outre la supervision de ces missions, Lebret sera, en tant que conseiller du président Mamadou Dia, l’inspirateur des études effectuées au Sénégal par la CINAM, qui en feront le premier pays d’Afrique à mettre en place un Plan de développement entièrement régionalisé. Quant à la France, ses collaborateurs ou disciples tels que Robert Caillot ou Jean Labasse, poursuivront leurs travaux dans la ligne définie par Lebret.

Pendant ces dernières années de sa vie, Lebret est de plus en plus absorbé par des activités d’expert international dans des domaines divers. Il aura moins de temps que par le passé à consacrer à l’aménagement du territoire. Et si, dans son dernier ouvrage, la « Dynamique du développement », il en souligne l’importance, on n’y trouve guère d’éléments nouveaux, sinon en ce qui concerne les aspects devant faire l’objet d’une recherche plus approfondie. Mais il mourra avant d’avoir pu réaliser ce projet.

Tout au long de ce cheminement, Lebret a moins été un inventeur qu’un homme d’analyse et de synthèse, qui a su, comme peu d’autres, intégrer dans un système cohérent les apports de ses collaborateurs, des autres chercheurs, et de sa propre expérience.

Genèse et signification de l’aménagement du territoire

Les choses ne prennent tout leur sens qu’à partir du moment où elles ont reçu un nom, a dit un philosophe.

Il faut voir dans cette phrase plus qu’une simple boutade, car elle exprime une relation dialectique entre le « signifiant » et le « signifié », d’autant plus effective lorsqu’il s’agit d’une notion aussi pleine de sens que celle d’« aménagement du territoire ».

On a pu ainsi dire que depuis l’âge du Néolithique, l’homme, devenu agriculteur et bâtisseur, a fait de l’aménagement sans le savoir. Et c’est seulement après qu’il ait été ainsi nommé, en 1950, que l’aménagement du territoire a fait en France l’objet d’une politique cohérente, débouchant sur une planification régionale, puis sur une décentralisation à l’échelle locale, dans le cadre des « contrats de pays ».

C’est aussi à partir de ce moment que Lebret a pu centrer sa recherche sur l’aménagement du territoire, en tant que discipline « à part entière » sinon autonome.

En sens inverse, il est probable que ce terme n’aurait pas été inventé si le besoin ne s’en était pas fait ressentir, et si sa naissance n’avait pas été précédée d’une phase de gestation qui a permis de donner un contenu substantiel au concept qu’il exprime. Et l’on peut dire qu’à cet égard, Lebret et ses coéquipiers ont été parmi les premiers pionniers qui ont le plus contribué à cette élaboration et à cette prise de conscience.

En effet, s’ils n’ont pas inventé le terme « organisation de l’espace », qui fournit une première approche de l’aménagement du territoire, ils ont eu le mérite d’en présenter sous une forme particulièrement cohérente (2) les principes fondamentaux, dont s’inspireront par la suite de nombreux « aménageurs ». Ces principes s’inscrivent dans la vaste perspective d’une économie humaine s’instaurant progressivement dans le cadre d’un système « pyramidal », constitué par l’intégration d’unités territoriales équilibrées aux différents échelons, depuis les « communautés de base » jusqu’au niveau mondial, en passant par le « pays », la région et la nation. C’est ainsi que Lebret écrit : « il faut changer la physionomie géographique de la Terre ».

La notion de « géographie volontaire » ainsi évoquée semble due à Gabriel Des- Sus ; elle sera reprise par un autre géographe, Jean Labasse, disciple de Lebret. Ce terme exprime sous une forme lapidaire à la fois le caractère « volonta- riste » de l’aménagement, l’étendue et la diversité de son domaine. Il s’applique en effet aussi bien à la géographie physique (milieu naturel, environnement), économique (activités, équipements), humaine (répartition et mouvements de population, mode de vie…) et politique (structures territoriales, institutions).

Dans le même ordre d’idées, le terme de « géonomie », proposé par l’urbaniste M.F. Rouge ne s’est pas imposé, comme allait le faire celui d’« aménagement du territoire ».

Ce terme d’ « aménagement du territoire » a fait l’objet de nombreuses définitions. Et, comme c’est toujours le cas, surtout lorsqu’il s’agit d’une notion aussi complexe et riche de sens, chacune d’elles ne saurait prétendre qu’en exprimer les traits jugés les plus significatifs.

La première en date (début 1950) est celle de Claudius Petit : « réaliser, dans le cadre géographique (de la France) une meilleure répartition des hommes en fonction des ressources naturelles et des activités économiques ». Définition d’une portée limitée, car s’appliquant à un contexte particulier, caractérisé par une croissance démographique imprévue, un exode rural massif et une capitale hypertrophiée.

Lebret y réagit par une contre proposition : « aménager un territoire, c’est tirer le meilleur parti possible de ses ressources naturelles, de ses équipements et de sa main d’oeuvre pour assurer à sa population le maximum de prospérité et de sécurité ». Mais ici, la notion d’organisation rationnelle et structurée de l’espace n’apparaît plus sous l’aspect « systémique » du début.

Cette lacune ne sera corrigée que partiellement par l’emploi du terme « aménagement des territoires », qu’il utilisera un moment, notamment dans l’intitulé de la session de 1952. Mais la « Charte de l’Aménagement » adoptée à la fin de cette session reprend le singulier, et propose une définition plus longue, mais plus explicite : « L’aménagement du territoire est une discipline à la fois théorique et pratique, ayant pour objet de créer, par l’organisation rationnelle de l’espace et l’implantation d’équipements appropriés, les conditions optima de la mise en va- leur de la terre et les cadres de vie les mieux adaptés au développement humain des habitants ».

Dernière définition de Lebret dans la « Dynamique du développement » (1961) : « L’aménagement est l’utilisation optimale d’un espace en vue de son développement et du développement des unités supérieures ». Et, plus loin : « En tant que planification de l’espace, la planification se confond avec l’aménagement ».

On trouve enfin, dans la Grande Encyclopédie Larousse (1980), à l’article « Aménagement du Territoire », qui comporte 5 pages assez intéressantes, une définition où se manifeste peut-être l’influence de Lebret : « ensemble des mesures concertées qui règlent l’utilisation de l’espace et son équipement, de façon à assurer le plein épanouissement des individus, à faciliter la vie sociale… et à éviter les perturbations de l’équilibre naturel dont la destruction serait, immédiatement ou à terme, nuisible à la collectivité ».

De l’ensemble de ces définitions, se dégagent les composantes essentielles de l’aménagement du territoire :

  • une finalité qui, pour Lebret, est celle de l’Economie humaine ou du développement ; à savoir : « le passage, pour une population déterminée, d’une phase moins humaine à une phase plus humaine au rythme le plus rapide possible, au coût financier et humain le moins élevé possible, compte tenu de la solidarité entre toutes les populations ».
  • un cadre géographique : le territoire à aménager, qui n’est pas un espace vide, mais un espace concret, caractérisé par son milieu physique, sa population, ses activités économiques et ses équipements.
  • une approche interdisciplinaire à la fois théorique et pratique, comportant l’étude préalable de territoire à aménager, l’élaboration et la mise en oeuvre des opérations à effectuer. « La place de l’aménagement, a écrit Lebret, est à la jonction de toutes les sciences sociales ».
  • un mode opératoire, comportant à la fois des réalisations matérielles (équipement au sens large) et l’organisation de l’espace considéré par la mise en place de structures appropriées. L’aménagement du territoire apparaît ainsi comme un urbanisme élargi à plus grande échelle et, par la même, s’étendant à des aspects plus variés.

Les principes fondamentaux

C’est dans « Principes et perspectives de l’économie humaine », dont une grande partie est consacrée à l’organisation de l’espace, que l’on trouve la présentation la plus systématique des fondements théoriques de l’aménagement du territoire.

Malgré un vocabulaire parfois devenu périmé, certaines affirmations trop péremptoires, et quelques aspects maintenant dépassés (notamment en ce qui concerne les rapports entre l’ « Empire » et ses colonies), les principes qui y sont formulés ont, pour l’essentiel, continué à inspirer la pensée et l’action de Lebret. Et il n’y a guère apporté par la suite de modifications ou d’additions substantielles.

Ces principes s’inscrivent dans une vision globale et prospective de l’économie humaine, se réalisant progressivement par l’instauration d’un « ordre communautaire » partant de la base.

Ils découlent donc des deux postulats fondamentaux de l’économie humaine : respect actif de la personne, instauration du bien commun. Ce qui implique une double exigence à laquelle devra répondre une organisation rationnelle de l’espace : viser à la satisfaction équilibrée des besoins de tout l’homme et de tous les hommes.

Un cadre de vie épanouissant

« L’homme doit être régénéré par son cadre de vie. L’urbanisme doit d’abord chercher l’épanouissement des personnes de toutes conditions. La ville doit devenir habitable et la campagne, offrir les avantages de la vie urbaine sans en avoir les inconvénients. »

Ainsi est affirmée l’importance de ce qu’on appellera plus tard la « qualité de la vie », et sont dénoncés, bien des années avant qu’ils n’aient été sérieusement abordés, les effets désastreux sur le milieu écologique et social, partout engendrés par la dégradation de l’environnement, la croissance anarchique des grandes agglomérations, la dévitalisation des zones rurales.

Des communautés territoriales « à portée d’homme »

C’est seulement à l’échelle et dans le cadre d’unités territoriales de dimensions restreintes que pourront âtre perçus d’une façon concrète et tenant compte de la diversité des situations, les problèmes et les besoins des populations et leur capacité à y répondre. La taille de ces unités pourra d’ailleurs s’agrandir avec le progrès des moyens de transport et de communication.

Et c’est surtout à ce niveau que la majorité des habitants pourront participer, effectivement et en connaissance de cause, à la recherche des solutions et à la prise des décisions.

D’où notamment la nécessité d’une action soutenue, visant à réduire le gigantisme des grandes villes, jusqu’à ce qu’elles retrouvent des proportions plus humaines.

C’est ce principe qu’exprimera Schumacher sous la forme : « Small is beautiful ».

Des unités territoriales économiquement équilibrées

Un tel équilibre devra être recherché, aux différents niveaux, entre les besoins et les ressources, en vue de réduire la dépendance des diverses unités vis-à-vis de l’extérieur, et plus particulièrement en ce qui concerne la production des biens et services correspondant aux besoins les plus essentiels.

Cet équilibre devra notamment se réaliser dans la mesure du possible à l’échelon local du « pays », dans lequel agriculture et industrie, campagne et ville joueront des rôles complémentaires.

La diversification des activités qui découle de ces principes aura en outre l’avantage d’offrir aux travailleurs des emplois plus variés. On peut y ajouter celui de réduire le risque d’une emprise ou d’une mainmise monopolistique sur le territoire concerné.

La validité de ces principes est démontrée par les effets néfastes que l’on a pu constater dans les pays ou régions qui se sont consacrés à la mono-production destinée à l’exportation, au détriment des cultures vivrières et qui ont fait prendre conscience de la réussite d’un développement auto-centré, visant notamment à l’auto-suffisance alimentaire et à la « maîtrise locale » du développement.

Solidarité et ouverture sur l’extérieur

L’équilibre précédemment décrit ne conduit pas à l’autarcie. Il ne peut pas toujours être réalisé dans les unités moins favorisées. S’appliquant surtout aux biens de première nécessité, il n’exclut pas une spécialisation dans les autres domaines, permettant de tirer le meilleur parti des potentialités spécifiques des différentes zones. En outre, une communauté qui se referme sur elle-même est condamnée à dépérir.

C’est donc dans le cadre de structures favorisant la solidarité, la coopération et les échanges entre les unités de différents niveaux que celles-ci pourront se développer et contribuer au développement de l’ensemble.

En ce qui concerne les échanges humains, « l’émigration fatale comme conséquence de la croissance démographique, doit être considérée comme un fait positif, si elle ne se fait pas au hasard ». On doit notamment y préparer les enfants.

Prédominance des communautés territoriales sur les organismes économiques

« Les communautés territoriales doivent se subordonner les divers groupements professionnels, et d’autant plus qu’il s’agit de productions (ou d’équipements) plus nécessaires à la vie ». Cela implique, dans une optique « participative » où le pouvoir émane des citoyens, un rôle accru de ceux-ci, en tant qu’habitants, consommateurs et usagers, dans la gestion de la Cité.

Un pouvoir fort et décentralisé

« Le pouvoir politique, décentralisé et bien informé, doit être assez fort pour laisser aux communautés subordonnées le maximum de liberté sans compromettre l’unité et l’équilibre de la nation. »

Ce principe est vérifié par l’expérience : on constate en effet que c’est souvent dans les pays où le gouvernement et l’administration sont les plus faibles et les moins compétents qu’ils exercent la tutelle la plus lourde sur les collectivit6s locales et laissent le moins d’initiative à leurs agents.

Un ordre pyramidal s’instaurant progressivement à partir de la base

Il ne s’agit donc pas d’un ordre statique, ni d’une structure rigide, mais d’un système dynamique, dans lequel les unités des différents niveaux se regroupent, en s’unissant par des liens plus ou moins étroits, en unités d’un niveau supérieur.

Et cela depuis le « pays », à l’échelon local, jusqu’à la « région », la « nation » et le groupe de nations : le processus pouvant un jour s’étendre jusqu’à l’ensemble de la planète.

Le modèle prospectif ainsi défini correspond évidemment à un idéal qui ne semble pas près de se réaliser. Il ne faut cependant pas oublier qu’il a été esquissé il y a plus de 40 ans, et que, depuis, certaines évolutions se sont produites, tout au moins partiellement, dans le sens qu’il indique. Soit, pour ne citer que quelques exemples, à différentes échelles : la création de la Communauté Européenne, les débuts de la décentralisation en France et le processus de développement ascendant amorcé par de nombreux groupes locaux comme celui du Mené (voir encadré), ou, en Afrique, par les groupements villageois dans plusieurs pays du Sahel.

L’expérience a conduit Lebret à apporter à ces principes quelques nuances ou précisions complémentaires.

L’accent mis sur la dimension spatiale avait fait quelque peu négliger le « facteur « temps ». Celui-ci est souligné par la suite, notamment dans la Charte de "aménagement et dans la « Dynamique concrète » : l’aménagement, comme le développement, sont des processus de longue durée, qui doivent se réaliser à un rythme et suivant des phases tenant compte de la sp6cificit6 du milieu (physique et humain) concerné.

En se plaçant dans une optique prospective, toute tournée vers l’avenir, on risque d’oublier les leçons de l’histoire et de sous-estimer la pesanteur de l’héritage du passé. On peut imaginer ce qu’aurait pu être l’apport d’un Fernand Braudel dans le travail interdisciplinaire d’E.H.

L’approche intégrée et la micro-analyse, bien qu’essentielles, doivent se combiner avec une approche sectorielle et une macro-analyse, portant sur les aspects économiques et socio-politiques ; celles-ci peuvent en effet révéler des possibilités et des contraintes non perceptibles par l’autre approche, et sont indispensables pour la définition d’une stratégie spatiale et l’élaboration d’un plan de développement.

Enfin, le souci d’une satisfaction équilibrée des besoins doit se combiner avec celui d’une efficacité et d’un réalisme tenant compte des coûts financiers et humains, n’excluant pas la nécessité de certains déséquilibres « contrôlés » : Lebret introduit à ce propos les notions de « besoin progressif » et d’ « équilibre dynamique » ou de « développement harmonisé ».

Des pistes à creuser, des domaines à explorer

A la fois féconde et inachevée, l’oeuvre de Lebret, en matière d’aménagement du territoire, présente des lacunes et des zones d’ombre dont il était pleinement conscient. Regrettant de n’avoir pu suivre de bout en bout un processus complet allant des études préalables à la mise en oeuvre, il reconnaît n’avoir pu suffisamment approfondir des aspects aussi importants que la « dynamisation du plan », les phénomènes de polarisation de l’espace, le problème de la croissance urbaine.

D’autre part, certains aspects de sa démarche sont parfois contestés, notamment en ce qui concerne l’approche planificatrice, qui devrait davantage faire place à celle d’une stratégie souple, tenant compte du jeu d’acteurs, dont la logique n’est pas nécessairement celle que les experts voudraient leur voir adopter.

Enfin, au cours des 20 années qui ont suivi sa mort, dans un monde en crise (ou en mutation), les idées et les techniques ont subi de rapides transformations, posant de nouveaux problèmes et révélant des possibilités naguère insoupçonnées : la télématique, l’exploitation des mers, les énergies nouvelles, et bientôt peut-être, la conquête du cosmos, sont en train de bouleverser certaines conceptions tenues jusqu’ici comme acquises.

Un champ immense s’ouvre ainsi à ceux qui se veulent les continuateurs de L.J. Lebret.

Georges célestin

L’expérience du pays du Mené

L’influence du P. Lebret et d’Economie et Humanisme est l’une des composantes reconnues du mouvement français de développement local. Parti principalement de Bretagne, dans les années 60, ce mouvement a pris par la suite un essor remarquable et comprend actuellement près de 700 groupes organisés sous différentes formes, dans autant de « pays ». Beaucoup d’entre eux s’inspirent des principes de l’aménagement du territoire et des méthodes d’enquête participation mis au point par Lebret et son équipe.

Particulièrement exemplaire à cet égard est l’expérience du pays du Mené. Cette petite zone de la Bretagne centrale, essentiellement rurale, comprend une vingtaine de communes dont une seule dépasse 3000 habitants. Dans les années d’après la 2eme guerre mondiale, sa population avait diminué de 20 % et son économie était en pleine dépression.

C’est à la suite d’une enquête participation effectuée sur la zone que s’y éveille la prise de conscience du déclin à enrayer et de la nécessité de mettre en oeuvre un plan global de développement et d’aménagement. En août 1965, le Comité d’Expansion du Mené (CEM) est créé avec la participation des forces vives et des élus locaux. Mais, les pouvoirs publics se refusant à lui accorder leur concours, il ne peut réaliser que quelques études et actions ponctuelles. A l’enthousiasme du début succède alors le désenchantement.

En 1969, le Mené prend cependant un nouveau départ, grâce à l’appui que lui apportent la DATAR et les animateurs régionaux du CELIB. Il obtient ainsi des crédits qui lui permettent de développer sa capacité technique et d’entreprendre d’importants programmes d’aménagement. Mais le temps de la vision globale et de la participation populaire semble alors révolu, au profit de l’efficacité sectorielle, Le comité se scinde en structures spécialisées, relativement autonomes, et en deux syndicats intercommunaux regroupant les élus locaux.

Survient ensuite une période d’essoufflement et de difficultés financières, et l’expérience ne survit que grâce à l’opiniâtreté du noyau des fondateurs, qui refusent d’abandonner le combat, A partir de 1974, ils engagent de longues et laborieuses négociations avec les services départementaux pour faire admettre, dans le cadre d’un « Plan d’aménagement rural » (PAR), leur approche globale et ascendante, leurs objectifs et leurs priorités. Et c’est seulement en décembre 1978 qu’ils finissent par obtenir satisfaction. Syndicat mixte et Comité d’expansion se retrouvent alors en plusieurs commissions où se côtoient élus et animateurs locaux, responsables professionnels et représentants des services départementaux, pour élaborer et négocier avec la Région un contrat de pays, qui permet de réaliser un programme global.

Celui-ci comporte notamment :

  • la stimulation et la maîtrise du développement économique et la création de nombreux emplois par la croissance et plus encore la mise en relation des activités : restructuration foncière et installation de jeunes agriculteurs, modernisation de l’artisanat et du commerce, essor des industries agro-alimentaires, valorisation des ressources locales par l’ouverture aux bio-technologies et aux nouvelles techniques de conservation,
  • l’aménagement du cadre de vie par l’amélioration de l’habitat, des infrastructures (routes, gazoducs), des équipements scolaires, sanitaires et sociaux,
  • l’animation de la vie collective par le développement du tourisme, des équipements socio-culturels, de la formation et de l’information,
  • l’ouverture à l’extérieur, par des relations avec les autres Comités de pays, des essais de coopération décentralisée avec des groupes du Tiers Monde, un jumelage avec la ville de Rennes donnant lieu à une expérience inédite de tourisme santé.

L’action du CEM sera confortée par les lois de décentralisation de 1982 et 1983 et son statut confirmé dans la charte intercommunale de développement et d’aménagement signée par 21 communes en novembre 1985.

Cette expérience, comme beaucoup d’autres, témoigne de la validité des principes dont elle s’inspire, mais illustre les difficultés et les oppositions à surmonter pour les mettre en oeuvre.

Georges Célestin


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Contact | Mentions légales | Crédits