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Développement durable : L'espace des possibles

par Jacques Arnould

« La biologie, l’anthropologie et la religion, ou le développement en trois dimensions » : c’ est le titre qui aurait pu figurer en tête de cette contribution du Frère Jacques Arnould, dominicain, prieur du couvent de Saint Jacques à Paris, docteur en théologie et ingénieur agronome.

Proposer une vision « soutenable » du développement à partir d’une observation des lois de la biosphère terrestre semblera dans un premier temps fort téméraire. Entendons-nous bien. Il ne s’agit nullement de calquer la réflexion sur le « couper-coller » de nos ordinateurs, de transposer mécaniquement un phénomène historique dans un contexte absolument différent. Devant les incertitudes de l’avenir, « Mère Nature » n’est pas le tranquille sanctuaire d’où les chercheurs de sens pourraient se contenter d’extraire les recettes du futur. Reste que la biologie nous livre un précieux enseignement : le vivant naît et meurt, les espèces surgissent et disparaissent, le progrès n’est pas linéaire, son issue n’est jamais assurée. La vie avance, mais où va-t-elle ?

Pour parler de développement « durable », il faut donc, nous affirme Jacques Arnould en précisant sa pensée, « pouvoir croire et affirmer que l’homme est appelé ». Il n’y a pas de développement sans « vocation ». L’humanité est au centre de l’histoire, à qui elle donne sa direction et sa signification. La « dimension spirituelle » tissée dans les plis de la biologie ouvre à l’humain un espace infini des possibles. Par sa volonté, l’homme transcende la fatalité. Il n’est pas jeté dans l’univers, il en est responsable. Il ne se contente pas de subir, il invente.

Selon la tradition chrétienne, « l’espace des possibles » porte un nom : nouvelle création. Le progrès, la croissance, l’économie, la culture et toutes les relations sociales s’inscrivent ainsi dans une tension entre « l’humanisation du présent » et la rédemption finale.

Développement durable : on croirait parler techniques, stratégies, statistiques, performances. Voilà qu’on se met à dire Dieu, espérance C’est peut-être la seule manière de sortir de « l’angoisse pour le lendemain ».

Albert Longchamp

Je commencerai par énoncer une conviction personnelle à propos de la notion de développement durable. Le développement durable, avant d’être une idée, une idéologie, une utopie ou une "formidable esbroufe", est une réalité observable. La biosphère terrestre, vieille de près de quatre milliards d’années, est un exemple, sans aucun doute le plus complexe que nous connaissions à ce jour, de développement durable : celui de l’émergence, de la croissance, de l’épanouissement puis de la transformation ou de la disparition de formes vivantes individuelles ou collectives (de l’organe à la niche écologique), toutes inscrites dans le déroulement du temps.

C’est peut-être même davantage qu’un exemple : il ne saurait en effet y avoir, à mon avis, de développement durable, du moins sur la planète Terre, en dehors du cadre et des contraintes de la biosphère et de ses phénomènes évolutifs. Cette nécessité d’intégrer ces contraintes, quels qu’en soient le champ et les échelles (de l’individu à la société, de la génétique moléculaire au climat), constitue désormais un élément essentiel de la réflexion sur le développement durable.

A cet élément, doit être adjoint un autre, tout aussi important : la nécessité d’élaborer un humanisme pour notre temps. La dimension naturelle du développement durable étant reconnue, il convient de définir et de mettre en oeuvre la responsabilité singulière qui incombe à l’humanité, vis-à-vis d’e1le-même, vis-à-vis de la biosphère qui la nourrit, vis-à-vis enfin de ce que de nombreuses sociétés et cultures confessent dans l’existence d’un autre, lumineux, immanent ou transcendant, qui dépasse en tout cas l’expérience à la fois du temps et de l’espace qui est celle de l’humanité. Prendre au sérieux le développement durable, c’est chercher à offrir à chaque être humain (de même qu’à chaque groupe, culture ou société), la possibilité de devenir ce qu’il est : un être qui vit et meurt, pense et travaille, aime, crée et prie.

Derrière la maladresse de ces mots et le caractère lapidaire de la forme, vous aurez aisément constaté que j’attache une attention plus particulière à trois dimensions ou trois domaines : la biologie, l’anthropologie et la religion. Cette préférence n’est évidemment pas exclusive. Je n’oublie pas que le développement durab1e, de par l’amplitude de sa définition et de ses enjeux, concerne également l’économie ou le politique. Toutefois, je m’en tiendrai ici à ces trois domaines, qui me sont plus familiers, pour expliciter et commenter quelques points de mes affirmations précédentes.

PEUT-ON VRAIMENT PARLER DE DÉVELOPPEMENT ?

Pour qui est un peu familier de la biologie contemporaine, le terme de développement appelle toujours une précision : dans le monde du vivant, il n’y a jamais de développement à l’infini. Les organismes comme les espèces naissent, croissent, se développent, puis meurent, si possible après avoir laissé une descendance (ou, dans le cas des espèces, un groupe susceptible de devenir une nouvelle espèce). Le développement, en biologie, ne se réduit donc pas à une croissance, à un progrès. n est plutôt une histoire qui se déroule au sein d’un espace-temps particulier, une histoire limitée à ses deux extrémités par la naissance et par la mort, individuelle ou collective (nul besoin de s’étendre ici sur le phénomène d’extinction des espèces).

Une telle définition du développement se trouve "décalée" par rapport aux définitions les p1us communément admises. Décalage léger, lorsqu’il s’agit de la définition donnée par la Commission Brundtland : « Le développement soutenable est un développement qui permet de répondre aux besoins du présent sans compromettre la possibilité pour les générations à venir de satisfaire les leurs ». Décalage plus important encore si l’on se réfère à la définition de la Commission des Communautés Européennes : « Une politique et une stratégie visant à assurer la continuité dans le temps du développement économique et social, dans le respect de l’environnement et sans compromettre les ressources indispensables à l’activité humaine ».

Je ne suis pas insensible à ces mises en garde vis-à-vis de tout ce qui pourrait "compromettre" - l’expression se trouve dans les deux définitions - la survie de l’espèce humaine, aujourd’hui ou demain. Une telle attention relève de la responsabilité humaine, comme je le rappellerai ensuite. Je trouve seulement que ce souci risque toujours de se transformer en prétention exagérée. Qui sommes-nous pour prétendre assurer une continuité, un développement "durable", au sein d’un monde "définitivement" marqué par l’évolution et l’histoire ? Serions-nous capables de nous libérer des contraintes physico-chimiques, biologiques ou écologiques qui caractérisent notre condition et celle de notre environnement ?

Qui sommes-nous, par ailleurs, pour savoir ce dont auront besoin les générations à venir ? Sans prétendre s’y enfermer, je crois toutefois nécessaire, au simple nom de la réalité matérielle qui est la nôtre, en particulier celle décrite par les sciences biologiques, de poser un regard critique sur l’idée même de développement, conçu comme un progrès, une croissance.

De fait, une telle critique n’est pas le seul fait de la biologie. Comme l’écrit Gabriel Marc, « le terme de développement a cessé de plaire », trop lié sans aucun doute à la croissance économique et à une marginalisation des dimensions sociale et culturelle. Et Gabriel Marc propose de comprendre désormais le développement comme « le progrès de l’humanité dans son histoire » quels qu’en soient les chaos, voire les retours en arrière.

L’encyclique Populorum progressio s’inscrit dans une perspective sensiblement analogue : « Les civilisations naissent, croissent et meurent. Mais, comme les vagues à marée montante pénètrent chacune un peu plus avant sur la grève, ainsi l’humanité avance sur le chemin de l’histoire. Héritiers des générations passées et bénéficiaires du travail de nos contemporains, nous avons des obligations envers tous et ne pouvons nous désintéresser de ceux qui viendront agrandir après nous le cercle de la famille humaine. La solidarité universelle qui est un fait, et un bénéfice pour nous, est aussi un devoir » (n° 17). L’image de la vague est belle, rassurante pour notre époque tellement marquée par l’angoisse de l’avenir. Pour ma part, je ne m’y attacherai pas de manière excessive (à moins de s’en tenir à une vision strictement spirituelle). Le progrès de l’humanité n’est pas assuré, si l’on se place dans la perspective évolutive. Peut-être notre espèce entamera-t-elle prochainement sa décroissance, sa dégénérescence, sans qu’il faille pour autant aboutir à une fin des temps "apocalyptique". Quand bien même cela serait le cas (et les scénarios-catastrophes ne manquent pas), retenons de la disparition des dinosaures ou de la chute des grandes civilisations qui nous ont précédés combien le temps se montre un redoutable facteur d’érosion : « Vanité des vanités, tout est vanité », disait Qohélet …

Vous comprenez dès lors ma réticence à parler de développement, qui plus est de développement durable A moins de pouvoir croire et affirmer que l’homme est appelé.

PAS DE DÉVELOPPEMENT SANS VOCATION

« Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer, car toute vie est vocation », nous dit l’encyclique Populorum progressio (n° 15). Cette simple phrase, si l’on s’y arrête, se révèle extrêmement rime de sens. En effet, lier développement et vocation, c’est premièrement poser la question du sens de notre monde et de notre existence, deuxièmement affirmer la nécessité d’une anthropologie spécifique au développement qui intègre en particulier la question au lien entre l’individu et le groupe.

Pas de développement sans vocation. Celui qui parle de développement, qu’il soit économique, durable, humain ou intégral, doit pouvoir répondre à la question : dans quel but, dans quel sens ? Car le sens n’est pas là d’emblée, pas plus dans les théories scientifiques que dans les analyses ou les prospectives socio-économiques. Le sens du monde doit être cherché ailleurs, et, pour le croyant, avant tout dans l’affirmation ou 1e discours théologique qui peut introduire « dans la nature non pas de nouvelles lois mais un sens que par elle-même et en vertu de ses propres lois la nature n’avait pas », comme l’écrit le philosophe Jean Ladrière.

Cette quête du sens n’est certes pas sans danger. Les phénomènes de (re)sacralisation de la nature auxquels nous assistons aujourd11ui (voir la deep ecology ou écologie radicale) sont probablement le résultat des effets conjoints de cette recherche et de l’angoisse qui étreint bon nombre de nos contemporains. Si les humains se comportent comme des insensés ou si Dieu est (prétendu) mort, Mère Nature, modèle d’un développement durable tant que l’humanite y était absente ou y demeurait discrète, risque de devenir le refuge, le sanctuaire des chercheurs de sens.

Sans doute, la nature peut-elle laisser transparaître les traces d’un sens plus profond à qui sait user des yeux de l’artiste ou du contemplatif. Sans doute, la théologie naturelle, dont certains prêchent le retour, mérite-t-elle notre respect et notre intérêt, y compris en régime chrétien. Sans doute, Dieu a-t-il dit, au commencement et à l’origine de toutes choses : « Que cette chose soit et se multiplie ! », inscrivant au sein de cette réalité qui nous environne, une forme de vocation. Mais que devient alors la vocation singulière de la personne et de l’espèce humaines ?

LA DIMENSION SPIRITUELLE DU DÉVELOPPEMENT HUMAIN

A côté des courants d’opinion nés de la prise de conscience écologique (et dont l’écologie radicale représente certainement la forme la plus excessive), notre époque est probablement marquée par la quête d’un nouvel humanisme ou, pour être plus exact, de nouvelles formes d’humanisme. Paul VI n’est pas le seul à proposer « une vision globale de l’homme et de l’humanité » (Populorum progressio, n° 13) ou à vouloir, à la suite du Père Lebret, « promouvoir tout homme et tout l’homme » (n° 14). Mathias Rethinam propose pour sa part une nouvelle dynamique du développement, basée cette fois sur l’égalité, la simplicité et l’autonomie.

René Dubos, un des "pères" de la réflexion internationale sur le développement durable, élabore lui aussi une pensée humaniste, sans faire appel, du moins explicitement, à la tradition chrétienne. Cette dernière a-t-elle aujourd’hui encore une approche spécifique à offrir ? Deux traits qui lui appartiennent m’autorisent à répondre à cette question par l’affirmative v : un souci pour la dimension spirituelle de la personne humaine, une vision eschatologique de l’humanité.

Certes, et fort heureusement, le souci pour la dimension spirituelle de la personne humaine n’est pas propre au christianisme. A l’inverse, on ne voit pas comment les chrétiens pourraient penser à un développement sans chercher à prendre en compte la composante spirituelle. Si ce n’était pas le cas, ils écarteraient l’une des composantes essentielles du message évangélique : celle d’un salut offert précisément à l’homme dans son intégralité. Pour s’en convaincre, il suffit de relire le récit des guérisons opérées par Jésus, où salut du corps et rémission des péchés sont strictement liés.

Quoi qu’il en soit, c’est dans cette optique que le Centre Lebret, a entrepris â ’ étudier la manière de cerner les dimensions d’ordre spirituel du développement humain : « Déterminer les "indicateurs spirituels " présentant une image de la façon dont un groupe humain donne sens (direction et signification) à sa vie dans la société prise Jans sa totalité et replacer cette dimension par rapport aux autres composantes du développement : économique, politique, sociale, culturelle et environnementale ».

Cette dimension spirituelle, est-il ensuite rappelé, « affiche une référence à des systèmes de pensée, symboles, croyances donnant sens ultime au cosmos, à l’histoire et à la vie » ; elle est « conçue comme horizon de dépassement et d’ouverture " à l’en avant comme à l’au-delà" par delà les finitudes ».

Une présentation précise des clés de lecture et de la méthodologie ainsi proposées par le Centre Lebret ne re1ève pas de mon propos et, surtout, de ma compétence. Ce que je retiens toutefois, c’est l’idée centrale selon laquelle « spiritualité et transcendance sont vécues dans la relation et permettent à chaque être humain de se positionner librement ». Positionnement par rapport aux autres, par rapport au monde, par rapport à la vie et par rapport au temps. A chacun de ces rapports sont liés des indicateurs :
Par rapport aux autre : Fraternité et respect.
Par rapport au monde : Conscience et dépassement.
Par rapport à la vie : Solidarité cosmique et capacité à assumer la destinée.
Par rapport au temps : Maîtrise du devenir et responsabilité citoyenne.

Cette dimension relationnelle est essentielle. Elle délimite en quelque sorte l’espace des possibles - ou si l’on préfère, des contraintes – au sein duquel les personnes, les groupes, les sociétés sont susceptibles d’émerger, de se développer, de disparaître. La vision eschatologique de l’humanité, proposée : par la tradition chrétienne, n’est rien d’autre qu’un espace des possibles, révélé aux humains par Dieu.

UNE VISION ESCHATOLOGIQUE DE L’HUMANITÉ

Le terme d’eschatologie peut surprendre, voire effrayer, surtout pour parler de l’humanité. Pourtant, Je ne crois pas qu’il soit possible, en Christianisme, de tenir un propos anthropologique, en dehors d’une perspective eschatologique. Sans doute faut-il s’en référer aux textes fondateurs de la tradition chrétienne, en particulier ceux du corpus biblique et parmi eux les premiers chapitres du livre de la Genèse.

Mais il ne suffit pas de regarder en arrière. Il convient, comme y invite la constitution Gaudium et spes, d’aller plus loin : « Quand le Seigneur Jésus prie le Père pour que "tous soient un, comme nous nous sommes un" (Jean 17, 21-22), il ouvre des perspectives inaccessibles à la raison et il nous suggère qu’il y à une certaine ressemblance entre l’union des personnes divines et celle des fils de Dieu dans la vérité et dans l’amour. Cette ressemblance montre bien que l’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que far le don désintéressé de lui-même ».

L’espace des possibles, offert par la tradition chrétienne, possède, si l’on s’en tient seulement à cette brève citation, plusieurs caractéristiques majeures :

1 – L’humanité est encore à venir : « Que tous soient un », prie Jésus. Son achèvement total, quelle qu’en soit la dimension physique ou biologique, ne se trouve pas ailleurs que dans une unité réalisée, jusqu’à présent, par la seule Trinité.

2 – Chaque créature humaine est voulue pour elle-même. Proposition plus difficile à comprendre pour qui est sensible à écarter les prétentions anthropocentriques exagérées et à faire place aux créatures non humaines. Sans doute faut-i1 aborder l’idée de volonté divine non pas comme un désir et une capacité à prévoir à l’avance, mais avant tout comme le fondement d’une œuvre d’élection. Et qui dit élection, dit indétermination. Ou encore ne pas oublier comment le Dieu créateur est aussi et simultanément le Dieu sauveur : vouloir l’homme, pour Dieu, c’est le vouloir vivant malgré le péché.

3 - La tension entre l’individu et le groupe est le lieu de la responsabilité. Cette tension, nous le savons, a pu être diversement abordée et interprétée au cours de l’histoire : pensons simplement à l’idée de personnalité collective. Ce qui paraît assuré, c’est le lien tissé par la prédication évangélique entre la démarche spirituelle et l’amour fraternel : à 1’encontre des excuses de Caïn, le Christ affirme que tout homme est de quelque manière responsable de son semblable au nom de la fraternité qui les lie. IR son côté, Paul, dans sa lettre aux Romains, affirme, dans un élan "pré-écologiste", que la création entière gémit en travail d’enfantement, attendant la révélation des fils de Dieu.

SALUT ET DÉVELOPPEMENT

La foi chrétienne est marquée d’un profond mystère, quant à l’avenir de l’humanité et de la création en général. De quoi sera fait la "nouvelle création" ? Quelle part y occuperont les œuvres accomplies "en vue du Royaume", tout comme les joies et les larmes des hommes et des femmes de toutes les époques ? Seront-elles considérées comme de simples indicateurs de notre bonne volonté, voire de notre développement spirituel ?

Ou bien constitueront-elles véritablement la matière, les fondements du monde à venir ? Des questions qui demeureront sans réponse « Jusqu’à la fin des temps ». La seule chose que le chrétien peut affirmer, confesser, c’est que la nouvelle création ou encore la rédemption finale concernera tout homme et tout l’homme, toute créature et toute la créature.

S’il est possible de parler de développement, qui plus est, de développement durable, ce ne peut finalement être que dans la perspective du salut annoncé et déjà en partie réalisé par le Christ.

Jacques Arnauld
Paris, juin 1998


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