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L'Economie de marché au défi de la solidarité

par Olivier de Solages

Automne 1973. Premier choc pétrolier. Le fragile équilibre issu de la Seconde Guerre mondiale se désarticule, entraînant des effets planétaires immédiats. Les peuples prennent conscience de leur interdépendance croissante. La chute du Mur de Berlin en 1989, précipite le mouvement. La mondialisation est en marche. Dopé par la révolution de l’information et de la communication, rien ne l’arrêtera, ni la revanche des nationalismes, ni les tempêtes financières à répétition.

Elle instaure désormais au coeur des démocraties un rapport au monde remodelé par les nouvelles contraintes : l’effacement de l’Etat-nation, la stratégie globalisante des acteurs trans- nationaux, la rapidité des opérations commerciales et financières, l’hégémonie nord-américaine. Jean-Claude Guillebaud, dans un essai récent, parle de Refondation du monde (Seuil). Olivier de Solages nous propose pour sa part une évaluation éthique et critique de l’économie libéralisée à l’échelle mondiale.

Moine bénédictin et auteur de trois ouvrages traitant du développement des tiers mondes (L’Harmattan), Oliver de Solages est chargé des relations de sa communauté avec les associations humanitaires et les organisations travaillant avec les tiers mondes. Son analyse montre que l’appropriation du marché par une poignée de détenteurs du pouvoir financier exige la ré- habilitation du contrôle politique et de l’encadrement social de l’économie.

On retire de la lecture de ces pages la ferme conviction que la mondialisation n’est pas une fatalité. Elle reflète des volontés, met en jeu des valeurs, fixe des responsabilités, oriente les solidarités. A défaut d’une souveraineté internationale, encore inexistante, qui parviendrait à modérer, voire sanctionner les excès et freiner la logique implacable de l’exclusion, la prise de conscience des enjeux éthiques de la mondialisation revient à chacun. L’avenir est ouvert. C’est tous ensemble que les hommes doivent réussir et ils le peuvent.

Albert Longchamp

On peut situer dans le courant des années 70 la véritable prise de conscience du phénomène de la mondialisation et de ses conséquences pour le monde développé.

Qu’il y eût toutes sortes de rapports entre les différentes régions du monde, entre les pays, les institutions, les hommes d’un peu partout, on le savait ; qu’il existât une certaine inter- dépendance entre le Nord et le Sud, on s’en doutait. Mais, à l’automne 1973, se produit le premier choc pétrolier. L’OPEP soudain devient une puissance mondiale. Les dirigeants du monde développé avaient pu longtemps ignorer les revendications du Sud, éviter toute mise en question sérieuse des rapports établis entre le Nord et le Sud, entre le centre et la périphérie, selon une expression couramment utilisée à l’époque. Le Nord se découvre alors dépendant du Sud. L’argument du pétrole est immédiatement convaincant : il faut accepter le dialogue avec le tiers monde.

Ce dialogue, exigé par le 4ème sommet des non alignés (Alger, septembre 1973), s’ouvre à la 6ème session extraordinaire des Nations Unies, à New York, en avril 1974. Président en exercice du groupe des pays non alignés, le président algérien Houari Boumediene demande un partage plus équitable des ressources et du pouvoir : les pays du tiers-monde n’acceptent plus un système économique « aussi injuste et aussi périmé que l’ordre colonial duquel il tire son origine et sa substance » ; les pays développés doivent accepter que les pays en voie de développement « assument la part qui leur revient dans l’animation et la direction des activités économiques mondiales ». Le Nouvel ordre économique international à établir ne doit pas être perçu comme « la revanche des pays pauvres sur les pays nantis, mais (comme) la victoire de l’humanité tout entière ».

Certains dirigeants se rendent compte qu’ils devront étudier les problèmes en considérant de très vastes ensembles et dans la perspective du long terme : il s’agit du monde dans sa globalité, et de son avenir.

Nous allons rappeler brièvement les processus selon lesquels, au cours des récentes décennies, les régions du monde, les secteurs d’activité, les groupes humains sur la planète ont été amenés à fonctionner en interaction et se trouvent désormais engagés dans une interdépendance qui les contraint à chercher ensemble les solutions de l’avenir (I). N’ayant pu ou su se donner les moyens de maîtriser ce phénomène (II), les pays du Nord comme ceux du Sud en subissent généralement des conséquences sociales négatives, même lorsque leur économie connaît une croissance satisfaisante (III). C’est donc le signe, nous le dirons en conclusion, que l’économie ne peut se passer d’une éthique.

I LA MONDIALISATION ET SES CAUSES

1 L’interdépendance croissante des sociétés et des États

Dans leur Déclaration du 1er mai 1974, les Nations Unies prennent acte « de l’existence d’un rapport d’interdépendance entre tous les membres de la communauté mondiale ». Depuis la Deuxième Guerre mondiale, en effet, les économies nationales sont progressivement engagées dans des relations plus étroites.

La souveraineté et l’indépendance nationales sont toujours proclamées comme une doctrine intangible et restent à la base du droit international. Mais ce paysage politique traditionnel se modifie rapidement. C’est, en particulier, l’effet des négociations qui ont pour but la libéralisation des échanges économiques. Les barrières tendent à disparaître qui, à la fois, protégeaient et enserraient les économies nationales. Des réseaux supra-nationaux de tous ordres déterminent des espaces nouveaux, sans correspondance avec, l’appartenance officielle des territoires, des accords établissent de nouveaux droits, des institutions nouvelles, renforcent cette interdépendance.

Si bien que l’économie internationale, par l’effacement des contrôles étatiques, devient une économie mondiale. On parlait de commerce international : expression qui connotait l’existence de nations, le pouvoir et l’intervention d’Etats nationaux ; on parle désormais d’économie mondiale, de commerce et de marché mondiaux, à mesure que ces délimitations territoriales, que ces pouvoirs « locaux » sont dépassés, survolés par des flux matériels ou immatériels qui les ignorent.

Dans le domaine de la production, les firmes multinationales prennent place parmi les acteurs économiques les plus actifs et assurent une part grandissante de la mise au point des biens et des services ; elles assurent l’internationalisation des techniques et, plus lentement, des technologies. Des réseaux mondiaux créés par ces firmes relient les sites de production et combinent les différentes opérations, de la conception à la vente. Au point qu’il devient difficile de déterminer la nationalité d’un produit élaboré dans plusieurs pays. Réalisant la répartition transnationale des activités de fabrication, ces entreprises assurent aussi une commercialisation que facilitent unions douanières et marchés communs régionaux. Dans un contexte de concurrence généralisée, l’échange des produits devient de plus en plus actif.

Car l’expansion des entreprises exige ou entraîne, d’un continent à l’autre, la circulation des hommes, des biens et des services, comme celle des informations et des idées. Elle exige aussi la mobilité des capitaux. Or, tandis que les techniques financières se perfectionnent, la masse financière disponible s’accroît : les pétrodollars des années 70 ne constituent que la première vague puissante de ces flux renouvelés. Bientôt, la pression du monde des affaires obtient que soient abandonnées les règles qui encadraient l’activité bancaire. Cette déréglementation financière facilite les investissements directs des banques multinationales dans les systèmes de production étrangers et leur intégration dans les institutions bancaires des pays-hôtes.

Un marché financier mondial se forme ainsi, qui fonctionne en temps continu et met en jeu des sommes considérables. Ses opérateurs sont à la recherche du profit le plus élevé, du meilleur « retour sur investissement ». Ils choisissent à tout moment les formes les plus avantageuses de placement ou de spéculation. Des placements à court terme sont réajustés en permanence, selon les occasions les plus lucratives, en profitant, par exemple, de la variation des taux de change des monnaies et du cours des valeurs sur toutes les bourses du monde, interconnectées.

L’internationalisation concerne aussi le domaine de la recherche. Le phénomène a été amorcé, en Europe, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Avec la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (1951), puis avec la politique commune de l’agriculture et du nucléaire (1957), s’engage la construction d’une Europe de la recherche scientifique. Car les gouvernements et les universités comprennent l’intérêt et la nécessité d’une coopération élargie dans ce domaine. La recherche, en effet, devient très coûteuse : elle met en jeu des compétences, des équipements lourds qui dépassent les ressources d’un Etat. De plus, la menace de la domination scientifique des États-Unis stimule l’entente européenne : les systèmes de recherche sont, là-bas, plus organisés, plus souples et beaucoup mieux dotés en fonds et en personnels. Enfin, l’intégration économique communautaire est un facteur puissant de coopération scientifique. On envisage donc l’échange des chercheurs, on confronte les programmes, les méthodes, les budgets. Des organismes de recherche s’engagent dans des programmes communs par-dessus les frontières4. Cette coopération s’étend à l’OCDE (dont certains pays ne sont pas européens) et au-delà.

Les pays incapables d’investir dans la recherche-développement sont tributaires des recherches menées ailleurs et de ce qui leur sera fourni, ou de ce qu’ils parviendront à obtenir, légalement ou illégalement, du résultat de ces recherches. Mais, dès les années 70, certains pays des tiers mondes manifestent une exceptionnelle capacité d’assimiler et d’entreprendre. La maîtrise progressive des processus de fabrication, puis de conception, permet la remontée des filières industrielles et la mise en place de secteurs de production d’une complexité technologique croissante. En dépit des obstacles, les milieux dirigeants et les classes moyennes instruites et entreprenantes créent des entreprises modernes, bientôt compétitives sur le marché mondial. Avec ces entreprises, avec ces Nouveaux pays industriels, les rapports scientifiques et techniques sont d’une autre nature : partenariat ou concurrence - mais toujours rapports plus suivis et interdépendance accrue.

Dans un autre domaine, mass médias et réseaux de communication de plus en plus denses et de plus en plus efficaces diversifient leurs messages ; les informations sont diffusées avec des moyens que nulle frontière n’arrête plus.

Dans le sens de l’interdépendance jouent encore, d’un bout du monde à l’autre, les relations, moins institutionnelles mais intenses, du monde littéraire, du monde des penseurs, des écrivains, des artistes, dont les influences entrecroisées modifient – de façon moins spectaculaire, mais profonde - le visage de l’humanité.

Des institutions politiques, économiques et culturelles, mais aussi les organisations internationales intervenant sur la quasi totalité du globe, et surtout les médias - notamment la télévision - habituent l’opinion à envisager désormais les problèmes dans leur dimension universelle et à mieux saisir les répercussions des décisions prises par les instances dirigeantes sur la planète. Il n’est plus un problème économique, chacun le sait maintenant, qui ne soit soumis à des contraintes aux sources lointaines ; il n’est plus une question de politique nationale, il n’est guère d’aspect de la vie sociale dans un pays donné qui ne soient conditionnés étroitement par l’étranger.

N’oublions pas enfin que, bien avant tous ces organismes et toutes ces institutions, les Eglises, dans leur volonté d’évangéliser le monde et dans leurs pratiques missionnaires – de même que bien des religions – ont vécu et prospéré sous le signe de la mondialisation.

2. Une interdépendance hiérarchisée

Les économies nationales sont donc progressivement intégrées à un ensemble qui les dépasse ; elles deviennent interdépendantes dans ce système. Mais pas toutes de la même façon, ni au même degré.

Car les unes sont assez fortes pour s’y déployer, pour demeurer des centres directeurs de l’activité productive, assez fortes pour structurer autour d’elles l’espace économique : ce sont les économies dominantes. Alors que d’autres ne disposent ni des capitaux permettant de financer des unités productives d’une taille et d’une qualité qui les rendraient compétitives ; ni des scientifiques et des techniciens, ni des entrepreneurs qualifiés capables de gérer un système productif élaboré ; ni d’un marché intérieur de dimension suffisante pour assurer à la production nationale un débouché régulier compensant les variations du marché extérieur. Leurs activités, insuffisamment organisées et mises en rapport, ne constituent pas un système économique structuré.

Les conditions d’une libre concurrence ne sont donc pas remplies : la loi du marché, égale pour tous, entraîne des effets inégaux sur le fort et sur le faible. Dans cette relation inégale, les économies dominées voient croître sur leur espace les activités des groupes étrangers ; elles doivent supporter, en vertu de décisions prises à l’extérieur, des contraintes qu’elles ne maîtrisent pas ; elles sont amenées à faire référence à des valeurs et à des éléments de culture dont elles subissent irrésistiblement à la fois l’attraction et le contrôle. De multiples situations intermédiaires .s’intercalent entre les pôles dominants et les sociétés dépendantes.

Dans toutes les régions du monde, et même dans les pays à économie planifiée où s’exerce fortement le contrôle de l’Etat, se fait sentir l’influence du grand mouvement impulsé par le capitalisme des pôles dominants.

II MAÎTRISER LA MONDIALISATION

Le phénomène déstabilise les structures économiques et politiques en place, et en inquiète les responsables. Dirigeants et experts du monde développé tentent d’en ressaisir la maîtrise. Avant de voir s’instaurer un libre-échange généralisé dans lequel certains pays neufs menacent la suprématie des économies dominantes, rappelons brièvement deux sortes de démarches manifestant l’intention de maîtriser la mondialisation.

L’une est un effort d’analyse prospective : ce sont les grands rapports établis à l’approche des années 80 ; l’autre relève d’une concertation politique dont le but est de conserver aux pays riches leur statut dominant : ce sont les réunions du G7.

1. Les grands rapports à l’approche des années 80

La deuxième décennie du développement touche alors à sa fin, dans un certain désenchantement : les effets de la première crise pétrolière commencent à s’estomper, mais les pays occidentaux n’en sont pas moins plongés dans « la crise » et le tiers- monde ne s’en sort pas non plus. Il s’en sort d’autant moins que le Nord refuse au Sud les mesures économiques et commerciales que celui-ci réclame. La Conférence de Paris (1976-1977) a été un dialogue de sourds. Le dialogue Nord-Sud est pratiquement interrompu.

Les organisations internationales se préoccupent de dresser un bilan du travail accompli et surtout d’organiser l’avenir. A la demande de l’une ou de l’ autre de ces Organisations, des équipes internationales d’experts se mettent au travail.

En 1977, un professeur de l’université de Harvard, Prix Nobel d’économie, fait paraître à la demande des Nations Unies un rapport qui porte son nom : 1999, l’expertise de Wassily Léontief. Il présente un « modèle économique global » comportant les scénarios qui pourraient réaliser avant la fin du siècle un nouvel ordre plus satisfaisant pour tous, favorisant en particulier le développement des pays pauvres. Il utilise pour cela la théorie des systèmes que le Club de Rome avait déjà introduite dans une étude controversée : Halte à la croissance (1972).

Le monde, expliquent ces chercheurs, est à comprendre comme un système global, au sein duquel les éléments sont interdépendants, dans lequel les différents secteurs d’activité et les phénomènes socio-économiques réagissent sans fin les uns sur les autres. Aucun secteur de la vie internationale n’évolue isolément ; aucun ne peut être étudié à part, comme si son fonctionnement n’obéissait qu’à sa logique interne. L’emploi de la théorie des systèmes permet de mettre en lumière les corrélations existantes ou prévisibles entre les différents domaines d’activité et entre les différents problèmes socio-économiques.

Interfuturs, dont Jacques Lesourne a dirigé la rédaction ( 1979), puis le Rapport Brandt, préparé par l’ ancien chancelier d’Allemagne fédérale : Nord-Sud, un programme de survie (1980), et d’autres textes encore prennent en compte la mondialisation en marche. Leur but est de sensibiliser les responsables politiques à la dimension mondiale des problèmes et, en même temps, de donner à ces responsables les instruments d’analyse permettant de. chercher collectivement une solution à ces problèmes en insérant les choix nationaux dans une stratégie mondiale à long terme.

L’avenir de l’humanité, la qualité de la vie dépendent des solutions appropriées que les dirigeants de la planète seront - ou ne seront pas - capables de prendre, accompagnés - ou non – par des opinions publiques plus ou moins éclairées.

2. Les réunions du G7

Les grands pays industriels dépendent donc de plus en plus les uns des autres, mais ils se sont habitués à ces liens, établis progressivement et dont ils ont patiemment négocié la teneur. Aux périodes de tension, ils s’interrogent d’ailleurs : comment gérer cette interdépendance lorsqu’elle se révèle pesante ou dangereuse ? Faut-il continuer à l’accepter en raison des avantages qu’elle assure au monde développé, ou peut-on la réduire en élargissant les zones d’autonomie, en cherchant l’autosuffisance dans certains domaines ? Quant aux pays du Sud, s’il leur est arrivé de protester contre leur dépendance à l’égard du Nord et de vouloir s’en libérer, le Nord n’a reconnu que du bout des lèvres la légitimité de cette revendication, tant la situation lui paraissait naturelle.

Mais voilà que les pays riches se découvrent tout à coup dépendants du tiers-monde : depuis la décision historique de l’OPEP, à l’automne 1973, depuis la crise du pétrole, l’interdépendance a changé de visage ; il devient urgent de l’aménager. Les sommets économiques naissent de la mondialisation enfin reconnue des problèmes et des solutions, et de la volonté de transformer en un projet commun les contraintes nouvelles imposées ’par les producteurs de pétrole.

C’est de la France que vient la proposition d’une rencontre annuelle des chefs d’Etat des plus grands pays industriels. En novembre 1975, à Rambouillet, ils sont six, invités par le président Giscard d’Estaing : Allemagne, Canada, Grande-Bretagne, États-Unis, Japon et France, auxquels se joindront l’Italie en 1976, puis, à titre d’observateur, la Communauté européenne. Voilà donc bientôt huit puissances désireuses de se concerter, de renforcer leur dispositif de coopération et d’exprimer une volonté commune au sujet des grands problèmes économiques posés à l’humanité.

Du tiers-monde, il est parfois question : on se préoccupe de son endettement, qui est en voie d’aggravation ; on soutient les négociations en cours en vue de la constitution d’un Fonds commun de stabilisation des matières premières. Mais les pays riches ont leurs problèmes, qu’ils tiennent pour prioritaires : 1 ’inflation et le chômage et, bien que d’une façon moins pressante, la sécurité de leur approvisionnement en hydrocarbures.

La 6ème session extraordinaire des Nations Unies, en 1974, avait bien souligné, dans sa déclaration finale instaurant le Nouvel ordre économique international, « que les intérêts des pays industrialisés et ceux des pays en voie de développement ne peuvent être dissociés les uns des autres ». En fait, tels qu’ils sont analysés par les dirigeants du Nord, les intérêts ne se rejoignent pas. Quelles qu’aient été les déclarations d’intention, on réaffirme les principes du libre-échange : pour la gestion des problèmes mondiaux, pour la sortie de la crise comme pour les échanges Nord-Sud, les chefs d’Etat, lors des réunions successives du G7, se montrent décidés à appliquer les directives libérales et à favoriser l’intégration de tous au marché mondial.

La volonté de justice sociale, qu’affirmaient certains dirigeants, comme leurs intentions humanitaires à l’égard du tiers monde doivent céder devant les exigences du marché telles que les pouvoirs financiers les déterminent désormais. Parmi les hommes politiques du monde développé, en est-il d’ ailleurs beaucoup pour entendre les mises en question de la théorie régnante et des rapports institués ? En est-il pour accueillir les propositions susceptibles de renouveler le regard sur le tiers monde ? Les chefs d’Etat réunis au sommet de Venise (le 6ème G7) en 1980, ont pris connaissance « avec intérêt » — c’est-à-dire avec une indifférence polie – du Rapport Brandt qui venait de paraître. Et ils n’en parleront plus.

Quant à l’analyse des systèmes, si prometteuse, les utilisateurs ont constaté les limites pratiques de sa mise en oeuvre. Les données recueillies, en effet, s’avèrent incertaines, en raison du caractère partiellement imprévisible du jeu collectif des libertés humaines, et la trop grande rapidité des évolutions oblige à des ajustements incessants. Comment alors interpréter en termes de décisions politiques concrètes le jeu mouvant d’ensembles interactifs aussi complexes ?

3. Le ralliement général à l’économie de marché

A mesure qu’avancent les années 80, le ressort essentiel et l’orientation fondamentale de la mondialisation se manifestent avec force ; le libre- échange à l’américaine s’étend à la planète.

Pendant des décennies, les théories se sont opposées. Le courant libéral voit dans l’application des lois du marché le seul moyen efficace d’assurer à la fois la croissance économique et le bonheur des hommes ; les pays du tiers monde, en particulier, auraient ainsi le moyen de « décoller » et de combler leur écart avec les pays riches. La croissance, stimulée par la demande extérieure et par la concurrence, favoriserait la création d’emplois, la rentrée des devises indispensables et l’enrichissement de tous. Ce dynamisme se propagerait des pays développés aux pays en voie de développement, et du secteur moderne de l’économie aux secteurs restés traditionnels. Les bénéfices de cette croissance se diffuseraient sur les catégories moins favorisées de la population, au Sud comme au Nord, assurant à tous des conditions de vie meilleures.

Observant les réalités vécues et certains résultats négatifs mis en évidence par les bilans, un autre courant de pensée conteste les capacités du capitalisme libéral à tenir ses promesses. Il estime qu’il revient à l’Etat de prendre les mesures nécessaires à une redistribution plus équitable du revenu national, et qu’il revient aux États d’intervenir collectivement pour une redistribution plus équitable du revenu mondial.

Pendant les années 80, s’opère cependant un ralliement général au libéralisme économique.. Certaines organisations internationales ont toujours agi dans ce sens : le FMI et la Banque mondiale en particulier. Les autres Organisations des Nations Unies abandonnent progressivement les positions qu’il leur était arrivé de défendre et adoptent à leur tour le discours libéral.

N’en citons qu’une : la CNUCED, où la voix des tiers mondes s’exprimait, en principe, plus librement qu’ailleurs. En fait, ces voix, peu harmonisées, étaient celles des dirigeants - donc fort éloignées, fort ignorantes des besoins et des attentes des populations. Mais enfin quelque chose du Sud était tout de même exprimée aux représentants du Nord. La CNUCED avait longtemps bataillé, sans obtenir de résultats bien satisfaisants. Elle cède peu à peu. A partir de 1990, qui voit la création de l’OMC (Organisation mondiale du commerce), son existence même est contestée par les pays développés.

Ainsi va la mondialisation croissante de l’économie libérale, favorisée, à partir de 1990, par l’effondrement des régimes socialistes de l’Est. En 1997, le Secrétaire général de l’OCDE peut écrire : « Nous sommes au seuil d’une nouvelle ère mondiale ». La mondialisation économique offre « des perspectives extrêmement prometteuses », selon les experts de l’Organisation. « Dans les pays de l’OCDE, les niveaux de vie pourraient être supérieurs de 80% en 2020 à ce qu’ils sont actuellement, tandis que la hausse dans les pays non membres pourrait atteindre la moyenne de 270% » Qui ne serait séduit par ces mirobolantes perspectives ?

III LES CONSÉQUENCES SOCIALES DE LA MONDIALISATION

Les politiques économiques conformes aux impératifs du libéralisme et la compétition généralisée qui en résulte agissent comme un stimulant et provoquent, de fait, un accroissement sans précédent de la richesse mondiale. Mais elles sont accompagnées d’une aggravation des inégalités sociales. Le phénomène est observable dans les pays développés aussi bien que dans les tiers mondes. Même s’il est des exceptions — les Nouveaux pays industriels en Asie de l’Est, par exemple, jusqu’à la crise de 1997-1998 — les inégalités de revenu se sont généralement aggravées, sans épargner les pays qui ont connu un taux de croissance élevé. Et nous remarquerons encore un aspect plus grave du phénomène, une menace plus fondamentale pour les sociétés : l’importance déterminante reconnue aux critères économiques dans toute décision.

1. Une concurrence à l’échelle mondiale

La concurrence élargie à l’échelle de la planète durcit les exigences de la compétition. Les entreprises, comme le dit un jour le directeur d’une société aux États-Unis, « sont maintenant comme ces gazelles de la savane africaine qui se réveillent tous les matins en sachant qu’elles seront mangées avant le coucher du soleil si elles ne courent pas plus vite que le plus rapide des lions ».

Par fusion ou absorption, elles cherchent à grossir pour atteindre la dimension jugée optimale : elles pourront produire à moindre frais grâce aux économies permises par la production de masse ; elles pourront renforcer la qualité de leur personnel en ne conservant que les éléments les plus qualifiés et en licenciant les autres. Car on licencie le personnel qui se trouve en double emploi à la suite de la fusion ; on ferme les agences ou les sites de production moins performants. On licencie pour réduire les coûts de production : si, au milieu des années 90, British Airways se porte mieux que ses concurrents du transport aérien mondial, c’est pour avoir, entre autres mesures de redressement, supprimé 25 000 emplois et exigé de ses pilotes et de son personnel une productivité plus élevée.

Le perfectionnement technique obtenu par une recherche incessante est hâté par la compétition ; en augmentant la productivité, il réduit la demande de travail et de travailleurs, en même temps qu’il disqualifie et exclut ceux qui ne sont pas en mesure de s’adapter assez rapidement. Le souci de réduire les frais justifie, aux yeux des dirigeants, le maintien aux plus bas niveaux des salaires du personnel peu qualifié et, particulièrement dans les pays en voie de développement, l’exploitation sans mesure des femmes et des enfants. Chaque fois qu’il est possible, dans les pays industriels, ce personnel est remplacé par la machine, dont la maintenance est d’un coût moins élevé.

D’une façon générale, il faut éliminer les « rigidités » du marché du travail que sont les minima salariaux, la protection sociale, les conventions collectives, c’est-à-dire tout le droit du travail que les pays occidentaux ont lentement élaboré à mesure qu’ils s’industrialisaient. Et l’Etat apprend à dépenser moins, à réduire ses dépenses sociales et ses dépenses de solidarité, à réduire les services à prix contrôlé qui creusent le déficit public. Ainsi se trouve marginalisée, puis exclue, une fraction importante de la population.

2. L’aggravation des inégalités

En Amérique latine, par exemple, l’adoption du libéralisme a pu favoriser l’essor du secteur moderne de l’économie, mais elle a eu simultanément pour effet la dégradation de la qualité de la vie pour une très grande masse d’hommes et de femmes. Selon la Banque mondiale, en 1993, un Latino-américain sur trois vit au-dessous du seuil de pauvreté. Le redressement économique exigé par l’ouverture au marché a entraîné la diminution des dépenses de I ’Etat dans le domaine des services sociaux, au moment où la compétition provoquait la fermeture de milliers d’entreprises. Au Mexique, à la suite de la crise de 1982, l’application des recettes du FMI, a permis le redressement de l’économie, puis l’enrichissement de certains : en 1988, le pays ne comptait que deux milliardaires en dollars ; en 1994, le nombre de ces heureux personnages était monté à 24, mais les classes moyennes et défavorisées avaient perdu 60% de leur pouvoir d’achat.

La logique du système conduit à l’exclusion des plus fragiles. Citons à ce sujet la protestation de 70 évêques représentant leurs 800 confrères d’Amérique latine et des Caraïbes, réunis à Mexico, en mai 1995, pour la 25ème Assemblée générale du Conseil épiscopal latino-américain. Selon eux, l’application sans contrôle du système libéral creuse l’inégalité entre riches et pauvres, blessant la dignité des personnes. Entre riches et pauvres a été creusé « un abîme insondable ».

Les répercussions sur l’environnement ont été, elles aussi, le plus souvent négatives. Par souci d’une rentabilité immédiate et maximale des sols, des forêts et des mers, l’exploitation des richesses naturelles a souvent pris la forme d’un pillage aux conséquences écologiques inquiétantes.

L’exclusion ne concerne pas seulement des individus et des groupes, mais des pays et des catégories de pays. Le Rapport annuel du PNUD sur le développement humain en 1996, confirmé par celui de la CNUCED, souligne la gravité de la fracture sociale à l’échelle de la planète : alors que la richesse mondiale ne cesse de progresser, l’inégalité se creuse entre pays riches et pays pauvres.

Dans les pays les moins avancés, le revenu par habitant n’a cessé de se dégrader depuis 1980. « Si les tendances actuelles se poursuivent, prévoit l’administrateur du PNUD, les disparités économiques entre les pays industrialisés et les pays en développement (…) deviendront inhumaines ». A mesure que le marché se mondialise, investisseurs et industriels se retirent des pays moins développés et se tournent avec plus de détermination vers les pôles d’activité les plus performants.

C’est ainsi que les Nouveaux pays industriels de l’Est asiatique ont attiré les investisseurs étrangers. Au début des années 90, ils constituaient le pôle économique le plus dynamique de la planète ; leur taux de croissance élevé suscitait l’envie. Ils se voyaient sur le point de rejoindre les pays développés. Jusqu’au moment - à l’été 1997 – où l’on prend conscience tardivement des bases fragiles du « miracle asiatique » : une croissance effrénée, dépendant si largement des capitaux étrangers – de capitaux qui, bientôt, avaient choisi de s’orienter vers la spéculation plutôt que de s’investir dans l’ « économie réelle », celle des entreprises et des services créateurs d’emploi et de richesse collective. Spéculation et corruption étaient porteuses de drames futurs. Crise bancaire, faillites, licenciements ébranlent la région avant de se communiquer à la Russie, puis au Brésil : résultat d’une croissance économique non maîtrisée, non régulée par un pouvoir politique, dans le contexte de la mondialisation. Des millions de personnes retombent dans le chômage et la misère.

Quant aux pays développés, ils offrent sous nos yeux des processus analogues. La « nouvelle pauvreté », apparue au milieu des années 80, et la multiplication des nouveaux pauvres ont manifesté l’installation au sein des pays riches d’un drame social depuis longtemps éprouvé par les tiers mondes,

Tandis que les besoins sociaux s’aggravent dans une société à risques, l’Etat est de moins en moins en mesure d’intervenir dans le domaine des salaires, des normes de travail et de la protection sociale. Santé des travailleurs, sécurité, durée du travail, congé, retraite dépendront davantage des entreprises, donc des exigences du marché. Or il arrive, dans bien des entreprises de sous-traitance des grandes firmes, que le cadre libéral entraîne de véritables violations des droits humains. Des enquêtes et des rapports dénoncent ces conditions de travail. Non seulement l’Etat dispose de moyens plus réduits mais, en vertu de la doctrine néo-libérale, son droit même à intervenir est mis en question.

Comment ignorer les conséquences sociales d’un libre-échange sans contrôle ? Ou plutôt -car personne ne les ignore, car aucun des dirigeants de la planète ne peut faire croire qu’il les ignore — comment escamoter ces conséquences lorsque l’on discute du choix d’une politique économique et des bienfaits attendus du libéralisme ? Mondialiser la production et les échanges à l’enseigne du capitalisme libéral peut amorcer et soutenir –sans écarter le risque d’accidents majeurs, nous venons de .le rappeler – un dynamisme économique puissant. Mais c’est aussi aggraver à cette échelle, écrivait, en 1988, le directeur du Monde diplomatique, « les multiples brisures qui disloquent la planète comme elles désarticulent, au Nord et au Sud, des sociétés en quête d’un équilibre interne ». Qui ne sait, qui ne voit la paix sociale mise en péril dans de pareilles conditions, avec de pareilles inégalités ?

3. La prédominance de l’économique

La menace est, en réalité, plus fondamentale : elle vient de la prédominance reconnue à l’économique sur les autres éléments constitutifs de la société ; de la référence obligée de toute réalité, de toute activité, de tout choix politique à l’économie ; de la priorité accordée aux critères économiques dans toute décision.

Même si l’activité productive de l’individu est un élément important de son statut social et un facteur de son insertion, celui-ci ne peut être considéré sous le seul angle de sa capacité à produire, ainsi que l’exige, avec plus de force que jamais, l’économie de marché. De façon analogue, même si l’économie en conditionne puissamment les possibilités d’existence, la société ne se réduit pas à son économie ; sa vitalité ou son développement ne peuvent être appréciés selon les seuls indicateurs économiques ; elle ne peut admettre que les finalités qu’elle poursuit soient régulées par les seules conditions de l’échange, subordonnées aux seuls buts économiques.

Or le système néo-libéral ne paraît pas en mesure de concevoir et de proposer une autre finalité que la production et le progrès indéfini de la productivité, que la consommation et la multiplication indéfinie des objets consommables, et la diversification indéfinie des besoins. La culture elle-même devient un « produit culturel », soumis au même traitement mercantile que toute autre marchandise. Cette dérive de la civilisation occidentale a été cent fois dénoncée par des penseurs et des sociologues, par des hommes soucieux du devenir intellectuel et spirituel de l’humanité. Le système qui s’impose à l’Occident et au monde disqualifie par avance tout recours à des valeurs qui donneraient sens à l’activité productive et marchande - et à l’existence humaine.

L’aplomb avec lequel les porte-parole du néo-libéralisme délivrent leur message et la ténacité qu’ils mettent à en exiger l’application ne peuvent en masquer le caractère trompeur. On peut se demander quelle est la signification de ce discours prônant la liberté, tout en refusant à celle du partenaire de s’exercer autrement que dans le cadre imposé. Quelle est cette liberté revendiquée pour l’initiative privée : celle d’entreprendre, de gérer, de commercer sans encadrement juridique, sans limitation administrative, s’il est permis de l’imposer aux autres par l’intimidation diplomatique et la menace de représailles ? Et s’il lui est permis de se déployer sans contrainte au point d’anéantir l’initiative libre de l’interlocuteur et donc de nier le droit de celui-ci à la liberté ? La liberté a bien quelque chose à voir avec la liberté de marché, mais elle y est sûrement à l’étroit.

Il semble qu’à la base de la théorie règne une confusion entre des notions que seul le terme utilisé rapproche. Si l’on peut être convaincu que la liberté constitue pour I ’homme une valeur fondamentale et que tout doit être tenté pour qu’elle soit respectée, la liberté du marché n’est qu’un dispositif particulier concernant les échanges, un dispositif qui peut être choisi parmi d’autres possibles et qui n’a aucun titre à être considéré comme l’idéal, comme la norme à laquelle chacun devrait se conformer. Le choix de ce système et son application devraient faire l’objet de négociations entre les partenaires, compte tenu de sa remarquable efficacité dans certaines conditions, mais également compte tenu des circonstances, des intérêts propres à chacun et des avantages partagés. Avec le libre-échange, nous ne sommes plus du tout dans le domaine des valeurs fondamentales qui doivent inspirer toute existence d’homme, mais seulement au niveau d’un agencement technique de l’échange marchand qui peut être proposé et adopté dans la mesure où les partenaires y trouvent leur avantage. Il revient au pouvoir politique, éclairé par les hommes du métier, d’en décider. Il lui revient aussi d’y réintroduire quelques règles en relation avec les valeurs de référence de la communauté internationale.

UNE ÉTHIQUE DE L’ÉCONOMIE

Nombre d’esprits que l’on tient pour clairvoyants répètent depuis longtemps qu’il faut inventer des stratégies d’adaptation et repenser le travail. Selon leur domaine propre de compétence, ils attirent l’attention sur l’allègement des contraintes et des complexités administratives qui font de toute innovation — au moins dans certains pays occidentaux, au premier rang desquels la France — un parcours d’obstacles ; ou sur le renouvellement des systèmes éducatifs et des filières de formation, pour préparer aux professions de hautes technologies et former davantage aux fonctions relationnelles ; ou sur la faveur à donner à une culture de la création et de la mobilité dont le Nouveau monde semble avoir concentré à son profit le goût, les capacités et les avantages.

Nos sociétés, en effet, ne peuvent éviter de renouveler leurs modes d’être, de vivre et d’organiser leurs économies en fonction de la mutation technologique et culturelle qui est à la fois la condition et l’effet de la mondialisation libérale. Mais la nécessité demeure d’un questionnement éthique en vue d’un autre genre de renouvellement. Ces questions touchent à la notion de développement et à la place centrale que I ’homme doit occuper dans tout programme, dans toute politique de développement ; elles touchent à la finalité de l’économie mais aussi, de façon concrète, à l’organisation économique et financière de la planète ; elles concernent le rôle que le pouvoir politique devrait jouer pour garantir la place première reconnue à l’homme.

Dans le sillage de la pensée du Père Lebret, le développement ne peut être conçu que comme l’accomplissement de l’homme, cherché et réalisé avec l’homme et pour lui, avec les hommes vivant en société et pour eux. La croissance économique n’est que l’un des moyens d’atteindre ce développement humain intégral. Car l’accomplissement de l’homme requiert la mise en oeuvre des instruments politiques, des énergies sociales et des ressources culturelles, en même temps que l’ouverture aux démarches spirituelles.

Les activités économiques ne peuvent donc être conçues et menées sans être mises en rapport avec les autres facteurs du développement humain et en conformité avec leur fin commune. L’économie aune dimension" sociale. Or les conditions dégradantes de vie et de travail imposées à certaines catégories sociales et la marginalisation d’un grand nombre d’êtres humains mettent en question un type de croissance qu’accompagne un tel coût social et humain ; elles mettent en cause les équipes de décideurs - malaisément identifiables, sans doute, tant les processus de décision sont devenus complexes, mais qui cependant existent et décident. Peut-on accepter que ce « progrès » ne profite qu’à certains, mieux formés, mieux placés, devenus plus aptes à la compétition, et que des masses humaines soient écartées de la construction de leur propre société par des mouvements économiques et financiers dont la maîtrise leur échappe ?

La croissance des activités financières et leur relative autonomie attire aujourd’hui l’attention vers ce secteur : est-il géré en accord avec la finalité fondamentale de l’économie, le développement de l’homme ? La mobilité des capitaux, la liberté des investissements permettent d’irriguer de façon continue, immédiate et théoriquement efficace la vie économique sur l’ensemble de la planète ; elles sont donc susceptibles de soutenir au mieux le développement des entreprises et celui des sociétés. Mais la dérive actuelle des activités financières par rapport à cette fonction, dans les opérations à court terme et la spéculation, est un facteur d’instabilité des systèmes économiques et donc des sociétés. Cette dérive conduit à un oubli des finalités humaines et sociales de l’activité économique qui ne peuvent être poursuivies que dans le long terme. Les activités financières ainsi menées s’écartent, quand elles ne la contredisent pas, d’une heureuse gérance des ressources de la planète en vue du bien de tous. Peut-on accepter qu’elles échappent à tout contrôle ?

Il est clair que l’on ne peut s’en remettre à la liberté du marché pour assurer un développement cohérent et durable de l’humanité. Le marché doit être organisé. Même s’il est amené à déléguer une partie de ses responsabilités à des instances régionales ou mondiales qui seraient mieux en mesure de faire prévaloir des considérations d’intérêt général, l’Etat garde un rôle essentiel : dans l’étape actuelle de l’évolution des sociétés, on ne voit pas d’autre garant crédible du bien commun. Comment se passer, aujourd’hui encore, d’un Etat qui ne serait ni gendarme, ni providence, ni chargé de la gestion de tout, mais garant d’une vision de l’ensemble portant sur le long terme, soucieux de l’équilibre interne des sociétés, soucieux de l’homme ?

L’Etat-nation traditionnel n’ayant plus la puissance nécessaire pour imposer un minimum de règles du jeu aux grandes firmes et aux marchés financiers, c’est dans le cadre de grands ensembles territoriaux intégrés qu’une politique économique renouvelée aurait ses chances - en attendant la mise en place concertée d’un système institutionnel mondial dont les pouvoirs seraient proportionnés à l’importance des problèmes a traiter. L’Europe sociale, par exemple, restera dans le domaine de l’incantation tant qu’une Europe politique volontaire ne se sera pas donné les instruments juridiques, administratifs et techniques d’une régulation de l’économie ; tant qu’elle n’aura pas donné naissance à une volonté politique assez forte pour affirmer ses intérêts communs, ses choix différents, et pour les faire reconnaître en face de l’idéologie envahissante d’un libre-échange sans frein. Par l’Europe et par d’autres ensembles régionaux à construire, il s’agit de créer un instrument de négociation d’un poids suffisant pour obtenir le rétablissement, au plan mondial, d’une régulation et d’un contrôle politique satisfaisants.

Seule une régulation politique de l’économie libérale, effectuée par des accords et des contrôles internationaux, donnera une forme vraiment efficace à la solidarité et un visage humain à la mondialisation. C’est ensemble que les hommes doivent réussir.

Olivier de Solages


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