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Mondialisation : des espaces pour les peuples

par Orlando Fals Borda

Sans avoir l’air d’y toucher, certains articles, au bout d’une lecture attentive, nous brûlent les doigts ! C’est peut-être l’expérience qui attend le lecteur au terme de la réflexion proposée par Orlando Fais Borda. Professeur émérite à l’Institut des études politiques de l’Université nationale de Colombie à Bogota, l’auteur se propose d’ouvrir des « espaces pour les peuples » au sein du processus de mondialisation. En apparence, pas de quoi faire frémir l’intérêt. Mais très vite, au détour d’un paragraphe innocent, voici qu’est remis en cause le « secret de la stabilité » du système planétaire « moderne ».

L’accumulation constante du capital, les polarisations de classe et la propension des populations à subir l’oppression, jadis tenues pour des certitudes intangibles, sont considérées ici comme les vecteurs d’un développement nocif, notamment destructeur des valeurs culturelles et sociales du Sud. En découle un devoir absolu : le « développement » (même accompagné du noble qualificatif de « soutenable ») et la « modernité » doivent être « débarrassés » et « purgés » des idéologies aliénantes qui les encombrent ! Et par quels moyens ? En valorisant trois types de luttes populaires : pour la ré appropriation des ressources naturelles, pour la reconquête du pouvoir politique, pour la reconnaissance des cultures locales.

Ces « espaces » d’humanisation seront-ils capables de « réenchanter » le développement pris dans les mailles de la mondialisation ? C’est le pari tenu par l’auteur. Ces pages, tirées d’une allocution au ministère des Affaires étrangères finlandais, en septembre 1998, nous ont semblé offrir une provocation salutaire. Même et surtout lorsqu’elles bousculent toutes nos idées sur le développement des peuples.

Albert Longchamp

Le grand sociologue américain C. Wright Mills faisait remarquer, en 1959, qu’« aujourd’hui, les problèmes des sociétés occidentales sont de façon quasi inévitable des problèmes universels ». Il parlait déjà de « postmodernité » et pointait de manière astucieuse les premières caractéristiques du phénomène actuel de mondialisation : la tension entre raison et liberté considérées comme sources du bonheur. Selon lui, cette tension engendre un malaise et une certaine indifférence qui conduit à la formation d’un « robot satisfait » contrastant avec le modèle des Lumières révélateur d’un être humain créatif.

Depuis lors, évidemment, l’approche de ce qu’il est convenu d’appeler le processus de mondialisation a beaucoup évolué. A présent, nous savons que l’abondance des technologies ne peut être un indice de qualité de la vie : au contraire, cette profusion s’est avérée fatale et immorale à plusieurs égards. La raison ne conduit pas toujours à la liberté ou à l’éthique, encore moins au bonheur. Pourtant, le fameux Rapport Bruntland de 1987, qui a présenté le monde comme un « fragile ballon dans l’espace », a renforcé une attitude dirigiste à l’égard de la nature et une tendance à l’instrumentaliser. Ce rapport a bel et bien véhiculé le sentiment largement répandu d’un « cosmos désenchanté ». Une voix en provenance du Sud s’est alors élevée pour rappeler que « ce dont nous avons besoin ce n’est pas d’un avenir commun mais d’un avenir en tant que peuple » (Shiv Visvanathan).

DU MALAISE AU DOUTE

Au Sud, nous ne nous contentons pas habituellement de messages et d’interprétations rationnelles et techniques parce que notre pensée collective (mana) est fortement enracinée dans l’animisme, la mythologie, le mysticisme et les religions ésotériques. S’agissant du Rapport Bruntland, nous aurions pour le moins souhaité qu’il prenne en compte, de manière affective ou humaniste, la responsabilité collective de l’épuisement des ressources naturelles, spécialement celles des régions tropicales qui pour nous revêtent une importance vitale. Et que cette prise en compte soit accompagnée d’actions substantielles.

Qui sont les responsables d’une telle destruction matérielle et spirituelle ? De nombreuses études ont montré le rôle dramatique joué par les tenants de la culture européenne qui, à partir du XVIe siècle, ont imposé des croyances et des normes chrétiennes et capitalistes à nos civilisations et communautés de base. Un héritage fondé sur une conception manichéenne de l’existence et qui s’est étendu aux extrémités les plus reculées de la planète, créant ce que Wallerstein définissait comme « notre système planétaire moderne ». Le secret de la stabilité de ce système reposait, selon lui, sur trois données : en premier lieu, sa capacité à accumuler sans fin du capital ; ensuite, celle de favoriser une polarisation de classe toujours plus grande ; enfin, la soumission des populations face aux injustices.

Comme on le sait, les cruautés initiales et les bénéfices retirés de la période coloniale furent, par la suite, transformés par un tour de passe-passe en « modernité universaliste » ou « développement modernisant » et présentés comme des objectifs et des méthodes qui devaient être adoptés par le Sud. Autre aberration : le « développement » s’est avéré avide d’accumulation de richesses au profit d’un petit nombre de nantis et créateur de polarisation et de misère aux dépens d’une majorité de gens honnêtes vivant au sein de « populations cibles ».

Cette situation a généré des scrupules chez de nombreuses personnes au Nord : le malaise de C. Wright Mills a ouvert la voie à la notion de doute quant au devenir du monde. Ce doute doit être appréhendé en relation avec les problématiques espace-temps : de mon point de vue, ses origines sont essentiellement super-structurelles. Si nous prêtons attention aux analyses faites en 1997 au World convergence CTgress of Participatory Research , on découvre que le doute prend naissance dans le règne cruel de la violence, du vice, de la société de consommation, de la faim et de la pauvreté qui ont été imposés à la majorité des habitants de la planète depuis les guerres asiatiques des années 50. Mouvement accéléré par la disparition, au cours des années 80, de l’Etat-providence, des réglementations protectionnistes, et par l’imposition de politiques néolibérales. Les principales victimes de cette situation semblent avoir été les jeunes (manifestations de colère et de désespoir face à l’absence d’avenir), les personnes âgées (abandonnées par leurs enfants), les femmes (frustrées en permanence par le régime du patriarcat) et les groupes marginalisés (tentés par la délinquance). D’une manière générale, « ne sachant pas où nous allons et comment nous allons faire, nous sommes mal à l’aise et angoissés ». Il en résulte une grande hypocrisie institutionnelle et de l’instabilité politique.

Aux remords capitalistes du Nord qui ont largement contribué à l’émergence de ce doute répond, au Sud, un appel renouvelé en faveur du particulier, du local et du culturel. Les activités mondiales et les effets qui en découlent, initiés par le « développement modernisant », ont entraîné une réaction du Sud qui entend défendre ses moyens traditionnels d’existence ainsi que l’environnement naturel et spécifique des banlieues comme des zones rurales. Alors, le particulier, le différent, l’étrange ou le surprenant (pour le regard occidental) sont tout d’un coup perçus comme ne convenant pas aux processus mondiaux imposés et uniformisants. On en rencontre de nombreux exemples dans la littérature. Mais il va de soi que de nombreuses actions visant à contrecarrer les politiques néolibérales qui ont provoqué tant de décomposition sociale, de corruption, de chômage et de dérèglement dans le tissu social du Sud, restent à mettre en oeuvre.

LE RÔLE DE LA PAUVRETÉ

Il est curieux de constater que certaines avancées résultent du fait que le phénomène de polarisation de classe, initié par les tenants du capitalisme et du néolibéralisme, se nourrit de cette pauvreté et de ce chômage. Si l’on se situe d’un point de vue holistique, cette pratique s’avère en effet dangereuse pour tous les peuples, où qu’ils se trouvent, car la pauvreté est un facteur efficace d’entropie au sein des systèmes socio-économiques : les sociétés deviennent de plus en plus auto-destructrices et le « développement » détruit de manière constante tout ce qu’il y a comme ressources : naturelles, sociales, culturelles, humaines. Des ressources dont par ailleurs il ne peut se passer. D’où la nécessité d’une attention critique aux pauvres en tous lieux de la planète.

La pauvreté peut être mesurée en termes de revenus par tête d’habitant mais ces statistiques impressionnantes ne sont pas satisfaisantes ni représentatives si l’on veut analyser le système. Rahnema attire l’attention sur un élément du système qui permet de vérifier cette entropie accélérée : c’est ce qu’il appelle « les formes morales de la pauvreté », qui se différencient de la conception calviniste selon laquelle la pauvreté reflète une insuffisance personnelle. Pour contrebalancer les effets destructeurs de la cupidité et de la recherche de profits apparaît aujourd’hui dans le Sud une réaction éthique visant à redéfinir la pauvreté, le dénuement et même l’ignorance comme des moteurs en faveur du changement ou encore des armes de transition et de défense contre la domination actuelle de la civilisation européenne.

Cette réaction peut contribuer à éradiquer la pauvreté économique et le chômage ainsi que les autres injustices, à condition de se donner une idéologie mondiale cohérente capable de les soustraire à la mondialisation capitaliste. Ainsi, les pratiques destructrices au niveau international pourront-elles être combattues grâce à un traitement mondial adapté. Cela semble évident et c’est la base sur laquelle s’appuie notre présente réflexion. Jetons rapidement un coup d’oeil sur quelques manifestations d’espoir, en particulier celles qui se concrétisent à travers la création d’espaces populaires dans les pays du Sud et qui, dans la perspective d’un avenir meilleur, allègent le poids des injustices engendrées par le système capitaliste.

OCCUPER LES ESPACES

Dans nos perspectives présentes, nous entendons par « espaces pour les peuples » des lieux spécifiques ou des endroits définis où variété et diversité font partie de la normalité, « où les gens tissent le présent avec des fils propres à leur histoire » (Sachs), souvent en se servant de la mémoire orale et collective. L’endroit ou le lieu sont des données fondamentales parce qu’elles sont comme une arène où se constituent les identités de vie, les institutions solidaires et coopératives, où la personnalité se forme, où les droits collectifs ont la priorité sur les droits individuels. D’où les références à des lieux spécifiques.

Au Sud, face au processus de mondialisation, la lutte pour la récupération de territoires et la défense des ressources naturelles est peut-être le mécanisme d’occupation des espaces populaires le plus significatif. Concrètement, cela signifie production de nourriture, au minimum pour la famille et pour les besoins de la communauté, afin d’échapper aux contraintes des multinationales de l’alimentation. Pour cela, les valeurs traditionnelles et la défense des droits fonciers sont grandement déterminants car ils sont l’occasion de créer des mouvements politiques et sociaux qui évoluent du micro au macro ou mûrissent de la protestation à la proposition. L’association Gaia ou Terre Mère, par exemple, constitue un premier mouvement pour des groupes autochtones tel que U’wa situé dans la région Est de la Colombie. La lutte pour la terre s’est avérée la seule voie permettant de stopper la pénétration des multinationales pétrolières. Cela s’est réalisé avec le soutien d’ONG du Nord une fois qu’elles en ont compris les enjeux.

Le succès d’U’wa a stimulé des mouvements indiens ailleurs, parfois grâce au réseau Internet. Dans le Chili prospère, les Mapuche se sont bruyamment opposés à une compagnie étrangère exploratrice d’énergie qui occupe leurs terres. En d’autres endroits, particulièrement dans la région amazonienne, des communautés autochtones, agressées par des biologistes à la recherche de plantes médicinales servant à fabriquer des substances génétiques de grande valeur pour le marché international, se sont aussi levées pour se défendre. Les scientifiques étrangers ont besoin du savoir des populations aborigènes pour connaître les particularités des plantes et, malgré cela, les industries pharmaceutiques internationales ne veulent pas admettre qu’elles font de cette sagesse du vulgaire business. Néanmoins, à partir d’actions réussies, d’une mémoire vivace, d’une prise de conscience et d’une capacité de résistance locale, les chefs et les tribus sont aujourd’hui organisés en conseils nationaux. Grâce à ceux-ci, ils peuvent analyser les problèmes complexes posés par la modernité et défendre la biodiversité.

L’exploitation du bois de construction représente un autre exemple significatif de l’organisation populaire. Pendant des décennies, les forêts situées sur la côte ouest de la Colombie étaient entre les mains de compagnies qui les exploitaient au profit de la consommation nationale et, de l’exportation internationale. Ces entreprises se comportaient évidemment de manière dévastatrice non seulement vis-à-vis des forêts mais également des communautés noires qui les habitent et qui fournissent la main-d’oeuvre. Dans ce cas concret, l’occupation des espaces populaires s’est concrétisée par l’ouverture d’une brèche dans la Constitution (1991) qui reconnaissait le droit à la création de communautés riveraines autonomes possédant des titres de terres et de forêts. La première décision de ces communautés fut de regagner le droit au contrôle local à travers des conseils communautaires. A présent, les compagnies se retirent peu à peu de ces zones à l’image de ce qui est arrivé en Inde avec le mouvement Chipko et dans l’île de Luzon (Philippines) à Bukidnon.

Le plus grand mouvement paysan organisé et toujours en activité dans le Sud est celui des Sans Terre au Brésil (Movimento dos Sem Terra). Ce mouvement a seulement dix années d’existence et a démarré à la manière de la prise de possession d’un domaine agricole comme au temps de la colonisation. La famine sévissait et un appel au droit inaliénable à la vie avait été lancé. Tandis que les gouvernements brésiliens successifs manigançaient des affaires avec les multinationales de l’industrie et autorisaient l’implantation d’entreprises énormes à ramifications internationales, les paysans s’échinaient à assurer leur production agricole et alimentaire, non sans compter de nombreuses victimes. Aujourd’hui, des millions de paysans se sont mobilisés. Ils représentent dans leur pays un réel espoir de démocratie participative à travers leurs organisations de base et forment un leadership engagé et intègre. Des mouvements similaires bien que moins importants ont vu le jour au Zimbabwe, en Inde et ans de nombreux autres pays.

UN COMBAT POUR LE POUVOIR

Du point de vue de la recherche d’espaces et de démocratie, le combat pour le pouvoir politique est également un processus important dans le Sud, même s’il n’a pas toujours débouché sur des résultats positifs. Il a souvent conduit à des conflits sanglants du fait d’intérêts internationaux tels que ceux liés aux ventes d’armes. Dans ce cas de figure, les espaces populaires sont alors occupés par les armes et une culture de mort qui n’a pas nécessairement son origine dans le pays. De grandes entreprises capitalistes comme celles qui produisent et commercialisent des narcotiques, par exemple, n’ont que faire des frontières locales et nationales et doivent leur développement aux plantations de coca et de pavot. En même temps, elles permettent aux paysans de vivre et de gagner de bonnes sommes d’argent. Mais dans ce contexte, les agents de mort se multiplient et l’exploitation brise la vie communautaire. D’effrayants déplacements en masse de familles pauvres en sont souvent la conséquence. Cependant, même dans ces circonstances défavorables les gens font la démonstration de leur capacité à se défendre par eux-mêmes, particulièrement à travers des pratiques d’aide mutuelle, tout en gardant l’espoir d’un retour pacifique aux terres de leurs ancêtres.

L’un des conflits les plus populaires aujourd’hui est celui du Chiapas (Mexique) où un leader charismatique a été capable d’associer à un programme de réformes locales un slogan inhabituel : « Conduisons-nous de manière disciplinée ! ». Par ce mot d’ordre, Marcos a fait voler en éclats les revendications économiques en faveur d’un accord de libre-échange international et créé un courant critique de masse qui s’est transformé en une opposition démocratique nationale. Grâce à son insistance sur les valeurs sociales, le mouvement zapatiste a contesté des droits acquis injustes, gagné à ces idées d’autres parties du pays et touché d’autres classes sociales. Des cas similaires de mouvements populaires militant en faveur de structures démocratiques peuvent être observés en Indonésie, en Afrique du Sud et au Mozambique. Un de ces mouvements pionniers a été le Bhoomi Sena au Maharashtra, en Inde.

RECONNAISSANCE DE LA CULTURE

La lutte des peuples pour la défense et la reconnaissance culturelles est un autre symbole éloquent de l’occupation de l’espace face au processus mondial de destruction. Ce qui est recherché ici est l’affirmation d’une identité collective et la définition alternative d’une « qualité de vie » permettant de devenir acteur .L’exemple des jeunes Aborigènes australiens est passionnant de ce point de vue : ils se sont servis de la musique pour combattre l’exploitation et l’alcoolisme propagés par la vie urbaine. Ils ont ainsi reconquis leur dignité d’êtres humains. En combinant des rythmes de rock et de chants avec les instruments de leurs ancêtres, ces jeunes ont produit une musique très originale couronnée de prix nationaux et internationaux.

Le rôle des éducateurs est important dans le domaine culturel. Bien motivés, ils sont porteurs de messages innovants. Dans les pays du Sud, leurs actions s’inspirent de trois idées forces : tout d’abord la prise de conscience des réalités sociales (cette idée a vu le jour au Brésil) ; ensuite, la pratique visant à mettre en relation l’école avec les communautés locales (origine : Australie) ; enfin, la formation des enseignants et des chercheurs (origine : Angleterre). Ce trépied intellectuel a été extrêmement efficace dans le Sud en dépit de pertes humaines dues à la répression et l’action paramilitaire. Aujourd’hui, quelques-uns de nos plus grands mouvements sociaux sont formés par ces enseignants. Mais on attend encore beaucoup plus d’eux en termes d’imagination et d’innovation sociale.

Pour combler le vide provoqué par l’angoisse et l’incertitude actuelles, le rôle mobilisateur de la foi est largement reconnu. Les résultats sont différents selon que l’on prend en considération les communautés chrétiennes de base au Brésil, en Haïti et aux Philippines ou la spiritualité passive des sectes évangéliques. Les bouddhistes sont perçus comme ayant à la fois des comportements traditionnels et combatifs vis-à-vis des mouvements populaires. Les religions musulmanes et africaines de même. Des figures culturelles et politiques comme le Père Camilo Torres et Dom Helder Camara sont toujours vivantes dans les mémoires à cause de leurs choix en faveur des pauvres, et ce en dépit des sanctions papales. Sans doute le poids du religieux dans l’élaboration du phénomène culturel est fondamental car il est le ciment indispensable au changement, comme nous l’avons vu à propos des mouvements populaires. D’où le rôle stratégique que les prêtres et les pasteurs, les « macumberos », les ayatollahs et les chamans peuvent jouer ou jouent dans l’occupation des espaces populaires au sein de processus mondiaux contre les complots capitalistes et néolibéraux.

LA RAISON ET LE COEUR

Je souhaite qu’à travers la rapide présentation de ces trois types de luttes populaires (territoires et. ressources naturelles, pouvoir politique et reconnaissance de la culture) quelques propositions puissent se dégager quant aux mécanismes sociaux internationaux et aux acteurs populaires dans le Sud qui s’emploient à occuper les espaces populaires pour contrebalancer des pratiques destructrices à l’échelle mondiale. Quelques observations pour conclure sont à présent nécessaires.

En premier lieu, on constate que certains aspects de la modernité peuvent ne pas être rejetés en totalité par nos peuples. Des éléments extérieurs et amis peuvent être perçus comme nécessaires pour améliorer certaines situations locales et arrêter des ennemis communs tels que les entreprises nucléaires, les projets de barrages et l’utilisation des pesticides. On constate aussi un processus de rapprochement entre le nouveau et le traditionnel. Ce processus est aujourd’hui appelé « métissage » mais il n’est pas nouveau puisqu’il est une partie constitutive de l’art de se défendre au plan local qui remonte à l’ère des premières invasions européennes. C’est une des explications de l’étonnante survivance de nos cultures mises à mal durant des siècles. Aujourd’hui, cela est confirmé, par exemple, par la simple adoption d’une caméra vidéo par les Kayapos du Brésil, une tribu amazonienne qui a réussi à établir des liens puissants à travers le monde pour la sauve- garde de la biodiversité et de l’environnement menacé par les compagnies aurifères.

L’usage largement répandu des réseaux d’information électronique dans le Sud, qui recouvre une grande variété d’activités, démontre aussi l’ouverture à certaines nouveautés techniques et une certaine capacité à les intégrer. Les liens et les appuis internationaux se sont avérés positifs pour les luttes locales, comme le prouve celle qui concerne le projet de barrage sur la Narmada en Inde.

Deuxièmement, les concepts ambigus de « modernité » et de « développement » (même accompagnés des adjectifs « soutenable », « participatif », « intégral ») doivent être débarrassés et purgés de leurs connotations idéologiques négatives qui les rendent étrangères aux peuples du Sud et les aliènent. On devrait se méfier de la reprise aveugle d’idées erronées qui émanent d’institutions et de pratiques de pays développés, d’experts ou d’hommes miracles issus de prestigieuses universités. Les résistances populaires qu’on rencontre dans le Sud résultent souvent de la prise de conscience au niveau local de ces pratiques aberrantes. A présent, nous voyons mieux comment les traiter et responsabiliser les populations au moyen de techniques participatives d’action- recherche. Mais il existe aussi un risque d’adoption, par les agences et les gouvernements des pays dominants, du concept de « participation ». Leurs objectifs sont clairs. Par exemple, (mettons à part la question de l’adoption de nos idées), « pourquoi les technologies de pointe actuelles ne sont-elles pas adoptées immédiatement et dans leur intégralité pour résoudre les problèmes graves qui découlent de l’utilisation actuelle de l’énergie et qui causent tant de ravages ? Il appartient aux gouvernements d’apporter des réponses » (Pals Borda, People participation : challenges ahead, 1998).

Troisièmement, le succès du métissage, fort heureusement, n’affecte pas les conceptions traditionnelles qui prévalent au Sud en matière de cosmologie, d’imagerie et de mythologie. La magie et le mythe sont toujours vivaces comme le prouvent les pratiques des chamans lorsqu’ils viennent en aide, par exemple, à ceux qui tentent de récupérer des terres. Autant de manières de penser et d’être que des chercheurs ou des militants occidentaux bornés omettent souvent de prendre en compte. En bref, ces éléments affectifs représentent une force anti-hégémonique qui contrebalance la raison instrumentale importée par les agences internationales telles que les Etats ou les églises et la science technologique.

Dans ce contexte, les meilleures voies de réussite pour l’occupation des espaces populaires au Sud semblent être celles qui transforment les actes culturels en actions politiques et économiques. La culture est un excellent ressort pour surmonter le syndrome actuel de l’incertitude mondiale, particulièrement au Sud. Les expressions culturelles spécifiques du locales ont toujours la capacité de résister et de renverser les axiomes du capitalisme et de la modernité. Tout comme d’évaluer les besoins et les opportunités économiques bien au-delà de la notion de profit et du principe de marché.

D’autres conclusions émanant du 8ème Congrès mondial d’action et de recherche participative de Carthagène sont particulièrement pertinentes. L’une d’elles souligne qu’« en dépit des lourdes agressions de la mondialisation on découvre au niveau local des réserves de sociabilité et de solidarité collectives qui dénotent une capacité de résistance dans les communautés de base, les villages, les hameaux et les bidonvilles ». Il s’agit là d’un signe positif. Les études présentées au congrès tendaient à faire apparaître des pistes d’action en trois directions différentes au moins :

1. en reconnaissant le rôle du savoir au sein de la lutte populaire

2. en agissant de telle façon que le travail du chercheur et du militant s’oriente vers l’humanisation et l’intégration

3. en donnant un sens à l’engagement personnel qui combine logique de l’action et logique de la recherche.

En bref, il a été ressenti le besoin urgent de faire renaître partout l’altruisme comme chemin de vie et de construire une nouvelle forme d’ethnogenèse permettant d’accéder à un bonheur plus grand.

Pour ces différentes raisons (celles relevant de l’altruisme et de l’ethnogenèse) le moins que l’on puisse espérer des décideurs capitalistes -au Sud comme au Nord - c’est qu’ils acceptent la pratique du fair-play dans leurs entreprises, dans le partage des richesses, dans le paiement des salaires, dans les conditions de travail, de manière à ce que les espaces populaires concernés ne soient pas chargés de haine, de ressentiment et de violence comme c’est le cas aujourd’hui là où règne une exploitation sauvage. Un sens aigu de la justice et de l’éthique de la part des groupes dominants s’avère indispensable pour créer de meilleures conditions de vie dans le Sud aussi bien qu’un monde meilleur pour toute l’humanité.

Pour conclure, la constance dans la recherche de liberté et de bonheur, ici et là, nécessite moins d’incohérences et bien plus que la simple raison instrumentale. Elle en appelle au coeur autant qu’à l’esprit du riche comme du pauvre. Leurs mains et leurs bras doivent agir de concert pour reconstruire nos sociétés. Tel est l’un des défis vitaux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui dans le Sud. Quelque chose qui, en fait, vous touche aussi au coeur dans l’hémisphère Nord.

Orlando Fais Borda (Traduit de l’anglais par François Bellec)


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