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Mondialisation : le nouveau nom du développement ?

par Albert Longchamp

Les uns tombent en extase, les autres succombent à la déprime permanente : la mondialisation, tour à tour, fait aussi peur que la peste au Moyen Age, ou séduit mieux et plus fort que la Révolution à l’aube de la modernité. Souvent, ses enjeux nous dépassent, ses défis nous écrasent. Est-ce bien raisonnable ? Depuis quand l’homme serait-il radicalement incapable de maîtriser les outils qu’il a forgés ? La mondialisation est devenue un poncif politique et médiatique. Entre les appels incantatoires à la résistance et l’invocation quasi religieuse de cette idéologie pour fin de siècle, il faut choisir : l’étourdi risque de verser dans l’irénisme facile, l’indocile a des chances de sombrer dans une inertie désespérante.

L’ampleur du phénomène et la rapidité de sa diffusion nous ont pris certes par surprise. Mais elles ne doivent pas nous laisser démunis. C’est la conviction que nous partageons à Foi et Développement, à l’heure de la confrontation inévitable entre religions et mondialisation. En suivant une ligne critique, nullement résignée mais jamais courbée devant l’événement, l’équipe de rédaction plante patiemment les jalons d’une réflexion qui oriente nos partenaires et nos lecteurs dans la jungle « mondialisée ».

Il nous a semblé opportun, après plus de deux années d’analyses, de nouer la gerbe, d’esquisser une synthèse. Cette dernière forme l’ossature des pages qui vont suivre. Le projet consiste à reformuler notre approche à partir des éléments proposés dans nos dernières livraisons, croisés, complétés ou éclairés par la recherche contemporaine. Pour ne pas alourdir la lecture, les mentions ou citations d’auteurs publiés soit dans Foi et Développement, soit au sommaire d’autres publications ou dans certains ouvrages spécialisés, sont réduites au strict minimum. Nos sources sont néanmoins rassemblées dans une bibliographie finale qui, sans prétendre du tout à l’exhaustivité, fourniront des références utiles aux lecteurs soucieux d’étendre leurs connaissances en un domaine où la pensée s’enrichit presque chaque jour de nouvelles contributions.

Albert Longchamp

On croyait en avoir fini avec les idéologies et les mythes « globalisants » (qui ose dire encore « totalitaires » ?). Grave erreur. Ce siècle ne s’achèvera pas sans invoquer la puissance de sa dernière découverte : la mondialisation. Elle est de tous les discours. A tous les détours. Inévitable. Menaçante ou séduisante. Omniprésente et… insaisissable. La « mondialisation » : agir ou subir ? D’abord, comprendre, sachant, nous dit Renato Ruggiero, Directeur général de l’OMC (Organisation mondiale du commerce), que « la globalisation n’est pas un choix ». Ensuite, évaluer ses projets et nuisances. Si le « diable » y cache son nouveau nom, autant le débusquer sans tarder. Si la conscience n’y trouve rien à redire, arrêtons de nous voiler la face comme devant un monstre sacré. Pareil travail n’est pas sans solliciter la réflexion du chrétien - à défaut il serait une fois de plus marginalisé. Mondialisation contre évangélisation ? Le débat ne fait que commencer.

UNE IDÉOLOGIE A REBOURS DE L’HISTOIRE

Contrairement aux grands courants de la modernité, la mondialisation n’a pas de théoricien. Pas encore. Le capitalisme est né dans l’esprit froid d’Adam Smith. Le marxisme sait de qui tenir. Le freudisme pareil. L’existentialisme est le fruit des amours incestueuses du tragique chrétien et de l’athéisme, de Kierkegaard et de Sartre. La mondialisation n’a pas de père. Mais des antécédents.

On pourrait la définir comme le nouvel âge du capitalisme, dont les dogmes sont poussés au paroxysme. La mondialisation a commencé par deux guerres mondiales. Elle s’incruste dans nos structures au terme de la Guerre froide, sans dire son nom, car il lui manque encore les instruments techniques et politiques de son ambition qui seront l’électronique, l’informatique, l’évolution des transports aériens, la prédominance américaine, la crise économique permanente, l’affaiblissement de l’Etat et même de la démocratie, le relativisme moral et l’affaissement, des valeurs.

Un exemple : la pub Volkswagen qui, pas une seconde, n’hésite à s’emparer de la Sainte Cène pour vanter ses produits, ou celle d’une chaîne suisse de ventes de disques en grandes surfaces, qui se saisit sans vergogne des paroles du Christ en croix - « Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » - pour faire vendre sa marchandise. La symbolique est ici patente : la marchandisation du monde se donne tous les droits. Franchissant toutes frontières, elle ne craint ni le contrôle de l’éthique ni le respect du sacré. La marchandise elle-même est sacralisée et le marché est son Temple.

Mais cette « religion » est sans compassion : la satisfaction des besoins de la société ne figure pas dans ses priorités. Loin s’en faut. En flagrante contradiction avec la nécessité du développement durable, souligne Edouard Dommen, le Fonds monétaire international (FMI) exige que « le service de la dette passe avant les besoins essentiels des plus démunis ». Et cela, en dépit du fait que le poids de la dette provoque des effets dévastateurs, aujourd’hui bien connus, sur l’espérance d’une vie décente, voire l’espérance de vie tout court et même « l’espérance d’une vie toute courte ! ».

La rentabilité est le nouveau nom de la rédemption. En dehors de la productivité il n ’y a pas de salut. La mondialisation, dans ces conditions, fait peur bien qu’elle puisse compter sur d’âpres défenseurs. Pas naïfs, mais dévots, tel Martin Wolf, chroniqueur au Financial Times, pour qui la mondialisation « reflète simplement la marche en avant de la technologie. Elle marque la réussite de la diffusion mondiale d’une libéralisation économique entamée en Europe occidentale, il y a un demi-siècle, avec le plan Marshall. Elle apporte des possibilités sans précédent à des milliards d’hommes partout dans le monde ». Et si elle provoque « les clameurs de ceux qui ont peur des marchés et des étrangers, conclut le journaliste, il ne faut pas les écouter ».

Le plaidoyer est habile mais un peu trop court pour convaincre. Car la mondialisation, c’est aussi la pensée unique et l’appauvrissement de l’esprit, la reconstitution de profits gigantesques au détriment de l’emploi, la croissance avouée –pour ne pas dire revendiquée –des inégalités sociales. Car tout dépend d’une loi d’acier : la concurrence. Et de commandements sans concessions : être le premier, garder le secret, absorber le plus faible. La mondialisation concentre, fusionne, restructure, délocalise, réduit au maximum les lieux de décision, ignore les foyers de contestation, outrepasse les règles de la démocratie, de la concertation, et raille des mots tels que liberté ou justice, reliquats d’un syndicalisme suranné ou d’un vieux fond chrétien complètement éliminé de la pratique économique, commerciale et financière.

On pouvait lire dans le Courrier international, daté du 26 février au 4 mars 1998, cette réflexion édifiante d’un certain Dyan Machan, extraite du magazine économique Forbes dans l’une de ses éditions de 1997 sur le salaire des cadres : « L’économie n’a rien p voir avec la justice, mais avec la productivité ». Et si l’économie, éclatante de santé, crée, y compris aux USA, une frange de 7 à 10% d’individus au-dessous du seuil de pauvreté, il ne peut y avoir que de bonnes raisons. Citons Fortune : « Les progrès technologiques ont laissé sur le bord de la route ceux qui ne possèdent pas les compétences nécessaires pour s’adapter ». Autrement dit, l’exclusion, la marginalisation, sont des composantes intrinsèquement nécessaires à la croissance économique et, par extrapolation, à la mondialisation qui devient, selon un mot très fort de Riccardo Petrella, professeur à l’Université catholique de Louvain, « une machine infernale ».

L’objectif de la mondialisation est de « créer une économie de marché capitaliste intégrée dans un seul marché mondial autorégulateur » (R. Petrella). La mondialisation implique par conséquent une mutation des moeurs et de l’esprit. Fruit de la prise de pouvoir par un noyau de grands décideurs du capitalisme transnational, elle est le contraire des révolutions nées au fond des mines ou devant les fours des usines. C’est la révolution des technocrates.

Décidément, la mondialisation ne fait rien comme l’Histoire. Elle invente ! Sans savoir où elle va. D’où nos interrogations. Elle est, selon Zaki Laïdi, l’expression achevée de la « radicalisation d’incertitude ». Rien n’empêche d’user de la « mondialité » à bon escient. De la rapidité des échanges de biens, services et informations peut naître une nouvelle solidarité, expression de ce « village global » maintes fois décrit comme le nouveau mythe de cette fin de siècle. Village, oui, mais déchiré, fracturé. « La globalisation, assure Armand Mattelart, se conjuge avec fragmentations et segmentations ». Les régions revendiquent à haut cri leurs droits, les ethnies se combattent, les guerres se tribalisent, le protectionnisme fausse toutes les règles. Va-t-on rester, comme ça, les bras ballants, et s’installer dans la résignation ?

La tentation d’abdiquer nous guette. En contrepoids, on peut entrevoir une triple action possible : réhabiliter le politique, moraliser le marché, re- valoriser la personne humaine. Ce qui signifie que rien n’est perdu. mais tout reste à faire. La mondialisation est notre tâche pour demain. Plus justement, elle est déjà notre responsabilité d’aujourd’hui. Afin que demain soit moins angoissant dans une terre plus habitable. La mondialisation est peut-être le dernier mythe du X Xe siècle et la première utopie du XXIe siècle. Elle sera ce que nous en ferons. En somme, pour reprendre les termes de Jean Paul II dans son message pour la Journée de la Paix, le 1er janvier 1998, « le défi est d’assurer une mondialisation dans la solidarité, une mondialisation sans marginalisation. Il y a là un devoir évident de justice, qui comporte de notables implications morales dans l’organisation de la vie économique, sociale, culturelle et politique des nations ».

Les mots n’ont pas de prise immédiate sur les réalités. Mais ils ensemencent les esprits. Et certains reboisent nos déserts d’acier, de béton et de productivité. Parmi eux, et pour mettre fin à la jungle, celui de justice. La justice est l’avenir de l’humanité. Chaque fois que des hommes ont voulu la bafouer, ils ont mis le monde à feu et à sang. La mondialisation n’a pas besoin d’être diabolisée. Mais d’être humanisée. « Une mondialisation au service de l’homme » est le terme adopté par l’économiste Denis Clerc, directeur d’Alternative Economiques, qui ne passe certes pas pour un ultralibéral ! « Il n’est pas sur que la mondialisation soit un danger, écrit-il dans un très bon article de la revue Spiritus (mars 1997) ; en effet, les économistes sont partagés sur ce point. En revanche, il est sur qu’elle bouleverse bien des données ».

Une mondialisation qui ouvre les frontières de l’avoir, du pouvoir et du savoir, là est la chance. Une mondialisation qui banalise les valeurs et standardise la pensée, tel est le risque. Une mondialisation sans marginalisation, là est le défi. Une mondialisation au service de l’homme, tel est l’enjeu.

OMNIPRÉSENTE MAIS DÉFINIE NULLE PART

A l’évidence, il n’existe aucune définition canonique et patentée de la mondialisation. Il n’existe qu’un faisceau de significations. Notons au passage que le français dispose des termes de globalisation et de mondialisation, alors que l’anglais ne connaît que le premier concept. La globalisation, ou la mondialisation - nous nous limiterons le plus souvent au second terme - est avant tout un processus, plutôt qu’une position. Elle doit se penser en concepts dynamiques plutôt qu’en termes de situations. Elle ne prononce aucun énoncé politique clairement définissable, elle a peut-être le projet inavoué de transcender le politique. C’est un processus radicalement ambivalent de compression de l’espace dans lequel les hommes vivent, se pensent, se meuvent, communiquent, produisent, commercent, échangent et pensent dans un contexte mondial. La mondialisation se présente en réalité sous quatre aspects essentiels, que relève Eric Sot tas en soulignant les ambiguïtés profondes d’un modèle économique - mais aussi culture et social - qui se veut désormais unique, voire insurpassable.

Sous un premier aspect, la mondialisation se présente comme l’émergence d’une économie où l’interdépendance des acteurs impose « un mode de fonctionnement unifié internationalement ». Corollaire de cette évolution : il n’existe plus seulement, désormais, qu’un modèle unifié d’économie et de régulation du marché, mais un modèle unique, en vue duquel chacun doit faire les efforts nécessaires « pour s’intégrer ou disparaître ». Le modèle unique n’intervient pas exclusivement sur les modes de production et les réseaux marchands. Il manifeste une évidente capacité d’ingérence dans les circuits culturels. Pour un économiste tel Etienne Perrot, le processus de la mondialisation « intègre des cultures singulières » dans une même logique mercantiliste ; c’est dans cette mesure, pensons-nous, qu’il est aussi « globalisant ».

Vu sous cet angle, le concept de mondialisation a modifié le discours dominant. Durant les années soixante et pratiquement jusqu’à la faillite du système communiste en Europe, les tenants du libéralisme concevaient le développement comme un système de « rattrapage » qui devait permettre à des pays jugés « en retard » de rejoindre, à tous points de vue (santé, éducation, hygiène, consommation, croissance, etc.) le niveau atteint par les régions industrialisées. La mondialisation impose désormais un « développement » conçu comme une intégration inéluctable au modèle unique. Intégration ou, bien évidemment, exclusion.

Le deuxième aspect le plus apparent de la mondialisation, c’est l’accélération de la transformation des modes de production, liée à une pression énorme sur les gains de productivité. Phénomène générateur de chômage lorsque la mobilité sociale est prise de vitesse par les révolutions technologiques (notamment informatiques) , l’accélération du processus de mondialisation est aggravée par la délocalisation, un principe en vertu duquel une entreprise, nonobstant toute autre considération, « recherchera le pays offrant la meilleure combinaison entre les plus bas salaires, la plus grande stabilité politique et sociale pour la meilleure productivité possible » (E. Sottas).

Il est significatif à cet égard de noter à quel point le même phénomène peut être jugé selon des critères diamétralement opposés. Là où un Martin Wolf triomphe en annonçant que la Chine, après la mise du commerce « au poste de commandement », pouvait accueillir à elle seule, en 1996, davantage d’investissements que la totalité des pays en voie de développement en 1989, un Riccardo Petrella s’insurge : « La mondialisation des structures de production permet aux grands réseaux de firmes multinationales d’exploiter, à l’échelle planétaire, les petites et moyennes entreprises de manière intensive et au moindre coût ». L’économiste de Louvain n’est pas loin de nous dire : « La mondialisation, c’est le vol », tandis qu’Eric Sot tas, de manière plus sobre mais non moins critique, fait observer que dans le domaine de la délocalisation, « la Chine vient en tête du hit-parade des nations convoitées par les entreprises en voie de délocalisation, et cela grâce à sa main-d’oeuvre bon marché, son absence d’organisations syndicales libres, son régime dictatorial stable et ses ouvriers relativement bien formés et très disciplinés ». En résumé, la mondialisation n’attaque pas de front la démocratie, mais s’accommode fort bien de son absence et tente d’échapper à ses contraintes.

D’ailleurs, et c’est le troisième aspect à mentionner dans le processus inéluctable engendré par la mondialisation, le rôle de l’Etat subit, sous la contrainte du marché, un déclin inquiétant. La mondialisation implique un nouveau dogme, une quasi idéologie à laquelle rares sont les voix qui osent s’opposer : le « capitalisme à la place de l’Etat). Ce dernier, de plus en plus, est considéré comme un parasite, un frein, un poids mort, tout juste bon, dans le meilleur des cas, à édicter des lois protectionnistes dans les pays dominants, et à combler le déficit de la « mosaïque » (R. Petrella) du système de protection sociale dans les régimes du Welfare State. Ce dernier est aujourd’hui déstabilisé, et aux yeux mêmes de ses bénéficiaires, décrédibilisé par les forces du libre-échangisme et du mercantilisme à la base de la mondialisation.

Le droit au travail pour tous, un revenu décent, le plein emploi, la sécurité sociale, la fiscalité progressive, les services publics, les conditions de travail et les conséquences liées au jeu de la concurrence échappent progressivement au contrôle de l’Etat, soupçonné d’entretenir une « rigidité économique » préjudiciable aux intérêts du marché. On assiste à un démantèlement généralisé du secteur public au profit du privé : son effet essentiel est d’aggraver la fracture sociale mondiale au profit d’un mythe. Car parler d’utopie serait lui concéder un trop bel honneur : le grand marché mondial intégré du XXIe siècle !

La mondialisation n’est pas productrice de nouvelles techniques ni de nouveaux processus, même si certaines machines, comme les satellites, sont particulièrement adaptées à sa logique. Mais la mondialisation est bien davantage le fruit d’un processus. Les échanges, la diffusion des techniques, les transports, la rapidité des flux de capitaux et d’informations, les migrations, les guerres elles-mêmes, ont préparé le terrain de la mondialisation qui, pour certains, est une représentation du monde comme une gigantesque entreprise, soumise aux pressions « normales » de j eux purement mécaniques, sous le seul contrôle des lois économiques.

La mondialisation ne serait alors que la projection à l’échelle planétaire des relations interpersonnelles, un échange à niveau mondial de biens, de services et de messages qui font de la planète le village global. Le tout sous couvert des principes sacrés des libertés d’opinion, d’expression, d’entreprise, de commerce et de circulation des personnes, des concepts et des modes de pensée issus des Lumières et des Révolutions libertaires du siècle dernier .

De manière générale, de même qu’on a parlé dans l’Eglise de nouvelle évangélisation, on pourrait parler en économie politique de nouvelle mondialisation lorsqu’on évoque le processus contemporain. Car, sans remonter jusqu’aux empires de l’Antiquité, il est permis d’évoquer les grandes découvertes, de l’Amérique, de l’Extrême-Orient, par les grandes puissances qu’étaient l’Espagne, le Portugal, le Royaume d’Angleterre, la France et les Pays-Bas dans une plus modeste mesure, comme une « première » mondialisation. Le monde s’est à la fois ouvert et concentré. On a parlé espagnol chez les Incas, anglais dans le western américain, français chez les Iroquois.. Les flux économiques ont circulé de manière toujours plus intense, plus rapide.

La mondialisation actuelle marque cependant un palier définitif : elle atteint, dans l’instant, dans le temps réel, tous les points de la planète. Cependant, si, techniquement, elle est sans frontières, elle ne peut agir sans rencontrer des obstacles tant sociaux qu’historiques et politiques. Au premier rang desquels l’Etat-nation et sa version « sociale », si mal nommée l’Etat-« providence ».

L’ENNEMI, C’EST L’ETAT

Avec la globalisation de l’économie, l’Etat, au sens du Welfare State, devient un rouage paralysant dans un système qui se veut soumis au seul jeu du marché. Le marché assume des risques financiers et commerciaux. Il déteste prendre des risques sociaux. Il impose ses normes, notamment de productivité, il redoute l’intervention des acteurs externes à ses rouages décisionnels, notamment en matière de prise de responsabilité. Alors que la protection sociale a été considérée pendant un siècle comme un critère de progrès des sociétés, elle est dénoncée aujourd’hui par l’ultra-libéralisme que sous-tend la mondialisation comme un obstacle à l’effort. Plus encore, alors que l’impôt était considéré comme un moyen essentiel de concilier développement économique et équité sociale, il est aujourd’hui accusé de freiner l’action des entrepreneurs les plus dynamiques. C’est devenu un lieu commun des discours d’entrepreneurs de pester contre l’administration, les fonctionnaires et les politiciens, et la France vit aujourd’hui une démonstration grandeur nature de la lutte entre l’Etat et l’entreprise à travers le débat sur les 35 heures.

La lutte des classes est remplacée par la lutte très serrée entre le marché et la collectivité politique, quelle qu’en soit la nature. Le dépérissement de l’Etat, annoncé par les marxistes, est accompli ou du moins en voie de réalisation par les ultralibéraux. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la mondialisation. D’où l’éclosion d’une situation assez étonnante où l’on voit des Etats aussi différents que l’Allemagne, le Japon, la France, les Etats-Unis, le Vietnam, la Chine ou le Brésil être tous engagés dans le processus de mondialisation, alors qu’ils partent d’une histoire bien différente et qu’ils demeurent dans des ensembles économiques en partie hétérogènes les uns aux autres. La Chine maintient la direction unique du parti communiste dans un système de compétitivité mondialisée. En Europe, le bouleversement des données, pour reprendre l’expression de Denis Clerc, se manifeste dans les modifications du climat social.

La France a connu, en décembre 1995, ce qu’on a appelé la première grande grève de la mondialisation, partie de la base sans le soutien des syndicats. Genève a vécu à son tour, au printemps 1998, à l’occasion des « célébrations » du cinquantième anniversaire du GA TT (remplacé par l’OMC), une première… mondiale : l’émeute anti-mondialisation dans l’un des bastions de la Banque ! En Allemagne, l’industrie s’estime lourdement pénalisée par l’Etat social (ou l’Etat-providence) ; les syndicats pensent que la réduction ou le démantèlement de la sécurité sociale et de la concertation sociale - qui a été très poussée dans ce pays - n’ est pas la solution ; selon eux, les solutions sont bel et bien à chercher dans une nouvelle politique de répartition et de réduction du temps de travail, ceci bien entendu afin de maintenir - au minimum – et d’augmenter au mieux le marché de l’emploi. Dans la plupart des pays de l’UE, le problème tend à montrer que sous la pression de la mondialisation, on veut bien, toujours, l’Union, mais le front se brise, entre syndicats et patronat, lorsqu’il s’agit de confirmer l’Etat dans son rôle de régulateur des forces économiques. Pour cette raison, l’Europe de la négociation sociale est à la traîne de l’intégration politique et économique menée plus que jamais tambour battant pour échapper au spectre d’un krach boursier.

Le problème de l’Etat surgit encore à un autre niveau. La mondialisation implique la libéralisation des marchés, la déréglementation et la privatisation de larges secteurs des économies nationales. Qui dit interdépendance dit perte de souveraineté : personne ne sait jusqu’où elle devra aller devant les exigences de l’entreprise privée, transnationale, qui fixe de plus en plus les options et les priorités des flux économiques. Benjamin R. Barber se demande si, dans la société mondialisée et en voie de perte démocratique, « les citoyens à temps partiel doivent se transformer en consommateurs à plein temps ? ». La question est ironique et cruciale : finalement, la démocratie va-t-elle survivre à la mondialisation ?

En outre, la mondialisation montre que la maîtrise de l’économie mondiale prend une nouvelle physionomie. Le pouvoir se situe de moins en moins dans la propriété d’éléments matériels (terres, ressources naturelles, machines) et se fonde de plus en plus sur la maîtrise de facteurs immatériels : connaissance scientifique, haute technologie, finances, spéculation boursière, communication, publicité. La mondialisation implique donc le phénomène de pouvoirs émergents : des élites financières qui, acquérant des types d’entreprises de plus en plus étendues, accèdent à des pouvoirs de contrôle et de décision au-dessus de toutes les structures en place au sein des Etats nationaux. Si Renault, à Paris, décide de fermer Vilvorde en Belgique, les autorités belges peuvent protester, menacer, voire convoquer le PDG de Renault et le condamner, elles n’obtiendront qu’un léger sursis ou de maigres compensations.

La mondialisation est une sorte de nouvelle légitimation de l’entreprise privée et du marché privé des capitaux. Dans ce sens, elle devient une nouvelle idéologie. La visée globale de la mondialisation, telle qu’elle est présentée par le marché libéral tient donc en une phrase : le XXIe siècle sera le siècle du grand marché mondial intégré, où tout pourra et devra circuler librement (le capital, les biens, les services, l’information, les ressources humaines), car tout sera réduit à des expressions marchandes. Les marxistes avaient dénoncé l’aliénation du travailleur. Elle se prolonge dans la marchandisation du monde, selon l’expression d’Ignacio Ramonet, sur fond d’abdication du pouvoir politique.

Cette évolution entraîne un phénomène étroitement lié à la mondialisation : la délocalisation. Le principe, théoriquement, est très naturel et très simple. Puisque le marché commande, il s’agit de porter la compétition à son plus haut degré : les capitaux seront attirés par l’Asie parce que son potentiel de croissance, jusqu’à ce jour, a paru le plus prometteur ; mais un constructeur automobile japonais, relève Denis Clerc, viendra choisir un site en France, de préférence à l’Angleterre, parce que sa législation lui paraîtra moins contraignante. Contrairement aux techniques du développement des années soixante, qui allaient dans le sens Nord-Sud, on constate que la mondialisation perd la boussole, si l’on peut dire. Les capitaux du Sud prennent le chemin inverse, ceux de l’Est cherchent refuge dans le secret douillet du Luxembourg, de l’Autriche ou de la Suisse, des articles coréens ou thai1andais envahissent le marché américain. Marché sans frontières, certes, mais aussi sans foi ni loi, hormis celles de la compétition.

A QUI PROFITE LA MONDIALISATION ?

L’ambivalence du système mondialisé augmente au fur et à mesure de notre investigation dans les réalités économiques. Effets positifs et effets pervers sont constamment en confrontation. Exemples concrets. Depuis 1979, l’ouverture de la Chine à l’économie de marché a fait entrer l.2 milliards d’individus supplémentaires dans un marché qui s’essoufflait. Aujourd’hui, l’Empire du milieu attire la proportion fabuleuse de 40% des investissements planétaires, soit, en 1996, 1.400 milliards de francs. L’implosion du bloc soviétique et l’abandon par l’Inde de son autarcie économique, ont précipité l ,5 milliards de consommateurs supplémentaires dans l’économie globalisée.

Parallèlement, le nombre des secteurs touchés par la globalisation a beaucoup augmenté. Il y a trente ans, à part le pétrole, la production aéronautique, en partie l’automobile, les secteurs mondialisés étaient exceptionnels. Ils touchent aujourd’hui aussi bien la restauration rapide (le Mac-Do), les télécoms, la grande distribution (amusez-vous à voir la provenance des produits achetés en super-marchés), les vêtements de sport, l’hôtellerie. Au total, 65% de la production de richesses annuelles, soit 16.000 milliards de dollars, contre 4.000 milliards il y a dix ans, sont réalisés dans le cadre d’une économie globalisée, mondialisée (Denis Clerc). Chaque jour, sur le marché mondial des changes, 1.400 à 1.500 milliards de dollars changent de mains, soit 600 fois plus qu’en 1973.

En vingt ans, l’industrie française a supprimé des centaines de milliers d’emplois « exportés » vers les pays en voie de développement ou émergents. Le textile a perdu 166.000 emplois depuis 1974. L’industrie manufacturière a tendance à produire à l’étranger dès que le coût de la main-d’oeuvre locale est de 6 à 10 fois inférieur celui de la main- d’oeuvre française, ce qui est assez souvent le cas. Dans les services impliquant l’informatique, comme la comptabilité, un écart de 3 est suffisant pour justifier une dé- localisation. La compagnie Swissair a établi son centre comptable à Bombay. Un éditeur de recueils de droit, Lamy, fait saisir les textes issus du Journal officiel en… Chine pour un salaire 10 fois inférieur à celui d’une secrétaire en France. Des sacs Hermès sont confiés à des artisans nigériens. Motorola a ouvert une usine en Malaisie. Sans aller si loin, Airbus est un assemblage impliquant presque tous les partenaires européens. La Suisse, sur son île, qui n’est pas en Europe, voit son drapeau flotter sur la fusée Ariane…

Le consommateur occidental, bien sûr, y gagne. Une chemise Frégate produite au Bangladesh est vendue 39,95 F contre 48,50 F si elle était produite en France. Un téléphone Matra fabriqué en Chine coûte 99 F contre 120 F. Un four à micro-ondes 17 litres de 700 watts, fabriqué en Asie, est vendu dans les hypers Géant 499 F. Produit en France, il coûterait 1.400 F. L’Oréal, le géant du parfum, atteint un degré de mondialisation presque parfait. La razzia sur les rayons de beauté a exigé de l’entreprise l’embauche de 2.900 cadres, dont 980 en France : la mondialisation n’est pas qu’une perte d’emplois (Chiffres fournis par la revue Capital, juillet 1997).

Cela dit, tous les économistes sont d’accord sur un point : quand on a plus de 3 millions de chômeurs dans un pays, on a tendance à désigner le bouc émissaire, et la mondialisation semble fournir une tête de turc idéale. Or même un Denis Clerc estime que ce sont 200.000 à 300.000 emplois qui, en dix ans, en France, ont été perdus du seul fait des dé- localisations. C’est beaucoup pour ceux qui se retrouvent sur le pavé, ce n’est pas assez pour attribuer aux délocalisations la responsabilité unique dans la perte d’environ l.4 millions de postes de travail depuis vingt ans. Ce fait révèle que la mondialisation ne met pas seulement en concurrence des firmes, mais des nations. C’est l’un des changements majeurs qu’elle a introduits.

Quel est le système productif qui présente le meilleur apport qualité/prix se demande au fond la firme qui cherche à localiser son emplacement, sa production ou ses fournisseurs de façon optimale. Un entrepreneur dira : j’accepte de maintenir une unité de production dans tel pays, ou de contracter avec tel fournisseur de ce pays, si le surcoût éventuel est contrebalancé par des avantages non salariaux : une main-d’oeuvre bien formée, des syndicats responsables, des dirigeants performants et motivés, une qualité irréprochable. C’est ce cocktail complexe qui permet à l’industrie allemande d’être le premier exportateur mondial de produits manu- facturés. S’y ajoute l’efficacité du service après-vente, la régularité des contrats, la stabilité des prix. Contre-partie : la productivité implique des pertes d’emplois. L’Allemagne paye au prix fort l’un des taux de chômage les plus élevés d’Europe occidentale, et l’ex-chancelier Kohl, évincé par son rival social-démocrate Gerhard Schroder le 27 septembre 1998, doit avoir l’impression qu’il règle la note ! Preuve, s’il en fallait, que l’économie mondialisée se montre habile à charger l’appareil d’Etat des carences de sa gestion.

QUELLES CHANCES ?

L’homme est né créateur de richesses. C’est son devoir, depuis la Genèse. L’économie, l’entreprise, les services, sont les lieux de cette création. Aussi longtemps qu’ils demeurent et agissent dans cette optique, ils restent dans l’ordre des choses et la logique de leur fonction sociale. Le processus de mondialisation est porteur de réelles potentialités. Il peut contribuer à l’unicité du monde pour autant qu’il assure une mondialisation sans marginalisation. L’ouverture des échanges est une condition sine qua non du décollage économique. Il n’y a pas de développement ni de sortie de la pauvreté en dehors d’un cadre international d’échanges. Le marché n’est pas le salut, mais se couper du marché mondial ou en être exclu a des conséquences catastrophiques. Le pape Jean-Paul II l’a rappelé lui-même vigoureusement lors de son voyage à Cuba, le 25 janvier 1998, d’une phrase dénonçant ce « néo- libéralisme capitaliste » qui « asservit la personne humaine et conditionne le développement des peuples aux forces aveugles du marché, en aggravant, depuis leurs centres de pouvoir, la situation des pays les moins favorisés avec des changements insupportables ».

La mondialisation contribue au développement d’un sentiment de coresponsabilité qui s’étend à l’ensemble de la terre et qui peut, à la limite, nous faire prendre conscience que l’ère des subventions d’un côté, et celle de la spéculation de l’autre côté, est terminée. Il s’agit de rétablir le lien entre le travail et le revenu, qui s’est de plus en plus dissocié, et d’atteindre un niveau de redistribution de la richesse qui favorise une consommation aussi équilibrée que possible, en vue de parvenir à un niveau correct de production. Dans ces conditions, le « bien commun », terme devenu désuet, reprend du service. Petrella estime même que nous sommes déjà passés de l’ère de l’interdépendance, qui est plutôt subie, à l’ère de la mondialité de la condition humaine, l’ère de la mondialité signifiant que la société humaine « a pris conscience de son existence en tant que communauté mondiale, et non plus en tant qu’ensembles multiples, juxtaposés ou interdépendants, de groupements humains, peuples, nations, uniques et indépendants, dont l’histoire aurait intensifié et approfondi les relations de domination-dépendance et de coopération ».

De son côté, Rubens Ricupero ne désespère pas d’une « mondialisation à visage humain », pour autant que l’on renonce à défigurer systématiquement ses objectifs et son fonctionnement. Il estime que c’est le fait d’un « réductionnisme » de la confiner aux seuls aspects économiques, commerciaux et financiers, et dénonce tant le « déterminisme » sous-jacent à la violence de ses détracteurs que le « conformisme » inhérent à la « pensée unique » issue de son idéologisation.

Ce qu’il ne dit peut -être pas assez, c’est le manque de contrepoids fiable que pourrait représenter, à côté de la mondialisation vue comme fatalité, un mouvement syndical véritablement « mondialisé ». Or, la question est à l’ordre du jour. Pour Dan Gallin, du Global Labor Institute de Genève, « le mouvement syndical a besoin de se mondialiser lui-même ». Il en a les moyens théoriques, cependant les esprits ne suivent pas : « Le mouvement syndical international, déplore-t-il, reste au stade d’un ensemble de réseaux assez relâchés d’organisations nationales, qui continuent à réagir à partir de réflexes nationaux ». Sans le dire ouvertement, Dan Gallin regrette un certain passéisme syndical et, dans une vision plus étendue du problème, il estime que « c’est le mouvement social au sens le plus large du terme qu’il s’agit d’unifier dans l’action et d’organiser, pour forger ensemble l’outil d’une mondialisation alternative ».

De fait, la « mondialisation alternative », discrètement mais avec obstination, est déjà en marche. Parfois en des termes voilés bien que violents. Nous pouvions déjà lire dans Foi et Développement de décembre 1996, sous la plume de Stepanus Djuweng, une critique sans concession d’une conception du développement qui couvre « la nouvelle manière d’étendre l’hégémonie de l’Occident sur le reste du monde à travers la culture occidentale, l’idéologie occidentale ». Venus d’Indonésie, ces termes étaient les signes avant-coureurs de la chute du régime Suharto, symbole honni du grand capitalisme prédateur, au printemps 1998.

Dans un autre registre, mais voisin de la pensée d’un Lebret sur le « développement global harmonisé », John Kurien, économiste indien, nous rapportait, quelques semaines après les événements qui ont bouleversé le paysage politique indonésien, combien le monde de la pêche s’est mobilisé contre les croyances des « grands prêtres de la mondialisation ». Retenons sa conclusion, tirée de l’expérience des travailleurs de la pêche parvenus, en novembre 1997, à constituer à New Delhi un Forum mondial des pêcheurs. Pour John Kurien, « la contradiction s’accentue au Nord entre la mondialisation et la décomposition des économies et des sociétés nationales ; au Sud, entre l’intégration progressive d’une élite dans le marché mondial et le pillage des ressources et de la main-d’oeuvre locale. Cette double contradiction crée les conditions d’un nouvel internationalisme fondé sur une opposition à la mondialisation ».

Ainsi donc, la dissidence existe, la prise de conscience de la nécessité d’une « mondialisation des peuples » (John Kurien) est en voie de développement, la « mondialisation alternative » n’en reste pas au stade de la pure utopie. Et cette mise en place, qui dispose d’instruments de recherche et d’actions tant en Afrique qu’en Amérique latine, ne met pas l’Europe à l’écart du processus. Paul Houée se dit convaincu que « l’enracinement dans le local et l’ouverture à l’universel », concrètement incarné dans la « vitalité des réseaux associatifs et culturels » locaux, est une formule d’avenir, capable d’affirmer et de réaliser « la primauté du politique et de l’éthique aussi bien sur les impératifs d’une économie hégémonique que sur des enfermements de règles identitaires ». C’est qu’il faut bien se rendre à l’évidence : notre époque souffre autant de la mondialisation forcée que d’un retour funeste aux revendications nationalistes, voire régionalistes, au sens étriqué du terme. La solution du conflit, précise Paul Houée, passe par une articulation des niveaux d’analyse et de décisions qui, « d’élargissements en élargissements, des unités de base aux nations et aux ensembles continentaux, contribuent au développement universel harmonisé ». En d’autres termes, le développement solidaire, au-delà des frustrations d’un développement à la solde des hégémonies destructrices des collectivités, des cultures et des communautés locales, est l’horizon d’une mondialisation « humanisante ».

La mondialisation comporte un risque évident de standardisation. C’est l’horreur de la pensée unique, la perte des valeurs spirituelles et morales, leur fusion dans une modernité banalisante. La culture « McWorld », comme la désigne Benjamin Barber, lui-même Américain et ancien conseiller de Bill Clinton, « menace l’autonomie de la société civile et les domaines de la culture et de l’esprit. McWorld a ses porte-drapeaux favoris : McDonald, Disney et Coca Cola. Grâce à la liberté des échanges, il diffuse dans le monde un goût américain de pacotille ». McWorld impose un « bombardement informatif » qui, en fait, n’est pas la culture de la mondialité, mais celle de l’Amérique, qui pourrait se transformer, si elle ne l’est déjà en nouveau totalitarisme économique et culturel.

La sauvegarde des identités culturelles devra aller de pair avec cet instrument par excellence de la mondialisation qu’est le réseau Internet. La mondialisation pourrait non seulement provoquer des replis identitaires mais des réactions ethnocentriques graves. L’expansion des communications et du cybermonde est, dans ce domaine comme dans celui de la démocratie et de la sécurité sociale, à la fois une menace et une chance. Nous l’avions souligné en présentant la communication planétaire comme le stade suprême de la mondialisation (Foi et développement, juillet-août 1997) : la société de l’information, telle qu’elle se développe à une vitesse vertigineuse, creuse le fossé entre les pays de haute technologie et les régions les plus défavorisées, mais les avis divergent sur les évolutions possibles du phénomène, Pour un Bruno Lanvin, cité par le mensuel Croissance en octobre 1996, les nouvelles technologies de l’information et de la communication constituent un domaine « où les prix ont diminué le plus rapidement au cours des vingt dernières années, ce qui est dû largement à la compétition que se livrent les entreprises des pays développés. Tout cela au bénéfice des pays pauvres : ils ont à portée de main, immédiatement, un instrument de richesse qui n ’ était accessible qu’aux riches il y encore quelques années ».

On remarquera cependant que le rapport 1997 de l’UNESCO sur la communication ne partage pas tout à fait cet optimisme. L’Afrique, pour ne parler que de ce seul continent, compte seulement 1% des lignes téléphoniques disponibles dans le monde, alors qu’elle abrite 12% de la population mondiale. Cette remarque pessimiste n’empêche pas le même rapport, cependant, d’envisager la « nouvelle culture du cyberespace » comme un vecteur des « valeurs associatives de justice, de solidarité et de développement » et de croire à l’émergence d’un « nouvel humanisme ». Pour Lotfi Maherzi, auteur du rapport cité, « les nouvelles technologies et notamment les réseaux électroniques peuvent nuancer la donne du marché mondial et sa logique de globalisation ». Nuancer, ce qui ne veut pas dire infléchir !

La mondialisation, sans la solidarité, serait une machine à broyer les vraies libertés. Une véritable menace pour la démocratie. Ce que d’aucuns ne sont pas loin de penser et de dénoncer. Tel Serge Halimi : « Quand les médias et les gouvernements se métamorphosent en brigade d’acclimatation des marchés financiers, l’orthodoxie libérale devient presque totalitaire ».

La mondialisation, si elle doit représenter une chance pour l’humanité, doit être mise au service de la personne humaine. La mondialisation est peut-être le nouveau nom du développement. Mais si elle n’est pas le développement de tout homme et de tout l’homme, elle ne sera qu’une technique d’asservissement. En étant lucides sur ses enjeux, nous nous préparons, et c’est notre devoir, à la transformer en instrument du nouvel humanisme, cet humanisme dont aura besoin le X XIe siècle s’il veut être plus intelligent, et plus pacifique que celui qui s’achève, moins glorieux et sûr de lui qu’il n’avait commencé.

Notre temps est un siècle humilié. J’ose espérer qu’il ne sera pas une génération perdue. Je fais un rêve : la mondialisation sortirait des rails de la productivité, des fusions, des concentrations, des restructuration, pour se préoccuper du bien-être de tous dans le respect de chacun… J’ai bien dit : je fais un rêve. Je ne doute pas une seconde que la réalité marchande ne laissera guère de place à ces divagations. Mais c’est là, peut-être, que se glisse une richesse qui n’est pas à vendre et qui peut même se donner en surabondance sans risquer de nous appauvrir : l’espérance. Personne n’arrêtera les êtres humains dans leur quête du plus-être, de plus d’humanité.

Albert Longchamp


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