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Mondialisation : une perspective du Sud

par Jacqueline Ki-Zerbo

Jacqueline Ki-Zerbo est professeur d’anglais, un métier qui vient du Nord. Elle a été la première directrice du cours normal de jeunes filles de Ouagadougou. Voilà qui nous oriente plein Sud vers une Afrique qui change. Où le désir têtu, sans cesse contredit, toujours remis sur le chantier, de ne plus subir le « développement », est une réalité vivante, créatrice, mais trop méconnue.

Assez d’Afrique résignée ! Mais appelons un chat un chat. Et Jacqueline Ki-Zerbo d’asséner : « L’Afrique vit aujourd’hui un esclavage nouveau, plus dur que celui des temps anciens C’est l’ensemble des peuples africains qui sont asservis et exploités chez eux, dans leur propre patrie ». Voilà, paisibles lectrices et lecteurs, qui risque de vous arracher à des vacances contemplatives pour vous confronter aux questions dévastatrices !

Façon de parler évidemment. Car le « dévastateur », ici, est heureux : lorsque l’esprit bascule dans la prise de conscience d’un drame majeur, le monde est déjà moins injuste. Et ses injustices moins sûres d’elles-mêmes. Notre « professeur d’anglais » vous invite donc à un regard vraiment différent sur la mondialisation.

Cela n’apparaît pas à première lecture. L’auteur, est-il besoin d’insister, ne tient pas salon dans l’air très conditionné d’un cénacle intellectuel mais conduit ses recherches au sein du réseau Partenariat hommes-femmes pour le développement africain (P ARTEHFDA), basé dans la capitale burkinabé. Son analyse commence à la manière d’un savoureux récit, qui fleure bon la brousse et la chaleur du Sahel.

Un visiteur du Nord débarque à l’aéroport de Ouagadougou. Première impression, c’est un aéroport ! Et alors ? Police, douane, installations techniques, chauffeurs de taxi Paysage coutumier du voyageur. Puis viennent les couleurs du pays, ses rires, ses douleurs, ses artisans. Modernité et tradition, côte à côte. Premier choc. Le voyage continue. Plus intérieur, plus fouillé, pour aborder les zones arides de l’économie avec ses « ajustements structurels » et les contraintes du commerce international. Deuxième choc.

Ira-t-on plus loin ? Oui. Jacqueline Ki-Zerbo ne se contente pas d’ajouter des imprécations aux torrents de compassion habituels. Sa conclusion nous assure même que la mondialisation est « une opportunité à saisir ». L’Afrique a encore toutes ses chances. Ses habitants peuvent et veulent se faire les acteurs de leur développement. Le « récit » d’apparence anodine débouche sur une perspective où tout reste à créer mais dont rien n’est perdu d’avance. Où l’adversité, la fatalité enfin, ne sont plus le premier et le dernier mot du futur.

Albert Longchamp

Le village planétaire est une réalité inéluctable. Chaque pays possède son aéroport international comme porte de sortie et d’entrée du monde. Les médias d’information et de communication permettent la diffusion instantanée et universelle des nouvelles dans les villages les plus reculés de la planète. Le commerce favorise les échanges de biens et de services d’un bout du monde à l’autre. Rencontres et conférences internationales mettent en contact direct hommes et femmes de tous les pays.

Est-ce à dire que la mondialisation se réalise de manière harmonieuse et équitable pour tous et dans tous les domaines ? Ayant eu la chance de naître et de travailler dans le Sud mais aussi de découvrir le Nord, d’établir des relations d’amitié et de fraternité de combat, je vais tenter de répondre à cette interrogation.

UNE DOUBLE RÉALITÉ

Le Burkina Faso se trouve aux confins de la région sahélienne, au coeur de l’Ouest africain. Sa superficie est de 275.000 km² et sa population de 10 millions d’habitants, ce qui donne une densité, relativement élevée pour le Sahel, de 36 habitants au km². Quelle que soit la période où il débarque, le voyageur du Nord est assez surpris par le paysage et la température. Mais il trouve, à échelle réduite, les mêmes installations qu’ à Paris, Bruxelles ou New York, c’est-à-dire une tour de contrôle, une piste d’atterrissage et des équipements techniques appropriés. Le contrôle sanitaire obligatoire sera exécuté selon les normes internationales ; codifiées par l’Organisation mondiale de la santé et les agents de police appliqueront les mêmes règles qu’à Londres pour vérifier l’admissibilité de ceux qui arrivent. Au-delà du cordon de santé et de sécurité, le voyageur retrouvera les douaniers avec des règles internationales convenues pour le contrôle de marchandises codifiées.

En franchissant la barrière de l’espace sous douane, le voyageur venu du Nord reçoit en plein visage le vent et la chaleur du Sahel, les hommes et les femmes du pays dans leurs vêtements colorés, leur accueil chaleureux et aussi leur offre de service comme portefaix, chauffeurs de taxi, cireurs de chaussures. La double réalité de l’Afrique ne quittera plus le nouvel arrivant.

D’un côté, le secteur moderne de la vie avec ses voitures, parfois le dernier modèle Toyota, Mercedes ou BMW, mais aussi ses voitures d’occasion, couramment appelées « Au revoir la France », ses motos et mobylettes, ses feux rouges, ses banques et ministères à étages, ses vendeurs de journaux, ses boulangeries et pâtisseries. De l’autre, le secteur traditionnel et informel dominé par les artisans, les vendeurs de produits locaux et surtout les femmes, principales productrices et transformatrices de produits locaux. Elles ne sont cependant pas totalement en marge de la modernité car certaines combinent, avec une maîtrise altière et époustouflante, le port traditionnel des bagages sur la tête et la conduite d’une mobylette avec un enfant attaché dans le dos. Egalement présentes dans ce secteur traditionnel de la vie de la capitale, les couches dites vulnérables : enfants de la rue, enfants travaillant dans la rue, mendiants par option religieuse ou pour cause de handicaps divers.

Ainsi, deux systèmes d’éducation, de santé, d’économie se côtoient et tentent parfois d’établir entre eux des passerelles salvatrices mais difficiles à mettre en oeuvre.

AVANCÉES ET RETARDS DE L’INFORMATION

Le gouvernement du Burkina Faso comporte un ministère de la Communication et de la Culture qui a pour mission l’application de la politique du gouvernement en matière d’information écrite, filmée, radiodiffusée, télévisée et des postes et télécommunications. Il est chargé aussi de la mise en oeuvre de la culture dont il gère les échanges internationaux, en relation avec le ministère chargé du tourisme.

A priori, on y retrouve le courant de la modernité, représenté par la formation des ressources humaines, pour la production des contenus de l’information et la construction des interfaces, les technologies pour la mise en forme et la programmation des contenus ainsi que pour la transmission et la distribution.

S’agissant du contenu des émissions diffusées, le bureau burkinabé du droit d’auteur donne, pour l’année 1997, 20% d’ oeuvres nationales contre 80% d’oeuvres étrangères pour la radiodiffusion, et 25% contre 75% pour la télévision nationale. Ces chiffres ne concernent du reste que les oeuvres musicales. Pour la catégorie des oeuvres littéraires et dramatiques le taux de diffusion est nettement plus bas avec seulement 11% pour le répertoire national.

A l’exception du journal parlé et de quelques reportages sur les tournées présidentielles et ministérielles, la télévision nationale présente beaucoup de films et d’émissions venus d’ailleurs. Grâce aux langues nationales, la radio- diffusion semble plus autonome, avec cependant beaucoup de musique d’Afrique et d’ailleurs. Du reste, c’est l’organisation récente de la Coupe d’Afrique des nations (CAN 98) qui a permis d’atteindre un taux de couverture de 80% du territoire national.

Le volet « culture » des programmes produits localement doit être examiné avec attention car il revient en fait, avec des instruments traditionnels et locaux, à l’adaptation de rythmes modernes en langues nationales. L’instruction de la Semaine nationale de la culture et l’organisation de manifestations cinématographiques (Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou -FESPACO) ou commerciales (Salon international de l’artisanat de Ouagadougou -SIAO) constituent des moments de stimulation et de promotion culturelle pour attirer artistes et touristes étrangers.

Quant aux artistes burkinabés, la percée de leurs productions et la reconnaissance de leurs talents se fait timidement comme pour la majorité des créateurs du Sud. Dans un pays où le taux d’analphabétisme atteint encore près de 66%, la presse écrite ne touche qu’un nombre fort limité de lecteurs. D’autant plus que le prix d’un quotidien vaut autant sinon plus que le prix d’un plat de riz dans les restaurants populaires !

L’Afrique avance dans la voie du progrès. Ainsi les satellites, les téléphones cellulaires et Internet permettent à une frange burkinabée, minime certes mais influente, d’être "branchée" et d’avoir instantanément et à tout moment accès aux nouvelles du monde. L’arrivée massive de chaînes comme TV5, CFI, MTV et CNN accélère encore cette intégration dans les réseaux mondiaux d’information. L’ordinateur, de manière croissante, augmente l’efficacité et la qualité du travail dans les entreprises publiques et privées.

Notons cependant que le flot des informations nationales’ et inter- nationales s’amenuise au fur et à mesure que l’on s’éloigne de. La capitale et des rares centres urbains et semi-urbains, révélant l’inégalité d’accès des citoyens d’un même pays à l’information. Très rapidement les « autoroutes de I ’ information » deviennent des routes chaotiques et des pistes difficiles à retrouver dans la brousse.

Aussi bien, les événements locaux et le règne de l’oralité prennent leur revanche sur les informations mondialisées et sur la domination croissante de l’audio-visuel. Ceci porte du reste une sérieuse atteinte au droit à l’information, une des conditions capitales du succès de tout processus de démocratisation.

UN ESCLAVAGE DE TYPE NOUVEAU

Depuis des temps immémoriaux, le commerce a ouvert la voie à l’intégration économique et culturelle des différentes régions géographiques. L’Afrique a connu et connaît encore les affres de cette intégration brutale et inhumaine malgré les masques de la civilisation et de la religion dont on a tenté de l’affubler.

La découverte des richesses humaines et naturelles de l’Afrique a exacerbé les appétits et la violence du commerce triangulaire du « bois d’ébène » et du diamant, de l’Afrique vers le Nord, contre les liqueurs et autres pacotilles proposées aux noirs nègres et aux esclavagistes. Aujourd’hui encore, les assauts contre les organisations internationales ayant pour mission de promouvoir l’accès des peuples du Sud à l’éducation et à la science, à la sécurité alimentaire, à l’industrialisation et à des échanges culturels et commerciaux justes et égalitaires ne vise qu’à maintenir la domination d’une minorité nantie sur une majorité sans cesse appauvrie et démunie.

La structure de l’économie nationale du Burkina éclaire suffisamment cet état de fait lorsque l’on sait que le produit intérieur brut est de 300$ US (1996) tandis que la part du Burkina Faso dans le commerce mondial est bien minime. Les importations dépassent de loin les exportations avec une balance commerciale gravement déficitaire. On comprend dès lors qu’à une certaine époque des campagnes volontaristes aient été lancées pour inciter les citoyens à consommer burkinabé.

Mais le « redressement politique », amorcé après 1987 et poussé à pleines voiles sous la pression du libéralisme économique sans frein, a tôt fait d’avoir raison de ce nationalisme économique intolérable pour les apôtres de la consommation effrénée et du libre échange sans entrave aucune. Pour inciter à la consommation, on donne les moyens d’acheter à crédit tant au niveau individuel qu’au niveau national d’où l’endettement démesuré des pays du Sud et la politique du désengagement de l’Etat présentée comme la panacée.

Outre l’endettement, la sécheresse et l’analphabétisme, le fléau le plus répandu dont souffrent les populations africaines aujourd’hui est « l’ajustement structurel ». Ses programmes, loin de se préoccuper de l’utilisation judicieuse des prêts accordés au profit de ceux qui en ont le plus besoin, sont nettement orientés vers les grands équilibres macro-économiques et surtout le remboursement de la dette. Ces programmes ne sauraient avoir un visage humain car leur objectif premier est le démantèlement de toute protection de l’Etat, tant dans le secteur social que dans le secteur économique.

Au plan social, les dépenses de santé et d’éducation sont rejetées sur les familles qui ont déjà du mal à se nourrir. Pour payer les frais de consultation, d’analyses médicales et surtout les ordonnances qui dépassent couramment la moitié du SMIG, les malades ont recours à leurs parents et amis. Mais les compressions du nombre de fonctionnaires et les restructurations d ’ entreprises privées ont supprimé beaucoup d’emplois et les valeurs de solidarité africaines sont mises à mal.

L’éducation, si nécessaire à l’épanouissement de la personnalité et à la formation de citoyens capables de produire et de participer à la vie démocratique de leur communauté, cot1te cher à tous les niveaux du système d’éducation. A défaut d’un parent ou ami capable de prendre en charge les frais d’inscription et de fournitures, un nombre croissant d’enfants n’iront pas à l’école et viendront grossir la masse des analphabètes que représentent actuellement 61% des hommes et plus de 85% des femmes.

Sur le plan économique, les Programmes d’ajustement structurel n’obéissent qu’à un seul diktat : la privatisation, corollaire obligé du désengagement de l’ Etat. Mais la formule « moins d’Etat, mieux d’Etat » est loin d’être une réalité.

Ceux qui ont les moyens d’acheter les entreprises à privatiser sont les sociétés du Nord et les tenants du pouvoir local. On assiste donc à une alliance scandaleuse entre les maîtres d’hier et les maîtres d’aujourd’hui ; une collusion intolérable entre l’économique et le politique. C’est dans ce contexte de prise en otage des populations sans recours que certaines institutions internationales prétendent promouvoir la bonne gouvernance et la démocratie.

Quelle liberté d’opinion et d’expression peut-il exister pour un paysan livré à la famine, à la maladie et à l’ignorance ? Quel choix reste-t-il à un ’travailleur livré à la compression du personnel, à la dérégulation et à la contractualisation ?

L’Afrique vit aujourd’hui un esclavage nouveau, plus dur que celui des temps anciens. Ce ne sont plus des millions d’hommes et de femmes qui traversent l’océan Atlantique de Gorée à la Louisiane, mais c’est l’ensemble des peuples africains qui sont asservis et exploités chez eux, dans leur propre patrie.

Le miracle de la survie de l’Afrique réside en partie dans le fait qu’elle représente encore malgré tout un marché potentiel, même si aujourd’hui sa part dans le commerce mondial est bien minime.

Une autre raison importante qui permet aux familles de résister à l’adversité réside dans le courage et l’ingéniosité des femmes à se mobiliser chaque jour pour arracher ceux qu’elles aiment à la misère. Massivement présentes dans le secteur informel des activités dites "génératrices de revenus" (petit commerce de produits alimentaires, de bois et de charbon, couture et coiffure), elles sont parfois condamnées à brader leurs marchandises en fin de journée pour ramener de quoi manger à la maison le soir.

Que faire pour que la mondialisation cesse d’être un moyen supplémentaire d’oppression des pauvres par les riches du Nord et du Sud ?

LA MONDIALISATION : UNE OPPORTUNITE A SAISIR

Le présent témoignage a commencé par l’arrivée à l’aéroport international de Ouagadougou, porte d’entrée de la mondialisation et de sortie vers le vaste monde extérieur. Les acquis de la science et de la technique n’exigent plus de se déplacer pour découvrir les autres peuples. Mais, jusqu’à preuve du contraire, aucune interface télématique ne saurait remplacer le face à face humain avec toutes ses possibilités d’échanges et d’interaction, riches de chaleur et d’émotions partagées.

Les grandes conférences internationales offrent l’occasion de telles rencontres. On peut y débattre des questions qui se posent au niveau mondial (population, environnement, développement social, commerce, etc.). Auparavant réservées aux seules délégations gouvernementales, elles offrent désormais des espaces de plus en plus importants à la société civile, c’est-à-dire au secteur privé, aux ONG et autres leaders d’opinion.

Les processus de préparation de telles rencontres comportent des moments privilégiés d’écoute des populations à la base. La préparation de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes a été, à cet égard, exemplaire. Elle a en effet permis aux structures nationales de promotion des femmes d’associer les groupes et associations de femmes rurales à l’élaboration du rapport de chaque pays en 1993-1994. Ce rapport a été présenté à la Conférence préparatoire africaine de Dakar (novembre 1994) afin d’articuler les besoins et choix prioritaires des femmes africaines à prendre en compte lors de l’ élaboration de la Plateforme d’action mondiale adoptée à Beijing, en Chine (1995).

Mais les opportunités offertes dans les forum internationaux aux populations du Sud pour s’exprimer et se faire entendre, à défaut d’être réduites à écouter, ne deviennent des atouts que s’il existe une véritable alliance entre, par exemple, les femmes scientifiques et chercheurs, les femmes entrepreneurs, les femmes engagées dans les syndicats et les partis politiques, et les femmes mobilisées dans les associations et groupements en milieu rural.

C’est la construction d’un tel front que le Centre d’études pour le développement africain (CEDA) tente de mettre en place dans le cadre du réseau Partenariat hommes-femmes pour le développement africain (PARTEHFDA). Ce faisant, le CEDA entend identifier et mobiliser les énergies en Afrique comme contributions à la recherche de solutions aux problèmes de notre « village planétaire ».

Les hommes et les femmes d’Afrique ne sont pas de simples « bénéficiaires » et consommateurs d’apports faits par d’autres. Ils peuvent devenir des acteurs responsables de leur propre développement et de celui du monde. Si seulement on veut bien leur en laisser la possibilité et leur en donner les moyens. Théoriquement les grandes conférences internationales cherchent à donner cette possibilité et ces moyens à la majorité silencieuse du monde.

Mais on sait que deux forces s’affrontent dans ces arènes inter- nationales. D’une part, les forces d’oppression qui, d’une réunion à l’autre, cherchent à récupérer le terrain qu’ elles ont perdu au profit de l’équité et de la justice pour tous. Et d’autre part, les apôtres des droits humains égaux pour tous les hommes et pour tous les peuples dans la solidarité et la dignité. Il importe donc que ces apôtres, qu’ils vivent au Nord comme au Sud, mettent en commun leurs idées et leurs moyens pour desserrer l’étau des idolâtres de la « marchandisation » du monde et bâtir un monde plus juste et plus fraternel.

Jacqueline Ki-Zerbo


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