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Afrique sub-saharienne : enjeux de fin de siècle

par Achille MBEMBE

Près de trente ans après qu’il leur eût été imposé - souvent par la force et avec la complicité des anciennes puissances coloniales - les sociétés africaines laissent, finalement, entrevoir des velléités de sortie du cauchemar qu’aura été, dans presque tous les pays au sud du Sahara, le gouvernement par le parti unique. Partout où une telle modalité de contrôle politique a prévalu, cet instrument de violence et de terreur a surtout servi à légitimer l’exercice du pouvoir à l’état brut. En plus d’avoir contribué à la mise en place des conditions propices à l’improduction économique, il a été un des facteurs aggravants de l’intolérance, de la brutalité politique, et de la ruine intellectuelle dans lesquelles l’Afrique sub-saharienne se débat aujourd’hui. Le caractère multiforme des impasses que l’Etat postcolonial doit gérer en cette fin de siècle témoigne donc de l’échec catégorique de ce qui, avec le recul du temps, sera jugé sans hésitation comme une utopie fondamentalement « mauvaise » et ayant servi, pour une large part, à détruire le capital humain indispensable au « développement ». Dans ces conditions, sortir du parti unique apparaît, à beaucoup d’Africains - et non sans raison - comme un préalable à tout processus de réforme de leurs sociétés et de transformation de leurs structures de production.

Crises des modèles autoritaires et fragilités des mobilisations contestataires.

Faute d’adhérer à cette vision, et tout en se refusant à tirer toutes les conséquences politiques que de telles réformes impliquent, les dirigeants les plus opportunistes et les moins scrupuleux (à l’exemple du maréchal Mobutu au Zaïre ou de M. Omar Bongo au Gabon) ont compris que leur propre survie ainsi que le maintien, à court terme, de formes autocratiques de gouvernement passait, désormais - et paradoxalement - par l’instauration, par décret, du multipartisme. Au lieu d’abdiquer, ils s’efforcent, avec des fortunes diverses (massacre des étudiants à Lubumbashi, corps expéditionnaire français à Port-Gentil suite à une poussée de la protestation), de « surfer » sur les mobilisations contestataires qui, dans leur pays respectifs, se sont ralliés au thème de la démocratie et à celui de l’Etat de droit. Où, à tout le moins, cherchent-ils à les gérer à leur profit, consolidant au passage des positions qui semblaient, à un moment donné, fort menacées.

La situation est sensiblement différente pour ceux des régimes autoritaires coincés entre les tenailles de la dette et de la faillite économique, et celle de la colère qui gronde ans la rue (cas de la Côte-d’Ivoire) ; ou alors rendus exsangues à la suite d’interminables violences internes longtemps soutenues et financées de l’extérieur : cas de l’Angola et du Mozambique. Leurs dirigeants se sont tournés vers le multipartisme, non pour l’utiliser comme une forme positive de gouvernement ou pour rebâtir une légitimité perdue, mais comme un pis-aller, leurs marges de manoeuvre s’étant singulièrement rétrécies au cours des derniers mois (à l’ exemple de MM. Joachim Chissano du Mozambique, Mathieu Kérékou au Bénin et Félix Houphouët-Boigny en Côte-d’Ivoire).

A côté de ces cas où la demande démocratique est entrain d’être satisfaite davantage sur le plan de la symbolique politique que concrètement (puisque dans la conjoncture actuelle, tel est le coût exigé pour le maintien au pouvoir des autocrates africains) existent d’autres configurations : Elles sont dessinées par un nombre de dirigeants « extrémistes » (dont MM. Daniel Arap Moï du Kenya, Kenneth Kaunda de Zambie, Robert Mugabe du Zimbabwe, ou du général Gnassingbé Eyadéma du Togo) qui ont choisi de mener des combats d’arrière-garde. Guère émus devant la débâcle de l’idéologie du parti unique et la répulsion que cet instrument de caporalisation suscite parmi des fractions importantes de leurs sujets, ils ressassent le vieil argument selon lequel le multipartisme serait un modèle d’importation. Transplanté en Afrique, il conduirait, fatalement, à l’éclatement des entités héritées de la colonisation. Le cas échéant, ils n’hésitent pas à étouffer durement leurs peuples dès que ceux-ci s’avisent de redresser la tête. Dans le cas du Kenya et de la Zambie, cet « extrémisme » a, en effet, conduit, récemment, à l’intensification d’une violence (émeutes, tentative de putsch, répression, arrestations, morts d’hommes…) dont ces pays auraient pu faire l’économie. Il est vrai, depuis lors, la Zambie a décidé de la tenue d’un référendum sur cette question.

Mais la situation potentiellement la plus explosive est celle qu’affrontent les dirigeants faibles, indécis et sans envergure ; et qui, face à la poussée des mouvements de contestation soutenus par des salariés des secteurs publics, des avocats, des intellectuels et des responsables d’Eglises, cherchent à ruser et à gagner du temps. Ils édictent des demi-mesures dont l’effet immédiat est de polariser davantage des sociétés déjà fortement divisées. Ce faisant, ils préparent, peu à peu, la voie à la radicalisation et à la violence. C’est, notamment, le cas du général Kolingba en Centrafrique et de M. Paul Biya au Cameroun.

Après avoir fait condamner, le 5 avril dernier, à de lourdes peines de prison, l’ancien bâtonnier du barreau local, maître Yondo Black et une dizaine d’autres personnes qui avaient eu « l’intention » de créer un parti politique, ce dernier a fait tirer, le 26 mai, sur une foule rasemblée à Bamenda (province anglophone) en vue du meeting de lancement du Social Oemocratic Front (nouveau parti non reconnu par l’administration). Au moins six personnes furent tuées. Puis, fin juin, sans procéder à une acceptation explicite du multipartisme, il annonçait - entre autres et sans préciser quel en serait le calendrier d’exécution - son intention d’abolir les lois répressives de 1.962 sur la « subversion », la répression du « banditisme » et l’imposition de l’état d’urgence dans certains départements. Or, au moment même où il promettait, en outre, de supprimer la censure et de procéder à l’élaboration d’une « charte des libertés », il faisait adopter par le Parlement un loi consacrant l’atteinte au secret professionnel et au principe de l’inviolabilité des cabinets d’avocats.

En plus de remettre en exergue le vieux problème de la médiocrité du leadership, ces contrastes s’expliquent sans doute par la façon dont, historiquement, les coalitions au pouvoir se sont formées dans chacun de ces pays. Leurs fondements sociaux ne sont pas les mêmes ; l’importance des affrontements factionnels qui les déchirent non plus. Il est cependant probable que ces variables pèsent lourdement dans les décisions que prennent leurs leaders de tenter ou non l’aventure démocratique. Les variations esquissées ci-dessus montrent, en tout cas, qu’en Afrique au sud du Sahara, le processus de « décompression » du modèle autoritaire est en train de suivre des trajectoires fort différentes de celles de l’Amérique du Sud ou de l’Europe de l’Est. Ces différences s’expliquent, en partie, par la précarité des constructions étatiques africaines et le caractère protéiforme de ce qui y tient lieu de « société civile ». En Afrique, les forces sociales qui utilisent la référence à la démocratie comme véhicule de contestation de l’ordre établi se recrutent, presque exclusivement, dans les secteurs urbains : étudiants, fonctionnaires, avocats, enseignants des collèges et universités, médecins…

Le monde rural est pourtant, lui aussi, durement frappé par les diverses ponctions sur les dépenses privées décidées au titre de l’exécution des programmes d’ajustement structurel. A titre d’exemple, et pour l’exercice 1989-1990, les prix d’achat garantis aux producteurs camerounais de cacao ont baissé de 40,5 % à 51,6% suivant la qualité : soit 250 francs CFA le kilo pour le grade I et Il et 150 francs CFA pour le cacao hors standard. Les prix aux producteurs de café ont été abaissés de 60,2 % pour le robusta et de 47,4 % pour l’arabica. On a enregistré, en Côte-d’Ivoire, des baisses couvrant des fourchettes à peu près équivalentes. Or, jusqu’à présent, il n’y a point eu de jacqueries. Il est cependant vrai que les résistances paysannes ont tendance à emprunter des voies moins spectaculaires que celles des groupes sociaux urbains. Il y a lieu de penser qu’elles commenceront par une probable désertion des cultures de rente.

Malgré le décalage dans l’arrivée des renforts paysans, la base qui supporte les vecteurs de changement n’a pas cessé de s’élargir au cours des derniers mois. C’est ainsi qu’en dépit de leurs divisions internes et des clivages parfois brutaux qui les traversent, un nombre croissant d’Eglises ont mis, récemment, leur poids dans la balance en intervenant dans le débat public pour exiger des transformations structurelles. Ce faisant, elles assumaient des fonctions tribunitiennes, qui tendent à les rapprocher, non des « communautés de base » latino-américaines, mais du modèle polonais. Pendant ce temps, la demande démocratique elle-même continue de provoquer des craquements au sein des structures officielles de caporalisation : syndicats uniques, instances dirigeantes des partis au pouvoir, parlements, hautes sphères de l’armée… Ces renforts ne doivent cependant pas faire oublier que les organisations de la société dite « civile » sont encore trop décalées par rapport à la scène politique centrale. Et que, tant que cette situation perdure, il leur sera difficile d’accentuer, de façon décisive, leur pression sur les régimes autoritaires de manière à obliger les tyrans africains à abdiquer, à l’exemple de certains dictateurs communistes de l’Europe de l’Est.

Pour accroître ces chances, les forces de la contestation doivent nécessairement opérer la jonction avec le « gisement » potentiel que constituent les associations de terroirs (à caractère local, familial ou régional), les « sectes », les groupes de prière, les sociétés secrètes et religieuses, bref, le « maquis » des « réseaux » souterrains ou « informels » d’où les sociétés africaines ont tiré, dans la longue durée, l’essentiel de leur créativité et de leurs capacités, de résistance. La liaison avec les circuits non officiels d’autorité, les « intermédiaires culturels », tous ces « leaders d’opinion », « intellectuels » et « entrepreneurs » des milieux populaires que sont les musiciens, les sportifs, les guérisseurs et thérapeutes, les maîtres d’école ou les catéchistes, les tailleurs, les coiffeurs, et les petits artisans sera, elle aussi, capitale. Non pas que ces groupes, aux conceptions du monde fort disparates et aux objectifs et stratégies singulièrement hétérogènes, aient forcément intérêt à s’opposer aux pouvoirs en place.

Leurs langages sont, au demeurant, ambigus, et leurs modes d’action très hétéroclites et fragmentés. Ils vont de la résistance à l’escapisme, du contournement à l’adhésion, voire à la reproduction des idéologies autoritaires. Mais parce que de leur « désenclavement » et de leur amplification dépend, en partie, la cristallisation, en véritable « société civile », des pratiques micropolitiques et de l’immense capital culturel que recèlent les sociétés africaines. De la façon dont la demande démocratique s’articulera à cette « zone sous maquis » et saura se nourrir de certains de ses systèmes de signes, langages et modes dont s’y énonce le politique dépendra, en grande partie, la montée en public d’un mouvement social capable de dépasser le stade actuel de la débrouillardise, d’innover par sa flexibilité et, éventuellement, de vaincre le principe autoritaire.

La situation demeure donc extrêmement précaire si on l’évalue à l’aune des avancées réalisées dans d’autres continents. S’il n’y a plus de doute que les autoritarismes africains sont entrés dans une phase de décomposition, rien n’indique, pour l’heure, que des conquêtes décisives aient été faibles, et que des alternatives viables soient à portée de main. Aucun des compromis atteints (que ce soit au Bénin, au Gabon, en Côte-d’Ivoire ou au Zaïre) n’est irréversible. L’arsenal répressif dont disposent les pouvoirs africains et l’impunité avec laquelle ils peuvent le mobiliser contre leurs propres populations demeurent considérables. D’où le regain de vigilance que les militants africains voudraient espérer des organisations internationales de défense des droits de l’homme et des médias en Occident. Pis, à l’heure actuelle, aucun pays africain ne peut s’estimer totalement à l’abri d’une dérive libérienne.

En effet, au début des années 1980, l’Etat au Libéria fut colonisé par une clique de malfaiteurs parvenus au pouvoir à la faveur d’un putsch singulièrement sanglant. Soutenus jusque récemment par les Etats-Unis, ils abusèrent de l’utilisation de la violence et de méthodes expéditives (fabrication de complots, assassinats d’opposants, brutalités ethniques, cruautés diverses et appropriation malhonnête des fonds publics, …). Ce faisant, ils libèrent dans tout le pays une créativité destructrice qui fit perdre toute légitimité aux institutions de droit. Tous les canaux d’une protestation pacifique ayant été bloqués et les dissidents pourchassés, émergèrent alors, sur fond de rébellion et d’anarchie, des chefs de guerre (warlords). Dans l’in- capacité d’imposer leur hégémonie militaire, ils sont réduits, aujourd’hui, à une lutte à mort qui a fait voler en éclat ce qui restait d’identité nationale dans ce pays fondé autrefois par d’anciens esclaves. Au vu du cours suivi par les réformes ici et là, on est donc fondé à esquisser quelques paramètres en fonction desquels on pourra, non seulement mesurer la profondeur de la décompression autoritaire sur le continent, mais aussi juger du sérieux des alternatives que prétendent offrir les nouvelles oppositions civiles africaines.

Entre l’« économie du ventre » et la recolonisation.

Incontournable est, à cet égard, la question de savoir comment réunir les conditions internes qui permettraient à l’Afrique de gérer profitablement (ou, du moins, au coût le moins élevé possible) les contraintes changeantes que lui impose l’économie mondiale ; et, partant, de ré-inventer une nouvelle structure de croissance. Les programmes d’ajustement structurel mis en oeuvre dans la quasi-totalité des pays africains sous l’impulsion des institutions financières internationales prétendent offrir la réponse la plus efficace à ce défi. Contrairement à ce que leurs promoteurs tentent de faire accroire, on ne peut pas réduire leur signification à de simples choix « techniques » destinés à ouvrir l’Afrique au libre jeu des forces du marché, sur la base des avantages comparatifs. Loin d’être « apolitique », ils constituent de véritables choix de société. Mis en oeuvre ils pèseront de façon décisive sur l’avenir du continent.

Il n’a pas été suffisamment dit que ces programmes reposent, pour l’essentiel, sur le postulat selon lequel la médiocrité de l’accumulation et la sous-productivité des économies africaines résulteraient, non de la détérioration des termes de l’échange ou des déséquilibres causés par l’ordre économique international existant, mais du défaut de surexploitation de leurs subordonnés par les dominants africains. Selon cette analyse, ce n’est pas tant la « dépendance » qui bloquerait le développement du continent que la « sous-exploitation » de « sa force productive ». Or, dans la configuration actuelle de l’économie-monde, son redressement à un niveau tel qu’il puisse soutenir la compétition sur les marchés mondiaux passerait, entre autres, par une intensification de l’exploitation de sa force de travail. C’est ce que les « politiques du ventre » - grâce auxquelles les dominants locaux ont pu vivre des rentes captées à l’extérieur - ont permis d’esquiver jusqu’à présent.

Le vrai problème serait donc de savoir comment opérer le passage d’une « économie du ventre » (caractérisée par la prédation, le faible développement des forces productives, la généralité des prébendes et la dissipation des surplus dans des dépenses somptuaires et ostentatoires à un régime d’accumulation tourné vers la productivité et l’investissement, et capable d’aider l’Afrique à tirer profit du système mondial tel qu’il existe (ce qui signifie qu’il faut cesser de postuler sa transformation comme préalable à toute croissance soutenue sur le continent). On sait à peu près quels sont les dispositifs mis en place par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale pour conduire à ce passage. Qu’il suffise de rappeler quelques aspects centraux des politiques que ces organismes encouragent. Le plus critique consiste à assécher la plupart des circuits extérieurs qui avaient, jusqu’à présent, permis aux classes dirigeantes de vivre des rentes et prélèvements divers que leur assure leur position d’intermédiaires vis-à-vis du système inter- national et de se dispenser, ce faisant, de surexploiter leurs dépendants. Cet assèchement est particulièrement effectif lorsqu’on juge de son intensité en utilisant comme critère le volume des transferts nets de capitaux vers l’Afrique. Ceux-ci n’ont, en effet, pas cessé de baisser au cours des dernières années. Estimés à 65 % en 1980, les apports privés sont tombés à 35 % en 1988.

Le déclin de l’investissement et la baisse des crédits commerciaux ressortissent, assurément, de causes diverses. Et il faut se garder de les interpréter sous l’angle de quelque « conspiration internationale » contre l’Afrique. Ces causes ne se limitent pas au refus des banques de relancer leurs opérations de prêts aux Africains sur la même échelle que dans les années soixante-dix. La raréfaction des financements extérieurs résulte également du fait que les institutions financières internationales veillent, plus que par le passé, à ce qu’une politique de surendettement ne vienne pas faire avorter la perspective évoquée plus haut, à savoir contraindre les dominants africains à surexploiter leurs dépendants. Pour le reste, ce que l’on appelle l’« aide » officielle bilatérale ne semble pas devoir augmenter dans des proportions telles qu’elle puisse suppléer l’insuffisance des financements bancaires. Lorsqu’on ajoute à ces contraintes celles qui résultent de l’arrivée, sur les marchés financiers, des pays de l’Est et d’autres continents dotés d’atouts plus attrayants que l’Afrique, on comprend que la fin de sa tutelle à l’égard du FMI et de la Banque Mondiale n’est pas pour demain. Et que la notion de « colonialisme multilatéral » évoquée à son sujet mérite d’être sérieusement examinée.

En effet, la simple augmentation des arriérés de la dette limite drastiquement le recours à toute initiative nationale. On estime, par exemple, que sans un traitement radical de la dette ivoirienne, le déficit de la balance des paiements perdurera jusqu’en l’an 2000 à hauteur d’un milliard de dollars. Sans que les sommes en jeu atteignent les mêmes volumes, des projections similaires révéleraient une situation en passe de prendre les mêmes proportions au Cameroun. La persistance des déséquilibres extérieurs et la nécessité de les résorber sans recourir à cette soupape que pourrait être un endettement supplémentaire – et alors que les ressources tirées des principaux produits d’exportation (cacao, café, bois, huile de palme, arachides…) ne cessent de tarir - livre ces Etats pieds et poings liés aux diktats du FMI et de la Banque Mondiale. On voit mal comment les Africains pourront, dans un avenir prévisible, rompre ce cercle infernal ou contourner ces dispositifs sans recourir à une stratégie mixte qui, sans rompre totalement avec le marché international, comporterait une dose de self-reliance, du moins en ce qui concerne certains secteurs de leurs économies. Au-delà des proclamations démagogiques ou des rhétoriques populistes, le sérieux des mouvements de contestation qui utilisent la référence à la démocratie et à l’Etat de droit sera établi en fonction de leur capacité à formuler des propositions à cet égard.

Leur capacité à proposer aux Africains des modèles de substitution sera également testée sur d’autres plans. En effet, après avoir bloqué cette soupape que pourrait re- présenter le surendettement, les institutions financières internationales ont engagé les bureaucraties autoritaires du continent dans la mise en oeuvre de politiques dont les buts affichés sont, entre autres, d’assainir les déficits publics, de libéraliser l’économie dans les domaines du commerce et des importations et de baisser les coûts des facteurs tels que la main-d’oeuvre, l’énergie, l’eau… Au-delà, il s’agit, véritablement, de les contraindre à dégager des ressources internes afin de rembourser leurs dettes. C’est dans ce contexte que sont intervenues, dans presque tous les pays, des mesures visant à réduire les dépenses publiques (vente aux enchères des véhicules administratifs, coupures des frais de transport et de mission, des dépenses d’eau, d’électricité et de téléphone de l’administration publique, départs à la retraite, fermeture d’ambassades à l’étranger …).

Mais les décisions qui, en apparence, ont servi de détonateur à la contestation en cours touchent à l’intensification de la fiscalité. Celle-ci devenait inévitable à partir du moment où les prévisions de recettes gagnées sur les taxes fiscales et les droits de douane s’avéraient insuffisantes. L’aggravation de la fiscalité a pris des formes diverses selon la taille des pays. De manière générale, elle s’est traduite par des initiatives telles que l’instauration de taxes sur la consommation, l’augmentation du timbre fiscal, la création de retenues diverses sur toutes les sommes payées par le Trésor public, des prélèvements sur les achats importateurs, fabricants et grossistes, une ponction accrue des paysans. ..Dans certains pays, on a envisagé d’agrandir l’assiette de la fiscalité en y incluant les revenus fonciers et immobiliers. Pour le moment, les circuits spécifiques gérés par les présidences de la république semblent échapper à cette vaste réorganisation. Or, c’est là que sont entreposées l’essentiel des prébendes qui irriguent les veines de l’ « économie du ventre ». Il serait long de s’attarder sur les résultats proprement économiques de ces diverses mesures, ainsi que d’autres qui visent essentiellement la transformation des structures de production et de commercialisation (restructuration des filières agricoles, démantèlement des caisses dites de stabilisation des produits et autres offices de commercialisation, refonte des secteurs bancaires, réorganisation des services des douanes et des impôts le plus souvent sous le contrôle technique des prêteurs, réadaptation des codes d’investissement, dévaluation des monnaies locales, privatisations. ..) .Qu’il suffise de dire qu’elles constituent la « force de frappe » qui, du point de vue de la Banque Mondiale, doit permettre de passer de la crise à « une croissance durable ». Le modèle de croissance sous-jacent à ces politiques demeure celui des pays du Sud-est asiatique, l’objectif étant, non pas une " déconnection », mais une intégration plus poussée dans le système mondial, avec ses impératifs et ses contraintes.

Mais est-il réaliste de penser qu’une nouvelle structure de croissance peut être inventée aujourd’hui en Afrique noire par une simple transposition des modèles sud-coréens ou taïwanais ? Sans vouloir négliger d’importants aspects de ce que l’on présente comme l’idéologie confucéenne (forte cohésion familiale, propension à la frugalité et à l’épargne, attachement aux valeurs de l’autorité et de la hiérarchie, valorisation des métiers du savoir et tendance à considérer l’élite intellectuelle comme groupe de référence…), on doit convenir que les facteurs qui ont rendu possible l’émergence d’économies performantes en Asie du Sud-est n’existent tout simplement pas en Afrique. Ces facteurs sont d’abord d’ordre historique. Il s’agit, en premier lieu, de la différence entre les retombées économiques du colonialisme japonais en Corée et à Taiwan et celles des colonialismes européens au Sud du Sahara. Au terme de l’occupation nipponne, la Corée avait, en effet, recueilli un héritage industriel qui, bien que fort modeste, atteignait déjà, entre 1910 et 1940, un taux de croissance de 10 % par an. Certes, à cette période, la domination du capital japonais était incontestable. Mais les bénéfices que retirèrent les Coréens, notamment du point de vue des infrastructures et de la formation du capital humain, furent considérables. Ainsi, en 1940, la Corée disposait d’environ 440 000 personnes engagées à divers niveaux de l’industrie manufacturière. Il y avait environ 7 000 managers et plus de 28 000 professionnels et ouvriers qualifiés. Si bien que lorsqu’à la fin de la guerre il fallut vendre à des prix concessionnaires les industries qui, auparavant, avaient été la propriété des Japonais, il existait une couche d’entrepreneurs autochtones capables de les recueillir.

Des remarques similaires valent pour Taiwan. L’île avait été cédée au Japon en 1895 à la suite de la guerre sino-japonaise. Jusqu’à cette date, son économie était basée sur l’agriculture de subsistance. Peu après, elle fut réorientée vers l’exportation. D’importants transferts de technologies vinrent consolider ce virage puisque dans les années trente, les Japonais commencèrent à y installer des industries intermédiaires ; puis, pour des raisons militaires, des industries lourdes. C’est ainsi qu’au cours des années trente, Taiwan enregistrait 4 % de taux de croissance de son PIB (29). Or à l’exception de l’Afrique du Sud (et, dans une moindre mesure, des riches possessions de Rhodésie) la trajectoire coloniale européenne en Afrique noire a été d’inspiration essentiellement bureaucratique. Après la phase de la prédation et de la productivité par la terreur, la « mise en valeur » des colonies fut constamment minée par les exigences contradictoires de l’accroissement de la productivité et de la construction de l’Etat.

La différence réside aussi dans la valeur géopolitique que des pays comme la Corée et Taiwan revêtirent très tôt aux yeux des Etats-Unis, dans le contexte de la guerre froide. A la faveur de la guerre de Corée en 1950, les Etats-Unis avaient étendu leur « parapluie " sur Taiwan, entraînant, dans le même mouvement, une satellisation des marchés locaux. Les flux financiers qui accompagnèrent ce mouvement totalisaient 1.5 milliards de dollars (soit 40 % du produit intérieur brut entre 1952 et 1962) avant leur suppression au milieu des années soixante. En Corée, le legs japonais avait été considérablement enrichi à la suite de l’engagement des Etats-Unis dans la région. Entre 1946 et 1978, les flux financiers au titre de I ’assistance économique américaine atteignaient le chiffre total de 6 milliards de dollars, comparés aux 6.89 milliards consacrés à l’ensemble de l’Afrique noire au cours de la même période.

La synergie entre le capital sud-coréen et les circuits financiers américains fut telle que des entreprises locales étaient associées à de nombreux contrats de construction en Thaïlande et au Vietnam. Il n’est pas jusqu’aux contrats militaires américains qui ne vinrent renflouer les conglomérats industriels coréens pendant et après la guerre : cas de Hyundai. Les programmes massifs de formation de cadres civils et militaires qui accompagnèrent ces mouvements de capitaux sont sans commune mesure avec les échanges du même genre entre les Etats africains et les puissances occidentales qui les colonisèrent, ou qui cherchèrent à en faire des clients à la faveur de la guerre froide. Les retombées économiques et industrielles de la satellisation des territoires au Sud du Sahara ont, pour l’essentiel, été dérisoires si on les compare au cas Sud-est asiatique. Au regard de I’« exceptionnalisme » Sud-est asiatique, la seule question digne d’intérêt est de savoir comment rehausser la valeur géopolitique du continent africain après la défaite du communisme, et alors que cette valeur n’a jamais été très élevée y compris au plus fort de la guerre froide.

Mais plus utile pour les Africains est, peut-être, l’examen des facteurs d’ordre interne qui ont aidé à l’émergence d’économies fortes dans cette région du monde. Ainsi en est-il de l’ensemble des mesures visant dès les années soixante, à modifier la structure des incitations. La phase d’expansion de ces économies fut, en effet, précédée par d’importantes réorganisations aussi bien administratives que politiques, dont le résultat fut de mettre en place les conditions institutionnelles indispensables à l’accroissement de la productivité. Contrairement à ce que l’on pense généralement, le développement du capitalisme en Corée et à Taiwan a été, en très grande partie, orchestré par une forme d’Etat-entrepreneur et interventionniste fort éloignée du modèle d’Etat-minimum proposé aux Africains par les experts du FMI et de la Banque Mondiale. Que l’on songe, par exemple, à la nationalisation des banques sous Park Chung Hee, puis leur privatisation au début des années 1980 ; aux contrôles imposés sur l’ allocation des crédits domestiques, à la systématisation de la formation professionnelle et aux politiques volontaristes, visant à organiser la montée du niveau d’éducation.

Si l’on ajoute à cela l’importance des capitaux étrangers et l’utilisation productive des prêts, il devient évident que le succès coréen résulte, en grande partie, de la capacité de ses élites gouvernantes à combiner les stratégies et à mobiliser, dans un jeu concerté, une diversité d’acteurs aussi bien publics que privés. Resterait à déterminer les forces sociales à même d’imprimer un tel cours à leur société.

L’expérience coréenne de modernisation autoritaire fut effectuée sous la houlette de hauts cadres militaires alliés à une puissante couche de technocrates et d’entrepreneurs. En dehors de l’Afrique du Sud, et dans une moindre mesure, du Nigéria, très peu de pays africains disposent des ressources d’un autoritarisme technocratique. Le capital intellectuel accumulé par les armées est dérisoire, dressées qu’elles sont pour assurer des tâches de répression interne. Le « provincialisme » des élites civiles et une prégnance incontestable de la « mentalité villageoise » les font vivre hors des mouvements réels de l’économie-monde et ne les prédisposent pas à gérer une ouverture à la coréenne (visions longues de l’économie et de la société, rapidité de l’ajustement aux fluctuations internes et externes, capacité d’information sur les marchés, les produits et les techniques, utilisation de réglementations officieuses dans la programmation de l’expansion des marchés. ..). Les nouvelles oppositions africaines seront donc jugées sur leur capacité à tracer des voies originales, qui puissent maximiser les atouts propres du continent tout en sachant utiliser les autres matériaux qui ont fait leurs preuves ailleurs.

Quelles alternatives ?

Or, à cet égard, les options ne sont pas illimitées. Elles ne le seront guère tant que l’une des contraintes extérieures les plus fortes demeure liée à la charge de l’endettement. Sans minimiser l’importance de l’hémorragie que constitue la fuite des capitaux par les nationaux, il est hors de doute que c’est, en effet, la dette qui justifie, en très grande partie, l’aggravation des transferts nets négatifs. A l’exclusion de l’aide publique au développement (prêts des institutions officielles multilatérales et prêts du secteur public ne correspondant pas à des opérations commerciales inclus), la part de l’Afrique dans l’endettement global s’élevait à 111,421 milliards de dollars au début de l’année 1990. Parmi les pays de la zone franc, la Côte-d’lvoire ($ 3,601 milliards), le Cameroun ($ 1,991 milliards), le Gabon ($ 1,858 milliards) et le Congo ($ 1,497 milliards) tenaient les premiers rangs. Or, la plupart des stratégies de désendettement proposées jusqu’à présent (qu’il s’agisse du plan de Toronto en 1988, du plan de Dakar, du plan Brady…) pénalisent « l’Afrique utile » (les pays à revenus intermédiaires notamment). Sans tourner le dos aux mécanismes de désendettement déjà en place, il est important que d’autres propositions soient examinées. C’est le cas de celle consistant à indexer le service de la dette sur les cours des matières premières.

Pour le reste, aucun modèle alternatif visant à la transformation des sociétés et des structures de production ne sera pris au sérieux s’il nie l’exigence d’ajustement. En effet, le compromis postcolonial grâce auquel l’appareil d’Etat pouvait vivre de déficits financiers globaux, d’emprunts auprès du système bancaire intérieur, d’accumulation d’arriérés domestiques et extérieurs ne dispose plus des conditions de sa reproduction. La signification de ce blocage ne doit pas être limitée à un problème d’ordre technique. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement de savoir si, à bout de ressources et sans bases matérielles suffisantes, l’Etat doit se « désengager » ou non au profit du secteur privé. Ce sont également des problèmes graves de répartition des revenus et des pouvoirs entre groupes sociaux que l’ épuisement du modèle étatique postcolonial révèle au grand jour. Vus sous ce double angle (exigence d’accroissement de la productivité d’une part et de répartition des pouvoirs et des revenus de l’autre), les programmes d’ajustement structurel impulsés par le FMI et la Banque Mondiale n’en dévoilent que davantage leurs insuffisances politiques et économiques.

Car, après avoir ruiné « la poule aux oeufs d’or » qu’était (du moins dans des pays comme la Côte-d’lvoire, le Cameroun, le Sénégal…) l’agriculture (notamment à travers une ponction déraisonnable et improductive des paysans), on cherche aujourd’hui à maintenir sous perfusion un modèle d’Etat qui a échoué, en compensant la raréfaction des ressources dont il est victime par des prélèvements massifs sur les couches urbaines. Appliqués de façon indifférenciée à tous les pays africains, ces programmes risquent de désarticuler ce qui reste de sphère productive avec, en prime, un cycle de violences et de désordres politiques dont nul ne saurait sous-estimer les implications internationales. Déjà, l’on est entrain d’aboutir, ici et là à une situation où, pour réel qu’il soit, le dégonflement des charges de l’Etat n’a pas induit, simultanément, un accroissement de l’offre du secteur productif. De vieux conflits viennent se greffer à de nouveaux autres, aggravant la polarisation sociale et préparant la voie au radicalisme.

D’où, pour les réformateurs africains, la nécessité de réfléchir à un autre modèle d’ajustement prenant en compte le caractère plus ou moins unique de chaque pays, jouant simultanément ou successivement sur les débouchés internes et externes, les marchés nationaux, régionaux et internationaux, et s’adaptant sans délais aux fluctuations de la conjoncture nationale et internationale. Une telle gestion de l’ouverture au jeu des forces du marché dépasse les limites étroites d’un simple ajustement des équilibres extérieurs tel qu’ il est proposé aux Africains par le FMI et la Banque Mondiale. Elle implique qu’à la place des potions doctrinaires imposées par ces deux institutions, une pluralité d’instruments puisse être mis à contribution. A titre d’exemple, cela suppose que des mesures telles que le recours aux subventions, les taux d’intérêt ou de change, les privatisations, les mesures d’incitation ou de libéralisation, ne soient pas appliquées de manière indifférenciée, mais relativement à la poursuite d’objectifs précis.

En tout état de cause, la construction d’avantages comparatifs ne pourra pas se faire, dans le cas africain, sans une vision longue et donc différente des stratégies de replâtrage du FMI et de la Banque Mondiale. Ainsi que l’on en fait déjà l’expérience, l’édiction de nouveaux codes d’investissements et de règlements facilitant le rapatriement des revenus, les mesures concernant les taux d’intérêts et les prix, la dévaluation des monnaies et la révision des tarifs douaniers font partie des conditions institutionnelles nécessaires à l’ajustement. Mais ces mesures ne suffiront pas à ramener les capitaux en Afrique. A elles seules, elles n’autoriseront pas le passage à un régime d’accumulation fondé sur la productivité et l’investissement. D’ailleurs, certaines d’entre elles sont déjà phagocytées par les dynamiques de l’ « économie du ventre », du moins si l’on s’en tient à la façon dont se déroulent les privatisations. Sauf dans le cas du Nigeria, elles sont traitées à huis clos, nombre de chefs d’Etat, leurs clients et des gens de leur ethnie rachetant eux-mêmes, via des prête-noms, les entreprises publiques les moins abîmées.

D’autre part, la contraction de la demande externe en matières premières africaines se poursuivra pour l’essentiel, même si les fluctuations pourront varier d’un produit à l’autre. Quelle que soit la compétitivité dont les pays africains pourront faire preuve (et même au cas où, à l’exemple de la Malaisie, ils baissent leurs coûts de production et introduisent des variétés hybrides à haut rendement), ce n’est pas avec le cacao, l’huile de palme, le café, le coton ou l’arachide qu’ils construiront des avantages comparatifs durables. La suproduction qui s’ensuivrait à l’échelle mondiale, le bradage des prix et l’existence de substituts contribueraient à déprimer ces marchés sur le long terme. Ce n’est pas une raison pour abandonner toute stratégie de diversification. Le développement d’une industrie visant à transformer sur place une partie plus importante de la production agricole en produits finis ou semi-finis pour l’exportation ne devrait pas être perdu de vue.

Par ailleurs, les mirages d’une évolution à la coréenne ou à la taïwanaise ne sont pas à la portée de tous les pays africains. Les« niches » que l’Asie du Sud-est a occupé au sein du système international ne sont pas illimitées ; les facteurs internes et externes qui ont rendu cette occupation possible non plus. Il est, dès lors, plus réaliste de penser que si les contraintes que l’économie-monde impose à l’Afrique s’aggravent, un certain nombre d’entités étatiques s’évanouiront. Au demeurant, et en l’état actuel des choses, très peu d’entre elles sont viables. Peut-être faudrait-il songer d’ores et déjà à en organiser la disparition, à des coûts acceptables du point de vue de l’équilibre régional et international. Un tel processus pourrait aller de pair avec une stratégie consciente visant à susciter l’émergence de pôles régionaux de croissance qui formeraient l’ossature d’un marché régional. Exception faite de la Corne et de I ’Est africain, on pense, à cet égard, aux pays du Golfe de Guinée producteurs de pétrole (Nigeria, Cameroun, Gabon, Congo, et plus au sud, Angola) et à ceux compris au sein de la « frontière minière » (du Cap au Shaba). Ces régions, toutes deux dominées par le Nigeria et l’Afrique du Sud, disposent du maximum d’atouts, non seulement en terme d’éventuelle valorisation géopolitique et stratégique, mais aussi en regard de leurs potentiels économiques.

Une telle valorisation peut découler de I ’aggravation des crises du Moyen-Orient et du Golfe Persique. Mais elle peut aussi être le résultat d’une démarche consciente impliquant, par exemple, la fin de la guerre en Angola, une stabilisation effective du système politique nigérian et un compromis durable de nature à stabiliser l’Afrique du Sud. A ces deux parties du continent « utile » (auquel il convient d’ajouter la Côte d’Ivoire, le Ghana et, dans une moindre mesure, la Guinée) répond le boulet que représentent les Cités-Etats de la savane et du Sahel (de la Centrafrique au Mali) et quelques comptoirs sur l’Atlantique (Gambie, Sierra Leone, Guinée-Bissau, Libéria, Bénin, Togo, Sénégal). La plupart de ces entités vivent de rentes externes. Ils peuvent se démocratiser, mais en l’absence de bases matérielles avérées, il est difficile qu’ils se re-produisent indéfiniment à partir de la seule donne que constituent les subsides venus de l’étranger ou l’extraction d’un seul minerai (cas de l’uranium au Niger ou des diamants en Sierra Leone).

Par contre, les populations de ces Cités-Etats pourraient trouver un répit dans une stratégie visant à susciter l’émergence de pôles de croissance pouvant attirer prêts et différents types de capitaux ; pouvant compter sur l’existence d’un marché régional, sur la libre circulation d’une force de travail régionale, peu chère, et relativement qualifiée et rendue disponible par une libéralisation des migrations. Ces pôles pourraient aussi compter sur le recyclage, sur place, d’une partie des surplus générés par ces mouvements. Un tel scénario suppose, naturellement, qu’un compromis soit trouvé avec les puissances extra africaines, qu’il s’agisse des Etats ou du capital privé. Ce serait le seul moyen de contourner, d’une part, une « recolonisation » qui, en plus de ne pas dire son nom, aggrave les désordres et la violence ; et d’autre part une implosion dont les retombées seraient nécessairement internationales (émergence d’extra-territoires ne répondant à aucune norme juridique acceptée, livrés aux mains de chefs de guerre eux-mêmes liés à des maffias étrangères ; et destinés à vivre, soit des subsides recueillis au titre du dépôt des déchets toxiques, soit de trafics divers, de rapines ou d’autres expédients impliquant une intense circulation de gages sous la forme des diamants, de l’ivoire, des pierres précieuses, de la drogue ou des bases pour l’entraînement des organisations dites terroristes).

Maîtriser la violence

Il reste, pour les pays du continent « utile », à penser la réforme de l’Etat lui-même. Limiter la réflexion à la seule question des modes de fonctionnement de la scène politique (comme le font certaines des mobilisations contestataires en cours) reviendrait à occulter l’autre question centrale. Il s’agit de la transformation des rapports de pouvoir entre l’Etat et la société, transformation qui devrait découler d’une sortie conséquente des formes de gouvernement par le parti unique. Certes, la limitation des mandats présidentiels est une priorité. Elle acquiert davantage de signification lorsqu’elle est inscrite dans une démarche visant à rompre méthodiquement avec le projet qui a ruiné, jusqu’à présent, les énergies africaines : à savoir la création, par la violence, d’un ordre politique autoritaire fondé sur l’improduction économique. La « remise au travail » dépendra, en effet, de la capacité des Africains à inventer des formes nouvelles de domestication de la violence d’Etat. La mise en place de formes plus productives de gestion de la violence ne sera cependant possible que si est amorcée, dès maintenant, une profonde entreprise de dé-bureaucratisation de la société. Une telle dé-bureaucratisation devrait aller au-delà de simples mesures de licenciements des agents du secteur public consécutifs à l’effondrement des recettes fiscales de l’Etat.

Elle suppose, par exemple, que l’on fasse tarir, à la source, les différentes ressources qui alimentent les lieux d’extorsion et les réseaux de prédation (police, gendarmerie, bureaux divers, services administratifs chargés de délivrer les innombrables pièces, formulaires et papiers officiels qu’exige la vie quotidienne en postcolonie). De fait, ces lieux et ces réseaux ne participent pas seulement à une reproduction, à grande échelle, de l’« économie du ventre ». Ils sont aussi des espaces où s’exercent la contrainte et les divers types de coercitions indissociables de cette forme d’administration de la terreur qu’est le gouvernement par le parti unique (produits, numéraires, prestations et impôts divers exigés par les cadres administratifs, les agents du parti, les soldats, les policiers et les gendarmes, les chefs de canton…). Plus concrètement, cela signifie que le système des autorisations et des formalités par lequel les institutions bureaucratiques pèsent négativement sur la société et consomment une large part de ses ressources créatives (contrôles routiers, attestations, certificats, autorisations, signatures diverses, permis de tous genres, bastonnades dans les commissariats…) soit démantelé. Ceci suppose, à son tour, que des coupes conséquentes puissent affecter des institutions telles que l’armée, la gendarmerie et la police, dont les fonctions, la taille et l’organisation devraient être complètement repensées.

Le succès de la « remise au travail » des populations africaines dépendra, en effet, des modalités de leur libération des réflexes de la peur, de l’obligation du mensonge et du « double langage » (cas des motions de soutien) acquis en trente années de surveillance policière et de collaboration volontaire ou forcée. Le sentiment de sécurité et de protection indispensable à une reprise de la productivité commande le démantèlement des infrastructures de mort (police politique, informateurs, conseillers étrangers préposés à la répression de la dissidence, brigades présidentielles responsables d’innombrables massacres). On voit bien que de telles perspectives ne laissent pas intacts les domaines de la politique étrangère, dans la mesure où elle a été privatisée par les tyrans africains et mise au service de la violence. Or, des puissances extra africaines contribuent à cette économie de la violence. C’est, par exemple, le cas de l’Etat d’Israël et de la France.

En plus de former les gardes prétoriennes des tyrans africains, Israël a, au cours des dernières années, « assisté » ceux-ci en leur fournissant, contre une série de « gages » (exploitation des diamants et autres pierres précieuses, politique anti-palestienne…) une panoplie de technologies appropriées à la répression. Le « pouvoir de tuer » dont ils disposaient déjà en a été singulièrement décuplé. Des démarches devraient être entreprises pour dénoncer les clauses des accords de coopération avec la France qui permettent aux armées de I’ancienne puissance coloniale d’étouffer, dans le sang, les luttes populaires africaines et leur protestation contre l’injustifiable. La déprivatisation de la politique étrangère des Etats du continent est un préalable si l’ouverture de l’Afrique à l’extérieur doit devenir un facteur de productivité et de préservation du capital humain.

Mais la créativité sociale ne pourra être débloquée et I’idéal démocratique devenir une pratique culturelle que si des ruptures significatives sont faites avec les postulats intellectuels qui, depuis l’indépendance, ont servi de cache-sexe à l’autoritarisme. Ainsi en est-il de cet absurde en raison duquel on doit constamment opposer le « quant à soi africain » au « comme tel de l’homme tout court ». L’idée selon laquelle il y aurait une « démocratie à l’africaine », une conception « africaine » des droits humains, un statut « africain » de la femme, un mode « africain » de respect de la vie opposables à ce qui est « proprement humain » et qui relève de l’universel tout court s’est avérée grosse de folies. La revendication - le plus souvent magique - d’une identité culturelle spécifique a débouché sur la construction d’une histoire close et disciplinaire. Quels que soient les torts imputables à la colonisation, rien ne justifie la ruine intellectuelle et les catastrophes économiques auxquelles a conduit une revendication absurde d’une identité propre de I’homme africain. Une telle perspective exige la déconstruction de mythes tels que celui de la « nation » dont la fonction a été d’exacerber le « tribalisme », d’aggraver les réflexes centralistes de l’Etat et de créer les conditions d’une violence improductive. La rupture avec le mythe de la « nation » et de la « construction d’un Etat fort » devrait permettre d’explorer de nouvelles avenues. Pourquoi ne pas envisager, par exemple, à certains échelons, des configurations institutionnelles profondément décentralisées et flexibles, puisant dans les modèles des sociétés segmentaires africaines dont on sait qu’elles furent des sociétés dotées d’une grande autonomie et réfractaires au désordre et à l’anarchie ? De même, une réflexion neuve sur la fonction de l’impôt est nécessaire. Il ne s’agirait pas seulement de savoir comment financer la domination en l’absence des rentes procurées par l’extraversion, mais aussi de faire de l’impôt l’une des pierres angulaires d’un nouveau compromis entre I ’Etat et la société.

En attendant, les réformateurs africains sont confrontés à des choix lourds de conséquences. Le consensus tend en effet à s’établir, selon lequel l’Afrique ne s’en sortira point sans une rupture radicale avec l’« économie du ventre ». Si tel est le cas, comment, dès lors poursuivre une stratégie centrée sur l’intensification de la productivité (c’est-à-dire sur une aggravation de la polarisation sociale, une amplification des inégalités et de la domination) sans ruiner les bases - déjà fragiles de sociétés qui, dans la longue durée, se sont avérées particulièrement vulnérables du point de vue de la puissance matérielle ? La réponse à cette question dépendra, en grande partie, de I ’issue - à vrai dire aléatoire - des luttes sociales qui, dans un sens, ne font que commencer.


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