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Afrique : Les atouts d'un financement différencié

par Dominique Lesaffe

La globalisation du marché pousse à la création de produits hautement compétitifs en terme de prix. Parallèlement, elle requiert la main-d’œuvre bon marché des pays pauvres ou émergents. Le transfert des richesses tend ainsi à financer les méga-projets des compagnies internationales, une évolution qui porte préjudice aux producteurs locaux au détriment de l’équilibre écologique et des valeurs communautaires, culturelles et spirituelles des populations prestataires des ressources humaines nécessaires au fonctionnement de l’économie mondialisée. Cette logique, en pervertissant le marché, entraîne des effets lourds de conséquences pour les générations futures.

Cela étant dit, et fortement souligné en introduction de la contribution que nous proposons dans les pages qui suivent, il ne s’agit pas de s’en tenir aux seuls regrets et gémissements. Des propositions alternatives existent. Foi et Développement rapporte aujourd’hui des expériences relatives à des situations concrètes en Afrique. Il existe des initiatives analogues sur les autres continents ; nous aurons l’occasion d’en témoigner dès le mois prochain.

Dominique Lesaffre connaît bien la problématique du continent africain. Il a été chef du service Afrique au Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) en France durant plusieurs années avant de devenir directeur des programmes de la Fondation RAFAD* en Suisse. Il est à présent consultant sur les questions de financement. Il montre ci-dessous comment, en Afrique, sont lancés de multiples réseaux d’épargne, de crédit, de financement ainsi que des mutuelles de solidarité qui font naître de vrais espoirs de développement endogène. Pour lui, cependant, ces diverses initiatives ne peuvent, à elles seules, changer la vie du plus grand nombre. Une recherche de synergie par des réseaux autrement plus larges que ceux qui agissent déjà s’avère nécessaire et urgente si l’on veut répondre aux exigences d’un développement durable.

Quoi qu’il en soit, cette contribution peut aider les acteurs de ce développement durable à sortir du piège du pessimisme et donner consistance à l’un des souhaits exprimés à Paris lors de la "Journée L.-J.Lebret" à l’UNESCO, le 13 novembre 1998 : tout entreprendre afin de "réhumaniser l’économie mondiale".

Albert Longchamp et François Bellec

L’Afrique doit faire face aujourd’hui à des difficultés structurelles de plus en plus grandes. Pour mieux saisir l’enjeu des alternatives financières qui ont cours sur le continent, il est bon de rappeler brièvement le contexte dans lequel les populations africaines sont amenées à vivre.

Il faut souligner, en premier lieu, un nombre non négligeable de conflits ouverts ou larvés qui s’accompagnent d’un affaiblissement des Etats. Ceux-ci ne parviennent plus à assurer une sécurité minimale à un nombre croissant de personnes. La précarité qui s’ensuit engendre à leur tour d’autres précarités. La mauvaise valorisation des ressources humaines (fuite des cerveaux), naturelles et financières, concourt, par ailleurs, à la mise en place de solutions à court terme. Le "développement" apparaît souvent comme un échec ou au mieux une recherche sympathique avec un impact limité pour un groupe de personnes choisies selon des critères souvent perçues comme discutables. On assiste à des pratiques, largement répandues, de l’usure qui résultent de la rareté et de l’inadaptation du crédit et du secteur financier en général (banques commerciales réservées à une élite possédante ou encore banques de développement inaccessibles) et des échanges locaux de services où règne la loi des possédant. La dévaluation de 1994 a laissé des traces dans la zone franc. Ailleurs, d’autres dévaluations, souvent à répétition, ont posé leur empreinte. Les politiques clament que cela va mieux depuis la dévaluation. Mais quand on côtoie les ruraux, tout comme les urbains des quartiers périphériques, on finit par douter de cette affirmation un peu hâtive. En fait, la pauvreté progresse à une allure vertigineuse tandis que dans le même temps certains groupes sociaux ne cessent de s’enrichir.

L’absence de crédit à long terme depuis plusieurs années dans de nombreux pays se traduit par un vieillissement de l’équipement productif. Le renchérissement des intrants pousse les producteurs à réduire la qualité de leur production sans que des alternatives locales d’amélioration des sols voient réellement le jour. Dans le même temps les banques prospèrent mais limitent leur action à l’import-export, au financement de l’habitat urbain de luxe et au crédit à la consommation en faveur des fonctionnaires.

Par ailleurs, l’aide à destination de l’Afrique tend à se réduire, conséquence directe des difficultés économiques connues au Nord mais aussi d’un scepticisme croissant quant à la capacité des actions de solidarité à contrecarrer les effets pervers de la mondialisation. Dans les villes, le secteur informel prend de plus en plus d’importance. Il comporte des aspects positifs mais est aussi révélateur de tout un cortège de réalités occultés parce que non avouables : pauvreté, maladie, délinquance, prostitution. Et pourtant, force est de constater le dynamisme et la créativité des acteurs de ce secteur.

Enfin, et plus qu’en d’autres temps les extrêmes s’éloignent. Les prédateurs cumulent souvent pouvoir politique et mainmise sur l’activité commerciale, y compris sur des produits très sensibles pour les populations comme le riz, le ciment… L’avènement démocratique a déçu, il s’effiloche ou est imposé sous la contrainte des fusils.

LA NECESSITE DE SURVIVRE

Il n’est pas question de sombrer dans l’ “ afropessimisme ”, forme de dédain faisant fi des avancées réelles propres à certaines régions qui ont connu des taux de croissance remarquables au cours des dernières années. Les populations, en effet, n’attendent pas, car les familles doivent vivre et les besoins primordiaux être satisfaits. La vaste question de l’accès à des ressources minimales de survie qui confèrent un minimum de dignité à des situations encore massivement inhumaines, relève des trésors d’ingéniosité et de créativité. Le domaine financier n’y échappe pas : peu en importe la forme, au fil des années les vocables se sont accumulés. Cette nécessité de survie rassemble des hommes et des femmes sur une base d’adhésion volontaire et les incite à mettre leur argent en commun en vue de satisfaire des besoins de financement que les autres institutions financières ne peuvent généralement honorer.

Voici deux faits, qui ne font guère sensation, mais sont significatifs de cette prise de conscience.

On peut noter tout d’abord que, même dans les crises les plus graves qui font éclater les Etats et parfois les peuples d’Afrique, les systèmes de financement de base sont souvent les premiers à poursuivre leur action ou à se relever après la crise. C’est ce qui s’est passé en Afrique du Sud : les Stokvels ont permis, pendant plus d’un siècle, à plusieurs millions de personnes de trouver des formes de circulation de l’épargne alors que le droit d’entreprendre leur était interdit. Ces stokvels continuent de représenter la masse financière - non déclarée - la plus importante en circulation à travers le pays et ce, malgré la réticence des banques à financer les activités économiques de base pourtant viables. Le même phénomène peut être constaté, à une échelle plus forte encore, en République Démocratique du Congo où, malgré la guerre, les formes locales d’épargne et de crédit sont un moyen de reconstituer un tissu social déchiré.

On peut constater ensuite l’émergence d’organisations paysannes ou plus largement des groupements de producteurs de plus en plus forts ayant défini leur propre stratégie en matière de financement. lls portent parfois des traces de féodalité en ce sens que quelques leaders autoproclamés peuvent parler au nom des autres. Mais globalement les “ pauvres ” essayent de s’organiser pour poser leurs problèmes vis à vis des administrations (c’est le cas des “ Civics ” en Afrique du Sud qui s’organisent autour des filières - comme le CNCR au Sénégal - ou sur une base régionale, voire nationale). Ces mouvements encore inégaux deviennent plus fort au fil des années. Des partenaires institutionnels, émanation des populations, font leur apparition.

UN MARCHE CAPTIF

Ces réalisations prennent des formes très diversifiées qui souvent encore doivent s’imposer car elles s’inscrivent dans un nouveau paradigme qui apparaît comme une réponse officielle et normée à la pauvreté, à savoir le mirco-crédit. Celui-ci est souvent encouragée par ceux-là mêmes qui ont contribué à appauvrir les populations par les programmes d’ajustement structurel (PAS). Le micro-crédit est d’autant plus à l’ordre du jour en Afrique que l’on y observe désormais les mêmes performances de remboursement et de rentabilité qu’en Asie et en Amérique Latine. D’aucuns ont découvert que la pauvreté constituait un immense marché pour placer du financement. Ils s’organisent donc pour prêter massivement (le marché est là) tout en se rentabilisant (grâce à des taux élevés qui semblent être des cadeaux en comparaison des taux d’usure couramment pratiqués), avec une grande sécurité par rapport aux ressources (les pauvres, surtout les femmes, ont leur fierté et tiennent à ne pas “ gâter leur image ”).

Les Systèmes de Micro-Financement apparaissent comme une réponse différenciée aux démarches d’appui aux micro et petites entreprises dont l’évolution historique a été montrée par Michel Botzung. Il relève en particulier que cette époque se caractérise par une certaine restriction de l’offre de services d’appui et de renforcement institutionnel (par des politiques de formation qui peuvent coûter) au profit du financement.

Cette observation permet en effet de décrire la variété des systèmes de financement que l’on observe en Afrique et que l’on peut grosso modo regrouper en deux familles : les systèmes maîtrisés par les investisseurs et ceux conçus, lancés et contrôlés par les destinataires du crédit eux-mêmes.

L’objet de ce propos n’est pas d’opposer ces deux formes , car elles sont en grande partie complémentaire mais la préférence du “développeur” ira plutôt à ces derniers par l’association des destinataires ou des bénéficiaires aux décisions des instruments.

INITIATION PAR LES FONDS ROTATIFS

Il s’agit d’un mécanisme financier formé par un capital initial utilisé pour octroyer des crédits à des individus ou des groupes. Les remboursements (capital + intérêts) servent à reconstituer la disponibilité du fonds afin d’octroyer de nouveaux crédits. C’est l’instrument financier le plus utilisé par les ONG africaines et les organisations populaires qui reçoivent sous forme de subvention des fonds destinés à être distribués à leurs membres et aussi récupérés en vue d’une nouvelle distribution. Cet instrument, présent partout à travers l’Afrique, reste “ statique ” car limité aux ressources disponibles (il n’y a pas d’effet multiplicateur direct). Mis à disposition par les circuits de l’aide , il peut présenter des risques pour différentes raisons : si la propriété du fonds rotatif n’est pas claire ; si l’organisation n’est pas conçue pour la gestion de crédits (Confusion possible des fonctions crédit/promotion) ; si le fonds rotatif n’est qu’une partie d’une diversité d’actions ; si la prise de risque n’est pas claire ; enfin si les portefeuilles de crédit sont réduits ou les taux d’intérêt sont insuffisants pour la couverture des coûts administratifs - le besoin de forte rotation entraînant une réduction du montant des crédits, et donc de leur impact pour le financement de certains objets (comme le petit investissement).

Cependant des fonds rotatifs, tel l’ACEP au Sénégal, évoluent en se transformant en coopérative d’épargne et de crédit , dès lors que leur clientèle “ fidélisée ” est plus exigeante dans sa demande d’autres services que ceux de petits crédits pour le financement de leur besoin en fonds de roulement. D’autres encore passent par toutes les étapes possibles de la capitalisation financière comme le Start Up Fund en Afrique du Sud qui a démarré il y a sept ans comme un programme de micro-financement pour une population n’ayant pratiquement aucune ressource. Il est aujourd’hui l’objet de bien des convoitises de la part d’investisseurs institutionnels qui recherchent des placements sûrs.

LES SYSTEMES DE GARANTIE

Dans la plupart des pays d’Afrique où le secteur financier le permet, la demande d’accès à des intermédiaires financier (paradoxalement souvent en surliquidités) croit de la part d’associations de développement en quête de ressources locales.

Les fonds de garantie permettent de couvrir partiellement ou totalement les risques d’une banque ou d’une autre institution financière. En Afrique du Sud, la demande de crédit est telle que le gouvernement a créé une agence spécialisée, appelée KHULA en zoulou, dans la fourniture de garanties auprès des Systèmes Financiers Décentralisés. De même, des organisations privées locales et internationales ont créé le TIGF . Au Rwanda, le Centre de Services aux Coopératives a pu reprendre ses activités rapidement après le génocide de 1994, entre autres parce qu’il disposait d’un fonds de garantie hors du pays qui lui a permis de renégocier rapidement une ligne de crédit avec une banque commerciale.

Les controverses sur l’instrument sot révélatrices du débat concernant le contrôle plus ou moins grand exercé par les utilisateurs. L’option d’une véritable capitalisation des organisations du Sud par les fonds de garantie au Nord requiert une grande discipline conceptuelle et opérationnelle ainsi qu’une chasse déterminée aux coûts superflus. Faute de quoi de véritables procès en durabilité des systèmes de garantie risquent faire renoncer à un instrument souple, au large spectre d’application et l’appropriation assez facile par les organisations de base en Afrique. Et ce, malgré l’observation de l’effet multiplicateur contrastés d’un pays africain à l’autre.

LES EQUIPEMENTS RAREMENT FINANCES

Les difficultés des artisans pour l’obtention de crédits portant sur l’équipement sont connues : il est difficile de trouver un garant pour des montants élevés et les institutions financières privées rechignent à prêter leurs services face à la carence de rapports financiers, de comptabilité et de statistiques. Il arrive, toutefois, que l’artisan ait réussi a avoir quelques économies et ait même la possibilité d’en fournir une partie pour acquérir le bien.

La location-vente est une des formes de financement la plus pratique pour les artisans. Cette modalité a quelques particularités et caractéristiques qui font qu’elle s’adapte très bien au niveau et à la dimension de ces entreprises. A Madagascar dans la région d’Antsirabé, pour moderniser leurs productions, des paysans, et artisans, ayant besoin d’acquérir des équipements qui leur coûtent chers (charrues, décortiqueurs, broyeurs, presses à huile) et qu’ils ne peuvent financer avec le seul produit de leur activités (récolte, commercialisation), ont conçu un système de location-vente mutualiste. Dans ce système, l’organisme financeur reste le propriétaire du bien financé jusqu’à ce qu’il soit entièrement payé par le bénéficiaire. Celui-ci est considéré comme locataire jusqu’à ce que la somme finale des loyers versés atteigne la valeur d’acquisition finale (valeur initiale + intérêts + frais). Dès le paiement du dernier loyer, le bénéficiaire devient propriétaire. En cas de défaillance, le prêteur peut reprendre immédiatement son bien, ce qui évite la plupart de problèmes de contentieux et d’un endettement basé sur la fourniture de garanties réelles souvent excessives exigées par les banques. Ccombien de paysans en Afrique se voient dépossédés de tout du fait qu’ils ne peuvent honorer une échéance ?

Le caractère mutualiste de l’opération repose sur deux engagements :
- la constitution de groupes de producteurs qui seront la base d’une future organisation mutuelle.
- la constitution d’un fonds mutuel qui permettra l’autofinancement progressif du système.

RESEAUX OU UNIONS ?

Le monde du développement est couvert de réseaux : un “ visionnaire ” peut se lever et rassembler autour de son idée des gens qui, en différents points du globe, la partagent. Mais un "commerçant du développement" peut aussi se lever, éditer un bulletin, demander à des ONG d’envoyer des informations et affirmer, qu’ensemble, tous les producteurs d’information constituent un réseau.

Un réseau de coopératives d’épargne et de crédit est-il réseau d’hommes qui partagent une même idée, un même projet, un réseau de visionnaires ou un greffon de structures semblables sur un espace géographique délimité ? A première vue la notion de réseau est plate, matérielle, descriptive. Elle fait état d’une couverture d’un territoire par des structures d’épargne et de crédit. Elle décrit aussi les performances quantitatives de ces systèmes de financement. Mais elle ne dit rien des liens, des projets qui unissent ces caisses, et surtout des êtres humains qui les font chaque jour.

La notion d’union, de fédération est autrement plus riche… et plus coopérative. Elle sous-entend que des êtres ou des entités se sont unis, fédérés. Sous ces notions pointe un acte volontaire. Autrement dit les notions d’union et de fédération semblent plus denses que la notion de réseau.

Pour quelle raison alors utilise-t-on le terme de réseau ? Simplement parce qu’il désigne de manière adéquate les premiers pas de l’histoire d’une fédération. Les ensembles de coopératives d’épargne et de crédit existant à travers l’Afrique sont souvent nés de l’initiative d’un projet de développement et/ou d’un promoteur financés par l’aide internationale. C’est le cas du Réseau des caisses populaires du Burkina Faso (RCPB) et de Nyesigi So au Mali à l’initiative de la Confédération des Caisses Dessjardins au Québec ou encore de Kafo Jiginew à l’initiative du Crédit Mutuel français. Le promoteur implante des coopératives d’épargne et de crédit (COOPEC) ou - mais ce n’est pas toujours vraiment le cas - invite les populations à se constituer en caisse d’épargne et de crédit. Les membres des COOPEC se donnent des règles de gestion financière ou adoptent celles conçues par l’instance qui a initié le réseau auquel appartiennent les coopératives ou les caisses.

En définitive la caisse d’épargne et de crédit n’est plus seule sur le terrain du financement du monde rural et de l’informel. L’idéologie dominante, cependant, n’a pas retenu son modèle même si les réseaux de certains pays ont fait preuve de leurs compétences financières et de leur impact, à tel point que les banques commerciales commencent à les craindre et portent leurs interrogations au niveau même des autorités monétaires à travers la loi PARMEC. Il faut dire que ces réseaux faisaient souvent preuve de discrétion dans leur action, notamment pour éviter toute mainmise des Etats sur ces gisements financiers . Est-ce pour cette raison que l’on prête peu attention à ce développement remarquable de quelques réseaux vers le service aux pauvres par l’émergence de caisses villageoises ?

Si la plupart des COOPEC a été impulsées de l’extérieur, une catégorie de réseaux ou de caisses est née à l’intérieur même de mouvements paysans comme celle lancée avec succès par AMRU au Mozambique. Ces initiatives sont la conséquence de l’absence d’implantation de réseaux ou de la présence de réseaux qui ne finançaient ni les campagnes agricoles ni les investissements pour le long terme.

La FECECAM au Bénin, de par sa naissance, mérite une attention particulière puisqu’elle est née de l’échec retentissant d’une banque d’Etat mais qui avait la particularité d’avoir créé un réseau de caisses, réservées aux ruraux qui se les étaient réellement appropriés.

Les débats qui ont pu traverser la coopérative d’épargne et de crédit ne sont pas nécessairement de la même nature que ceux qui ont traversé les autres coopératives pour une raison simple : l’activité principale et la marchandise - l’argent - sont d’une autre nature que celle du reste du mouvement coopératif. Cette différence a conditionné des itinéraires qui ont fortement divergé. A preuve, il existe des réseaux d’épargne et de crédit très dynamiques alors que l’ensemble du mouvement coopératif africain est très vacillant pour ne pas dire moribond.

LES MUTUELLES DE SOLIDARITES

La mutualité peut investir le village en y apportant une invite à se regrouper autour de l’épargne, à se prêter entre membres et à développer des formes de solidarité.

La mutuelle de solidarité, qui se développe à grand rythme à Madagascar, au Sénégal, au Burkina Faso, est une forme d’organisation financière proposée aux gens d’un village, ou d’un groupement de petite dimension, qui se sont choisis entre eux. Ils se regroupent autour d’un principe de cotisations récupérables : quand un membre quitte la mutuelle de solidarité, il part avec son capital (et avec sa part de bénéfice si le groupe en a décidé ainsi). Les cotisations permettent aux membres de s’octroyer du crédit entre eux après un certain temps d’accumulation. Les cotisations sont conservées dans une caisse verte dont le fonctionnement répond à trois principes :

- toutes les décisions et règles d’octroi de crédit sont prises en assemblée générale du groupe,
- il y a séparation de la caisse, gardée par une caissière et de la clef de la caisse, gardée par une trésorière, en dehors des réunions.
- toutes les opérations sont enregistrées dans un cahier de comptabilité simplifiée,

Toutes les autres règles de crédit, de montant de cotisations, de fréquence de réunion sont adoptées par le groupe sans aucune interférence extérieure.

Le groupe peut aussi décider de créer une caisse rouge qui sera la caisse d’assurance. Elle sera alimentée par des cotisations définitives. Ces cotisations serviront à octroyer en don un forfait défini à l’avance à tel ou tel membre lorsqu’il sera victime de problèmes de santé, d’incendie, de perte d’un animal etc. A terme les caisses rouges des différentes mutuelles de solidarité pourront constituer ensemble un fonds de réassurance qui servira à couvrir les gros risques. Il sera alimenté par un pourcentage des cotisations des caisses rouges.

L’utilisation de caisses de couleurs différentes et de cahiers de comptabilité simplifiée répond à deux grands objectifs : permettre aux membres de bien faire la distinction entre les fonds de crédit et les fonds sociaux ; donner une visibilité à la qualité de l’activité financière de groupements ruraux et urbains qui, parce qu’ils fonctionnent avec beaucoup de rigueur mais dans l’informel, sont ignorés des organismes de financement.

Au vu de cette visibilité nouvelle, des organismes de financement pourront refinancer les mutuelles de solidarité en alimentant une caisse bleue : la caisse de refinancement. Cette caisse, séparée à l’origine de la caisse verte pour que les membres de la mutuelle de solidarité sachent bien d’où vient l’argent – clarté oblige – sert dans un premier temps à renforcer le potentiel de prêts à court terme de la caisse verte mais pour une durée limitée : à terme fixe l’argent doit être retourné à l’organisme financier qui devrait en bonne logique accepter soit de partager les intérêts avec la mutuelle de solidarité, soit de permettre à la mutuelle de solidarité de pratiquer en son sein et avec l’argent de l’organisme financier un taux d’intérêt plus élevé afin de poursuivre son accumulation. Après quelques mois de refinancement de ce type, le refinancement dans la caisse bleue devrait servir à financer des investissements à moyen ou long terme, ce que ne peut faire la caisse verte toute seule.

DES ALLIANCES NECESSAIRES

Aucune des formes d’intermédiation décrites n’a un impact quantitatif suffisamment significatif pour pouvoir changer, à elle seule, la vie du plus grand nombre. Ceci ne peut s’acquérir qu’à l’issue d’un travail de concertation, d’acceptation et d’appréciation mutuels des formes différentes d’intervention par des réseaux autrement plus larges que ceux qui existent déjà au sein de ces familles d’acteurs. Ces derniers savent réaliser de très bonnes choses mais elles ne peuvent apporter des réponses à toutes les exigences du développement.

Une stratégie d’alliance, avec quatre catégories d’acteurs, s’avère donc indispensable :

- les détenteurs de capitaux (Etat, banques, bailleurs de fonds) qui apporteront les ressources qui manquent aux caisses pour couvrir les besoins de financement du développement, y compris les besoins de long terme
- les opérateurs de crédit décentralisés pour former les populations du plus petit village reculé à la gestion de l’argent mais surtout à la prise en compte et à la formulation de réponse aux problèmes de l’environnement
- les organisations rurales et associations urbaines (paysans, artisans) qui initieront des structures légères de financement dans les villages et aideront à déterminer des politiques cohérentes en matière de développement de la production dans un contexte administratif satisfaisant
- les O.N.G. pour autant qu’elles aient fait la preuve de se tenir à leur vocation ce qui est de former et aider à l’auto-promotion sans exercer un métier de financeurs dans lequel elles ont rarement des compétences.

Ces alliances devraient servir à diversifier l’offre de produits financiers et à la répandre dans tout le pays dans une harmonie différente de ces partages de territoire pratiqués à l’emporte pièce entre les systèmes lorsqu’il n’y a pas de politiques concertées.

Puisque la situation économique se dégrade pour les personnes malgré de bons indices macro-économiques, puisque l’action des pouvoirs politiques est ambivalente, puisque les ajustements structurels transfèrent des charges sur des populations qui possèdent déjà peu, il est clair que la vie est particulièrement difficile en certains points du continent. Peut-on passer dans la mutualité ou dans les Systèmes Financiers Décentralisés, à côté des problèmes de santé des populations et se contenter de réaliser les garanties - en vertu de cette fameuse rigueur financière - quand le client ne peut pas rembourser pour cause de maladie de la femme ou de l’enfant ou pour cause de sécheresse ?

L’objectif visant à améliorer la vie de toutes les populations ne peut passer que par une réflexion intense sur les produits financiers. Il est surprenant qu’à l’aube de l’an 2 000 les paysans, les artisans, les commerçants du secteur informel n’aient aucune couverture sociale à part la chèvre parquée ou l’usurier qui attend au coin du bois, disponible, tellement disponible. Nous qui disposons de ressources parfois importantes devons peut être oser entrer de plein-pied dans le domaine de l’assurance, comme cela se fait en Europe ou en Amérique du Nord. Après tout, l’assurance est aussi un produit financier. L’expérience des Banques Populaires du Rwanda en ce domaine, démarrait avec succès avant la guerre.

Mais il est d’autres produits financiers à inventer, pour le financement du long terme : le financement des campagnes agricoles, la couverture du risque de change, le développement de l’appareil productif des pays avec lesquels nous cheminons.

Dominique Lesaffe


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