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Mexique : L'aitre bourse des valeurs

par Luis Lopezllera

L’économie mondiale s’est engagée sur des voies aberrantes. Le service des hommes n’y a plus cours. L’intérêt de la société est démonétisé au profit du seul capital. La rentabilité maximale est un dogme absolu. Les actionnaires, par le jeu boursier, font et défont les entreprises même florissantes. Pour corser la mise et l’élever à des niveaux fantastiques, la fusion est devenue le dernier "plaisir" à la mode dans le monde carnassier de la finance.

Le Mexique n’échappe pas à la règle. La globalisation du marché l’entraîne dans la spirale de la production ciblée de biens de consommation à haute valeur ajoutée, fournie par une main -d’oeuvre rémunérée au prix plancher quand elle n’est pas surexploitée. Sur ce terrain, les aventuriers et les spéculateurs, soutenus par une classe politique corrompue, n’ont plus qu’à se baisser pour ramasser les bénéfices et les transférer en lieu sûr tandis que se manifestent les catastrophes annoncées : inflations, dévaluations, fermetures d’entreprises, chômage…Cette logique perverse constitue, de ce fait, nous dit Luis Lopezllera*, "une énorme injustice envers les générations futures".

Il ne suffit pas de se lamenter. Au Mexique , justement, l’association pour la Promotion du développement populaire (PDP) met sur pied L’autre Bourse des valeurs, basée sur une unité monétaire dénommée tlaloc, dont le but est non d’accumumer un capital mais de faciliter le troc individuel et collectif. Le réseau tianguis – nom aztéque signifiant "marché" – rassemble des centaines d’organisations sociales de base et des ONG. Luis Lopezllera explique comment fonctionne ce type d’économie alternative réservé aux petits producteurs et prestataires de services. Tianguis sonne presque comme un cri de guerre ! En tout cas, il mobilise l’imagination. Et ça marche !

Albert Longchamp

Le Mexique traverse actuellement une grave crise économique. Cette crise s’aggrave chaque jour et frappe durement les petits producteurs ruraux ainsi qu’une multitude de micro-entrepreneurs et fournisseurs de services urbains, originaires aussi bien des couches populaires que des classes moyennes. Dans le peuple, les lourdes conséquences de la crise ont pour nom : fermetures de petites entreprises, chômage, inflation et dévaluation, endettement, capacités productives mal employées, pertes de biens.

UN SIDA COLLECTIF

En fait, nous vivons tous sous le système du marché globalisé et supposé libre. Mais ce marché est au service de puissantes compagnies qui n’ont ni patrie ni compte à rendre à aucune instance publique. Elles ne se préoccupent ni des véritables besoins des populations, ni des initiatives de productions locales, ni de l’équilibre écologique qui est très souvent gravement endommagé.

La globalisation du marché pousse à la création de produits hautement compétitifs (en terme de prix ) pour consommateurs privilégiés. Dans le même temps, les pays pauvres sont constamment priés de fournir de la main-d’œuvre bon marché et soumise pour produire des articles d’intérêt international et non local. De même leur agriculture doit se tourner vers l’exportation en se concentrant sur des monocultures qui pourront être compétitives sur des créneaux spécialisés. Sous le mythe du libre marché, nous souffrons d’une sorte de sida collectif, invisible et inconscient et nous en rendons responsables les victimes.

Le monde entier est pris dans une logique pernicieuse qui a cumulé d’immenses quantitésd’argent dans les mains de quelques-uns mais qui appauvrit chaque jour d’avantage la grande majorité des populations. Nous avons permis que l’argent soit l’indicateur quasi absolu d’un progrès supposé et qu’il fausse le sens des réalités.

Ce que nous appelons P.I.B.(produit intérieur brut) s’apparente à une illusion. D’abord parce que l’argent - qui est le moyen ordinaire pour rémunérer le travail, échanger des produits et des services et, éventuellement, épargner – est déposé dans des banques où il est géré au profit de grands intérêts. Mais il est aussi produit par la banque, sous forme de crédit, dans des proportions insoupçonnées. Puis, dans les Bourses de valeur, il est brassé par de nombreux investisseurs qui s’enrichissent en profitant de l’offre et de la demande d’actions sans s’intéresser au progrès des entreprises. Cet argent n’est pas destiné, majoritairement, à aider les groupes de producteurs locaux et les modestes prestataires de service, mais à financer les méga-projets des compagnies transnationales. De grandes masses d’argent sont générées par l’usure et la spéculation et elles se mélangent, en proportion fantastique, à celles provenant de la corruption et du crime.

D’autre part, , ceux qui évaluent tout en terme d’argent ne prennent pas en compte les valeurs vitales qui nous animent et nous stimulent, ne sont pas prises en compte par ceux qui évaluent tout en argent. Pas plus que l’énergie solaire absolument nécessaire à l’existence de tous les vivants, ni les autres éléments naturels tels que l’air, l’eau, la végétation. Et encore moins la place de la femme dans la société : son rôle dans la procréation, son apport moral et affectif ( et même esthétique) dans la vie domestique. Les valeurs culturelles, spirituelles, altruistes et communautaires, héritage de l’Histoire et nécessaires aux générations actuelles et futures ne sont pas davantage comptabilisées. Elles sont pourtant le patrimoine de la société, son trésor, l’investissement accumulé au long des siècles. Elles forment l’armature de nombreuses communautés indigènes qui, ainsi, ont pu résister à 500 ans de Conquête.

DES MEGA-PROJETS

Rien de tout cela n’est pris en compte par les économistes qui échaffaudent les plans de "développement". Mais ces plans entraînent souvent des dommages graves qui, parce qu’ils ne sont pas mesurables en argent, ne sont pas mis au débit de ceux qui les ont provoqués. Ainsi en va-t-il de la contamination de l’air, de l’engorgement de la circulation, de l’abus de l’automobile, qui laissent de multiples bénéfices aux entreprises liées alors que les dommages causés sont à la charge de la société qui est contrainte de les réparer…Si elle le peut !

Quant aux méga-projets ruraux, urbains ou régionaux, qui déplacent des communautés urbaines organisées, les font éclater et les plongent dans la misère, ils sont évalués en argent et considérés comme un progrès absolu. Le déracinement social et la rupture d’équilibre de l’environnement sont ignorés parce que non mesurés en termes financiers. De même les coûteuses cérémonies organisées par les diverses autorités sont cataloguées "progrès" alors que les activités civiques et récréatives des gens ordinaires, réalisées sans argent, n’apparaissent pas dans les calculs des économistes.

Si les pyramides mayas ou égyptiennes n’ont pas de prix, pas plus que les cultes religieux qui assurent la cohésion des peuples, si la forêt amazonienne du Brésil ou la forêt des Chimalapas du Mexique sont détruites par ce qu’on ne les a pas "chiffrées", fixer des prix ridicules pour le pétrole – ressource énergétique non renouvelable que la nature a mis des millions d’années à élaborer - et le commercialiser pour le bénéfice de quelques compagnies transnationales et de quelques bureaucratie nationales est une aberration de notre civilisation et une énorme injustice envers les générations futures.

Les prix actuels sont le résultat d’une myopie catastrophique qui confond l’économie vitale avec les affaires, l’ambition et les destructions. Ainsi sommes-nous embarqués dans une situation où ce sont surtout les spéculateurs et les aventuriers ( mais aussi les narco-traficants, les mafias criminelles, les politiciens et entrepreneurs corrompus) qui créent une économie fictive. Celle-ci nous hypnotise, nous effraye, nous divise, nous domine et détruit les plus faibles.

Aujourd’hui, plus personne ne contrôle le phénomène de la mondialisation. Il a échappé au pouvoir de tous les gouvernements voici environ un quart de siècle. La plus grande partie des masses monétaires qui déterminent la dynamique économique de nos sociétés ne correspond pas aux valeurs réelles. Ces masses financières sont sujettes à usure, inflations, dévaluations, transferts brutaux provoquant ainsi des catastrophes, locales ou nationales.

Il est urgent de secouer les inerties qui nous maintiennent dans l’ignorance et de nous investir dans un nouveau projet de société où sera mis à sa juste place et protégé ce qui est aujourd’hui discriminé, où l’on administrera sagement les ressources et où l’argent sera mis au service de la société – et non le contraire.

UNE NOUVELLE MONNAIE

La lutte s’organise contre l’actuelle société de profits - pour quelques-uns - et de condamnation et de destruction pour l’immense majorité de la population de la planète. De quoi s’agit-il ? D’aider tous les oubliés et les marginalisés du "développement" à survivre, puis à vivre dignement Donc de permettre des échanges de produits et de services entre personnes – productrices et aussi consommatrices - qui, pour diverses raisons, ont peu ou pas accès au marché mondial globalisé et à l’instrument de ce marché, l’argent. Un argent manipulé par les grands banques et les compagnies transnationales avides de super-bénéfices et indifférentes aux réelles capacités productrices de larges secteurs de la population. Pour permettre ces échanges, il faut donc créer une nouvelle monnaie, à l’attention des activités de base.

Un peu partout à travers le monde, des groupes issus de la société civile actifs et solidaires, se sont mis au travail pour mettre sur pied et lancer des initiatives d’économie alternative et/ou complémentaire, pour faire face, de façon digne et durable, à la crise économique. Ces initiatives font appel au troc individuel et collectif pratiqué à travers des réseaux, des cercles, des groupes plus ou moins larges, à base de reconnaissance et de confiance.

Pour faciliter le troc, des symboles de valeur – la monnaie alternative – sont émis hors de toute perspective lucrative -, partisane ou confessionnelle. Ainsi, tandis que le troc est ré-activé, à partir de la base, de manière coopérative et responsable, on lutte contre le sous-emploi, le chômage, le dénuement, le manque d’argent et la fracture sociale. Autant de situations qui engendrent l’insécurité et la criminalité multiforme –une des grandes menaces actuelles.

Les expériences de création de monnaie alternative se sont multipliées à travers le monde, à partir des années I980. Dans des pays comme le Canada, les USA, l’Australie, la Nouvelle Zélande, l’Angleterre, ces expériences sont souvent connue sous le nom de LETS (Local Employment and Trade Systems - Systèmes d’échanges et d’emplois locaux). En France il y a les SEL, ou Système d’échanges local. D’autres expériences sont signalées par exemple en Allemagne et en Espagne. A Ithaca (New York) existe l’expérience HOURS (Heures) qui rassemble plusieurs milliers de petites entreprises et a émis, depuis I991, des bons de monnaie alternative d’une valeur équivalente à 65.000 dollars et dont les transactions se chiffrent à plus de deux millions de dollars.

Ayant eu connaissance de diverses expériences de monnaie alternative, "La otra Bolsa de valores" (L’autre Bourse des valeurs) s’est lancée en I996 dans la création d’un marché solidaire entre petits producteurs et prestataires de services, aussi bien urbains que ruraux. Tous les membres s’inscrivent librement ( en remplissant une fiche où sont exposés les critères éthiques et sociaux ) s’engagent personnellement et indiquent leurs offres, fermes, de produits et/ou de services.

Nous avons donné au marché le nom de tianguis, mot aztèque qui signifie marché. Quant à la monnaie alternative, elle porte le nom de tlaloc, nom de la divinité aztèque de la guerre et de la mort ( mais tous deux avaient leur temple au sommet des pyramides aztèques). Le tlaloc équivaut à une heure de travail. Par convention, on a donné à cette heure de travail l’équivalent de 25 pesos (mexicains) ou trois dollars (nord-américains) ; parfois la relation peso-dollar peut changer sous la pression des fluctuations de l’économie mondiale. Mais, selon les travaux qui peuvent être exécutés par un jardinier, une secrétaire, un traducteur, un dentiste, etc., on peut augmenter jusqu’à quatre fois la valeur-heure de tlaloc.

Un dentiste peut considérer que son heure de travail vaut plus que celle d’un manœuvre du bâtiment à cause des dépenses engagées auparavant pour assurer ce service, et négocier une augmentation de quatre fois la valeur de départ – mais pas davantage car il faut considérer que la valeur de l’homme n’est pas mesurable et que les prix pratiqués dans les tianguis sont seulement des moyens pour coopérer et rétablir la qualité de la vie et de la socialisation.

UN CONTROLE DEMOCRATIQUE

Quoiqu’il en soit, le tlaloc,- émis en fonction des potentialités des associés du marché et démocratiquement contrôlés par ces derniers, ne produit pas d’intérêt. Il ne peut être thésaurisé (au contraire il doit circuler le plus possible) et ne peut servir à corrompre ou à établir des rapports de domination d’un membre sur un autre.

Au départ, le tlaloc fonctionne comme un escompte sur le juste prix fixé pour les produits et les services. Pour les produits, on a pris pour référence les prix pratiqués sur le marché national officiel. Le tianguis a posé que 10% au moins du prix de chaque transaction doivent être payés en tlalocs. Mais, fort heureusement, certains membres acceptent un pourcentage plus élevé, geste qu’on ne peut qu’encourager.

Il y a des bons d’un demi-tlaloc, puis de un, deux, trois, quatre et cinq tlalocs. Mais ils ne sont valables que lorsqu’ils ont été signés par celui qui les émet et par celui qui les reçoit, lequel devient alors créditeur du tianguis pour la somme qu’il a acceptée. Tout membre du tianguis qui emploie les tlalocs en les émettant et en les acceptant est à la fois débiteur et créancier du tianguis et il s’engage à accepter au moins autant de tlalocs qu’il en a émis. Chaque bon est prévu pour qu’il puisse servir à 10 transactions ; lorsqu’il est plein, on peut l’échanger contre un nouveau.

La conduite de ce marché alternatif est démocratique et n’a pour objectif ni le profit ni le prosélytisme politique ou religieux. Chaque membre est responsable de la qualité de ce qu’il offre. Ainsi la confiance se crée et augmente entre les membres du tianguis, renforçant la vie économique du marché et apportant cohésion sociale et culturelle à la communauté.

Après deux ans de travail, de promotion et de pratique, le tianguis a rassemblé quelques 150 membres – personnes individuelles, familles, ateliers, groupes communautaires, petites entreprises, coopératives et même petites régions – qui échangent produits et services en combinant l’utilisation de tlalocs et celle de la monnaie officielle. Nous disposons d’un petit bulletin : les pages jaunes de La otra Bolsa de valores, qui circule soit avec la revue, soit de manière indépendante. On y annonce les offres et les demandes des membres du tianguis, de même que les coordonnées de chacun, afin que la communication puisse se faire librement.

Par ailleurs, de temps à autres, nous organisons des rencontres festives, par thèmes ou sur une base géographique. Ces réunions nous permettent de mieux connaître ceux qui soutiennent le tianguis, mais aussi de partager nos expériences, de créer des empathies, des accords, de nouvelles relations et aussi d’augmenter la cohésion du tianguis au point de vue social, culturel et ethnique.

UNE SEMENCE ET UNE ORIENTATION

Certes La otra Borsa de valores a donné l’impulsion initiale mais désormais nous recherchons la formation de petits-groupes "micro-régionaux", qui de façon autonome faciliteront la communication, et aussi des groupes d’intérêt, par exemple les écologistes, les ethnies, les médecins. Pour nous, le grand défi est de surmonter le divorce entre la ville et la campagne et de chercher à éliminer les intermédiaires parasites et antisolidaires ainsi que les barrières du transport, du stockage et de la distribution des produits. Il est aussi très important d’identifier les solidarités entre groupes urbains et groupes ruraux, non seulement du point de vues idéologique ou culturel, mais aussi de point de vue économique : distribution et consommation – ce pour quoi il faut montrer les connexions et les intermédiaires positifs.

Le tianguis-tlaloc est une semence mais aussi une orientation qui peut inspirer des expériences micro-régionales et régionales en divers endroits du Mexique, en consonance avec d’autres expériences sur le continent latino-américain. Ainsi dans les Etats mexicains du Yucatan, de Oaxaca, de San Luis Potosi, du Michoacan, des groupes s’intéressent au tianguis. Le troc se pratique à nouveau dans quelques communautés indiennes, par exemple à Patzcuaro et dans la Sierra de Puebla. Et le tianguis suscite de l’intérêt à Los Angeles (Californie), à Sao Paulo (Brésil) et même au Sénégal et en Thaïlande.

On nous demande aide et conseil, mais nous-mêmes sommes encore dans la phase expérimentale. Nous essayons de travailler avec les services gouvernementaux en charge du développement des régions pauvres du pays. Nous tâchons de contacter et d’attirer des entrepreneurs socialement responsables.

Dans l’immédiat, nous allons renforcer l’expérience actuelle pour arriver à rassembler un millier d’adhérents ; donner des cours d’économie ; suivre les expériences de création de monnaies alternatives ailleurs et enfin lancer avec le gouvernement d’une part, avec des entrepreneurs d’autre part, des expériences communes.

Il faut vaincre les doutes et la méfiance générées par une situation dominant d’abus et d’échecs. Il faut détruire les nombreux mythes relatifs à l’argent, à la valeur, aux prix et au marché afin que tout cela redevienne un moyen – et non une fin – au service du bien être de tous les hommes. Les solutions véritables ne viendront ni d’en haut, ni de l’extérieur. On pourra seulement les trouver à partir d’une participation consciente et responsable de la société, en fonction de ses intérêts quotidiens les plus élémentaires et les plus justes.

Aussi bien le secteur privé que le secteur public doivent s’intéresser à nos expériences et les appuyer. Les entreprises ( petites, moyennes et grandes) qui souffrent du choc de la mondialisation transnationale, doivent recouvrer leur responsabilité envers la société locale ( qui est à la fois productrice et consommatrice) à l’égard de l’environnement et recréer une économie vraiment durable. Le gouvernement et les diverses autorités doivent soutenir les efforts de la population afin que ses capacités productives ne soient pas frustrées et, qu’au contraire, elles se fortifient et s’orientent vers la satisfaction des besoins et le bien-être des peuples.

Luis Lopezllera


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