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Manifeste pour une économie à finalité humaine

par René Passet tiré du Monde diplomatique (février 2001)

LE FORUM SOCIAL MONDIAL DE PORTO ALEGRE

Manifeste pour une économie à finalité humaine

TENU à Porto Alegre à la fin du mois de janvier, en contrepoint au sommet de Davos, le premier Forum social mondial a permis d’envisager une mondialisation de type nouveau et d’affirmer qu’un autre monde, plus solidaire, est possible. Aux principes d’une économie fondée sur la rentabilité du capital financier, il faut opposer des critères d’investissement et d’échange fondés sur les impératifs du développement des individus et des sociétés.
PAR RENE PASSET

Face à la célébration annuelle du capital et de l’argent, que viennent une fois encore d’abriter les montagnes suisses, se dresse désormais le forum mondial des hommes et des femmes du monde entier réuni à Porto Alegre. Cette première rencontre a montré qu’à la logique froide de l’appareil économique ne répond pas seulement le sursaut de la générosité, mais aussi la logique, vivante et non moins rigoureuse, qu’inspirent les impératifs de la finalité humaine. L’économie - activité de transformation de la nature visant à satisfaire les besoins des hommes - n’a, par définition, de sens que par rapport à cette finalité.

Lorsque le moyen devient fin et la fin moyen, lorsque les êtres humains sont au service de l’argent et non l’argent au service des êtres humains, la rationalité devient déraison et le monde sombre dans l’absurde.

Ainsi, alors qu’en un demi-siècle le produit mondial a été multiplié par 9, les inégalités entre les peuples se sont amplifiées et, selon le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), dans 80 pays, le produit par tête a régressé. La machine, qui devrait soulager l’être humain à la peine, engendre, dans les nations les plus riches - et même dans les périodes de « reprise » - l’inégalité, la misère et l’exclusion sociale.

La course productiviste à laquelle on soumet les entreprises épuise la nature, amplifie les prélèvements et les rejets, et détraque les grands mécanismes régulateurs de la biosphère. La vie humaine tout entière devient objet de marchandisation et - nouveau critère de rationalité - la lifetime value exprime la valeur de la personne en fonction des achats qu’elle est susceptible de réaliser pendant toute la durée de son existence. Si l’efficacité se définit par ce « qui produit l’effet que l’on en attend », quel sens peut-elle avoir en économie ?

Aux principes d’une économie fondée sur la rentabilité du capital financier, il faut opposer des critères d’investissement et d’échange fondés sur les impératifs de la finalité humaine.

Aux prétendus avantages comparatifs naturels, nous opposons la nécessité de prendre en compte l’inégalité des conditions dans lesquelles les êtres humains produisent. Les avantages comparatifs découlant d’une main-d’oeuvre abondante ou de la localisation de certaines ressources profitent seulement aux transnationales qui les contrôlent, et non pas aux régions du monde qui les abritent. Dans tous les secteurs, les prix de revient des produits en provenance de systèmes à forte intensité de capital sont hors de portée des systèmes productifs reposant essentiellement sur le travail. Le critère de la compétitivité-prix condamne donc des populations entières à disparaître. Si c’est là le but, il faut le dire. Sinon, il faut corriger les inégalités naturelles des conditions de production par un traitement économique favorable aux plus désavantagés.

A la clause dite de la nation la plus favorisée de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), nous opposons le droit des peuples à s’organiser librement en vastes communautés de nations solidaires, selon des modalités destinées à éviter tout effet de domination des plus puissants sur les plus faibles ; le droit de se protéger par des barrières de préférence communautaire ; et celui de contrôler les mouvements de capitaux dont les flux et les reflux brutaux - comme en Asie orientale en 1997 - désorganisent les économies réelles et plongent les populations dans la détresse.

Contre la clause dite du traitement national, nous revendiquons le droit des nations à protéger leurs activités vitales, à mettre en valeur, comme elles l’entendent, leur territoire, et, prioritairement, à préserver ou à construire leur autosuffisance alimentaire contre l’invasion dévastatrice des agricultures industrialisées. Nous refusons que les valeurs sociales, les cultures et tout ce qui fait l’identité des peuples se réduise à la dimension de simples valeurs marchandes.

Face à l’emprise de la rentabilité marchande, nous proclamons la prééminence des droits fondamentaux de la personne, de l’utilité sociale et de l’intérêt général. La rentabilité des activités qui s’y rattachent n’est pas essentiellement monétaire et de court terme : elle est de nature sociale, et elle se manifeste à travers les effets indirects de long terme sur le développement de la collectivité. Il en fut ainsi au XIXe siècle du chemin de fer ; ainsi en est-il aujourd’hui - ou devrait-il en être - du nucléaire, des biotechnologies, etc. Parmi ces activités, les unes, parce qu’elles sont cruciales pour l’avenir de la collectivité ou concernent les droits fondamentaux de la personne (santé, éducation, sécurité, infrastructures, activités bancaires ou financières), ne sauraient être subordonnées aux critères des intérêts mercantiles et du profit.

Il revient à la puissance publique, sinon de les assumer toujours elle-même, mais au moins d’en contrôler l’exercice et le développement. Les fusions, acquisitions et concentrations susceptibles de remettre entre les mains d’intérêts particuliers des pouvoirs parfois supérieurs à ceux des Etats, doivent être rigoureusement limitées, voire démantelées. Tel nous paraît être le champ du secteur public.

Il est d’autres activités dont la rentabilité est également sociale et de long terme, sans qu’elles soient pour autant de nature à remettre le destin collectif entre les mains de quelques puissances privées. Cela parce qu’elles cultivent essentiellement des relations de proximité créatrices de citoyenneté (systèmes d’échanges locaux, réseaux d’échanges réciproques et de savoir, vie associative locale, etc.), ou bien parce que leur objectif premier n’est pas le profit, et que le pouvoir s’y partage entre l’ensemble de leurs membres : associations, coopératives, mutuelles, systèmes financiers alternatifs et solidaires. Dans tous ces cas, la puissance publique se doit de favoriser le libre jaillissement de la créativité individuelle. Elle a pour responsabilité de les soutenir, au nom, et dans les limites, de leur productivité sociale. Tel nous semble être le champ de l’économie sociale et solidaire. Ce n’est donc pas de la défense de quelconques « exceptions » - culturelle par exemple - qu’il est ici question (ce qui reviendrait à reconnaître à la règle marchande le statut de norme), mais des fonctions que doit assumer une société à ses différents niveaux d’organisation.

Primauté du politique

Au règne sans partage de la seule rationalité individuelle, nous opposons donc les principes de l’économie « plurielle ». De même que, dans la nature, le passage de la molécule à la cellule, puis de celle-ci à l’organe et au système (respiratoire, circulatoire, digestif) se traduit par l’émergence de nouvelles fonctions et de nouvelles logiques, nous affirmons que chaque passage de l’individuel aux différents niveaux du social s’accompagne d’un changement de logique : la rationalité à laquelle doivent être soumises la construction et la gestion d’un bien collectif - barrage ou voie de communication, par exemple - relève d’un mode de calcul différent de celui applicable à un bien individuel, d’équipement domestique par exemple. Chacun des niveaux étant également constitutif du tout, non seulement nous ne contestons pas, mais au contraire nous affirmons l’existence légitime d’une rationalité individuelle marchande. Ce que nous récusons radicalement, c’est que la réalité économique se réduise à cette seule logique, et que le social soit défini comme une somme de rationalités individuelles.

D’où les orientations d’une action politique visant à remettre l’économie à sa place, au service de la communauté humaine, où elle trouve son sens et sa dignité.

D’abord, assurer la suprématie des valeurs socioculturelles sur les valeurs marchandes. Les premières, en effet, représentent ce par quoi toute personne donne sens à son existence, et qu’elle place donc au-dessus d’elle-même. Elles l’engagent dans sa conception du monde, au-delà du réfutable et du démontrable. D’où la suprématie naturelle de la fonction politique - qui incarne le projet social résultant de la libre confrontation des systèmes de valeurs socioculturelles - sur la fonction économique qui, elle, se situe simplement au niveau des moyens à mettre en oeuvre pour réaliser le projet collectif. Le fait que les valeurs se situent hors du champ du réfutable et du démontrable entraîne le respect de leur pluralité, fondement même de la démocratie.

D’un point de vue pratique, cela signifierait que, loin de constituer la loi suprême à laquelle doivent se plier toutes les autres, les accords commerciaux doivent - à l’opposé des prétentions de l’OMC - être subordonnés au respect des conventions internationales relatives aux droits individuels et sociaux de la personne, comme à celui de l’environnement - notamment la déclaration de Rio, l’Agenda 21 et les accords multilatéraux sur l’environnement -, des directives des Nations unies concernant la protection du consommateur, et de l’ensemble des conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Ensuite soumettre les puissances économiques et financières à l’autorité du pouvoir politique. Les dérives de la spéculation, par exemple, appellent la mise en oeuvre de la taxe Tobin ou d’autres moyens visant au même résultat, l’organisation d’un nouveau système monétaire et financier international et le contrôle des mouvements de capitaux dans le monde. Aussi longtemps que le pouvoir international de la finance et des transnationales n’aura en face de lui que les gouvernements nationaux, ces derniers, loin d’être des arbitres, resteront des jouets que les puissances économiques manipuleront à leur gré. Seule la concertation des gouvernements, imposée par la volonté des peuples, pourra élever la puissance politique au niveau planétaire des forces qu’il lui appartient de juguler.

On ne peut plus tolérer l’extraordinaire retournement de situation par lequel ceux qui revendiquent l’ouverture des frontières aux assauts de leur seule rapacité ont réussi à se poser en chevaliers d’une mondialisation « heureuse », tout en qualifiant d’« antimon dialistes » ceux qui combattent leur entreprise de confiscation de la planète. A l’Internationale de l’argent, nous opposons un nouvel internationalisme visant au rassemblement de la communauté humaine, et s’assignant un triple impératif de solidarité :

- solidarité entre les peuples du monde par l’annulation de la dette publique des pays pauvres, par le renforcement de l’aide internationale en leur faveur et par la refonte des institutions internationales autour d’une Organisation mondiale du développement social (OMDS). Cette organisation, démocratiquement constituée, serait habilitée à négocier - au nom des peuples et avec eux - des « contrats » assurant le développement de tous, dans le respect des droits fondamentaux des hommes et de la protection de la nature ;

- solidarité des êtres humains au sein de chaque nation ou communauté de nations, par une réduction des temps de travail permettant de donner un emploi à tous, et par de nouvelles modalités de partage des revenus garantissant à chacun sa part de richesses dont la production est de plus en plus le fruit d’une oeuvre collective ;

- solidarité des êtres humains à travers les générations, par la mise en place de politiques de protection de la nature - bien commun de l’humanité - et de développement durable, permettant aux générations présentes de satisfaire au mieux leurs besoins, sans pour autant compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs.

Ce que les gouvernements, agissant en ordre dispersé, ne peuvent ou ne veulent faire, la mobilisation des peuples est en train de commencer à le réaliser. Les mêmes technologies de l’immatériel qui ont favorisé la mondialisation du capital permettent la concertation permanente et la mobilisation des mouvements citoyens dans le monde. Hier, c’était la mise en échec de l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI), le fiasco de l’OMC à Seattle, la fermeture des marchés européens aux organismes génétiquement modifiés (OGM), le retrait du brevet dit Terminator par la firme Monsanto, Millau, Prague, Nice… Et voici que ces mobilisations sporadiques se transforment en une force de proposition permanente avec laquelle devront compter les puissants.

RENE PASSET.


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