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L. J. Lebret et les favelas de rio de Janeiro (1957-1959) : enquêter pour l'action

par Licia Valladares tiré Genèses 3/2005 (no 60), p. 31-56.

Dans l’histoire de la recherche sur les favelas de Rio de Janeiro et, plus largement, des sciences sociales au Brésil, un travail occupe une place particulière : Aspectos Humanos da Favela Carioca (Aspects humains de la favela de Rio de Janeiro). Cette enquête, réalisée par un bureau d’études appelé Société d’analyses graphiques et mécanographiques appliquées aux complexes sociaux (SAGMACS) et publiée en deux fascicules en 1959 par le journal O Estado de Sao Paulo (document 1), a été réalisée sous la responsabilité du dominicain français Louis-Joseph Lebret, qui y mit son « label » dans une période où il travaillait à diffuser au Brésil les idées du mouvement Économie et Humanisme. Conduite avec la collaboration de chercheurs brésiliens, cette étude inaugura à la fois une mise en valeur inédite de la favela comme communauté sociale et une nouvelle méthode d’observation urbaine mobilisant les outils des sciences sociales.

Cet objet sera examiné ici du point de vue de ses conditions de réalisation. Nous chercherons à comprendre les raisons pour lesquelles une enquête de ce genre a été entreprise à ce moment-là et pourquoi elle fut confiée à un visiteur français. Ce sont donc les raisons brésiliennes d’importer un modèle savant, ainsi que les réseaux qui furent mobilisés dans ce but qui seront interrogés, plutôt que les raisons françaises que pouvait avoir Lebret d’exporter ses propositions et sa méthode.

Au Brésil, dans la période considérée, les études sur les favelas étaient très liées à l’intervention politique, religieuse ou administrative et certaines forces réformatrices avaient choisi de s’appuyer sur des spécialistes étrangers pour proposer des solutions innovantes en matière d’aide à la pauvreté et de sortie du sous-développement. Réalisée en marge des institutions universitaires du pays qui ne voulaient ni ne pouvaient rien entreprendre de ce genre, Aspectos Humanos da Favela Carioca ne se présentait pas comme une recherche à visée simplement scientifique. Analysée aujourd’hui, elle ne peut être vraiment comprise que si l’on considère avec autant d’attention les enjeux sociaux et politiques de l’entreprise que l’environnement savant de sa mise en œuvre.

Le père Lebret et le Brésil

Fondateur du mouvement international Économie et Humanisme, maître de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à partir de 1950, plus tard chargé de la rédaction de l’encyclique Populorum progressio par le pape Paul VI, Louis-Joseph Lebret s’est rendu plusieurs fois au Brésil entre 1947 et 1965. D’après deux Brésiliens qui l’ont très bien connu alors, José Arthur Rios (s. d.) et Francisco Whitaker Ferreira (1997 : 134), ce sont ces séjours qui ont ouvert à Économie et Humanisme un nouveau champ d’action en direction des pays sous-développés. Ce que confirme Pelletier, selon lequel le Brésil « offrait à un mouvement en panne de mouvance un terrain d’action nouveau » (Pelletier 1996 : 29) et au tiers-mondisme catholique d’Économie et Humanisme un « véritable terrain d’expérimentation » (ibid. : 303). « Dès 1950 [Lebret] commence à comprendre que le développement est le “problème du siècle” » (Garreau 1997 : 273) et le Brésil devient « à partir de 1952 le laboratoire de cette reconversion, bientôt étendue à l’ensemble de l’Amérique Latine » (Pelletier, 1966 : 292). L’Institut de recherche et de formation en vue du développement harmonisé (IRFED), créé en France en 1958, en porte témoignage, avec ses objectifs affichés de formation de spécialistes pour la coopération technique, et sa préoccupation de promouvoir « un développement harmonieux et une civilisation solidaire ». Parmi les cinq cent quatre-vingt-onze étudiants qui ont fréquenté l’IRFED entre 1958 et 1963, deux cent soixante viennent d’Amérique latine, et nombre d’entre eux du Brésil (Rios s. d. : 13).

Pour comprendre l’impact qu’a eu le père Lebret au Brésil, il convient de rappeler quelques éléments qui caractérisaient la situation sociopolitique du pays à cette époque, et d’analyser les réseaux sociaux par lesquels Lebret a été invité et sur lesquels il s’est appuyé pour diffuser ses idées et ses méthodes.

Après la chute de la dictature de Vargas en 1945, la vie politique au Brésil était marquée par une présence grandissante des communistes et par la nécessité pour l’Église catholique de réagir devant la montée du marxisme. Chrétiens et élites anticommunistes étaient alors à la recherche d’un projet politique pour une société en pleine reconstruction. L’approche de Lebret, qui proposait une solution humaniste et solidaire aux problèmes sociaux, séduisait tant les jeunes catholiques brésiliens qu’une grande partie de l’élite impliquée dans la recherche d’une voie à la fois anti-impérialiste et anticommuniste, et permettant d’impulser changements sociaux et développement économique. Invité pour la première fois, en 1947, par des dominicains brésiliens qui avaient eux-mêmes fréquenté le couvent de la Tourette, près de Lyon, où Économie et Humanisme organisait régulièrement des activités, Lebret dispense de mai à septembre un cours d’« Introduction générale à l’économie humaine »à l’École libre de sociologie et de politique de São Paulo (ELSP), où se côtoient des personnels de la haute administration, des ingénieurs, des médecins, des membres de l’élite catholique paulista (Kantor, Maciel et Simoes 2001). Par la même occasion, et grâce à l’appui influent des dominicains, il crée des structures permanentes pour favoriser l’introduction de la pensée d’Économie et Humanisme. C’est ainsi qu’il fonde à São Paulo en 1947 le bureau d’étude SAGMACS, sur le modèle de la SAGMA créée en France en 1946.

De ce premier séjour, il conservera des liens personnels et professionnels qui seront déterminants. Josué de Castro, par exemple, sociologue originaire du Nordeste et professeur à l’Université fédérale de Rio, auteur de Géographie de la faim (1949), va adopter les méthodes de recherche de Lebret, dans le cadre d’une grande enquête sur les niveaux de vie, effectuée dans les trente-quatre plus grandes villes du pays par la Comissão do Bem Estar Social du gouvernement Vargas. Josué de Castro, président de cette commission, choisira Lebret comme conseil. Nommé par la suite au poste de directeur de la Food and Agriculture Organization (FAO) des Nations unies, le même homme ouvrira les portes de cet organisme international à son ancien conseiller.

Du côté de l’Église, la relation privilégiée qui s’est formée entre Lebret et Dom Helder Camara, alors évêque auxiliaire de Rio de Janeiro, permettra de briser les résistances du haut clergé brésilien qui voyait dans les idées du prêtre français davantage de militantisme que de doctrine religieuse. Par ailleurs, Dom Helder influencera très clairement le regard que portera Lebret sur les favelas.

L’ingénieur Lucas Nogueira Garcez, qui a suivi le cours donné à l’ELSP en 1947 et qui participe à la première des équipes de la SAGMACS, va être ensuite élu gouverneur de l’État de São Paulo. Il favorisera la poursuite des activités de la SAGMACS, montrant ainsi au reste du pays l’utilité et l’efficacité de la méthode d’analyse du développement régional préconisée par Lebret. Il trouvera également le financement d’une conférence internationale d’économie humaine qui s’est tenue lors de la célébration du Quatrième Centenaire de la fondation de la ville de São Paulo, conférence à laquelle participeront, entre autres, Pierre Monbeig, Alfred Sauvy et de nombreux Latino-Américains qui, par la suite, inviteront Lebret en Uruguay, au Paraguay et au Chili. Cette conférence sera ainsi à l’origine des contacts noués au Chili avec la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), alors dirigée par Raúl Prebish.

Mais la percée du Père Lebret au Brésil passe aussi par son influence spirituelle auprès de la jeunesse catholique, notamment auprès la Jeunesse universitaire catholique (JUC) qui, dans les années 1950, militait intensément pour sortir le pays du sous-développement. Les relations que Lebret va alors nouer avec des intellectuels – tels que Alceu de Amoroso Lima, écrivain, philosophe et dirigeant catholique lié à la fois à l’élite dirigeante et aux groupes militants catholiques – ont fortement contribué à sa bonne insertion dans les milieux chrétiens. De nombreux livres de Lebret ont été publiés en portugais : Principes pour l’action (paru en France en 1945, au Brésil en 1950, deuxième édition en 1952), Appels au Seigneur (1955, Brésil 1963), Dimensions de la charité (1958, Brésil 1959) Suicide ou survie de l’Occident (1958, Brésil 1960), Manifeste pour une civilisation solidaire (1959, Brésil 1960) et Le Drame du siècle (1960, Brésil 1962). La rapidité avec laquelle ces ouvrages ont été traduits témoigne à la fois de la diffusion de la pensée de Lebret et du succès public dont il jouissait comme auteur au Brésil.

S’il est vrai que Lebret avait remarquablement réussi à pénétrer certains milieux en s’inscrivant dans la mouvance du nouveau gouvernement Vargas (1953) grâce à ses relations avec Josué de Castro et Lucas Garcez, il faut malgré tout signaler que lors de son premier séjour à la fin des années 1940, l’Université brésilienne ne lui avait pas ouvert ses portes comme elle l’avait fait pour d’autres personnalités étrangères ayant un profil plus académique. L’ELSP, qui le reçut, ne faisait pas partie de l’Université de São Paulo (USP). La faculté de philosophie, sciences et lettres de l’USP s’était développée à la suite de plusieurs missions universitaires françaises, qui avaient, notamment fait venir au Brésil des jeunes tels que Fernand Braudel (séjours en 1935 et 1948), Claude Lévi-Strauss (1935), Pierre Monbeig (1935-1946), François Perroux (1936), Roger Bastide (1941-1954) ou Georges Gurvitch (1947-1948). Ils ont tous, par leur longue présence, joué un rôle majeur dans la formation des sociologues, des anthropologues et des géographes brésiliens étudiant à l’USP (Micelli 1989).

Le père Lebret, en revanche, n’était ni sociologue, ni anthropologue de formation, n’appartenait pas au milieu universitaire et ne s’inscrivait pas dans la tradition de recherche dont Émile Durkheim était la référence majeure et qui était perçue au Brésil comme dominante en France (Massi 1969). Ingénieur de formation initiale, ancien élève de l’école navale de Brest, Lebret avait adjoint à sa formation d’officier celle de dominicain. Son investissement dans les sciences sociales renvoyait donc à une tout autre trajectoire culturelle et professionnelle et à une pratique sociologique davantage héritée de Frédéric Le Play et de son continuateur, Henri de Tourville (Pelletier 1996 : 131-136 ; Kalaora et Savoye 1983). Aux yeux des membres de l’élitiste USP, le travail réalisé par Économie et Humanisme ne correspondait pas à la sociologie canonique exportée par la France, et donc Lebret non plus.

Celui-ci trouva donc sa place au Brésil dans une autre institution, tournée vers une sociologie plus empirique et plus appliquée que celle défendue par l’USP. Une grande différence marquait en effet les deux lieux où un étudiant des années 1940 pouvait suivre une formation en sciences sociales à São Paulo (Miceli 1989 ; Massi 1989 ; Limongi 1989) : la faculté de philosophie, sciences et lettres de l’USP, où prédominait un enseignement généraliste et essentiellement théorique, et l’ELSP qui visait la production de professionnels de la recherche dotés de compétences administratives. Dans cette école, c’est le modèle de la sociologie américaine qui s’était rapidement imposé. Contrairement à l’USP, encore très attachée à la tradition française, l’ELSP invitait des professeurs nord-américains et allemands. Le cursus proposé fut particulièrement marqué par la présence, pendant dix-huit ans, d’un professeur américain, Donald Pierson. Cet ancien élève de Robert Park à Chicago avait choisi, sur le conseil de ce dernier, de travailler pour sa thèse sur les relations entre les Noirs et les Blancs à Bahia (Pierson 1942). Il réussit à implanter à l’ELSP le modèle didactique de l’école de Chicago : valorisation de la recherche empirique, formation des étudiants à l’exercice professionnel de la sociologie, diffusion rapide des résultats. Pierson dénonçait les formations basées exclusivement sur l’acquisition de la théorie et donnait la priorité au travail de terrain et à l’apprentissage des différentes méthodes d’enquête (Pierson 1945). Fidèle à l’esprit de Chicago, il refusait l’idée d’une séparation entre sociologie et anthropologie, le terrain lui-même étant à ses yeux plus important que les débats sur la spécificité des disciplines. La revue Sociologia, créée dès 1939 par l’ELSP, est marquée, au cours des deux décennies suivantes, par la prédominance des articles fondés sur des enquêtes empiriques. Les anthropologues brésiliens, suivant le modèle nord-américain, se sont alors lancés dans de nombreuses études de communautés (community studies) dans plusieurs régions du Brésil.

C’est donc cette ELSP, attachée à la valorisation des enquêtes de terrain, qui accueille le père Lebret en 1947 et lui demande d’assurer durant quatre mois un cours d’« Introduction générale à l’économie humaine ». Le dominicain Romeo Dale, prieur à São Paulo, a servi d’intermédiaire : il enseignait lui-même à l’ELSP et réussit à faire inviter Lebret, avec lequel il avait noué des liens d’amitié lors d’un séjour à la Tourette. On peut penser qu’au-delà de l’intérêt politico-théologique pour les idées d’Économie et Humanisme, c’est aussi une conception commune du rôle de la recherche, de l’importance donnée au travail de terrain et de l’orientation vers la formation de professionnels qui explique ce rapprochement. On peut également supposer que l’ELSP était susceptible d’une plus grande ouverture que les milieux universitaires traditionnels, et que des cours sortant du curriculum classique y étaient les bienvenus. Le séjour de Lebret fut financé par la Fédération des industries de l’État de São Paulo (FIESP), ce qui peut s’expliquer par l’intervention de personnalités de l’élite industrielle convaincues de l’utilité de la planification, en quête d’un nouveau modèle économique et social et se réclamant d’un certain progressisme, donc intéressées par l’apport novateur d’un catholicisme social basé sur des principes scientifiques.

D’anciens élèves de l’école polytechnique de São Paulo, déjà engagés dans une carrière d’ingénieur, ont suivi le cours de Lebret en 1947, pour ensuite travailler à la SAGMACS, qui conservera pendant seize ans son image d’institution pionnière (Lamparelli 1995). Véritable bureau d’études, la SAGMACS introduisit une pratique interdisciplinaire et développa, pour la première fois au Brésil, des études d’organisation urbaine et de planification territoriale, notamment l’étude inaugurale Estrutura Urbana da Aglomeração Paulistana. Une vision innovatrice de l’organisation économique et sociale de la ville a été valorisée, à travers un nouveau modèle de décentralisation de l’administration en « sous-préfectures ». À l’ancienne perception « monocentrique » de l’agglomération de São Paulo s’est substituée une approche plus articulée, où émergeaient dans la ville des régions, des quartiers et des centres de quartiers (Leme 2004). Ces études furent d’ailleurs assez importantes pour Lebret lui-même pour qu’il en reprenne des éléments dans son Manuel de l’enquêteur publié en France en 1952 (83-85).

Le rôle de Lebret dans la formation de la génération des planificateurs urbains paulistas des années 1950-1960 est incontestable : la majorité de ces derniers ont, en effet, suivi son second cours en 1953, cette fois à l’USP (Lamparelli 1995 : 39). À ce moment, la méthode Lebret était déjà connue grâce au succès de la SAGMACS, qui employait et formait par la pratique des planificateurs et des chercheurs urbains. Durant cette deuxième phase, plusieurs des membres de la SAGMACS appartenaient en même temps à l’USP et ce cours marqua l’entrée de Lebret à l’Université, non pas dans le département de sociologie mais à la faculté d’architecture et d’urbanisme (FAU). Lamparelli (1995) et Whitaker Ferreira (1997), tous deux architectes-urbanistes, ayant bénéficié d’un contact direct avec le père Lebret, racontent comment l’expérience du travail aux côtés de l’ecclésiastique leur a permis d’acquérir une méthodologie de recherche empirique qui devait ensuite les servir à mener une action fondée sur une base scientifique et non simplement sur un urbanisme technocratique.

Le père Lebret à la découverte des favelas de Rio de Janeiro

Comme tout étranger visitant le Brésil, Lebret n’est pas resté insensible aux forts contrastes et aux inégalités sociales. À la fin des années 1940, le pays était d’abord caractérisé par son sous-développement, résumé par le triptyque misère, analphabétisme et famine. Le contraste géographique y était saisissant entre le Nord-Est arriéré et misérable, et le Sud-Est avec ses villes immenses à forte croissance industrielle comme São Paulo ou Rio de Janeiro, principales bénéficiaires des ressources fédérales. Et ce dualisme était encore plus choquant à l’intérieur de ces métropoles elles-mêmes, où quartiers riches et quartiers pauvres étaient contigus et où la misère et les conditions de vie urbaine précaires des plus démunis étaient patentes.

Lors du premier séjour de Lebret dans les années 1940, les favelas de São Paulo constituaient encore une forme d’habitat peu répandue. L’estimation de l’époque faisait état d’un maximum de cinquante mille favelados répartis en sept noyaux (Meihy et Levine 1995 : 22). À Rio de Janeiro, en revanche, les favelas avaient une tout autre visibilité, puisque leur recensement en 1948 avait chiffré leur population à près de cent trente-neuf mille habitants, soit 7 % de celle du District fédéral. Elles occupaient depuis plusieurs décennies une place centrale dans les discussions sur l’avenir de la ville

Lebret visite Rio dès son premier séjour et y revient régulièrement. À chaque fois, il réside au couvent des dominicains, situé dans le quartier du Leme, au bout de la plage de Copacabana. Dès la fin des années 1940, Copacabana, noyau central de la zone sud de Rio, commençait à se densifier par croissance verticale et, dans le même temps, les favelas marquaient l’occupation des mornes de cette partie de la ville. On disait alors que les travailleurs qui construisaient les grands immeubles de Copacabana utilisaient les matériaux de rebut des chantiers pour bâtir leurs propres maisons dans les favelas. Parmi les dominicains du couvent de Leme, un prêtre français, le père Secondi, célébrait la messe tous les dimanches dans la chapelle d’une favela nommée Morro da Babilonia, toute proche du couvent, chapelle qui servait de siège à la Cruzada pela Infancia do Leme, œuvre sociale de la paroisse. Le père Secondi, qui avait réussi à mobiliser un groupe de jeunes filles de la bonne société pour y faire du travail social, a sans doute été l’une des personnes qui ont fait connaître à Lebret l’univers des favelas de Rio. Compte tenu de l’intérêt de Lebret pour les pauvres et pour les visites de terrain, il lui a certainement parlé, lors des soirées au couvent, de l’action sociale entreprise par la paroisse et de son impact parmi les favelados démunis.

Un autre ecclésiastique a joué un rôle déterminant dans le développement de l’intérêt de Lebret pour les favelas : il s’agit de Dom Helder Camara, initiateur de la Cruzada São Sebastião, campagne en faveur des favelados lancée par l’Église catholique en 1955. Dom Helder souhaitait une étude approfondie sur les favelas de Rio, effectuée hors du contrôle du gouvernement et sans passer directement par l’Église, étude qui, de plus, pourrait permettre indirectement une évaluation de l’action de la Cruzada. D’autant qu’en 1948, le journaliste Carlos Lacerda, ancien communiste reconverti en anticommuniste implacable, avait mené dans la presse locale une campagne intitulée « la Bataille de Rio » où il prônait une intervention musclée pour expulser les habitants des favelas et les renvoyer dans les campagnes. La favela de la Praia do Pinto, celle-là justement sur laquelle la Cruzada São Sebastião allait concentrer ses efforts, avait été particulièrement visée par cette campagne de Lacerda (Parisse 1969 : 113-120 ; Silva 2001 et 2003).

En 1947, lors du premier séjour du père Lebret au Brésil, Dom Helder avait déjà demandé à la SAGMACS de São Paulo de mener une enquête sur l’habitat ouvrier. Les liens entre les deux hommes se sont resserrés après cette première collaboration (Pelletier 1996 ; Houée 1997). En fait, les orientations théorico-politiques du père Lebret convergeaient en tous points avec celles de Dom Helder. S’inspirant d’une critique du monde moderne, le mouvement Économie et Humanisme, proposait une « troisième voie » fondée sur une connaissance scientifique de l’économie humaine à partir de petites entités (le bourg, le quartier, la corporation locale), la construction d’instruments d’enquête s’appuyant sur une nomenclature des faits sociaux, l’affirmation d’une éthique fondée sur une communauté de base (la famille, le groupe professionnel, le voisinage ou le quartier), enfin, la volonté de jouer le rôle d’« intermédiaire » entre un État bureaucratique et une population sans représentants (Astier et Laé 1991 : 83). Ces convictions coïncidaient parfaitement avec celles de Dom Helder et de son entourage. Les favelas devaient obtenir le droit à une véritable représentation politique, cesser d’être considérées comme des espaces destinés à disparaître par intervention administrative, pour devenir des communautés de base, où la famille était la cellule fondamentale et où la prise en compte du voisinage serait la garantie de la cohésion sociale. L’idée de communauté permettait, de plus, l’insertion des individus isolés au groupe. Cette vision de la communauté était très proche de celle proposée par Économie et Humanisme.

L’un des objectifs explicites de la Cruzada était de jouer le rôle d’intermédiaire entre l’État bureaucratique et la population locale, mais dans l’intérêt de cette dernière. Dès 1958, elle avait ainsi obtenu que la Light, compagnie approvisionnant la ville de Rio en électricité, autorise l’implantation de cinquante et un réseaux dans différentes favelas. Il s’agissait de contrecarrer la pratique clientéliste de nombreux « démagogues » (Medina 1964 : 73-101) qui, depuis longtemps, considéraient les favelas comme leur vivier électoral. Au-delà, cette initiative de l’Église conduisait à la reconnaissance de fait des favelas et du droit de leurs habitants aux équipements publics de base. Se situant, au moins en théorie, hors du jeu politique, l’Église de gauche entendait jouer un rôle de relais, prenant la défense des pauvres tout en aidant à leur émancipation politique. À l’inverse, l’Église traditionnelle participait bien souvent à leur mise sous tutelle. La Fondation Léon XIII, par exemple, créée en 1947, bien avant la Cruzada, exerçait au travers de ses centres sociaux le contrôle des habitants dans plusieurs favelas (Valla 1986). La naissance en 1951 de la première association connue de favelados, União de Defesa e Melhoramentos de Barreira do Vasco fut le résultat d’une mobilisation contre l’action de la Fondation Léon XIII (SAGMACS 1960, 2 : 33).

Dom Helder souhaitait que la communauté locale trouve le plus rapidement possible ses propres forces en elle-même, par un processus d’autodéveloppement, afin qu’elle acquière une véritable capacité de négociation. L’idée de faire naître une représentation des habitants n’était pas éloignée de celle que proposait Économie et Humanisme de « faire émerger de la population les “chefs naturels”, c’est-à-dire d’extraire de la base des cercles militants, socialistes ou catholiques, une élite sachant s’exprimer » (Astier et Laé 1991 : 95). Ici encore, la pensée de Lebret et les propositions de Dom Helder se rejoignaient : dès 1959 le Bairro São Sebastião avait son Association de résidents (Parisse 1969 : 183). Cette convergence de points de vue laissait prévoir entre les deux hommes une collaboration qui ne cessa de s’affirmer au fil des années : une complicité et une complémentarité entre un homme d’action et un praticien de l’observation au service de l’action.

Ces idées convergeaient avec l’émergence d’un nouveau courant mondial : les Nations unies, depuis 1956, proposaient aux pays dits sous-développés la voie du « développement communautaire », défini comme « un processus à travers lequel les efforts du peuple s’unissent à ceux des autorités gouvernementales, ayant pour but d’améliorer les conditions économiques, sociales et culturelles des communautés, d’intégrer ces communautés dans la vie nationale et de leur donner la capacité de contribuer pleinement au progrès du pays » (Ammam 1980 : 32). Soutenue par les organismes internationaux, cette position a eu des échos au Brésil, à travers les écoles de service social où étaient formées les assistantes sociales qui avaient les quartiers et la population des favelas comme cible majeure. À Rio de Janeiro, l’école de service social de l’Université catholique pontificale (PUC) s’était vue reconnaître la responsabilité principale du placement de ces agents qualifiés auprès des organismes de la municipalité.

Partageant la même analyse de la pauvreté, se retrouvant sur la thématique de l’autodéveloppement, Dom Helder Camara et le père Lebret sont devenus partenaires dans un même combat. Ils entendaient prouver à la société brésilienne que les pauvres vivant en milieu urbain, même les plus démunis, pouvaient avoir le sens de la communauté, qu’ils faisaient d’ailleurs déjà preuve de comportements communautaires à encourager et promouvoir. Pour ce faire, il était nécessaire d’améliorer leurs conditions de vie, de les reconnaître comme des résidants à part entière de la ville, de leur donner les moyens matériels d’y vivre, en n’excluant pas la possibilité de les aider en servant d’intermédiaire si nécessaire. Mais envisager de mener une action pour eux et avec eux, impliquait de mieux les connaître, de mieux comprendre leur mode de vie. Et pour cela, il restait à les étudier.

Les enjeux de l’enquête de la SAGMACS

À la fin des années 1950, lorsque l’Estado de São Paulo, qui était alors le journal le plus important du Brésil, décida de financer une étude sur les favelas cariocas, le père Lebret était considéré davantage comme un expert que comme un chercheur susceptible de prendre le temps de séjourner sur place pour faire du terrain. À cette période de sa trajectoire, il jouait surtout la carte internationale : dans les pays qu’il visitait, il donnait quelques conférences, rencontrait les personnalités les plus importantes, organisait la création d’équipes locales qu’il supervisait de loin. Le label « Lebret » suffisait à garantir la crédibilité scientifique et l’intérêt pratique des études impulsées sous son contrôle. À tel point que, dans les années 1960, Lebret devint une sorte de mythe en Amérique latine, partageant son temps entre le Brésil, le Chili et la Colombie, pays qui avaient vu la diffusion d’Économie et Humanisme à travers la constitution de nombreux noyaux d’implantation.

Quatre bureaux de la SAGMACS furent créés au Brésil, et leur travail eut un retentissement important. Le premier fut ouvert à São Paulo dès 1947, suivi de ceux de Belo Horizonte, de Recife (où certaines études furent réalisées par des équipes locales avec la participation active de Lebret ainsi que de celui de Rio de Janeiro, le dernier à s’investir dans la recherche. Dans les années 1950, Rio de Janeiro était encore la capitale du Brésil et la SAGMACS de São Paulo avait besoin d’un point de chute pour tenter d’accéder aux ministères. L’antenne locale de Rio fut créée d’abord dans cette seule perspective. Elle n’a changé de mission que lors du lancement de l’étude sur les favelas de Rio, commandée par O Estado de São Paulo.

Avant d’évoquer le déroulement de cette recherche et son contenu, il nous faut expliquer le paradoxe du financement d’une recherche sur Rio de Janeiro par un journal de São Paulo. Cette question, loin d’être anecdotique, éclaire les enjeux et le contexte politique dans lequel la recherche a été réalisée. Dans la deuxième moitié des années 1950, la construction de la nouvelle capitale, Brasilia, mobilise tous les secteurs de l’économie brésilienne, tous les groupes et partis politiques, la presse et les médias. Juscelino Kubitschek, défenseur des propositions desenvolvimentistas, était attaqué par l’Union démocratique nationale (UDN), parti des élites conservatrices et par le journal O Estado de São Paulo. Celui-ci cherchait la déstabilisation politique du président en dénonçant la construction de la nouvelle capitale et en soutenant qu’il serait préférable d’investir dans la lutte contre la pauvreté à Rio de Janeiro les moyens dépensés inutilement dans le projet de Brasilia. Car la pauvreté ne cessait d’augmenter, menaçant chaque jour davantage d’envahir les quartiers riches de la capitale et, comme on l’a vu, les favelas constituaient depuis longtemps un thème fort du débat politique. On peut donc faire l’hypothèse que la réalisation d’une grande étude scientifique sur les favelas était susceptible d’apporter au journal O Estado de São Paulo des arguments solides contre la politique de décentralisation du pouvoir fédéral.

D’autre part, il est possible d’analyser la démarche de l’Estado de São Paulo du point de vue de la concurrence économique et culturelle qui existait entre les deux plus grandes villes du Brésil, concurrence qui s’est exacerbée tout au long de la première moitié du xxe siècle. La ville de Rio de Janeiro, obligée de reconnaître la primauté économique du pôle industriel de São Paulo dès les années 1940, était très attachée à son rôle de leader culturel et tenait particulièrement à l’image de Cidade Maravilhosa, inventée par l’écrivain Coelho Neto en 1908 et qui était la meilleure garante du développement de son industrie touristique. Or, il est certain que la diffusion, au niveau national mais aussi international, d’une étude rendant la situation des favelas plus visible, ne pouvait qu’affaiblir la position de Rio et améliorer celle de São Paulo dans cette compétition.

Des enjeux politiques importants étaient donc vraisemblablement à l’origine du financement de cette étude qui, à première vue, se présentait comme une simple recherche à visée scientifique, d’autant que le financement était assuré par la famille Mesquita, propriétaire du journal et bien connue depuis les années 1930 pour sa politique de mécénat. Cette famille avait déjà été à l’origine de la création de l’université de São Paulo – à la manière des Rockefeller à Chicago (Bulmer 1984 ; Chapoulie 2001) – et elle avait financé les séjours de scientifiques français qui avaient joué un rôle fondateur dans la constitution de l’USP (Miceli 1989). Financer un travail de recherche n’était donc pas, pour les Mesquita, un acte exceptionnel mais s’inscrivait dans une tradition familiale.

La recherche d’une équipe faisant consensus ne posa guère de problèmes. Le père Lebret et la SAGMACS bénéficiaient d’une certaine renommée, du fait notamment des études d’aménagement déjà réalisées pour l’État de São Paulo à la demande du gouverneur Lucas Garcez et pour la municipalité de Belo Horizonte (Pelletier 1996 : 465-466). De plus, le père Lebret, grâce à ses multiples relations et à ses réseaux, était bien introduit dans les milieux de l’administration et de la haute fonction publique. Et la SAGMACS, malgré ses liens directs avec le mouvement catholique Économie et Humanisme, avait été d’emblée conçue comme un bureau d’études à caractère laïc. Ajoutons qu’à cette époque, il n’existait au Brésil que très peu de centres publics ou privés se consacrant à la recherche. L’Université brésilienne était surtout préoccupée, dans le domaine des sciences sociales, de la formation générale et théorique des étudiants. À Rio de Janeiro, dans les années 1950, ceux qui tenaient le haut du pavé étaient surtout des intellectuels essayistes, produisant un style de littérature « mixte, qui se voulait à l’articulation de l’histoire, de l’économie, de la philosophie ou de l’art, ce qui représente une forme tout à fait brésilienne de présentation du Brésil » (Antonio Cândido cité par Almeida 1989 : 190). À São Paulo, la tradition n’était guère différente, à l’exception notable de la formation donnée par l’ELSP. Certes, l’Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) dont le siège central se trouvait à Rio, existait depuis 1938, mais dans cet organisme responsable des recensements, démographes et géographes étaient engagés dans des analyses purement statistiques. Pour l’essentiel, la recherche en sciences sociales n’existait pas à Rio de Janeiro à cette date. La faculté nationale de philosophie de l’Université du Brésil, créée en 1939 était entièrement tournée vers l’enseignement, si l’on excepte le cas particulier de Costa Pinto, engagé dans des projets de recherche internationaux. Le Centre latino-américain de recherches en sciences sociales (CLAPCS), qui eut beaucoup d’importance par la suite, venait seulement d’être créé, en 1957, par l’Unesco qui le plaça sous la direction de Costa Pinto (Oliveira 1995 : 268-300).

L’étude sur les favelas cariocas fut donc confiée à la SAGMACS. Le père Lebret en assumait la responsabilité scientifique vis-à-vis de l’Estado de São Paulo et de Dom Helder Camara, mais ce fut le sociologue José Arthur Rios, qui dirigeait déjà le bureau de la SAGMACS à Rio de Janeiro, qui en prit la responsabilité effective. L’importance du nom de Lebret, de son « label » mais aussi de sa « patte », saute aux yeux dès la présentation du cahier publié par l’Estado de São Paulo. On peut y voir en première page la présentation nominative et détaillée de l’équipe de recherche. Sa composition est clairement explicitée : « L’étude socio-économique lancée par l’Estado sur les favelas cariocas, présentée ici, a été élaborée sous l’égide du père Louis-Joseph Lebret, la direction technique est assurée par le professeur José Arthur Rios, la coordination par Carlos Alberto de Medina. Avec la coopération de l’architecte Helio Modesto pour la partie concernant l’urbanisation du District Fédéral. »

Qui étaient les membres de cette équipe brésilienne, coresponsables de l’élaboration d’une représentation des favelas qui a fini par s’imposer à partir du rapport de la SAGMACS ?

José Arthur Rios avait suivi un cursus de droit à Rio de Janeiro, puis un Master of Arts en sociologie à l’Université de Louisiane, à la fin des années 1940 – il était donc absent lors du premier séjour de Lebret au Brésil en 1947. Dès son retour des États-Unis dans les années 1950, il mit à profit sa formation pour diriger des surveys dans le cadre du Service social rural et du Service spécial de santé publique à l’intérieur du Brésil. C’est donc en sociologue du monde rural et en interaction constante avec le sociologue nord-américain Thomas Lynn Smith, qu’il acquit son expérience de terrain. Catholique d’origine, proche des dominicains de Rio, il adhère au retour de son séjour nord-américain au groupe d’Économie et Humanisme créé à Rio par le père Dale (Pelletier 1996 : 298), avant même de rencontrer le père Lebret lors d’un voyage en France. Il avait en effet entendu parler du cours dispensé par Lebret à São Paulo en 1947. À l’occasion d’un voyage en Europe, Arthur Rios passe une semaine à la Tourette et se familiarise avec la méthode d’enquête et la philosophie de travail de Lebret. Il est ensuite invité à diriger le bureau local de SAGMACS.

Carlos Alberto de Medina, le second auteur principal du rapport, eut une trajectoire bien différente. Lui aussi juriste de formation, il a suivi l’enseignement généraliste de la faculté nationale de philosophie de l’Université du Brésil, à Rio. Élève de Costa Pinto, il a été ensuite initié à la pratique de la recherche en ethnologie par Kalervo Oberg, anthropologue canadien qui avait longuement séjourné au Brésil, invité notamment par Donald Pierson à l’ELSP. Plusieurs voyages effectués avec Oberg pour le Service spécial de santé publique dans le cadre d’un accord Brésil/États-Unis, ont fini par le former à la pratique de l’observation et du travail de terrain. En revanche, ses relations avec le père Lebret furent plus distantes, essentiellement d’ordre professionnel. Medina, invité par José Arthur Rios à participer à l’enquête de la SAGMACS, avait assisté à quelques conférences de Lebret, et l’a surtout rencontré lors des réunions préparatoires à l’étude sur les favelas de Rio.

Le troisième responsable du rapport, Helio Modesto, est un architecte. Issu de la faculté d’architecture de l’Université du Brésil, il a passé ensuite deux ans à Londres où il a suivi une formation en urbanisme à la School of Planning and Research of Regional Development. Il appartenait, comme Medina, au cercle de José Arthur Rios, et n’avait eu aucune relation directe avec le père Lebret avant la mise en place de la recherche.

Convaincu de l’intérêt d’une approche interdisciplinaire, José Arthur Rios avait également sollicité la participation de géographes, parmi les plus connus de Rio de Janeiro, appelés pour leur connaissance de l’histoire de l’occupation de l’espace carioca. Héritiers de la tradition géographique française, ceux-ci valorisaient également les études empiriques.

Les enquêteurs chargés du travail concret d’observation dans les favelas ont été plus difficiles à trouver. À Rio de Janeiro, dans les années 1950, les étudiants en sciences sociales étaient à la fois peu nombreux et mal formés sur le plan pratique. Arthur Rios a donc dû se tourner vers la ELSP. Après des échanges avec Donald Pierson, qui formait ses étudiants à la pratique du terrain selon le modèle de Chicago, il finit par se résoudre à embaucher des enquêteurs formés à São Paulo, auxquels il put adjoindre des assistantes sociales vivant à Rio, qui avaient déjà travaillé dans les favelas et avaient l’expérience d’un contact quotidien avec les populations pauvres.

Le rapport de la SAGMACS Aspectos humanos da favela carioca

Comment cette recherche s’est-elle déroulée ? Quels sont les apports principaux du rapport publié ?

La recherche de la SAGMACS s’est déroulée sur trois années (1957-1959). Il ne s’agissait donc pas d’une simple étude visant à donner rapidement des résultats et l’idée même de la durée fut d’emblée acceptée pour permettre la réalisation d’une recherche approfondie.

L’enquête a combiné l’observation avec l’analyse secondaire d’autres données, telles que les statistiques disponibles dans des organismes officiels ou dans la Fondation Léon XIII. Seize études de cas furent d’abord réalisées, puis la recherche par observation directe fut concentrée sur deux favelas, élargie ensuite à sept. Les responsables écrivent à ce propos, dans l’introduction de leur rapport, que « le problème du sociologue est moins de parvenir à des moyennes statistiques sur un ensemble de caractéristiques que de découvrir les formes typiques du comportement des hommes en société. Une moyenne n’est qu’un nombre, un type permet de rendre compte d’un ensemble de caractéristiques à la fois psychologiques et sociales, que le sociologue organise à partir de la synthèse des observations et des éléments que lui fournissent les enquêtés eux-mêmes. Le problème méthodologique qui demeure est celui de la généralisation. Il faut donc parvenir à identifier dans cet ensemble ce qui peut permettre de construire une typologie adéquate. Mais cette typologie, ce type de comportement doit aussi nécessairement renvoyer aux choix de l’individu qui les adopte » (SAGMACS 1960, 1 : 3).

L’exigence méthodologique était l’une des caractéristiques de ce travail, comme le montre l’indication par les auteurs des limites – mais aussi des avantages – d’une enquête construite sur l’étude de cas approfondie et non à partir d’un échantillon représentatif de la population. Ainsi est-il encore précisé dans l’introduction : « Nos conclusions sont seulement valides pour certaines favelas, et pour certains aspects de la vie des favelados. L’important, dans une recherche de ce type, est moins de recueillir et d’analyser de façon exhaustive toutes les unités de l’univers étudié, que de présenter au lecteur les faits et les processus sociaux dans leurs grandes lignes » (ibid.).

La représentation cartographique et visuelle a eu beaucoup d’importance dans ce travail pionnier. Les enquêteurs ont eu à réaliser des plans et des croquis des espaces occupés par les favelas, ce qui permettait ensuite de les situer à partir de photos aériennes et à l’aide des précisions apportées par les géographes consultants. Les subdivisions propres à l’organisation interne des favelas devaient être signalées pour faire apparaître l’existence de zones différenciées (voir les plans et croquis des favelas dans SAGMACS 1960, 2 : 17-20).

La publication est divisée en deux parties : une « partie générale » qui présente l’enquête sur seize favelas, et une « partie spécifique » qui présente les sept favelas analysées de plus près.

Au début de la « partie générale », après les préalables méthodologiques, l’accent est mis sur les facteurs sociaux et économiques qui sont à l’origine du développement des favelas à Rio. Sont mis en évidence le phénomène de la croissance urbaine de Rio de Janeiro dans son rapport avec le processus d’urbanisation du pays, le rôle d’un taux de natalité élevé et de la migration dans l’urbanisation galopante. Sont analysées ensuite les transformations à l’intérieur de la métropole de Rio de Janeiro, et notamment le processus de l’appropriation capitaliste du sol urbain. Le développement du marché de travail et ses capacités d’absorption limitée de la main-d’œuvre, les variations du coût de la vie et des salaires, les prix élevés du marché du logement, sont étudiés comme autant de facteurs qui ont contribué, ensemble, au développement des favelas. Une analyse démographique assez fine suit qui, s’appuyant sur les données statistiques du recensement général de 1950 et les chiffres de l’annuaire statistique du District fédéral, permet de comparer la population des favelas avec celle du District fédéral dans son ensemble. Plusieurs pyramides des âges et des histogrammes visualisent ces différences selon l’âge, la couleur de la peau, le sexe, les branches d’activité, l’appartenance religieuse, le niveau de scolarité, l’origine géographique. Ce rapport présente donc un travail de démographie qui s’appuie sur les travaux antérieurs, notamment ceux du directeur de la division technique du Service national du recensement de l’IBGE, Alberto Passos Guimarães (1953), tout en systématisant l’analyse et en utilisant des modes de présentation nouveaux.

Dans un deuxième temps, toujours dans la partie générale du rapport, on analyse les seize favelas étudiées par les enquêteurs. Un tableau synthétique présente les notes attribuées aux différentes favelas en ce qui concerne l’équipement scolaire, le niveau sanitaire et l’équipement en termes de services – ce qui est un apport caractéristique de la méthode d’Économie et Humanisme et souligne les différences entre favelas (document 2). Les chapitres suivants traitent dans le détail d’aspects particuliers comme le logement, les conditions sanitaires, la médecine populaire, l’éducation, les formes de solidarité, les loisirs, la délinquance et la vie religieuse. Chacun de ces domaines, éclairant le fonctionnement de la vie locale, est étudié d’abord du point de vue de l’unité familiale, unité de référence retenue par les enquêteurs à l’intérieur des unités de voisinage. Dans un troisième temps, enfin, sont présentées et évaluées les « solutions » déjà proposées, la Cruzada São Sebastião étant au centre du débat.

La « partie spécifique » reprend ensuite certains de ces thèmes plus en détail, comme la famille, l’éducation et la délinquance à partir de l’observation des sept favelas qui ont fait l’objet d’enquêtes plus approfondies. Une attention particulière est apportée à l’étude de la vie politique dans les favelas, des pratiques démagogiques et clientélistes qui s’y déploient, avec les cabos eleitorais, individus chargés de négocier, en échange des votes de la population locale, les faveurs accordées par les hommes politiques. La fin de cette « partie spécifique », rédigée par l’architecte Helio Modesto, procède à une analyse plus urbanistique de la croissance de la ville et de la place des favelas. On y trouve en particulier une présentation détaillée des réglementations successives, qui sera reprise par nombre d’auteurs ultérieurs.

Le rapport se termine par une présentation de solutions possibles pour résoudre les problèmes des favelas et de leurs habitants. D’autres formes de logement des pauvres à Rio de Janeiro, et des modifications éventuelles de la législation relative au logement locatif, sont discutées pour aboutir à des propositions. À moyen terme : lancement d’un programme d’enquêtes systématiques sur tous les aspects de la situation des favelas ; création d’un organisme municipal de haut niveau pour élaborer les diagnostics et formuler les propositions pour l’élaboration d’un plan directeur du District fédéral ; mise en relation du problème des favelas avec les autres problèmes, pour conduire à un ensemble de solutions cohérentes. À court terme : déclaration d’un état de calamité publique et la création d’un organisme de coordination des interventions ; identification des manques les plus criants dans chaque favela pour orienter des interventions d’urgence ; étude des possibilités de redistribution de la population des favelas dans l’agglomération en fonction de ses lieux de travail et autres centres d’intérêt ; organisation d’une campagne d’amélioration des logements et des conditions de vie dans les favelas par un programme d’entraide, orienté par les services techniques et réalisé avec l’appui des habitants eux-mêmes ; engagement du département du logement populaire et du département d’urbanisme de la municipalité dans ces efforts, pour élargir la portée des mesures d’urgence.

Les conséquences de l’étude de la SAGMACS sur le monde savant

Publié dans le supplément d’un quotidien à grande diffusion, le rapport de la SAGMACS a eu un retentissement immédiat dans l’opinion publique et, tout au long des années 1960, dans les débats politiques autour de la favela. Cette réception mériterait à elle seule une étude historique, qui n’a pas été réalisée à ce jour. Le rapport a eu aussi des effets repérables dans le monde universitaire, que nous allons maintenant décrire, et certaines conséquences politico-institutionnelles, que nous évoquerons plus rapidement.

Ce travail a continuellement servi de référence, au cours des vingt années qui ont suivi sa publication, à tous ceux qui ont travaillé sur les favelas. Force est de constater, toutefois, qu’il a été peu à peu oublié dans une période plus récente, sans doute parce qu’il n’a jamais fait l’objet d’une nouvelle édition et qu’il est absent des rayonnages des bibliothèques universitaires – au point même de ne pas figurer dans la bibliographie du recueil d’articles : Um século de favela (Zaluar et Alvito 1998).

Plus important encore que ses résultats et ses méthodes, l’étude de la SAGMACS a surtout eu pour conséquence d’inaugurer un véritable agenda de recherche sur les favelas de Rio, qui a constitué un axe programmatique pour des générations de sociologues et chercheurs qui ne furent pas nécessairement conscients de leur dette. Une analogie avec le programme de recherche présenté en 1925 par Park et ses collègues dans The City : Suggestions for the Investigation of Human Behavior in the Urban Environment serait excessive, car l’étude de la SAGMACS ne se présente nullement comme un programme de recherche et ce n’est qu’a posteriori qu’on peut s’apercevoir qu’elle a effectivement joué ce rôle (Valladares 2005). Les différents thèmes abordés dans l’analyse du développement des favelas se retrouveront en effet systématiquement dans les travaux ultérieurs : la relation avec le processus d’urbanisation du pays, la relation avec le processus historique de croissance de la ville de Rio de Janeiro, les effets du marché du logement. De même, les thèmes retenus pour l’analyse de la réalité sociale des favelas seront tous repris de façon continue jusqu’à aujourd’hui : le profil sociodémographique de la population locale, la vie quotidienne dans la favela, la spécificité de l’espace bâti et de l’organisation sociale, la politique dans la favela, la vie religieuse, la médecine populaire, l’école, la délinquance et la criminalité. Enfin, la démarche méthodologique combinant l’analyse des données statistiques disponibles, l’observation et l’étude de cas est un modèle qui a été très largement suivi. Dans l’approche statistique par exemple, la SAGMACS a procédé la première à la comparaison des données issues des recensements sur les favelas et leur population avec celles relatives aux autres habitants et quartiers de la ville de Rio de Janeiro, ce que l’on retrouve ensuite dans d’innombrables travaux.

Si la SAGMACS a ouvert la voie par les thèmes abordés et les méthodes utilisés, elle a aussi innové par certains résultats majeurs qui auront pourtant une postérité plus incertaine. Son rapport a décrit et analysé les favelas en tant que réalités hétérogènes, dotées d’une population également hétérogène. Le rapport insiste sur l’origine différente de chacune des favelas étudiées, ainsi que sur l’importance des différentiations internes, proposant un découpage en zones qui permettait de mettre en évidence les écarts de statut social à l’intérieur des favelas. Les auteurs qui ont pris la relève – Leeds (1969), Medina (1969) et surtout Parisse (1969a, 1969c) – développeront ce thème de la diversité, mais beaucoup d’autres chercheurs, jusqu’à ce jour, « oublieront » ces analyses et en resteront à une vision unifiante de la spécificité de la favela.

Il faut aussi souligner que la vision des favelas exprimée par le rapport aurait dû définitivement aller à l’encontre des mythes que les premiers recensements (notamment celui de 1948 sur les favelas de Rio et le recensement général de 1950 de l’IBGE) avaient déjà en partie remis en cause. La favela telle qu’elle est présentée dans cette recherche ne constitue pas un monde à part, ses habitants sont des pauvres comme d’autres pauvres, victimes eux aussi du clientélisme politique. En cela le favelado se trouve dans une situation politique semblable à celle des autres aires urbaines du pays et ne doit pas être considéré comme une anomalie (SAGMACS 1960, 2 : 35). Là encore, ces importants résultats seront par la suite trop oubliés.

Voyons enfin quelles furent les conséquences politiques de la publication de ce rapport. L’histoire de cette recherche permet d’éclairer l’émergence d’une nouvelle représentation des favelas. La prise en compte de la dimension politique de la question des favelas, que le rapport a mise en valeur, s’est traduite par l’embauche de José Arthur Rios, en 1960 – c’est-à-dire immédiatement après la réalisation de l’étude – comme directeur du Service spécial de réhabilitation des favelas et des logements insalubres (SERPHA), organisme gouvernemental créé à Rio quatre ans plus tôt pour gérer le problème des favelas. Et il devient ensuite Secrétaire des services sociaux de l’État de Guanabara, institution mise en place lors d’une réforme administrative par Carlos Lacerda, devenu gouverneur du nouvel État en 1960, après que Rio eut cédé à Brasilia le statut de capitale du pays.

Arthur Rios s’est appuyé sur les résultats de l’étude de la SAGMACS pour élaborer ses propositions (Leeds et Leeds 1978 : 214). L’appartenance des favelas à la ville de Rio devant être assumée, il s’agissait de les considérer comme autant de quartiers pauvres à « urbaniser », c’est-à-dire à équiper des mêmes services municipaux que ceux qui étaient offerts aux autres quartiers de la ville. Proposition que certains secteurs de l’Église catholique défendaient d’ailleurs depuis plusieurs années, mais dans une perspective plus paternaliste, comme nous l’avons montré plus haut. La perspective politique nouvelle introduite par Arthur Rios se concrétisa par un décret de 1961 (Machado da Silva 1967) qui demandait aux favelados de s’organiser au moyen d’associations de quartier pour permettre un dialogue avec les instances de l’administration et les agences de services, afin de parvenir à un accord formel signé entre ces associations et le SERPHA, de façon à contrecarrer les pratiques clientélistes antérieures.

Cet engagement politique du chercheur Arthur Rios a été parfois mal perçu, car les idées du gouvernement Lacerda divergeaient des positions du rapport SAGMACS. On lui reprochait son allégeance à la droite, que l’on accusait de viser le contrôle de la population des favelas avec l’aide de la machine d’État (Valla 1986 : 175-198). D’autres chercheurs (Leeds et Leeds 1978) ont pris la défense de Rios en relevant qu’il est resté très peu de temps en poste pendant le gouvernement Lacerda et refusa de servir ses intérêts électoraux. Lacerda avait en effet divisé la ville de Rio de Janeiro en vingt-trois « régions administratives » et il avait fait en sorte que les favelas soient intégrées à ce découpage de manière à les transformer en champ de clientèle électorale.

Cependant la notoriété qu’Arthur Rios obtint grâce à l’étude de la SAGMACS ne s’est pas limitée aux cercles de la politique. Il devint « le professeur des favelas », c’est-à-dire celui que tout chercheur se trouvant à Rio de Janeiro dans les années 1960 et s’intéressant à la pauvreté se devait de consulter, et le siège de la SAGMACS de Rio devint le passage obligé des chercheurs étrangers venus au Brésil étudier la favela. Défilèrent ainsi Anthony Leeds, Lucien Parisse, Janice Perlman pour n’en citer que quelques-uns. La SAGMACS fut dissoute et remplacée par un nouveau bureau d’études, le SPLAN – lui-même disparu aujourd’hui – mais Arthur Rios occupe toujours son bureau, et c’est encore lui qui a rédigé la notice « favela » dans le Dicionário das Ciências Sociais publié en 1987.

Une rupture dans les représentations de la favela

Si l’histoire du débat politique et social de la première moitié du xxe siècle à Rio de Janeiro montre que la favela était déjà présente dans le discours savant et la pratique urbaine des administrateurs de la ville, et si le processus de construction sociale des représentations de la favela avait été engagé bien avant l’intervention des sciences sociales (Valladares 2000), l’étude de la SAGMACS, Aspectos Humanos da Favela Carioca, marque une rupture par rapport aux représentations traditionnelles de la favela.

5Inaugurale par sa méthode, cette étude correspond, en effet, à une étape intermédiaire entre la genèse de la pensée sur la favela – période qui va du début de xxe siècle aux années 1950 – et la période qui correspond à la « favela des sciences sociales » – sciences sociales dont le développement à partir des années 1970 a conduit à la légitimation par l’université de la favela comme terrain d’étude privilégié de la pauvreté et de tous les problèmes sociaux qui y sont associés (Valladares 2005).

Publiée dans la fin des années 1950, l’étude de la SAGMACS a repris certains apports du travail antérieur de Guimarães (1953), en insistant sur la nécessité de prise en compte de la place de la favela dans le processus de croissance urbaine et de transformation de la ville de Rio de Janeiro, sur la portée du travail de définition des catégories, sur la diversité des favelas qui se manifeste dès leur mode d’implantation initial. Mais elle fut la première à procéder par un travail de terrain minutieux, de longue durée, dans une vingtaine de favelas. Pour la première fois, c’est la recherche empirique qui constitua la principale forme d’accès à la réalité de cet objet social. Ce fut aussi la première fois dans la pratique des sciences sociales à Rio qu’on utilisa l’observation systématique comme instrument de travail de base dans l’appréhension des processus sociaux, en la complétant par des entretiens semi-directifs pour approfondir l’analyse de ce que le regard du chercheur avait repéré.

Cette activité de recherche ne relevait cependant pas d’une posture purement scientifique, et était indissociable de l’esprit de réforme sociale et de la pratique militante du père Lebret, qui valorisait « le regard synthétique qui suit l’analyse et permet l’intervention » (Lebret 1952 :12). La favela – comme le « quartier » dans d’autres études – devait pour lui occuper une place centrale non seulement dans l’analyse mais aussi dans l’intervention sociale qui devait s’appuyer sur cette analyse. Ainsi, les observations dans les favelas soigneusement étudiées par l’équipe de la SAGMACS ont-elles permis de caractériser divers types de pratiques sociales et d’organisation de la vie sociale dans les favelas, dans des domaines tels que l’éducation, la santé, la religion, la délinquance, et de mettre en évidence des formes de solidarité, d’organisation collective, des éléments de vie associative structurée. À partir de ces données, la SAGMACS conclut à la nécessité de mettre en valeur les favelas comme des communautés, remettant ainsi en cause le consensus qui s’était largement établi pour stigmatiser la favela et ses habitants comme des « marginaux », marqués par l’anomie.

Cette valorisation de la favela comme communauté allait se poursuivre après l’étude de la SAGMACS par le double mouvement de développement des études doctorales au Brésil et de mobilisation d’un nombre croissant d’organisations non gouvernementales sur l’action sociale dans ces quartiers populaires. Mais ceci est une autre histoire.


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