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Le double défi de l'économie humaine

par Hugues Puel - Economie et Humanisme n°spécial oct. 1986

L’idée de l’économie humaine est née chez Lebret de son action pendant les années « trente » auprès des artisans pêcheurs de la Côte Bretonne affrontés à la crise économique et de sa réflexion sur la place des structures économiques dans la vie collective des hommes. Cette idée de l’économie humaine a lancé - et lance toujours - un défi à la fois à la doctrine sociale de l’Eglise et aux sciences de la Société.

L’idée de l’économie humaine

Lorsque le lieutenant de vaisseau Louis Joseph Lebret, après six années de formation à Angers et en Hollande, est envoyé par ses supérieurs au couvent de Saint-Malo en 1929, il prend conscience très rapidement de la misère des petits pêcheurs de la côte bretonne. La crise économique qui frappe l’économie mondiale atteint très gravement les pêches maritimes. Après dix années d’une prospérité due à la fois à la reconstitution de la faune marine pendant la guerre et à la modernisation de l’équipement, la conjoncture s’est retournée : le marché n’absorbe plus la production ; le progrès de la motorisation engendre le chômage ; les importations concurrencent sévèrement certaines catégories de pêcheurs. André Chomel décrit ainsi l’action de Lebret face à cette situation : « Sa démarche aura un point de départ purement apostolique, avec toute l’ambiguïté d’une volonté de reconquête des âmes et d’une lutte contre le C.G. T., collectiviste et athée qui « prend » les ports à la faveur de la crise. Cette démarche évoluera rapidement. d’abord vers la bataille humaine à but apologétique, puis vers une bataille pour l’homme, tout simplement ». André Chomel voit deux phases dans l’action de Lebret dans les pêches : « Une période de mise en place d’un dispositif multiforme. qui couvre les années 1929-1935. Dispositif à but apostolique d’abord qui de- viendra puissamment clérical ». Puis dans une deuxième phase « à partir de 1935, une vigoureuse action de modification de la politique des pêches et de transformation de leur organisation ».

Cette action s’inscrit fortement dans le mouvement catholique de l’époque, celui de l’action catholique et celui du catholicisme social. Lebret participera à la création de la Jeunesse Maritime Catholique (JMC) fondée sur le modèle de la JOC (Jeunesse Ouvrière Catholique) de l’abbé Cardjin. La question de la formation spirituelle des militants chrétiens dans le milieu professionnel de la pêche est pour lui essentielle. Lebret se rattache au catholicisme social mais son action et sa réflexion vont très vite en dépasser les limites.

En prenant en charge le milieu des « petits pêcheurs de la côte bretonne », Lebret ne rencontre pas la question sociale mais la crise économique du capitalisme. Au- delà des secours d’urgence indispensables à organiser dans un premier temps, il faut analyser les causes de la situation et mener une action au niveau de ses causes. La profession doit s’organiser : « nous ne cesserons de redire qu’une action concertée des usiniers, des mareyeurs, et des pêcheurs est la condition de vie ou de mort des familles de la côte », répète lebret. Un syndicalisme vigoureux et libre doit se mettre en place. Il sera même si libre qu’il rompra avec la CFTC de Gaston Tessier à laquelle il voulut d’abord se rattacher. Une action au niveau législatif doit être menée pour protéger le marché contre les influences destructrices du marché international. Ernest Lamort, le collaborateur le plus intime de Lebret, à la tête du syndicat des pêcheurs engage plus de mille actions en justice au profit des marins pêcheurs rémunérés à la part, pour faire rectifier les comptes des pêcheurs présentés par les armateurs, voire ceux des gérants d’armement vis-à-vis de leurs bailleurs de fond. Lamort profitera du Front Populaire pour réclamer la nationalisation des industries de l’iode alors très menacées, ce qui entraînera la fureur du Père Villain, jésuite de l’Action Populaire. Deux séries de mesures seront revendiquées : d’une part, l’obtention de dispositions protectionnistes, dites « mesures de tempête », destinées à assurer la survie des activités maritimes, d’autre part une action à plus longue portée pour structurer la profession au moyen de Comités professionnels par types de pêches, regroupant les différents acteurs économiques concernés pour réglementer la production, l’organiser et l’adapter au marché. Ces comités précorporatifs n’ont évidemment pas la faveur du Front Populaire, mais ils recevront une base légale avec le décret-Ioi du 24 mai 1938 et seront intégrés dans le dispositif législatif sous Vichy par une loi du 13 mai 1941 rédigée par Lebret lui-même. Aboli en 1944, ce dispositif sera repris pour l’essentiel par l’ordonnance du 14 août 1945.

Toute cette action professionnelle et politique donne lieu à une intense réflexion d’où sortira Economie et Humanisme. En 1936, le deuxième congrès social maritime à Saint-Malo porte sur la réorganisation de la profession. Il donne lieu à une publication collective intitulée Anticipations Corporatives. En conclusion Lebret y déclare : « Nous sommes au terme de notre analyse. Vous avez vu la complexité du problème économique et social dans nos marines de commerce et de nos pêches ; à chaque étape de notre analyse, nous avons constaté que les désordres avaient des raisons morales. Mais ceci ne serait qu’un thème rebattu si nous voulions ramener le problème économique à la morale individuelle. En notre société, la morale sociale est d’abord structurale ».

Il ne s’agit donc pas de prêcher la morale mais d’agir sur les structures car c’est le système économique lui-même qu’il faut transformer. Lebret dépasse ici le catholicisme social. Il découvre l’importance de l’économique. On ne peut s’en tenir aux conséquences sociales de l’économique, au ( social palliatif », dira-t-on à Economie et Humanisme, ni à l’invocation des droits de la personne humaine.

Mais la découverte de l’économique par Lebret a d’abord porté, comme le fait remarquer Chomel, sur une critique du capitalisme : « critique du développement anarchique du progrès technique, de la concurrence internationale, de l’anonymat du capital, en regard des besoins réels de l’homme et de la famille : besoins de sécurité et de stabilité ». Sa lecture de Marx va lui permettre d’aller plus loin.

Racontant la naissance d’Economie et Humanisme qui aura lieu sous forme d’association à Marseille en 1941, Lebret évoque lui-même cet itinéraire dans un texte essentiel pour la compréhension de sa position : « C’était le temps des conversations de Munich. D’un mois de convalescence passé à l’Ile de Herder, en plein golfe du Morbihan, je ramenais le grand désir, plus, la volonté, de fonder un centre international d’études sur le marxisme. J’avais choisi le marxisme pour sa position qui dialectiquement apparaissait comme une position clé : position d’antithèse massive et brutale entre la thèse débordée qu’était le capitalisme et la synthèse équivoque dont le national-socialisme se masquait. Centrer son effort sur le marxisme, c’était en réalité analyser et juger les trois mystiques conquérantes qui, ensemble partaient à l’assaut du monde… En 1940, je renonçais à donner à Economie et Humanisme qui se préparait le nom de Centre d’études sur le marxisme. Sous cette étiquette, notre travail aurait été fatalement interprété comme un travail, soit contre le marxisme, soit pour le marxisme, soit au-delà du marxisme. Mon désir était seulement de travailler à partir du marxisme, sur l’objet nouveau détecté par lui dans le champ des sciences humaines et selon la méthode d’expérimentation objective préconisée ou du moins rêvée par son inspiration première : ce faisant élaborer une doctrine et une méthode de ce que, faute d’un meilleur nom, rappelais « l’économie humaine ». Par ailleurs, il s’agissait moins d’étudier historiquement une doctrine théorique que de la confronter avec les deux faits dont elle proclamait et dont j’apercevais la solidarité : le fait économique et le fait humain. Ainsi prit nom Economie et Humanisme ».

Ce texte de Lebret est tout à fait limpide. la lecture approfondie de l’oeuvre de Marx permet d’affronter la réalité économique dans toutes ses dimensions : celles des forces productives et du progrès technique, celle des rapports de production et des forces sociales en lutte dans la société. Cette prise en compte de l’économie dans toute son épaisseur classe Lebret à part dans le catholicisme social. Cela n’en fait pas un marxisme chrétien à la mode des années soixante dix pour autant. A cela il y a une raison doctrinale et une raison de méthode. La raison doctrinale, c’est que Lebret récuse la lutte des classes qui est incompatible avec la doctrine du bien commun. Lebret ne distinguait pas entre la lutte des classes comme fait de société qui existe bel et bien de la lutte des classes comme pratique qui poussée à son terme vise à la destruction de l’autre et aboutit au système totalitaire. Il refusait essentiellement cette haine de l’autre qui mène au totalitarisme. La raison de méthode, c’est que Lebret promeut une connaissance de la réalité économique à partir de l’enquête qui constitue dans le même mouvement une technique de construction du savoir et une action de changement économique et social en direction du bien commun.

L’économie humaine n’est ni pour le marxisme, ni contre le marxisme ni au-delà du marxisme. Elle part de la réalité économique que Marx, parmi tous les économistes, a le mieux cerné dans toutes ses dimensions et elle applique à cette réalité une méthode originale : l’enquête socio-économique impliquant les acteurs concernés dans le processus même de l’enquête c’est-à-dire dans le collecte des données, l’analyse des structures, la découverte des mesures à prendre pour passer d’une situation inhumaine ou moins humaine à une situation plus humaine. L’économie humaine n’est pas une lecture de Marx ou une exégèse de son oeuvre, c’est la reconnaissance de l’objet scientifique découvert par Marx, à savoir la société économique en ses profondeurs, et la volonté de connaître cet objet en évolution constante dans un processus d’enquête impliquant les personnes et les groupes sociaux concernés par le devenir de cette évolution dans une perspective de montée humaine.

Cette idée de l’économie humaine, telle qu’elle se construit chez Lebret à partir de son action et de sa réflexion, représente un double défi à la doctrine sociale de l’Eglise et aux sciences de la Société.

Défi à la doctrine sociale de l’église

L’économie humaine vise à intégrer dans la tradition catholique une découverte fondamentale liée aux révolutions du monde moderne, celle des structures et des dynamiques économiques dont le rôle est devenu moteur dans l’évolution des Sociétés. Cette intégration de l’économique dans la tradition catholique se révèle difficile aujourd’hui encore à cause des conditionnements d’une longue tradition religieuse, à cause des ambiguïtés de la doctrine sociale de l’Eglise malgré l’avancée qu’elle a représentée, à cause de la confrontation de la pensée religieuse avec un monde de la connaissance en évolution permanente.

La tradition catholique s’enracine principalement dans l’Evangile et dans le Nouveau Testament. Or le message de Jésus est d’abord spirituel. Il appelle à une conversion du coeur et ouvre à une espérance et une attente. La dominante eschatologique de ce message relativise considérablement le temporel en général et l’économique en particulier. « Voyez les lys des champs ». « Faites-vous des amis avec le malhonnête argent ». La première communauté chrétienne, celle de Jérusalem, nous est donnée en exemple, « tous les frères n’avaient qu’un cœur et qu’une âme et tous mettaient leurs biens en commun ». Mais les Actes des Apôtres qui nous en parlent avec admiration sont bien obligés de reconnaître que ce fut un lamentable fiasco économique dont les conséquences auraient pu être dramatiques si Saint Paul ne s’était pas chargé d’aller mendier au profit des frères de Jérusalem auprès de toutes les communautés du bassin de la Méditerranée. Sans doute excédé par cette corvée, ne déclarera-t-il pas un jour « que celui qui ne travaille pas ne mange pas ». La formule a eu un certain succès puisqu’on la retrouve aujourd’hui dans la constitution du pays qui fut la Sainte Russie.

La tradition catholique s’est développée pendant des siècles dans des sociétés dominées par la religion. Au tournant des XVe et XVle siècle, l’économie a pris un rôle croissant avec le développement du capitalisme commercial fournissant les bases au capitalisme industriel des XVllle et XIXe siècle aboutissant lui-même à un capitalisme financier international. Les grandes oeuvres et les grandes synthèses de la tradition catholique se sont constituées avant les transformations économiques majeures de l’humanité. Saint Augustin à la fin de l’Empire Romain, Saint Thomas d’Aquin aux beaux jours de la société féodale sont les deux phares de la tradition catholique. La lecture actuelle de Saint Thomas d’Aquin ne nous enseigne pas grand chose sur une économie dont la réalité commerciale, industrielle, financière moderne n’existait pas encore et dont la constitution spécifique comme savoir, l’économie politique, devait attendre jusqu’au XVllle siècle pour s’opérer. On y trouve néanmoins des discernements sur la justice d’une extraordinaire profondeur et une doctrine de la propriété inspirée d’une théologie de la création selon laquelle les biens de la terre sont destinés à l’ensemble de l’humanité : ce principe est reconnu comme plus fondamental que celui d’une appropriation privée pourtant légitime et justifiée par les nécessités d’une bonne gestion. Mais tout cela tient en quelques pages d’une Somme Théologique de plusieurs volumes. La synthèse catholique était donc faite quand sont apparues les sociétés économiques modernes.

La tradition catholique a été prise à revers par la modernité économique de l’industrialisation et du capitalisme comme par la modernité politique de la démocratie représentative. Faut-il rappeler avec Jean-Baptiste Duroselle que la question sociale a été soulevée dans l’Eglise catholique dans les années 1820 par des prélats légitimistes horrifiés par les conséquences sociales des débuts de l’industrialisation en France ? Lamennais ne s’est plus intéressé à la question sociale à partir du moment où il s’est rallié à la démocratie et au libéralisme politique et philosophique. Des catholiques ont été conscients des problèmes sociaux tout au long du XIXe siècle mais ils les voyaient presque tous comme conséquences déplorables d’une nouvelle société économique qui était à condamner puisqu’elle avait détruit les équilibres anciens. Le refus et la condamnation étaient évidemment des obstacles majeurs à la compréhension d’une société qui était marquée plus que jamais dans l’histoire par l’économique.

Dans la tradition catholique, la doctrine sociale de l’Eglise de Rerum Novarum (1891) à Vatican Il (1959) a joué un rôle ambigu quant au rapport à l’économique. Sous un certain aspect l’enseignement officiel de l’Eglise s’est efforcé de prendre en compte certaines dimensions de la réalité économique : le syndicalisme, les nationalisations, l’intervention de l’Etat dans l’économie. A ce point de vue, elle a fonctionné dans la tradition catholique comme un cours de rattrapage en modernité et elle a choqué une bonne partie de son public. Dans le roman de Bernanos, « Le journal d’un curé de campagne », évoquant Rerum Novarum, le curé de Torcy dit à son jeune confrère « Nous avons cru sentir la terre trembler sous nos pieds ». Sous un autre aspect elle se révèle incapable de comprendre la réalité économique. Lorsque Léon XIII dans Rerum Novarum veut justifier la propriété privée il le fait par l’argument de la légitimité d’appropriation des fruits d’un travail conçu comme privé et individuel. Cet argument compréhensible dans une économie paysanne individualiste, perd sa force dans l’économie de la division du travail et de l’industrie : « oui, comme l’a dit Léon XIII, travail et propriété sont liés mais alors à travail socialisé, propriété socialisée. Le passage de l’outil à la machine transforme l’homme », écrit le Père Chenu.

Tout récemment encore, on a pu constater que les évêques français dans une déclaration, pourtant remarquable par bien des aspects, avaient de la peine à intégrer l’économique dans toutes ses dimensions non seulement de répartition, mais aussi de production (Pour de nouveaux modes de vie, septembre 1982).

Lebret s’inscrit de façon forte dans la tradition catholique.

Il y appartient par ses racines de breton, d’officier de la Royale, de fils de l’Ordre de Saint Dominique. Mais il introduit quelque chose de nouveau qu’il greffe sur le vieux tronc catholique : la prise en compte de la réalité économique dans toutes ses dimensions.

Ce faisant, il s’inscrit dans la lignée du catholicisme social, mais en même temps, il dépasse ce courant de pensée. En effet, il ne s’agit pas seulement de lutter contre les conséquences sociales fâcheuses des mutations économiques, mais de comprendre ce monde nouveau façonné par l’économique.

Il est opportun de rappeler ici que l’Ordre Dominicain restauré en France par Lacordaire au XIX" siècle l’a été sur la base d’une volonté de réconciliation entre l’Eglise et le monde moderne avec son aspiration à la liberté. Cette restauration a entraîné celle de l’oeuvre de Thomas d’Aquin. L’étude théorique de cette œuvre par l’école du Saulchoir sous le leadership du Père Chenu a fait prendre conscience de la révolution intellectuelle que fut au XIII" siècle l’accueil d’Aristote et de l’aristotélisme par l’Université. Cette assimilation de l’oeuvre majeure de la philosophie grecque païenne par une Université qui était l’appareil idéologique de l’Eglise au Moyen-âge est devenue le modèle de l’ambition Dominicaine de rapprochement de la pensée moderne avec la tradition catholique. Ce que, par exemple, le Père Lagrange avait fait pour les textes bibliques en les traitant selon les méthodes de la critique historique découvertes pour l’essentiel par des nationalistes allemands au XIX" siècle, Lebret le faisant pour l’oeuvre de Marx. Comme nous l’avons vu, cette assimilation ne se faisant pas sans discernement (concernant la lutte des classes en particulier) ni sans apports nouveaux (la politique de l’enquête socio-économique), mais Lebret avait certainement conscience d’intégrer à la tradition catholique ce que l’intelligence athée et l’effort scientifique opérés hors de l’Eglise, voire contre l’Eglise, avaient apporté de meilleur. On comprend que le discours officiel de l’Eglise ait de la peine à atteindre et surtout à se maintenir à ce niveau d’exigence et de besoin intellectuels.

Défi aux sciences de la société

Les textes de Lebret cités plus haut indiquent bien la visée scientifique de l’économie humaine. Elle se reconnaît comme objet la Société économique dans toute ses dimensions, c’est-à-dire non seulement les phénomènes de production, d’échange, de répartition et de consommation, mais aussi tous les rapports sociaux liés aux dynamismes de l’économie. Elle se définit comme méthode non par la seule lecture des économistes ou des rapports d’experts ou des données statistiques, mais le recours à la connaissance des acteurs impliqués dans le changement. Sa méthode, non pas unique, mais privilégiée est l’enquête impliquant les personnes et les groupes sociaux concernés par le devenir des transformations économiques, sociales et culturelles dans une perspective de montée humaine, c’est-à-dire de libération et de solidarité.

Les débuts d’Economie et Humanisme ont été marqués par un immense effort d’élaboration de méthodes d’enquête : méthode pour la connaissance des populations, pour l’analyse des villes, pour l’aménagement du territoire, pour l’établissement de plans de développement, etc. D’autres articles de ce numéro spécial en parleront plus en détail, mais ce qu’il faut souligner ici c’est l’innovation scientifique que représentait dans le contexte français l’irruption de l’économie humaine.

Dans le paysage intellectuel de la France d’après la seconde guerre mondiale où les sciences de la Société étaient loin d’avoir le développement qu’elles ont connu depuis et où les pratiques d’enquête et de recherche sur le terrain étaient relativement rares, cette affirmation de l’enquête comme méthode principale de connaissance était une exceptionnelle nouveauté. le C.N.R.S. (centre national de la recherche scientifique) créé juste avant la guerre devait d’ailleurs le reconnaître en conférant le grade de Directeur de recherche en sciences économiques à Lebret lui-même.

Mais la nouveauté allait plus loin encore car l’économie humaine tout en faisant l’objet d’une reconnaissance scientifique contestait la scientificité elle-même avec ses découpages spécialisés et ses répartitions disciplinaires. Cette contestation ne procède pas seulement d’une théorie sur le caractère unitaire de la Société et de l’interdépendance de ses éléments, mais d’une pratique de l’enquête impliquant les acteurs du changement dans la collecte des données, le repérage des connaissances, l’analyse des situations et le débat pour les politiques et les stratégies.

Cela ne pouvait aller sans inquiéter notables et mandarins qui, installés sur des spécialisations disciplinaires reconnues, voyaient d’un oeil soupçonneux émerger le thème de l’interdisciplinarité et redoutaient l’irruption des praticiens dans leur champ de connaissance. Cette réaction ne fut cependant pas générale et nombre de scientifiques, et parmi eux des économistes réputés, tels François Perroux, Alfred Sauvy, Henri Guitton reconnurent la valeur de cette économie humaine.

La meilleure réponse à toutes les critiques de l’économie humaine concernant sa scientificité a été faite dès 1955 par l’épistémologue Gilles-Gaston Granger dans sa méthodologie économique. Il transpose aux sciences de la Société l’idée de Bachelard du rationalisme appliqué dans les sciences de la nature. Il écrit :

« A mesure que le foyer de la connaissance se rapproche du sujet humain que nous sommes, la distinction devient difficile entre l’enchaînement des phénomènes et t’organisation des fins. La science sociale ne devient pas pour autant une science morale. Une économique engagée n’est pas nécessairement une économique normative, mais une économique efficace ».

Granger se réfère ici explicitement à la méthode de L.J. Lebret, fondateur d’Economie et Humanisme et poursuit :

« Ce qui distingue épistémologiquement une économie humaine de la science traditionnelle, ce n’est point qu’elle se veuille normative, mais bien qu’elle donne une valeur et un rôle, dans la connaissance, à la dialectique d’intervention consciente de t’homme sur les produits de sa propre culture. Lorsque, par exemple, le Père Lebret décrit t’enquête économique et sociologique comme une tentative d’insertion de t’enquêteur dans les milieux étudiés, il exprime t’une des formes de cette exigence ».

La reconnaissance du sujet à la fois comme acteur et comme objet du processus de connaissance loin d’éloigner de la science le résultat de cette démarche, l’en approche. Telle est, pour Granger, la forme que prend le rationalisme appliqué dans les sciences sociales.

Que les populations soient associées à l’étude de leur milieu et à l’analyse des voies et moyens de sa transformation et s’assurent à cet effet le concours des économistes associés à d’autres spécialistes des sciences de la Société n’est pas moins scientifique que la recherche proprement extérieure au sujet et « objective », même armée des techniques quantitatives les plus sophistiquées et des élucidations conceptuelles les plus approfondies. Au contraire l’économie humaine peut être dite plus scientifique dans la mesure où elle est plus proche de l’intervention sociale et plus efficace pour l’intervention et l’action. En effet, elle pousse plus loin le rationalisme appliqué dans le champ de la connaissance des Sociétés.

Beau défi et bel objet de débat ! Nous n’avons pas encore fini d’en entendre les échos. Mais ce serait l’objet d’un autre article que de montrer la fécondité de l’économie humaine pendant le presque demi-siècle qui suit sa découverte. Le recul du temps en manifesterait aussi les difficultés. La politique de l’interdisciplinarité ne va pas sans problèmes et la participation des acteurs au processus de connaissances n’est pas un voeu toujours exaucé. Mais l’économie humaine est bel et bien un défi - toujours à relancer - aux sciences de la Société.

En développant l’idée de l’économie humaine, Lebret a fait preuve d’une intuition philosophique et scientifique à la fois profonde et féconde. Qu’elle représente un double défi au catholicisme social et aux sciences de la Société et que le défi soit toujours actuel, n’est-ce pas la meilleure preuve de la vitalité de la pensée de Lebret en cette fin de siècle ?

Hugues Puel