LOGO -DCLI - Centre International Lebret-Irfed

Accueil du site > Documents > Revue IRFED

UN EXEMPLE du déséquilibre villes-campagnes dans une économie en voie de développement :

par Jean Tricart

Les différences de milieu physique sont d’autant plus renforcées par les contrastes sociaux. Les montagnes du Nord et les collines de l’Est, dégradées par une longue pratique d’une agriculture dévastatrice, sont entre les mains de la petite propriété, à peu près livrée à elle-même, et qui ne bénéficie pas d’investissements de la part de l’État. Nous avons rencontré, à 20 ou 30 km seulement de Salvador, des villages de montagne qui ne disposaient ni d’une fontaine, ni d’une école, ni du moindre secours médical. Sur ces terres épuisées, la densité démographique est excessive et n’aboutit qu’à accélérer le cercle vicieux de la dégradation. Dans la plaine littorale à l’Est du Lempa, au contraire, des terres fertiles sont soumises à une monoculture mécanisée du coton en immenses domaines cultivés par des ouvriers agricoles qui ne disposent pas de la moindre parcelle. Dans les montagnes du Centre-Ouest et de l’Ouest, le café règne en maître, aux mains de la grande propriété, mais fait vivre une abondante main-d’oeuvre. Malgré l’exiguïté du pays, des unités régionales bien caractérisées s’opposent. Des déséquilibres importants s’accusent entre elles. Nous allons préciser leur nature en examinant successivement plusieurs régions typiques.

Les montagnes caféières de l’Ouest

C’est autour de Santa Ana que s’est développée la culture du café au XIXe siècle et vers 1920 encore, cette ville avait presque la même population que la capitale (60000 habitants contre 66000). Tandis que San Salvadordisposait de la puissance politique, Santa Ana constituait un centre économique de première importance et le premier chemin de fer construit l’a reliée au port d’Acajutla en même temps que la capitale. La région caféière de l’Ouest bénéficie d’un ensemble de hautes terres aux alentours de 700 m. d’altitude, dominé par de puissants cônes volcaniques qui offrent aux caféiers des conditions climatiques favorables.

Dans le cadre des études préalables à toute politique sérieuse de développement, la recherche géographique est de toute première importance. En partant d’un exemple précis, celui du Salvador, le Professeur Jean Tricart, Directeur du Centre de Géographie Appliquée de l’Université de Strasbourg, a voulu mettre en lumière l’impact des déséquilibres régionaux et sociaux dans une économie mal développée. Après avoir indiqué, dans un premier article, l’origine géographique et historique de ces disparités, il nous montre maintenant comment celles-ci se sont trouvées renforcées par les distorsions sociales et le libéralisme économique. Dans cette optique, la rupture de l’équilibre entre les villes et les campagnes apparaît comme un prolongement des déséquilibres sociaux et régionaux.

Entièrement formée de matériel volcanique quaternaire, elle dispose de sols fertiles qui n’ont pas été épuisés par l’agriculture indienne traditionnelle, puisque les indigènes ont été refoulés de cette partie du pays lors de la conquête espagnole. La grande propriété est très nettement prédominante. Elle occupe pratiquement toutes les bonnes terres et se confond là avec la grande exploitation caféière. Sur les sols médiocres on garde par- fois de grandes superficies en faire-valoir direct en y pratiquant l’élevage. D’autre fois, on morcelle le terrain entre de petits métayers qui font des cultures vivrières. Les parts de récolte qui reviennent au propriétaire sont utilisées pour nourrir les ouvriers agricoles des fincas caféières (maïs, haricots) ou font l’objet d’une vente en vue de l’approvisionnement des bourgades et des villes. Il est difficile d’utiliser les statistiques car les différentes classes d’étendue des exploitations n’ont été présentées que par départements. Or ces unités administratives chevauchent généralement plusieurs régions agricoles. Par exemple, le département de Santa Ana comporte une certaine étendue montagneuse, dans son extrémité septentrionale, qui appartient à la région des montagnes du Nord. Néanmoins, les exploitations de plus de 50 hectares forment 70,5 % de la surface totale contre seulement 5,8 % pour celles de moins de 3 hectares, qui constituent cependant 75,44 % du nombre total des exploitations. Toutes les propriétés de plus de 200 hectares sont exclusivement exploitées en faire-valoir direct. Par contre, près de la moitié des exploitations de moins de 1 hectare sont en métayage et moins de 40 % en faire valoir-direct. Ce sont donc les moyens propriétaires qui donnent quelques lopins en métayage à leurs ouvriers agricoles afin qu’ils puissent produire quelques vivres pour eux et leur famille. Mais ils se dédommagent largement de cet avantage en prélevant la moitié de la maigre récolte provenant de ces minuscules parcelles.

Il n’en reste pas moins que l’exploitation de la région repose avant tout sur le salariat, sur l’emploi d’ouvriers agricoles sans terre que l’on loue, les uns à la journée dans les villages où ils logent, les autres à peu près en permanence et qu’on installe dans des huttes sur un coin du domaine. Leur demeure misérable est le « rancho » aux murs de pisé de 1 mètre de haut, disposés en un carré de 4 ou 5 mètres de côté, coiffés d’un toit pyramidal d’herbe sèche. Pas d’ouverture autre que la porte, un sol de terre battue, l’humidité qui suinte lorsqu’il pleut, l’obscurité lorsque tombe le jour, voilà les conditions d’habitat dans lesquelles vit le travailleur rural.

Dans le département de Santa Ana, en 1950, on a recensé 25237 hectares de caféiers soit plus du septième de la superficie des exploitations. Les terres labourables occupaient 29 852 hectares et les pâturages naturels 66629. Mais la proportion du sol consacrée au café est beaucoup plus élevée dans les communes où les conditions sont favorables. Elle avoisine le tiers ou le quart à Santa Ana, à Coatepeque, El Congo, Chalhuapa. Elle atteint même 1161 hectares sur 1 420 à San Sebastian Salitrillo, dont le terroir, plus petit, est très bien situé. Dans le département voisin d’Ahuachapan, la proportion dépasse la moitié sur les flancs de volcans, comme à Concepcion de Ataco à Apaneca. On est là en pleine zone caféière. Le faire-valoir direct est à peu près exclusif. Ainsi, à Apaneca, il porte sur 2 226 hectares sur un total de 2 262. A Concepcion de Ataco, on le trouve sur 4 152 hectares sur 4 172. Les exploitations ont souvent entre 50 et 200 hectares. La culture du café s’accommode bien de l’absentéisme. Les maîtres des domaines ne résident plus guère dans les grandes demeures construites sur chaque finca. I1s n’y couchent guère que quelques nuits lors de la récolte, lorsque leur présence est indispensable. Le reste du temps, ils confient à un régisseur la tâche de faire l’embauche quotidienne et de régler les ouvriers. I1s viennent une fois ou deux par semaine pour diriger le travail et le contrôler et apporter l’argent de la paye.

Une structure sociale sans nuances

Le grand propriétaire lointain est redouté et inaccessible. Le régisseur possède un pouvoir discrétionnaire et son révolver, insigne de son autorité, ne le quitte pas. En offrant ou en refusant de l’embauche, il décide du sort de la masse misérable des ouvriers agricoles. Il y a, en effet, toujours surabondance de main d’oeuvre car la moyenne des travailleurs ne s’emploie que 100 à 150 jours par an. Lors des manifestations populaires de l’été 1960, les régisseurs avaient reçu l’ordre d’arrêter et de livrer à la police toute personne étrangère qu’ils apercevraient sur les domaines de peur qu’il ne s’agisse d’agitateurs venus de la ville et tentant de créer un mouvement parmi les ouvriers agricoles.

Sauf au moment de la récolte, les fincas sont presque désertes. La maison du maître ne sert guère qu’à prendre un repas froid apporté de la ville lorsqu’on visite sa propriété. Seuls le régisseur et quelques domestiques ou contremaîtres habitent en permanence sur le domaine. Leurs logements y sont disséminés pour faciliter la surveillance. Les plus heureux bénéficient de petites maisons de brique crue enduite de chaux et coiffées d’un toit de tuiles rondes débordant en véranda. Sous celle, plus vaste, du régisseur, un tableau noir porte, inscrit à la craie, le nom des ouvriers qui ont été embauchés pour la journée afin de faciliter le contrôle du maître. La quasi-totalité des travailleurs ne réside pas sur la plantation de café, mais dans les villages et bourgades qui constituent les chefs-lieux de communes. Suivant l’embauche, ils se rendent pour la journée sur telle ou telle finca et reviennent le soir. Ce groupement de l’habitat peut faciliter le progrès social par la création d’écoles, de dispensaires ou par des mesures d’urbanismes, par exemple l’installation d’adduction d’eau. L’influence politique des grands propriétaires a souvent eu pour effet que de telles réalisations ont été faites dans les centres d’habitat groupé des régions caféières alors qu’elles manquent dans les villages de petits propriétaires.

La culture du café est soignée. Entre les récoltes, il faut élaguer les arbres d’ombrage, dont le bois est d’ailleurs vendu dans les agglomérations pour faire la cuisine ou, lorsqu’il yen a à proximité, aux usines de conditionnement de café et aux sucreries. On entretient aussi les chemins. On désherbe. On taille les caféiers. On compte alors une main-d’oeuvre d’un travailleur pour 2 à 4 hectares. Lorsque vient la récolte, les besoins croissent considérablement. La cueillette se fait toujours à la tâche et on embauche tout ce qu’on peut. Les femmes et les enfants y participent car ce travail n’exige pas une grande force physique. Il est cependant fatigant, car il oblige à rester debout pendant des heures. Des familles entières s’engagent et se réjouissent d’avoir l’occasion de ramasser un peu d’argent liquide. Certains arrivent à se faire 2 et même 3 colons par jour ( 4 à 6 NF). Des camions vont chercher les travailleurs dans les villages, les bourgades et même les villes où une masse de gens insuffisamment occupés profitent de l’aubaine. La réserve considérable de main-d’oeuvre d’un pays où sévit le sous-emploi est ainsi mobilisée et indispensable. Le journalier travaille alors à plein et engage tous les siens, seule solution pour permettre à toute la famille de ne pas mourir de faim, car le maigre salaire gagné au cours de 100 ou même 150 jours de travail ne peut suffire à l’en empêcher. Le paiement à la tâche incite à s’affairer sans relâche, de l’aube au crépuscule.

Mais même ainsi, il manque encore des bras. Des cars et des camions amènent des familles entières des autres régions et de la capitale. Les petits paysans des montagnes du Nord et des collines de l’Est sont heureux de profiter de cette aubaine. Des Guatémaltèques les accompagnent aussi et même quelques Honduréens résidant près de la frontière. Tout ce monde campe sous des abris sommaires sur les fincas et reçoit les galettes de maïs et la louche de haricots traditionnelles. Il amasse un peu d’argent liquide, parfois l’essentiel de ce qu’il peut se procurer dans l’année. D’importantes migrations saisonnières de main-d’oeuvre sont ainsi déclenchées par la cueillette du café. Elles portent sur des dizaines de milliers de personnes. Cela dure environ deux mois grâce à l’étagement en altitude des plantations dont la maturité se trouve ainsi décalée. On commence par les fincas les plus basses et on termine par les plus élevées. Mais celles-ci étant moins nombreuses, l’embauche baisse progressivement au fur et à mesure que la saison s’avance et la concurrence entre les travailleurs se fait plus sévère, ce qui incite les étrangers à rentrer chez eux. Ils ont cependant trouvé dans cette migration un indispensable complément de ressources.

Aux altitudes trop basses pour le caféier, les mêmes grands propriétaires pratiquent généralement, dans d’autres exploitations, la culture de la canne à sucre. La dépression de Zapotitan, les environs de San Salvador, certaines bonnes terres du Centre et de l’Est de la République sont les principales régions de grande exploitation sucrières. La structure sociale y est analogue à celle des régions caféières. Ici aussi, la récolte provoque une embauche saisonnière de travailleurs étrangers à la région.

La plaine littorale cotonnière

Le coton rencontre dans les plaines alluviales des conditions particulière- ment favorables. Le climat, plus chaud que sur les hauteurs, convient fort bien. Cependant, l’existence d’une saison sèche limite les rendements qui seraient considérablement accrus grâce à l’irrigation que l’on ne pratique pas.

Comme nous l’avons vu, le coton est une culture en pleine expansion actuellement, de sorte que les statistiques du recensement agricole de 1950 ne sont plus du tout à jour. Depuis, les superficies ont été multipliées presque par dix.

Une caractéristique essentielle subsiste pourtant : le coton se limite à la grande propriété. C’est, en effet, une culture nouvelle et sujette à de nombreuses maladies et parasites. Elle doit donc être pratiquée avec soin et pouvoir bénéficier du conseil de techniciens éclairés.

Les grands domaines, sur lesquels elle occupe généralement plusieurs centaines d’hectares ou, à tout le moins, plusieurs dizaines, disposent du personnel nécessaire. Ils sont d’ailleurs affiliés à des coopératives, comme celle de San Miguel, qui possèdent un petit aérodrome pour faire effectuer les traitements au moyen d’avions leur appartenant. Elles se chargent de conseiller les propriétaires sur le plan technique et entreprennent une bonne partie des travaux exigeant un matériel spécialisé. Elles effectuent, entre autres, la séparation de la graine et de la fibre et se chargent de l’expédition de cette dernière. Leurs immenses hangars sont alignés le long de la voie ferrée qui assure l’acheminement du coton-fibre vers le port de Cutuco.

Prédominance de la grande exploitation

Les méthodes de culture ont été calquées sur celles que l’on pratique aux États-Unis dans les régions de grande exploitation du Texas. La méca- nisation est très poussée, ce qui est facilité par le terrain plat et les grandes parcelles. Rares sont les pièces de moins de 20 à 30 hectares. Parfois, on suit le même champ sur un kilomètre ou même davantage. Les cotonniers sont suffisamment espacés pour faciliter le passage des machines et le sol est soigneusement sarclé. Bien que les terrains soient presque plans, la culture du coton a déclenché, lors des premières expériences, une violente érosion qui a causé bien des dégâts en quelques années seulement. Depuis, les grands propriétaires la préviennent en traçant des banquettes en courbes de niveau, en aménageant des rigoles d’assainissement à leur pied, et des canaux collecteurs, qui profitent généralement des talwegs préexistants. Comme ces derniers sont encaissés, l’arrivée des rigoles est protégée par des gouttières en tôle, confectionnées avec de vieux fûts métalliques, ou en ciment.

Les investissements initiaux sont donc considérables car ils comportent la mise en état de la terre, l’acquisition des machines pour le labour, l’entre- tien, certains traitements et le matériel de cueillette. C’est pourquoi pratiquement seule la grande propriété se lance dans cette culture. En général, le coton succède à des modes d’utilisation du sol peu productifs. Certains champs ont été gagnés directement sur la forêt, d’autres sur des pâtures extensives. Il constitue, comme le café entre 1900 et 1930, une véritable plante pionnière, qui permet de valoriser, grâce d’ailleurs à des investissements considérables, des terres ne donnant que de faibles revenus. Il vient transformer la plaine littorale et certains bassins intérieurs (Bas San Miguel, Aguilares) comme le café le fit des hautes collines et des flancs des volcans. En donnant des bénéfices plus élevés à l’hectare dans la seule grande exploitation, il accentue encore les différences sociales préexistantes.

Dans certains secteurs, notamment au Sud de San Miguel, d’Usulutan et de Puerto-el-Triunfo, le coton occupe toute la plaine, en très grandes parcelles qui contrastent avec les minuscules lopins décapés par l’érosion des collines voisines où les petits propriétaires cultivent le maïs nourricier. La violence du contraste social se retrouve tout entière dans le paysage rural et apparaît avec une netteté criante sur les photographies aériennes.

Presque toute la plaine et les bassins intérieurs comme celui du Rio Grande San Miguel sont entre les mains des grands propriétaires.

Autrefois, toute cette plaine fertile était très mal exploitée et la grande propriété constituait alors le type même du latifundium, à peine mis en valeur et monopolisant de vastes espaces pour un rendement minime. Elle entretenait la faible densité du peuplement. Cette situation s’est modifiée avec la culture du coton, bien qu’elle persiste encore sur de grandes étendues, notamment à l’Est de la Libertad et à l’Ouest d’Acajutla.

Là, les latifundia continuent d’étendre leurs médiocres herbages piquetés de buissons et d’arbustes, seulement clos de barbelés, sur des milliers et des milliers d’hectares. Ils sont presque déserts, avec de loin en loin, des groupes de deux ou trois ranchos misérables auprès desquels grouillent des enfants à demi-nus. De petits paysans défrichent alentour les pentes raides du pied des montagnes pour y semer du maïs sur ces terres données en métayage. Quelques belles récoltes succèdent à la forêt mais le sol est vite ruiné et épuisé, tandis que la bonne terre dort sous la médiocre pâture du latifundium qui monopolise la plaine contiguë. Certains grands domaines, à l’Ouest d’Acajutla, se sont lancés dans la culture du maïs. Mais il reste encore là une des dernières réserves de terre du Salvador, une région pionnière à défricher.

Là où le coton s’est installé, les modifications sont profondes. Malgré le mode de culture mécanisée adopté, il a fallu recruter de la main-d’oeuvre. Un certain marché du travail a été créé. Il a bénéficié des réserves de main-d’oeuvre mal employées par la petite exploitation ou en chômage latent dans les villes. Mais cela n’a pas suffi. Un mouvement d’immigration s’est déclenché. Il revêt un caractère moins saisonnier que celui qui converge vers les plantations de café. En effet, la mécanisation diminue notablement le besoin de bras. Il s’agit essentiellement d’hommes qui viennent travailler pendant quelques mois avant de changer de maître, main-d’oeuvre de célibataires déracinés, vivant dans des dortoirs ou s’entassant tant bien que mal dans les villages. Le climat de la côte gardant une mauvaise réputation, ce ne sont pas les gens de montagnes qui alimentent ce mouvement migratoire, mais les familles rurales pauvres des collines de l’Est et du pied des volcans voisins.

Rupture de l’équilibre démo-économique

Cet appel de main-d’oeuvre, qui s’exerce sans la moindre mesure de protection sociale, aboutit à un déséquilibre démographique. Il donne une proportion d’hommes anormale dans la population. Alors que pour l’ensemble du Salvador, suivant la règle générale, le taux de masculinité est légèrement inférieur à 50 %, il monte souvent bien au-dessus de cette valeur dans la région cotonnière. Il est d’ailleurs plus élevé pour la population « rurale » que pour la population « urbaine ». En effet, on considère, au Salvador, comme rurale, la population vivant en dehors du chef-lieu communal et comme urbaine celle de ce dernier. Ainsi, à Puerto-el-Triunfo, la population rurale a un taux de masculinité de 57,9 %. Le terroir communal est pratiquement soumis à la monoculture cotonnière. Il y a donc près de 6 hommes pour 4 femmes… A San Dionisio, on atteint même 58,6 %. Même dans des agglomérations importantes, le déséquilibre se manifeste. Par exemple, la population rurale de Jiquilisco a un taux de 52,4 % bien qu’une partie du terroir soit consacrée à la culture vivrière.

Le développement de la culture du coton, qui semble appelé à se poursuivre, déclenche donc un déséquilibre démographique grave qui est lui-même à l’origine d’une dégradation morale. Il accroît par ailleurs les inégalités sociales en augmentant le rendement monétaire à l’hectare de la seule grande propriété. Il semble donc que l’État devrait intervenir pour limiter les déséquilibres. Il faudrait promouvoir une culture moins mécanisée, utilisant davantage de main-d’oeuvre afin d’ouvrir des débouchés à la masse de travailleurs insuffisamment employés qui caractérise les campagnes salvadoriennes. On y gagnerait de ne pas acheter tant de machines coûteuses à l’étranger, donc d’économiser des capitaux qui seraient plus utilement consacrés à acquérir des moyens d’équipement indispensables ou à financer des investissements-travail. La plaine littorale se dépeuplerait ainsi progressivement, ce qui diminuerait la pression démographique excessive de certaines autres régions, à commencer par les collines voisines de San Miguel.

Mais il faudrait aussi que l’État intervienne dans l’installation de la main- d’oeuvre. Actuellement, son action se limite à faciliter les travaux de protection et de conservation des sols entrepris par les grands propriétaires. C’est, en effet, la région cotonnière qui reçoit la majeure partie des crédits consacrés à cet objet et non les montagnes ou les collines dégradées où peinent les petits exploitants. Certes, cela est utile. Mais cela ne suffit pas. L’Etat doit se préoccuper des conditions d’installation de la main-d’oeuvre et devrait intervenir pour faciliter l’implantation, non de célibataires, mais de jeunes ménages et leur permettre de se stabiliser.

Pour cela, il faut créer des sortes de cités ouvrières où chaque famille disposerait de terrain pour faire quelques cultures, le salariat n’étant pas la seule ressource. Des expériences de ce genre ont été faites par l’Institut de Colonisation Rurale. L’une d’elles est même menée dans la plaine littorale, à l’Hacienda Metalio à l’Ouest d’Acajutla. Mais il ne s’agit que d’un prototype alors qu’il faudrait une action généralisée. Elle suppose que l’État puisse acquérir des terres pour les lotir au milieu des grandes propriétés cotonnières, ce qui implique une expropriation que la politique de libéralisme intégral se refuse à envisager.

Une telle action pourrait se développer à partir de travaux d’hydraulique agricole. Dans beaucoup d’endroits, il serait, en effet, possible, en combi- nant l’assainissement des régions marécageuses en saison des pluies et l’irrigation en saison sèche, d’accroître considérablement le rendement des terres et d’étendre la culture du coton ou d’autres plantes. L’État pourrait prendre en charge de telles améliorations et se les faire rembourser par les propriétaires bénéficiaires au moyen de la remise d’une partie des surfaces sur lesquelles elles porteraient. Une masse de terres susceptible d’être lotie deviendrait ainsi disponible et permettrait une colonisation intérieure. Grâce à elle, l’ouvrier agricole des grands domaines pourrait se fixer et compléter son salaire par le revenu de quelques cultures irriguées pratiquées dans le cadre familial et grâce auxquelles son niveau de vie et sa nutrition seraient considérablement améliorées.

Les régions de montagnes et collines dégradées : la petite exploitation

Un autre type de région géographique particulièrement intéressant est celui des montagnes et collines dégradées et occupées par la petite exploitation. Il couvre de vastes superficies. Rien que l’ensemble qui borde la frontière du Honduras représente environ le quart du pays et le cinquième de sa population. Ce sont des zones où la population indienne a été refoulée et qui ont été dévastées par la culture séculaire ou millénaire du maïs, à laquelle s’est ajoutée, dans la moitié Ouest, celle de l’indigo au XV111e siècle, pour l’exportation vers l’Espagne. La division traditionnelle du Salvador en trois régions, Ouest, Centre et Est qui associent chacun des bassins, plaines fertiles, et montagnes caféières à des terroirs dégradés masque la gravité des problèmes propres à ces derniers. Le cadre départemental lui-même est inadéquat car il leur rattache des dépressions où règne la grande propriété d’élevage.

Dans les montagnes du Nord-Ouest, englobées dans le département de Chalatenango, les exploitations agricoles occupent au total 130 812 hectares, dont 45 422 sont formés de terres labourables, soit un peu plus de 34,5 % .Mais cette moyenne recouvre de très grandes différences suivant les types sociaux d’exploitations. Les minimifundia sont presque entièrement labourés : les exploitations de moins de 1 hectare le sont à 93%. Jusqu’à 3 hectares de superficie totale, la proportion reste supérieure à 70 %. Elle baisse progressivement ensuite et tombe à 13,3% pour les exploitations de 500 à 1000 hectares. Sur les très grands domaines, elle remonte un peu et atteint 32,7% pour ceux de plus de 2500 hectares.

Sur les petites exploitations, en dehors des terres de labour, on trouve de faibles superficies de cultures permanentes, sous la forme de quelques arbres fruitiers, principalement des bananiers, qui arrivent à un peu moins de 8% sur les minimifundia de moins de 1 hectare, et de très faibles surfaces de pâtures et de broussailles. Dans les exploitations de 3 à 5 hectares, les arbres fruitiers diminuent en importance et leur part tombe à 4,6 % .Ce sont les pâturages qui augmentent et qui arrivent à 25,6%. Or, les 4/5 sont des pâtures naturelles des plus médiocres. Seulement un cinquième a été semé et offre donc un rendement acceptable. Les terrains couverts de végétation naturelle arrivent à près de 10% de la superficie totale de cette catégorie d’exploitations.

Sur les exploitations moyennes, par exemple celles de 20 à 30 hectares, qui correspondent à la classe des paysans aisés dans cette région de faible productivité, on rencontre 28,5% de labours, seulement 1,4% de cultures permanentes, mais 50,4% de pâtures aux 4/5 sans aucune amélioration, et près de 20 0 ;0 de broussailles et de bois.

Sur la grande exploitation, entre 500 et 1000 hectares, ce sont les pâturages qui dominent de beaucoup. Ils occupent 72,6 % de la superficie, mais près de 30 % sont des pâturages semés. Sur la très grande exploitation, au-dessus de 2500 hectares, leur proportion s’abaisse : 46,8 %. Les terres labourables reprennent en effet de l’importance tandis que la proportion des bois et broussailles remonte à 24,8 %.

Cette utilisation du sol est symptomatique. Les minimifundia tentent de produire à tout prix le maïs nourricier. Leurs détenteurs cherchent à faire rendre le maximum à leurs minuscules parcelles et les labourent coûte que coûte. Dans une région où l’emploi est rare et le sous-emploi grave et permanent, ils continuent de gratter des lopins accrochés à des pentes qui s’érodent violemment et dont les rendements sont dérisoires, bien souvent 3 à 4 fois la semence seulement, parfois moins quand les orages arrachent la terre et les graines qui s’y trouvent. C’est une agriculture vivrière de la misère, directement issue d’un surpeuplement social. Elle s’inscrit dans le cadre d’une dégradation rapide du milieu physico-géographique et contribue à l’accélérer. La proportion des labours ne dépend pas des possibilités du terroir, elle dépend uniquement de l’urgence du besoin de ce prolétariat agricole. C’est pourquoi elle diminue dès que l’étendue de l’exploitation augmente, même tant soit peu. Sur les exploitations de 3 à 5 hectares, elle n’est plus que de 59 %. Or, une telle étendue est bien faible pour nourrir une famille qui compte toujours de nombreux enfants. Ceux qui arrivent à détenir entre 3 et 5 hectares et qui sont relativement des privilégiés renoncent à gratter les plus mauvaises terres où les rendements sont hypothétiques et préfèrent les laisser en herbe pour élever une ou deux bêtes, ce qui, à partir d’une certaine récolte minimum, est finalement plus avantageux.

Mais de telles exploitations nourrissent encore à peine la famille qui les entretient et sont bien incapables de fournir des excédents commerciaux. Or, même dans une économie de dénuement, il faut pouvoir disposer d’un peu d’argent liquide pour payer l’impôt, pour acheter quelques mètres de tissus, des allumettes, quelques humbles ustensiles. La seule ressource est donc l’émigration temporaire. Ce sont de tels petits exploitants qui fournissent les gros bataillons des cueilleurs de café, heureux, pendant quelques semaines, d’engager toute leur famille à plein temps dans une activité qui leur donne un revenu en numéraire. L’extension de la culture caféière a été le moyen, pour ces populations montagnardes, de continuer à disposer tant bien que mal d’un peu d’argent liquide malgré l’accroissement considérable de la densité de population déclenché par l’essor démographique. Mais ce dernier a cependant fait diminuer la superficie de terres cultivables par tête d’habitant, déjà très faible. Pour ne pas mourir de faim, on doit continuer à gratter des sols ruinés et qui deviendront très prochainement tout à fait inutilisables. Le cercle vicieux de la dégradation est sans issue et la dramatique évolution se précipite. Les départs massifs vers les forêts du Honduras septentrional et vers les plantations de l’United Fruit, qui ont été surtout le fait de la période entre les deux guerres, n’ont pas suffi à résoudre le problème. Le départ des crève-la-faim vers les villes, simple émigration de la misère, ne fait que le déplacer. Et pendant ce temps-là, on mécanise la culture du coton dans la plaine littorale ou dans les bassins comme celui d’Agui- lares, sur lequel plonge le regard depuis la montagne.

Mais à l’intérieur même de celle-ci, le problème foncier se pose aussi avec acuité. Trop de petits paysans sont encore simplement des métayers, ou des fermiers, travaillant quelques hectares sur de grands domaines lotis. Le contrat, purement verbal, est généralement d’un an seulement et l’usure est son indispensable complément pour l’achat des semences ou pour faire la soudure. Les terres ainsi exploitées sont parmi les plus malmenées, telle cette grande propriété de plusieurs milliers d’hectares, proche du pont Cuscatlan, dont les pentes basaltiques de 300 portent des champs de maïs clairsemés où pointent des blocs. Le faire-valoir indirect varie considérablement d’importance d’une commune à l’autre et les chiffres départementaux globaux ne sont pas significatifs. Il affecte essentiellement la plus petite exploitation, pratiquement jamais les grands domaines, sur lesquels il serait le plus justifié. Elle ajoute encore à la misère du pauvre paysan montagnard.

Agriculture de subsistance et dégradation du sol

Dans le Nord comme dans la plaine littorale, la structure foncière héritée du passé colonial espagnol aboutit à un violent contraste entre les terroirs les plus riches, ceux des plaines de piémont notamment, qui sont monopolisés par la grande propriété, et les versants dégradés des montagnes, sur lesquels ont été refoulés les petits cultivateurs. Or, le petit paysan, comme nous l’avons montré, poussé par la misère, étend les labours au-delà même du possible tandis que le grand exploitant mise sur l’élevage qui ne demande que peu de main-d’oeuvre et permet de beaux bénéfices. L’utilisation du sol, du fait des structures sociales, est donc exactement l’inverse de ce qu’exigerait une mise en valeur rationnelle. Les terres de piémont les moins menacées par l’érosion sont couvertes de pâtures buissonneuses et d’immenses pièces encloses de fil de fer barbelé sont parcourues par des troupeaux peu nombreux. La main-d’oeuvre utilisée est très faible et les abords de la route de Chalatenango, par exemple, sont presque déserts avec leurs grandes haciendas isolées. Par contre, les pentes fragiles, dédaignées par le colonisateur, sont grattées par le petit paysan qui y cultive le maïs sur le peu de terre qui reste… pour combien de temps ?

Sur cette terre ravinée et dévastée, la disette est permanente chez le petit paysan et dans le prolétariat rural. L’état sanitaire est des plus mauvais, car l’altitude rend le climat plus rude alors que les ressources insuffisantes ne permettent pas à l’habitat de cabanes d’offrir un abri convenable. La circulation est difficile et, en dehors de la Route du Nord, récente d’ailleurs, les chemins muletiers sont peu praticables et maintiennent les huttes dispersées dans l’isolement. Pas de médecin, presque pas d’écoles, pas de commerce ni d’artisan. On ne déclare même pas régulièrement les décès dans les mairies et les statistiques démographiques, fausses, ne permettent aucune analyse correcte d’une situation généralement tragique. C’est l’abandon, qui sera suivi par l’agonie. En devenant complémentaire des régions caféières par l’envoi de main-d’oeuvre saisonnière, la montagne du Nord a prolongé sa survie. Mais la dégradation du milieu est inexorable et provoque un abaissement du niveau alimentaire (mieux vaut ne pas parler de niveau de vie lorsqu’il est si bas que l’Homme ne mange pas à sa faim…) qui ne fera que s’accélérer.

Une telle situation ne peut être redressée que grâce à un effort national résolu et à un transfert de richesses d’une classe à une autre, d’une région à une autre. Le libéralisme économique et la non-intervention de l’État dans le domaine social ne peuvent que laisser les choses s’aggraver et aboutissent à la ruine complète. Il faut d’urgence sauvegarder les quelques belles forêts de pins du Honduras qui persistent et les accroître, afin de reconstituer les réserves de bois d’oeuvre dont le Salvador manque de plus en plus cruellement. Elles serviront à protéger les sols, donneront une base à un développement artisanal et touristique. Il faut envisager et mettre en train une vigoureuse campagne de lutte contre l’érosion par un aménagement systématique des bassins-versants. La dégradation du milieu provoque, en effet, le départ de tonnages considérables de troubles qui vont se sédimenter dans les barrages du Lempa et constituer une grave gêne pour l’aménagement du fleuve, principal fournisseur d’énergie du pays et principale source d’eau d’irrigation. La torrentialité accrue exagère les variations de débit, donc rend le fleuve plus difficilement utilisable.

Or, il faut irriguer les plaines situées au pied des montagnes. C’est la seule manière d’y faire cesser un élevage extensif peu productif et, surtout, incapable d’absorber les excédents de main-d’oeuvre. Le développement de cultures irriguées demandant beaucoup de bras permettra seul de décharger la montagne d’une population qui excède de beaucoup les ressources déclinantes et menacées de disparition à brève échéance. Il faut abaisser, dans cette dernière, la densité de population à une vingtaine d’habitants au km² et y instaurer une économie sylvo-pastorale du genre de celle qui a révolutionné les conditions d’existence dans les montagnes européennes. Pendant la période de transition, une main-d’oeuvre plus abondante sera utilisée aux indispensables travaux de lutte contre l’érosion, de reboisement, d’aménagement. On aura ainsi le temps de poursuivre la transformation des régions d’accueil, notamment le bassin fertile du Moyen Lempa. Ensuite, l’artisanat, le tourisme, la culture de vergers et de jardins de légumes tempérés complèteront l’exploitation sylvo-pastorale. Le processus de dégradation du milieu physico-géographique étant enrayé et faisant place à une évolution en sens inverse, la région montagnarde redeviendra un château d’eau fournissant des quantités croissantes d’une eau précieuse pour l’irrigation du reste du pays.

Mais ces déséquilibres entre régions agricoles, si graves soient-ils, ne sont pas les seuls qui affectent le Salvador. Le développement anarchique d’une économie de profit à partir de structures féodales héritées de la colonisation hispanique, a également abouti à un déséquilibre généralisé entre le monde rural et les villes. Lui aussi constitue une grave menace aussi bien sur le plan social que pour l’essor futur de la petite République.

Le déséquilibre entre les villes et les campagnes

Le déséquilibre entre les villes et les campagnes reflète nécessairement celui qui existe entre les régions rurales elles-mêmes et cela, d’autant plus que la part de l’agriculture dans le revenu national est plus élevé. Les villes sont en effet l’intermédiaire indispensable entre les campagnes et l’extérieur. Leur densité, leur importance, leurs fonctions, notions que les géographes groupent sous le terme général de « réseau urbain », sont directement fonction du degré de commercialisation de l’économie rurale, des problèmes démographiques et des structures sociales.

Au Salvador, comme dans bon nombre de pays à prédominance agricole conservant des structures semi-féodales, seules les villes les plus importantes possèdent des industries : San Salvador, Santa Ana, San MIguel, demain Acajutla. Partout ailleurs, la fonction tertiaire est largement prédominante. Le centre urbain est avant tout le marché où le rural s’approvisionne. La grande exploitation, qui fournit la grande majeure partie de la production commercialisée, recourt beaucoup moins que la petite aux marchés locaux pour écouler ses récoltes. Elle vend directement aux courtiers ou aux conditionneurs.

Les fonctions de distributions des villes s’exercent ainsi selon un réseau beaucoup plus dense que leurs fonctions de ramassage, ce qui est en rapport avec les contrastes sociaux de l’économie rurale, avec l’opposition entre une masse de petits paysans pratiquant avant tout une agriculture de subsistance et une classe de grands propriétaires lancés dans la production commercialisée. Quant aux services divers dont les agglomérations urbaines sont le centre de rayonnement sur les campagnes voisines, ils sont généralement des plus réduits au Salvador. Des écoles, mais qui ne peuvent attirer les enfants de loin faute d’internats, mais peu de dispensaires, pratiquement pas de foyers culturels ni de coopératives rurales, peu d’artisans. La ville est encore trop souvent un centre de consommation de la rente foncière et de collecte de l’impôt recevant plus qu’il ne donne, bref, un organisme parasitaire où boutiquiers, petits fonctionnaires, petite bourgeoisie vivent tant bien que mal du monde rural avoisinant. Comme dans presque toute l’Amérique latine, les structures féodales foncières font que le grand propriétaire ne réside pas dans les petites villes et les bourgades. Il y possède souvent une maison. Autrefois, il y venait de temps à autre mais vivait sur ses terres. Maintenant, il s’est installé dans les grandes villes, et surtout dans la capitale. Une telle évolution est génératrice de déséquilibres.

L’évolution récente des relations villes-campagnes au Salvador est donc caractérisée, comme dans beaucoup de pays insuffisamment développés par :
- une émigration de la misère des campagnes vers les villes, qui aboutit à créer dans celles-ci une classe parasitaire d’oisifs, un sous-prolétariat dangereux tant sur le plan social et moral que sur le plan politique ;
- une léthargie des petites villes et des bourgades qui deviennent de plus en plus des organismes parasitaires, traduisant la disparité d’évolution entre les sociétés industrielles qui fournissent les objets manufacturés, souvent de provenance lointaine, et une société rurale archaïque dont les masses faméliques vendent à vil prix de petites quantités de produits agricoles, résultat de leurs privations ;
- une hypertrophie de certaines villes importantes, due essentiellement ici aux activités modernes spéculatives, génératrices de bénéfices et de pouvoir d’achat élevés. Ceux-ci, à leur tour, contribuent à accentuer la concentration, car ils justifient la localisation d’industries nouvelles, proches du client, consommateur ou autre industriel. Par autocatalyse, cette centralisation s’accroît de plus en plus.

Il en résulte, en fin de compte, un déséquilibre croissant entre des campagnes qui, au lieu de se moderniser, subissent une crise de plus en plus profonde, et une ville tentaculaire s’isolant comme une île au milieu du pays au lieu d’être un ferment de progrès.

Ce mécanisme, qui n’a pas été assez étudié, est très général. Aussi l’ana- lyserons-nous en détail, l’exemple salvadorien pouvant aider à une prise de conscience chez tous ceux qui s’intéressent au Tiers Monde. Nous en examinerons successivement les trois aspects fondamentaux.

L’émigration de la misère des campagnes vers les villes

Vers les villes, surtout les grandes, se dirigent tous ceux que rien ne retient à la campagne et qui décident de tenter leur chance. Cette attraction des villes est d’autant plus forte que règne le sous-emploi rural. Les chômeurs ou demi-chômeurs ruraux, surtout les adolescents qui ont un certain esprit d’aventure, après avoir cherché quelque temps un travail problématique ou effectué quelques essais sans réussir à se stabiliser, partent pour la ville dans l’espoir d’y trouver un emploi ou attirés par les récits de ceux qui l’ont fréquentée. Ils espèrent s’y faire une autre existence. De la sorte, il s’accumule dans les grandes agglomérations toute une foule de jeunes qui n’y trouvent aucun travail régulier et qui vivent de ressources plus ou moins avouables, augmentant considérablement la criminalité. L’amélioration de la moralité n’est pas uniquement un problème de répression, c’est au premier chef un problème économique.

Cette émigration de la misère porte davantage sur les jeunes femmes que sur les hommes, soit par esprit d’aventure plus développé, soit par une moindre aptitude physique aux durs travaux de la terre, soit aussi parce qu’elles trouvent plus aisément à la ville de menus emplois comme servantes, comme serveuses de magasins ou en pratiquant plus ou moins la prostitution. De la sorte, la structure démographique des agglomérations est caractérisée par un excédent de femmes sur les hommes. Ce fait existe même dans de petits chefs-lieux de municipe ayant un rôle commercial avec des boutiques, quelques familles de fonctionnaires ou de membres des professions libérales qui emploient une main-d’oeuvre féminine mal payée et abondante. Dans une bourgade comme Santa Rosa de Lima, qui joue le rôle de centre régional, on compte 1888 hommes contre 2117 femmes, soit un taux de masculinité de 47,35 %, nettement anormal. De même, à Sensuntepeque, le taux de masculinité n’est que de 45,3 %, à Ilobasco, de 46 % .Nous n’avons pris ces exemples que parce qu’ils sont particulièrement démonstratifs de la crise des régions d’économie vivrière pauvre du Nord et du Nord-Est du pays.

On ne vient dans ces bourgades, qui n’ont presque rien à offrir, que parce que le peu qu’elles offrent est bien supérieur encore à ce qu’on quitte. Lorsqu’on peut aller plus loin, ces bourgades n’attirent plus. Tel est le cas, par exemple, de Metapân, endormie, où le taux de masculinité, 49 %, est normal. Les grandes villes, par contre, montrent des taux de masculinité anormalement bas : Santa Ana, 47,3 % ; San Salvador, 46,9 % ; San Miguel, 46,3 % seulement. Or il est bien évident que ces agglomérations attirent aussi les jeunes gens et les hommes et que des familles entières viennent également s’y établir. Le déséquilibre n’en est que plus significatif. De même, si le taux de masculinité est encore plus bas à San Miguel qu’à San Salvador, ce n’est pas que la ville soit plus dynamique, c’est seulement qu’elle est entourée de régions où le sous- emploi sévit tout particulièrement et que l’émigration du désespoir, qui ne tient pas compte des possibilités du milieu d’accueil, y est plus intense. Le nombre de morts par homicide volontaire est d’ailleurs là pour le prouver. En 1958, on en a compté 29 à San Miguel pour 33 000 habitants, contre 33 à San Salvador pour 261000 habitants et 16 à Santa Ana pour 71 000 habitants. La criminalité est donc 8 fois plus forte à San Miguel que dans la capitale.

Ces mouvements migratoires montrent donc clairement un déséquilibre fondamental dans le pays. Ils traduisent la disparité entre la croissance démographique et l’accroissement de l’emploi, entre régions où les ressources sont très insuffisantes et régions où l’on trouve tant bien que mal à travailler. Les perturbations démographiques qui en résultent sont d’une ampleur telle qu’elles décèlent une crise aiguë, qui, si une action vigoureuse et réfléchie n’est pas entreprise immédiatement, éclatera bientôt, en revêtant des formes multiples, y compris politiques.

L’une des formes les plus aiguës de ce déséquilibre est constituée par la centralisation au bénéfice de San Salvador.

Le réseau urbain

Les statistiques officielles, comme nous l’avons déjà indiqué, sont mal conçues pour l’étude de ce problème. La population rurale englobe, en effet, les habitants de bon nombre de chefs-lieux de municipes qui ne sont pas autre chose que des villages. Ce n’est qu’au prix d’un manifeste abus que l’on peut classer comme urbaine la population d’agglomérations comme San Francisco Lempa ou comme San Francisco Chinameca. Or, de telles erreurs sont propres à masquer les réalités et à entraver la compréhension des problèmes fondamentaux qui se posent au pays.

Nous n’avons considéré comme habitat urbain que les agglomérations de plus de 2 500 habitants. En effet, une telle population implique des ressources autres que celles de l’agriculture, notamment un certain développement du secteur tertiaire, qui, dans les pays insuffisamment développés, traduit, en grande partie le sous-emploi. Une proportion importante des habitants de telles agglomérations est prête à louer ses bras comme journaliers soit lors des périodes de pointes agricoles ; soit pour des travaux publics, ou pour toute occasion. C’est également dans ce genre d’agglomérations que se groupent des artisans assez nom- breux. En gros, de 2 500 à 5 000 habitants, on a affaire à des bourgs et bourgades, cellules élémentaires de la structuration régionale. Entre 5000 et 10000 habitants, on rencontre de petites villes et, au-dessus de 10000 habitants, on rencontre des villes déjà importantes ayant des fonctions régionales bien développées. En se fondant sur ces critères, des différences régionales importantes apparaissent. Et elles sont significatives.

Différences entre les villes, reflet des différences régionales

Les régions de cultures commerciales, notamment celle du café, sont bien pourvues en villes et bourgades, qui constituent un réseau urbain à mailles suffisamment serrées pour bien desservir les campagnes. Par exemple, dans le département de Santa Ana, on compte une grande ville, Santa Ana et une ville importante, Chalchuapa, puis une série de deux bourgades : Métapân et El Congo. Tout le reste n’est que villages et villages-centres. Le réseau urbain est dense dans la partie méridionale, où se cultive le café, lâche dans le Nord, avec seulement Metapân, qui joue le rôle de ville-relai et bénéficie à la fois de son relatif isolement et de son passé. Dans le département d’ Ahuachapân, seul le chef-lieu est une ville importante. Il est complété par une petite ville, Atiquizaya et par des bourgades dans les montagnes caféières d’accès médiocre : Concepciôn de Ataco et Tabuca. Apaneca se hausse presque à leur rang et constitue un cas intermédiaire. Dans le département de Sonsonate, une ville importante : le chef-lieu, deux petites villes : Izalco et Arménia et trois bourgs (Acajutla, Nahuizalco et Juayûa).

L’ensemble des trois départements montre une concentration des villes et bourgs dans la zone caféière, autour des volcans, sur les axes de communication, et des régions périphériques mal desservies par le réseau urbain : plaine littorale, où Acajutla n’a qu’un faible rôle commercial, malgré le port et l’industrie, montagnes de la frontière guatémaltèque, massif volcanique de Téotepeque. Une telle répartition montre la nécessité de préparer le développement d’un centre urbain à Acajutla pour tirer tout le profit nécessaire de la création du port, et favoriser la mise en valeur de la plaine littorale.

La zone orientale, où l’activité économique est moindre et où la principale production, le coton, est d’origine récente et aux mains de grands propriétaires absentéistes, est caractérisée par une moindre urbanisation. Dans le département de San Miguel, une seule ville importante, le chef-lieu, qui ne dépasse d’ailleurs, que de peu 33 000 habitants et une petite ville : Chinameca, puis cinq bourgs : San Rafael, Oriente, El Trânsito, Lolotique et San Jorge. Dans le département voisin d’Usulutan, une seule ville importante, le chef-lieu, puis trois petites : Santiago de Maria, Jucuapa et Berlin, toutes trois dans la zone caféière, enfin quatre bourgades (Santa Elena, Jiquilisco, Ozatlàn, Estanzuelas). Dans celui de la Union, le réseau est squelettique, malgré la superficie relativement étendue. La Union est la seule ville importante et s’appuie sur deux bourgades jouant le rôle de relais, comme Metapân dans le Nord du département de Santa Ana : Santa Rosa de Lima et San Alejo.

Quant au Nord, il est, bien entendu, encore plus défavorisé, ce qui traduit une économie de subsistance, peu ouverte sur l’extérieur, alliée à la pauvreté générale. Les chefs-lieux de départements ne sont que des bourgades, comme Chalatenango, qui ne dépasse pas 5374 habitants ou comme Sensuntepeque qui n’en a que 4 920, à peine plus qu’l1obasco (4080 habitants) dont le rôle régional est égal au sien. Même chose dans le département de Morazàn, dont le chef-lieu, San Francisco Gotera, n’est qu’une bourgade de 3 743 habitants, au rôle régional partagé avec celui de Guatajiagua (3221 habitants). Dans le Nord du département de San Miguel, aucune ville ni bourgade. Sesori, chef-lieu de district, n’est qu’un village de 766 habitants. Dans le département de la Union, Santa Rosa de Lima (4 005 habitants) profite de la grande route et joue le rôle de centre régional pour un vaste territoire.

Les taux d’urbanisation enregistrent fidèlement ces différences régionales. Pour le département de Santa Ana, en 1958, il atteint 38,7% pour les districts caféiers du Sud (Santa Ana et Chalchuapa), ce qui est un taux de pays agricole de type européen. Il baisse à 12 % pour le district de Metapàn, ce qui est un taux soudanais, la région d’agriculture de subsis- tance archaïque, repliée sur elle-même. Il dépasse encore 21 % pour l’ensemble du département d’Ahuachapàn, malgré le rôle de capitale régionale qu’y joue Santa Ana et malgré la faible urbanisation des régions marginales de l’Ouest et du Sud. Pour le département de Chalatenango, le taux tombe à 3,9 %, pour celui de Cabanas à moins de 9 % dans celui de Marozàn, à 5,5% dans celui de la Union à 12,3% et à seulement 5 % pour le district de Santa Rosa de Lima. Par contre, pour le départe- ment de San Miguel, à l’exclusion du district de Sesori, il remonte à 30% et dans celui de Usulatàn à 21,8 %.

Si l’on songe au rôle capital que jouent les villes dans la diffusion du bien-être et du progrès, on mesure la violence du contraste entre les diverses régions qui forment la bande centrale du pays et les pays perdus du Nord et même de l’extrême Est, auxquels viennent s’ajouter quelques petits massifs montagneux littoraux (massif de Teotepeque, région de Tepezontes, massifs au Sud-Est du bas Rio San Miguel) et certains tronçons de la plaine littorale (Ouest d’Acajutla, bas Lempa). Il est des régions déshéritées où l’armature urbaine est très insuffisante et où le paysan vit replié sur lui-même, coupé du monde extérieur.

La centralisation excessive par San Salvador

L’exiguïté du territoire national et l’existence d’un bon réseau de grandes routes ont favorisé la centralisation. On peut faire dans la journée l’aller et retour entre San Salvador et n’importe lequel des chefs-lieux de département pour y traiter une affaire. De la sorte, la classe dirigeante a complète- ment modifié son genre de vie au cours des 10, 20 dernières années. Auparavant, les propriétaires fonciers résidaient sur leurs domaines et ne possédaient à la ville qu’un domicile secondaire, une sorte de pied-à-terre. I1s étaient des ruraux, vivant au milieu de leurs gens. Un certain paternalisme, spontané et revêtant des formes diverses suivant les cas pouvait se développer. Il constituait, dans une société encore frustre, un élément de diminution des tensions sociales.

Aujourd’hui, les conditions ont complètement changé. Les grandes maisons de maître de plantations sont vides et désertes. On les conserve pieusement dans leur état, mais comme des souvenirs de famille, comme des choses mortes. On se contente d’y prendre son repas lorsqu’on vient passer la journée sur le domaine pour en contrôler la gestion. Lors des périodes de presse, on y couche quelques nuits, mais comme dans un hôtel, non plus comme dans une maison familiale. L’exploitation est aux mains de majordomes, sortes de sous-officiers de l’économie rurale, qui, pris entre le patron et les ouvriers, sont souvent plus durs vis-à-vis de ceux-ci que le maître lui-même, et qui, en tout cas, ne peuvent pratiquer aucun paternalisme, ni donner aucune aide matérielle même dans les cas urgents. Pendant ce temps, les propriétaires se sont installés à San Salvador, où ils résident en permanence, prenant leur voiture pour rayonner vers leurs divers domaines, lorsque leurs affaires mêmes ne les retiennent pas dans la capitale.

Il en est résulté une énorme concentration de richesse qui se justifie maintenant sur le plan des affaires comme sur celui de la vie sociale. C’est dans la capitale que se traitent la plupart des marchés, car les propriétaires de bénéficios et les exportateurs s’y rencontrent avec les grands propriétaires et les importateurs d’engrais et de machines agricoles. Et chaque année de nouveaux membres des classes dirigeantes quittent leurs vieilles demeures des villes de province pour s’installer à San Salvador. Les élites locales s’amenuisent. La vie mondaine, les réceptions, les dîners d’affaires entretiennent le mouvement. Seule la vie intellectuelle ne suit pas : les classes dirigeantes sont encore trop près de l’ancien isolement rural pour avoir pris goût au théâtre, aux concerts, à la connaissance des problèmes du monde contemporain, soit sous la forme de conférences, soit sous celles de lectures. On se contente de bavarder affaires ou politique entre deux whiskys. Et on se considère comme dans une petite ville perdue loin de ces pôles d’attraction que sont New-York, Londres, Paris.

Du point de vue social, le développement du réseau routier a donc eu des conséquences négatives, qui ne doivent pas être sous-estimées. Il a transformé l’aristocratie foncière en demi absentéistes et contribué, d’une manière que seule des enquêtes sérieuses de géographie humaine et de sociologie pourraient déterminer, à accentuer les tensions sociales en milieu rural et à accroître l’autorité de la classe des majordomes, salariés privilégiés. Que les majordomes se sentent mécontents de leur sort social actuel se trouvera en péril.

Du point de vue économique, le même développement du réseau routier a favorisé l’essor de l’économie commercialisée et spéculative. Le rassemblement des maîtres de l’économie à Salavador favorise les contacts, permet de conclure rapidement des affaires, donc de spéculer alors que le propriétaire isolé sur son domaine se contentait de produire. Les détenteurs de grands domaines modifient progressivement leurs activités. Les bénéfices ne sont guères réinvestis dans les plantations de café, source de leur richesse. Ils vont à des cultures nouvelles comme le coton, au commerce, et surtout à des affaires industrielles. La pêche à la crevette, activité spéculative s’il en est, a tiré ses capitaux du café. On pense à des usines de conserves, à des sociétés de transports routiers. On fait des lotissements. Bref, on se lance dans des activités économiques de plus en plus diversifiées, mais toujours spéculatives et qui ne justifient que dans la mesure où elles offrent des bénéfices comparables à ceux du café. On s’improvise homme d’affaires, sans avoir la formation nécessaire, sans savoir s’entourer des conseils techniques suffisants. Les difformités de l’industrie salvadorienne, les erreurs des conceptions, les mauvaises implantations des usines viennent de là.

Enfin, comme ces néophytes de l’industrie n’ont guère d’idées en matière de localisation industrielle, ils ont tendance à installer leurs usines automatiquement dans les conditions qui leur sont les plus commodes à eux : soit sur des terrains leur appartenant soit à portée de leur domicile, c’est-à-dire aux abords mêmes de San Salvador. La concentration spatiale de la classe dirigeante a pour conséquence, dans une telle structure sociale, une concentration parallèle de l’industrie.

Le pouvoir d’achat se concentre à San Salvador et, par là-même, crée un marché qui justifie l’installation de certaines activités qui ont intérêt à se rapprocher du consommateur : commerces de luxe, de produits alimentaires de choix, certaines industries alimentaires. Un appel de main d’œuvre en résulte, qui s’ajoute à l’attraction qu’exerce toute grande ville dans les milieux ruraux insuffisamment équipés. La concentration des élites entraîne celle des activités et celle de la population.

San Salvador est ainsi engagé sur une pente dangereuse, celle du gigantisme et un moteur puissant tend à emballer le phénomène : la spéculation. Elle enchérit les terrains à tel point que l’effort d’équipement social se trouve entravé. Pour construire des hôpitaux, des écoles, des dispensaires, pour réserver des espaces verts, il faut engager d’énormes dépenses dans leur seul achat. Il en est de même pour les constructions à loyer modéré. Une bonne partie des crédits destinés à ces actions urgentes est stérilisée par la spéculation foncière et les réalisations sont insuffisantes tandis que la même ambiance spéculative rend le problème social chaque jour plus aigu. Une telle situation favorise l’éclatement des convulsions sociales et politiques. Elle est pré-révolutionnaire. Sur un faible espace, se multiplient les contrastes les plus violents, entre les plus grandes fortunes du pays et la misère la plus sordide, contrastes qui hâtent les prises de conscience, qui favorisent les actes de désespoir plus que la volonté tenace et réfléchie d’améliorer sa propre condition.

La spéculation et le renchérissement des services caractéristiques de toute agglomération importante sont accentués ici par une insuffisance technique des circuits commerciaux. Le prix des denrées fait que les salaires plus élevés n’entraînent pas une amélioration des conditions d’existence, bien au contraire. De la sorte, la concentration des industries à San Salvador se traduit par un accroissement du prix de revient, qui est durement ressenti par les consommateurs ruraux et provinciaux au faible pouvoir d’achat. Les choses en sont arrivées à un point où le développement de San Salvador se fait au détriment de celui de l’ensemble du pays et repose sur un cercle vicieux de spéculation.

Certes, un rôle dirigeant doit être conservé à San Salvador. Mais il faut éviter l’invasion de la ville par le sous-prolétariat et y assurer le plein emploi afin d’y instaurer un certain équilibre social. Pour cela, il faut freiner les migrations vers la ville. Plutôt que de manière autoritaire, ce résultat sera obtenu par un équipement systématique des campagnes et des petites villes, qui supprimera l’émigration du désespoir avec tout son cortège de misères morales et de tares sociales. Enfin, il faudra résorber le sous-emploi régnant dans la ville en y développant de nouvelles activités économiques. Bien que certaines industries actuellement localisées dans l’agglomération eussent été beaucoup mieux ailleurs, il n’en reste pas moins que l’existence d’une grosse masse de consommateurs justifie l’installation de certaines d’entre elles. Tel est le cas, par exemple, d’abattoirs industriels et des usines de conserves dérivées, de la tannerie, du traitement des os, etc… Des études systématiques de localisation permettront d’en trouver d’autres.

Mais il faut renverser la tendance actuelle, qui consiste à tout implanter près de la capitale. Il faudra, au contraire décentraliser tout ce qui peut l’être et, en cas de choix possible, favoriser systématiquement les implantations en province. Une industrialisation modérée de la capitale doit permettre d’assurer le plein emploi d’une population dont la croissance I sera freinée. Parallèlement, une amélioration des circuits commerciaux, une modernisation profonde des transports et la création de ressources I agricoles nouvelles permettront de diminuer le coût de la vie et d’assurer ainsi une meilleure existence aux habitants.

Nécessité de développer d’autres centres urbains

Subordonnées à San Salvador, il y a place dans le pays, pour deux capitales régionales dynamiques, devant jouer un rôle important d’impulsion. Traditionnellement, Santa Ana et San Miguel ont joué ce rôle. Santa Ana est un peu trop proche de San Salvador mais bénéficie d’un dynamisme supérieur grâce à la richesse agricole de la région qui l’entoure, grâce à la persistance d’une bourgeoisie entreprenante ayant accumulé des capitaux. Avant que cet élan ne s’éteigne sous l’effet étouffant de la centralisation salvadorienne, il importe de donner à la ville des facilités d’essor. Le port d’Acajutla en est une, à condition que la route le reliant à Santa Ana soit améliorée et transformée en itinéraire moderne, goudronné. La chose est peut-être encore plus urgente que la transformation de la route Acajutla-San Salvador. Acajutla doit être le port de Santa Ana autant que de San Salvador. L’industrialisation de la ville doit être poussée, principalement en se fondant sur les richesses agricoles des environs et sur l’électricité à provenir du système du lac Güija puis de l’énergie géothermique. Le café est une matière première précieuse. On doit l’utiliser au maximum. La pulpe servira pour la fabrication de gaz et d’engrais organiques. Bien d’autres industries sont possibles et devront être étudiées.

Santa Ana doit aussi être un centre social de premier plan et disposer d’installations hospitalières égales à celles de la capitale, d’un bon enseignement secondaire et professionnel. Par contre, il n’est pas souhaitable d’y créer une université : le Salvador peut déjà difficilement équiper son université nationale et la pourvoir de bons maîtres et de chercheurs qualifiés, de sorte que l’éparpillement des efforts n’aboutirait qu’à un abaissement du niveau actuel, insuffisant. Santa Ana, devra être également organisé comme centre de redistribution-concentration pour l’Ouest du pays, avec une grande gare routière et des services de transports des marchandises par route sur Acajutla.

San Miguel doit jouer un rôle identique à celui de Santa Ana, mais au milieu d’une région plus vaste, moins peuplée, moins riche. Comme Santa Ana s’appuiera sur Acajutla, San Miguel doit lier son essor à celui du port de la Union et au développement d’un foyer industriel près de cette ville, dans une zone franche permettant la conquête de marchés au Honduras et au Nicaragua. Mais la tâche sera plus difficile à San Miguel, de sorte que les initiatives privées seront probablement très insuffisantes. Des industries devront être crées, complétant les tentatives déjà effectuées (laiterie). C’est notamment du côté de l’utilisation du coton et du sisal que les possibilités sont les meilleures. Il faudra utiliser surtout les matières premières locales, car le faible pouvoir d’achat actuel déconseille une implantation d’activités favorisées par la proximité de leur marché. Ce n’est que bien plus tard, après une élévation du pouvoir d’achat global dans toute la région, qu’elles pourront l’être. Une politique de développement agricole systématique, notamment par l’aménagement du Bas Rio Grande San Miguel y contribuera efficacement. San Miguel devra également faire l’objet d’implantations hospitalières et éducatives. L’immigration massive du sous-prolétariat exige conjointement un rythme de développement rapide et un équipement accéléré des campagnes voisines. Ce dernier devra être accompagné d’une organisation de transports, de la création d’entrepôts et d’une amélioration des circuits commerciaux. Le chemin de fer doit être ici à la base du système des communications et le rôle de la ville doit être d’assurer l’éclatement et la concentration par voie routière.

En dessous des capitales régionales, la hiérarchie urbaine doit comporter un dense réseau de villes-relais et de petits centres locaux. Les bourgades doivent être sorties de leur léthargie et constituer des ferments de progrès. Cela suppose d’abord une bonne desserte, une politique de pistes locales permettant des transports réguliers à des prix de revient raisonnables. Les villes-relais, qui sont des agglomérations comme Acajutla, San Vicente, Usulutan, la Union, Zacatecoluca, La Libertad, doivent disposer de commerces suffisamment diversifiés, d’ateliers d’entretien, de coopératives régionales de transports routiers, d’entrepôts coopératifs pour les produits du crû et de services sociaux (hôpitaux, écoles techniques et secondaires), de centres culturels.

En fonction de leur position et des ressources de leur voisinage, elles seront aussi des foyers industriels spécialisés. Les usines projetées autour d’Acajutla, celle à créer, dans une zone franche à la Union, en sont des exemples. Un artisanat y sera développé en fonction des besoins et du pouvoir d’achat régional (par exemple, fabrication de meubles, de chapeaux, de vêtements). Les centres locaux devront être assez nombreux pour que les ruraux puissent s’y rendre pour faire leurs achats et en revenir dans une bonne demi-journée, ou, dans des cas exceptionnels, dans la journée (montagnes peu peuplées et difficilement accessibles de la frontière du Honduras).

Ces centres locaux doivent être les cellules de base du développement et créer des coopératives s’occupant à la fois de la commercialisation des produits du crû et du ravitaillement de la population. Ils devront aussi disposer d’un marché pour faciliter les échanges directs. Ils seront étoffés par une industrialisation de type artisanal et coopératif, utilisant au maximum les produits du crû et, à défaut, destinée à fixer sur place les excédents de main-d’oeuvre en leur assurant le plein emploi (tissages de coton par exemple). Les coopératives fourniront notamment les produits indispensables à l’industrie rurale à domicile et ramasseront sa production. Chacun de ces centres locaux devra disposer d’une gamme suffisante d’artisans pour assurer l’entretien de l’habitat rural et de l’outillage agricole de la région.

La population de ces agglomérations devrait être de l’ordre de 2 500-5000 habitants et elles devront desservir un total de 10000-20000 personnes. Leur organisation sera une tâche de longue haleine, ralentie par le manque de cadres, d’artisans qualifiés, et le coût des équipements. Aussi le système devra-t-il être mis en place progressivement en revivifiant d’abord les petites villes et bourgades existantes, comme Metapàn, Ilobasco, Sensuntepeque, Santa Rosa de Lima qui deviendront des villes-relais, puis en organisant des centres régionaux au fur et à mesure de la mise en place d’un réseau routier vicinal. Il est très important de coor- donner soigneusement l’ouverture des voies de communication, elles auront des débuts difficiles qui peuvent se traduire par des échecs. Si, au contraire, la desserte est assurée dans la région avant leur installation, il risque de se produire un brusque départ de population et des mouvements spéculatifs sur la terre qui iront à l’encontre de la recherche de l’équilibre que nous nous sommes donné pour objet.

Mais la mise en place de cette armature urbaine serait en grande partie dénuée de sens si elle ne s’appuyait pas sur une action intense de développement et de modernisation rurale menée en profondeur et tendant à mobiliser toutes les ressources de la terre en corrigeant les inadaptations actuelles.

Conclusion

Les progrès considérables réalisés ces dernières années par la science économique permettent d’orienter le développement et de le contrôler au moyen d’incessantes retouches. Le renouvellement d’une crise comme celle des années trente est impensable. Cette situation nouvelle implique une intervention permanente de l’État dans les domaines économiques et sociaux, intervention qui doit éviter de devenir stérilisante par le bureaucratisme.

Bien des États de l’Amérique latine ignorent cette évolution récente et en sont restés au stade du libéralisme du XIXe siècle, qui ne fut pas une des périodes les plus brillantes de l’histoire de l’Humanité sur le plan social. Tout repose sur la loi du plus fort. Elle joue aujourd’hui en faveur d’une aristocratie appuyée sur des structures féodales héritées de la période coloniale espagnole. Cette aristocratie se transforme actuellement en un patronat du type de celui de la Monarchie de Juillet. Le développement de la production industrielle qui en résulte n’améliore en rien le niveau de vie des masses. Au contraire, anarchique, soumis à la seule loi du profit immédiat, il multiplie les déséquilibres, accroît les souffrances de paysans pauvres sous-alimentés et de manoeuvres en quête de travail. Il crée une situation pré-révolutionnaire, dont l’évolution peut être très rapide, comme nous le montre le cas de Cuba.

Dans la mesure où les circonstances politiques le permettent, une autre évolution est possible. Certains États africains récemment indépendants la tentent courageusement. L’État appuyé sur les masses populaires, doit imposer un développement équilibré, qui seul, peut profiter au plus grand nombre. Il doit être promu grâce à une connaissance précise des données de base et des mécanismes économiques. Cela suppose des études approfondies, qui ne peuvent être que le fruit d’un travail d’équipe. Les économistes doivent savoir s’y associer, pour être plus efficaces, aux ethnologues, aux sociologues, aux géographes. Le renouvellement de la géographie qui se produit actuellement, en grande partie grâce à son ouverture sur les aspects pratiques, grâce à la naissance d’une géographie appliquée aux problèmes de l’aménagement régional, est un des éléments essentiels d’une action plus efficace, dont les pays insuffisamment développés ont un besoin urgent. Elle peut être d’un concours irremplaçable pour l’analyse des structures spatiales et pour le choix des implantations. Nous souhaitons que l’analyse de l’exemple salvadorien ait aidé nos lecteurs à en comprendre la nature et, aussi, les limites propres à toute discipline.


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Contact | Mentions légales | Crédits