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Une économie de prédation

pas Achille MBEMBE

Une économie de prédation Les rapports entre la rareté matérielle et la démocratie en Afrique subsaharienne

Premier constat : il n’existe pas, à l’heure actuelle, de régime démocratique en Afrique noire. Cette région du monde entretient autour du pouvoir une représentation et une pratique qui fait de ce dernier un butin que ses détenteurs doivent conserver par tous les moyens. La démocratie en Afrique reste donc davantage un imaginaire qu’une réalité effective. Deuxième constat : cette situation surgit d’une crise aiguë de subsistance. La rareté matérielle ébranle les conditions dans lesquelles les Africains déterminent la valeur et le prix des entreprises, des biens, des services et des personnes. L’accès aux ressources économiques, y compris de première nécessité, s’apparente de plus en plus à une activité guerrière. Les frontières entre la production, l’extorsion et la prédation ont été brouillées. Rarement un auteur africain avait porté sur le continent noir une analyse aussi originale et pertinente de la dégradation des jeux de pouvoir liés aux jeux économiques. Achille Mbembe, né le 27 juillet 1957 à Otélé (Cameroun), a fait ses études d’Histoire et de Sciences politiques à Yaoundé et Paris-Sorbonne. Il enseigne aujourd’hui à l’Université de Pennsylvanie (Philadelphie, USA). Achille Mbembe a reçu le Prix Lebret 1985 pour son livre Les jeunes et [’ordre politique en Afrique noire (Editions L’Harmattan).

Les réflexions qui suivent partent d’un constat simple. Les discours sur la démocratie en Afrique subsaharienne n’ont pas pris au sérieux la question, pourtant criante, de la rareté matérielle. Lorsqu’ils se sont penchés sur la dimension matérielle des processus dits de « transition vers la démocratie », c’était généralement pour s’interroger sur le dilemme auxquels les gouvernants africains font face : celui qui consiste à conduire simultanément des réformes politiques et des réformes économiques dans le cadre des programmes néo-libéraux d’austérité.

Certes, l’un des problèmes que pose en Afrique le passage de l’autoritarisme à des formes civilisées de gouvernement est celui de savoir comment dégager un revenu public suffisant pour financer les nouveaux droits qui découleront nécessairement de la participation populaire aux affaires publiques. Mais, répondre à cette question dans les conditions actuelles exige que l’on affronte directement et explicitement les difficultés soulevées par ce que, faute d’un autre terme, il faut bien appeler provisoirement la pénurie et la disette.

Deux raisons militent en faveur d’une telle démarche. Premièrement, avant d’être associée à l’idée de maximisation de la richesse marchande, la compréhension que bon nombre de gens se font de la « bonne vie » (good life) se résume de plus en plus, et par la force des circonstances, à l’espoir d’être délivré de la nécessité et du besoin. Deuxièmement, les luttes pour surmonter la rareté matérielle se révèlent être de plus en plus le lieu par excellence où se constituent, et le sujet économique et le sujet du politique. Il serait donc erroné de réfléchir comme si la refonte du système productif (sans laquelle il ne pourrait être mis fin à la rareté matérielle) avait, comme en soi, une logique totalement imperméable à son milieu.

Ce sont les liens entre ces différents niveaux que nous essayons d’établir dans la présente note dont l’un des objectifs est de montrer comment, dans les conditions africaines actuelles, les choses économiques sont, en même temps, des choses sociales et politiques. La référence à la démocratie pour qualifier les formes de gouvernement à l’oeuvre en Afrique n’allant pas de soi, il nous faudra au préalable clarifier cet aspect des choses. Nous reviendrons ensuite sur la notion de rareté matérielle. Après avoir analysé certains des mécanismes mis en place par les régimes africains postcoloniaux pour faire face à l’insécurité matérielle et pour répondre à la demande de protection sociale et d’équité sous la période autoritaire, nous verrons comment ces dispositifs aujourd’hui s’effilochent, et quels conflits émergent sur leur ruine.

La démocratie en Afrique reste un « imaginaire »

Premièrement, et contrairement à l’illusion générale, il n’existe, à l’heure actuelle, aucun régime démocratique en Afrique noire. Par régime démocratique, il faut, en effet, entendre un régime qui, par principe, entend n’exclure personne du bénéfice de la liberté. Ramenée à sa plus simple expression, un régime de liberté est un régime dont la pierre angulaire est le respect de toute vie, la volonté de la protéger, de la préserver et de la multiplier. C’est ce souci de durabilité de la vie qui reçoit ensuite une traduction dans des lois, des institutions et une culture. Si ceci ne signifie, en rien, la fin perpétuelle des exclusions et des violences, il n’en reste pas moins qu’un régime de liberté est aussi un régime au sein duquel toute légitimité est toujours susceptible de remise en question.

Par le biais de la discussion et par le canal de délibérations publiques qui se déroulent sur la base de procédures et de valeurs connues et acceptées de tous, les conflits qui travaillent la société cessent, dès lors, d’être automatiquement des conflits à mort. Or, de régime de liberté tel que nous venons de le définir, il n’en existe point en Afrique. Dans cette région du monde comme en bien d’autres, on continue d’avoir, du pouvoir, une représentation et une pratique qui font de celui-ci un avoir ou, très souvent, un butin que les détenteurs doivent conserver par tous les moyens et à tout prix. Ne connaissant, ni éthique de la responsabilité, ni souci de la dette - et donc de l’investissement - par rapport à l’avenir, la culture officielle fait encore trop fi du souci du temps et de la durée et préfère accorder une prime à l’instant et à la dissipation.

Deuxièmement, y compris dans des régimes relativement avancés où, à un moment donné, d’indéniables progrès de civilisation ont été accomplis (Bénin, Botswana, Mali, Afrique du Sud), l’élargissement du consentement et le refus de l’arbitraire restent à consolider. Non seulement ces processus sont inachevés, mais des retours brutaux et sanglants ne sont pas à écarter. A y regarder de près, ce que l’on appelle le processus de « transition vers la démocratie » est une illusion.

Certes, les échafaudages autoritaires qui avaient vu le jour dans la foulée des indépendances ont subi, récemment, un profond discrédit. Mais il n’est pas vrai que les changements en cours pointent tous vers un ordre politique civilisé. Bien au contraire, la persistance de dictatures militaires sanguinaires et corrompues (Nigeria), la fréquence des mutineries et des tentatives de putsch (Niger, Guinée, Sierra Leone, Gambie), la prolifération des milices armées (Congo), la décomposition pure et simple et la déchéance de l’État en bien des pays (Zaïre, Somalie, Guinée, Angola, Libéria), son encroûtement dans bien d’autres, la criminalisation des élites politiques (Kenya, Cameroun, Côte-d’Ivoire, Zimbabwe) et le basculement de nombre de régimes dans un état flagrant de brutalité et d’ensauvagement ne sont pas de simples hypothèses d’école, ainsi que l’attestent le génocide au Rwanda ou la généralisation des conflits armés dans la plupart des Etats.

L’autoritarisme et l’arbitraire ne sont donc pas qu’un souvenir. Dans les conditions actuelles, la démocratie en Afrique reste davantage un imaginaire qu’une réalité effective.

Les ressources des populations en diminution drastique

Dans ce contexte, la notion de rareté matérielle renvoie, dans un premier temps, à la crise aiguë de subsistance dont plusieurs pays font actuellement l’expérience. Celle-ci englobe aussi bien les diverses formes de pénuries et de disettes que les difficultés d’approvisionnement. Certes, son intensité varie selon les régions, et les contrastes entre villes et campagnes, riches, moins riches et démunis sont frappants. Mais, presque partout, les ressources des populations ont subi une diminution parfois drastique, au moment même où des pressions de tous ordres s’alourdissaient : impôts et paiements divers, dispersion de la propriété, endettement, prêts à gages, fardeau croissant des loyers, fléau de la guerre, déclassements.

Par rareté matérielle, nous voulons aussi signifier quelque chose de plus profond : l’ébranlement des conditions dans lesquelles les Africains de cette fin de siècle déterminent la valeur et le prix qu’ils attribuent objectivement et subjectivement à toutes sortes d’entreprises et de biens, ou encore la subversion des équivalences qu’ils avaient usage d’établir entre les personnes et les choses, voire la vie et la mort…Ce ne sont donc pas seulement les notions de valeur et d’équivalence qui sont en crise. Ce sont aussi les procédures de leur formation. Précisons d’emblée que le concept de « valeur » utilisé ici ne renvoie pas d’abord à une instance morale et éthique. Par « valeur », nous nous référons à une tension critique caractéristique des temps d’instabilité et d’excessive volatilité, en tant que cette tension brouille la relation qu’une société avait coutume d’établir entre les biens, leur disponibilité ou leur rareté d’une part, et leur destination d’autre part. Or, comment peut-on, de ce point de vue, décrire la situation actuelle ?

Remarquons d’ abord que de nombreux biens de la possession desquels dépend le bien-être des gens et la satisfaction de leurs besoins essentiels sont désormais hors de la portée de ces derniers. L’absence de possession de ces biens constitue, en soi, un facteur grandissant de malheur, ainsi que l’attestent les accusations en sorcellerie, l’omniprésence de la figure du diable et les confessions sataniques au sein des mouvements religieux pentecôtistes. D’autres biens produits et disponibles voient leur valeur objective se volatiliser. Du coup, leur pouvoir d’acquérir comme équivalent, par le commerce d’échange, une quantité déterminée d’autres biens ou de procurer un revenu est devenu pratiquement nul. De même, n’y a-t-il plus de rapport automatique entre l’étendue de la peine, la productivité du travail et les gratifications que l’on en retire.

Mentionnons, enfin, que cette crise de subsistance a des causes multiples. Sur le plan international, les nouvelles technologies de communication et de paiement ont comprimé le temps de la finance en le réduisant à un temps purement informatique. Or, le décalage entre ce temps informatique des opérations financières à l’échelle globale et le temps historique des ajustements économiques réels est allé croissant. L’inertie structurelle des économies africaines aidant, la prime accordée aux activités spéculatives (un des traits de la globalisation) s’est faite au détriment des activités productives.

L’une des ondes de choc de cet écart entre plusieurs échelles de temps et de production est le basculement de pans entiers des économies d’Afrique dans le souterrain. Plus concrètement, suite aux politiques de dérégulation imposées par les organismes financiers internationaux, les réseaux d’institutions qui, jusqu’ à récemment, contrôlaient et administraient les échanges économiques sur le long terme tout en assurant vaille que vaille la distribution des biens se sont effondrés. Là où ces institutions sont en train de se recomposer, ce processus emprunte, de manière générale, la voie de la violence.

D’autre part, les réseaux de relations sociales et de patronage que les individus entretenaient avec les parents et les voisins ne permettent plus, à eux seuls, de maintenir le filet de protection nécessaire à l’apaisement des disettes. Enfin, le basculement de nombre d’économie souterraine internationale a conduit, non seulement à la prolifération des trafics, mais aussi à l’intensification des luttes sociales. Pour le moment, tendent à sortir victorieux de ces luttes les détenteurs de pouvoirs locaux et ceux qui disposent mieux que d’autres, de moyens matériels pour contrôler les populations et pour assurer leur main-mise sur l’importation et la revente des denrées ainsi que sur les circuits de la spéculation et du profit.

Un aspect central de cette crise de subsistance a trait au mouvement des prix et à la dévaluation des monnaies. La dépréciation des monnaies a entraîné, à peu près partout, une baisse drastique du prix des biens non échangeables. Tel a notamment été le cas de la rémunération réelle du travail. L’inflation sur les prix des denrées de base a provoqué des réactions en chaîne. Très souvent, le changement de parité des monnaies a été sans effet sur la compétitivité des économies, alors même que la facture des importations nécessaires pour la production s’alourdissait. La fluctuation des prix et leur renchérissement se sont accompagnés d’une rareté sans précédent de l’argent. Des régions entières du continent sont, à l’heure actuelle, entraînées dans un processus d’éviction de l’économie monétaire. Ailleurs, le troc est de retour, tandis que les capacités des autorités de l’Etat à tirer des paiements en nature ou en numéraire sous forme de taxes et autres impôts n’ont jamais été aussi faibles.

Au sein des groupes les plus défavorisés de la population, la jouissance des « droits économiques » se résume dorénavant à l’accès aux ressources alimentaires de première nécessité. Dans bien des pays, l’érosion continue des conditions de vie se conjugue désormais avec la guerre, la maladie et les épidémies. Le résultat de cette combinaison est l’aggravation des dissensions civiles, le recours de plus en plus fréquent aux formes de mobilisations fondées sur l’ethnie, la région ou la religion, et la hausse vertigineuse des opportunités de mort violente. Celle-ci survient, entre autres occasions, au détour des désordres publics et des séditions.

Par ailleurs, la protestation populaire de masse prend de plus en plus la forme d’émeutes urbaines sans lendemain. De temps à autre, des mutineries éclatent. Des soldats armés occupent des points névralgiques de la capitale, exigeant le paiement des arriérés de salaires. Là où cela est possible, ils s’emparent du Trésor et l’épuisent avant de piller, de saccager et de dévaliser les boutiques, de brûler les maisons, les automobiles et autres biens. Plus important encore, l’activité économique s’apparente de plus en plus à l’activité guerrière. Les coupures des routes, la capture des cargaisons, l’escorte des convois, la location des services de sécurité, la protection contre les vols ou la délivrance des sauf-conduits montrent que les frontières entre la production, l’extorsion et la prédation ont été brouillées. On ne sait plus très bien, ni à qui appartient quoi, ni qui a droit à quoi, encore moins qui doit être exclu de quoi et sur quelle base.

L’urgence de codifier de nouveaux droits

Les constats qui précèdent indiquent deux choses. D’un côté, la question de la démocratie en Afrique nous renvoie nécessairement à une problématique plus large : il s’agit de mettre en place de nouvelles formules de la domination légitime. Tel est d’autant plus le cas que la plupart des conflits et des désaccords qui divisent les sociétés et déchirent les Etats africains ont trait, aujourd’hui, aux conditions dans lesquelles à lieu la codification de nouveaux droits et de nouveaux privilèges.

Les questions qui divisent les gens à peu près partout sur le continent sont quasiment les mêmes : qui doit être protégé ? Par qui ? A quel prix ? Qui est l’égal de qui ? A quoi ai-je droit du seul fait de mon appartenance à une ethnie ou à une religion ? Qui peut prendre le pouvoir et diriger qui, quand, comment, pendant combien de temps et à quelles conditions ? Qui adroit au produit du travail de qui et contre quelles compensations ? Quand peut-on cesser d’obéir sans être puni ? Qui doit payer l’impôt et quelle est sa destination ? Qui peut contracter des dettes au nom de qui et à quoi doivent-elles être dépensées ? A qui appartiennent les richesses d’un pays ? Bref, qui ale droit de vivre et d’exister et qui ne l’a pas, et pourquoi ?

Sur un autre plan, la question de la démocratie est indissociable de celle de la ré-invention pure et simple d’un ordre économique capable de « financer » les nouveaux droits évoqués ci-dessus. Dans les conditions historiques actuelles, la jouissance de ces nouveaux droits n’est pas possible dans le seul contexte d’une économie de marché qui serait laissée à elle-même. Elle ne peut devenir une réalité que si, parallèlement à l’existence d’une société civile forte et structurée, la puissance publique, revalorisée grâce à une redéfinition de ses prérogatives et de ses limites, met en place un ensemble de techniques et d’initiatives, soit pour gérer les divisions qui menacent de rendre ingouvernables les pays africains, soit pour en réparer les carences, compenser les misères, réduire les risques, et augmenter les chances de chacun.

Il est certain que des réponses à ces deux questions (la codification de nouveaux droits et privilèges et la mise en place d’un système productif capable de les financer) dépendront, pour les années qui viennent, la cohérence des Etats africains et la capacité de ces pays non seulement à s’auto-gouverner, mais aussi à s’auto-déterminer. Or, les menaces de dissolution interne n’ont jamais été aussi précises. Elles proviennent de plusieurs sources. La pression extérieure, sous la forme de la dette et des contraintes liées à son remboursement, en est une. A l’intérieur, la violence incontrôlée, nùse en branle sous le double effet de l’aggravation des inégalités et de la corruption d’une part, et d’autre part, la persistance de désaccords fondamentaux sur la manière de conduire les luttes en cours pour la codification des nouveaux droits et privilèges en est une autre.

L’organisation sous la période autoritaire

Ces remarques faites, il nous faut voir à présent comment les Etats africains s’organisaient sous la période autoritaire pour faire face au problème de la rareté matérielle et pour apporter des réponses à la demande de protection sociale et d’équité. En recourant à une classification fort sommaire, l’on peut affirmer que la protection sociale épousait au moins trois formes.

La protection étatique par le salaire.

Il y avait d’abord la protection étatique. Celle-ci était octroyée sous deux formes. Et d’abord le salaire. Il importe de s’y arrêter un moment, dans le but de rendre explicites les rapports qui existaient entre le salaire et la constitution du sujet politique.

Au cours de la période autoritaire, il n’y avait de rapport automatique, ni entre le travail (sa quantité et sa valeur) et le salaire, ni entre le salaire que l’on gagnait, les utilités que l’on produisait, et la richesse qui en résultait. D’une part, l’on pouvait s’enrichir sans s’astreindre à la fatigue et à la faim. D’autre part, on pouvait consacrer son temps à la production de choses parfaitement inutiles ou, dans tous les cas, qui ne contribuaient en rien à la formation des richesses.

Dans ce contexte, le salaire n’avait pas d’abord pour fonction de rétribuer la productivité. Il constituait, avant tout, une allocation de nature purement ascriptive. Puisque la jouissance d’un salaire était presque toujours plus que l’affaire du seul individu qui l’avait perçu, le salaire en tant qu’institution était un rouage essentiel dans la dynamique des rapports entre l’État et la société. Il servait de ressource à l’État pour acheter l’obéissance et la gratitude et pour arrimer la population à des dispositifs de discipline. En d’autres termes, le salaire était ce qui légitimait non seulement la sujétion, mais aussi la constitution d’un type d’échange politique particulier qu’il nous faut décrire brièvement.

Cet échange n’était pas fondé sur le principe de l’égalité politique et de la représentation du même nom. Il reposait sur l’existence de créances grâce auxquelles l’État fabriquait des dettes sur la société, la construction du rapport politique s’effectuant dans l’ordre distributif et non dans celui de l’équivalence entre des personnes humaines dotées de droits naturels et civils propres et pouvant, de ce fait, peser dans la décision politique. En transformant le salaire en créance, l’État octroyait des subsistances à tous ceux dont il faisait ses obligés. Du coup, il n’y avait de salarié qu’en tant que ce dernier était un dépendant. Les subsistances qu’il recevait ne venaient pas sanctionner un processus de conversion d’une énergie en richesse. Elles venaient dessiner une figure particulière de l’obéissance et de la domination. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, dans certains discours publics, ces créances étaient assimilées sinon à des faveurs, du moins à des privilèges.

La protection clientélaire

Les autres formes de la protection sociale fournie par l’État s’étaient développées dans le sillage d’une forme de régulation de l’ordre politique fondée, en grande partie, sur l’appropriation privée des ressources publiques en vue de fabriquer des allégeances. Deux conditions avaient rendu possible la cristallisation d’un tel ordre politique et la viabilité de son fonctionnement. Il s’agissait, d’un côté, d’une économie de la prédation fondée sur les trois éléments qu’étaient : l’endettement, la dépense et le déficit. C’est, entre autres, à ces trois éléments que les programmes d’ajustement structurel sont supposés s’attaquer. De l’autre, un régime général des privilèges et de l’impunité permettait d’en assurer la reproduction sur une échelle relativement élargie. C’est, en partie, cette impunité que le passage à ce que l’on appelle la démocratie devrait, en principe, atténuer.

L’appropriation des ressources publiques et la privatisation de l’État prenaient des formes diverses. Il y avait d’abord les avantages et les passe-droits que s’octroyaient les détenteurs de positions d’autorité, et dont la valeur cumulée dépassait, parfois de loin, le salaire lui-même : logement, mobilier, eau, électricité, voitures, domesticité, frais de réception et de représentation, primes, fonds de réserve. Il y avait ensuite tout le système des encaissements parallèles (détournements) : double paiement des loyers, baux administratifs fictifs, commissions occultes, pots de vin et surfacturations lors de la passation des marchés publics, de l’allocation des titres fonciers ou des crédits bancaires, ou encore à la faveur des procédures douanières et fiscales. Il y avait, enfin, les ponctions parallèles opérées sur les flux financiers de l’État. Jusqu’aux échelons subalternes, les services publics pouvaient être marchandés. C’était le cas lors de l’apposition des tampons officiels sur les documents et les visas et lors de leur délivrance. C’était aussi le cas lors des contrôles routiers ou encore lors de l’octroi des licences et autres autorisations.

La protection par l’économie communautaire

Mais la forme de protection sociale la plus répandue était le lien social communautaire. Ce que l’on appelle le lien social communautaire était un système complexe de réciprocités et d’obligations liant les membres d’une même maisonnée, voire d’une même communauté. Par exemple, ces obligations et réciprocités mettaient en relation, au sein d’un vaste champ d’interactions réglées, l’artisan et son apprenti, le parent et l’enfant, l’homme, la femme et la « maîtresse », le jeune et le vieux, le « petit frère » et le « grand frère », le neveu et l’oncle, la nièce et la tante, le prêteur et le donateur, le protégé et son patron, le travailleur étranger et son hôte.

Ces interactions aux multiples ramifications touchaient des domaines aussi divers que les transferts mutuels en temps et en biens, en force de travail et en revenus. C’est dans ce contexte qu’une fraction importante des revenus était, par exemple, transférée de la ville à la campagne, à la faveur des visites, au titre de l’aide aux parents, des demandes de secours, de la contribution aux funérailles d’un parent proche ou d’un collègue de travail ou encore des cotisations régulières aux mutuelles d’originaires, aux associations de développement, aux associations liées au voisinage professionnel ou à la tontine.

Ces interactions et les prélèvements qui en étaient le corollaire fonctionnaient sur le mode d’un impôt social ou encore d’une dette sociale multiforme, sans fin, que l’on devait à la communauté. La philosophie qui sous-tendait cet impôt social partait du principe selon lequel chaque individu était le débiteur d’un patrimoine collectif qui n’était pas seulement financier, mais qui englobait le savoir, les techniques, bref, l’infrastructure matérielle et identitaire sans laquelle l’individu, laissé à lui tout seul, ne pouvait rien entreprendre. De la contribution de chacun à ce patrimoine dépendait l’intégrité morale de toute la société, sa force commune.

Mais s’acquitter de cet impôt ou de cette dette, c’était en même temps endetter les autres, les obliger, faire valoir des créances sur eux : « manifestations de reconnaissance de la part de l’enfant que l’on a soutenu dans ses études et qui, une fois qu’il aura réussi, sera tenu d’apporter son aide à ses parents, à ses jeunes frères, aux aînés de la famille élargie et, surtout s’il a réussi à être bien placé, à l’ensemble de sa communauté d’origine (son lignage, son village) ; une intervention en faveur du fils quand on est redevable envers le père ; un hébergement d’un jeune villageois à la recherche d’un emploi en ville ; des cotisations pour financer un projet de modernisation du village ; des dons ostentatoires aux funérailles qui y sont organisées, pour montrer sa réussite, pour honorer la famille du défunt, pour remercier les ancêtres que ce dernier va rejoindre… ».

Ce système n’était nullement soutenu par des textes juridiques. Il reposait sur une variété d’arrangements et de règles coutumières, bref sur un complexe de normes intériorisées qui définissaient, au bout du compte, les modalités de l’assujettissement et du contrôle social légitimes, que ce soit dans le cadre des rapports de clientèle, de la parentèle ou encore de systèmes d’alliances plus vastes. C’est de cette manière que la reproduction de chacun était assurée. Plus important encore, c’est ainsi que s’était formé un droit général - bien qu’informel et non écrit - à la protection, à la sécurité et à l’assistance. Chaque membre de la communauté pouvait prétendre à ce droit et en bénéficier à la condition qu’il fût en règle avec les normes en vigueur.

Tous ces dispositifs faisaient que la question sociale était à la fois surpolitisée et dépolitisée. Dépolitisée dans la mesure où, du point de vue de l’Etat, ce qui tenait lieu de citoyenneté ne conférait pas de droits politiques en tant que tels, qu’il s’agisse de droit à la représentation individuelle, de droits sociaux ou de droit au travail. Entre l’Etat et l’individu venaient s’intercaler la famille, le clan ou le lignage, voire la confrérie religieuse. L’individu se trouvait-il dépourvu de tout bien, privé de toute ressource et menacé dans sa subsistance même ? Il ne revenait pas à l’Etat de lui assurer les protections les plus élémentaires. Sa parentèle s’en chargeait. Sombrait-il dans la déshérence, l’errance et la misère ? Il n’avait aucun droit sur l’Etat avec lequel il n’entretenait, dans ce domaine en particulier, aucun rapport de face à face.

Surpolitisation dans la mesure où, ainsi qu’on l’a vu, l’appropriation privée des ressources publiques - l’un des supports centraux du clientélisme - revêtait parfois les traits d’un mécanisme intégrateur, les utilités accaparées n’étant, presque jamais, consommées pour le bénéfice exclusif d’un seul individu même si, par ailleurs, elles n’étaient redistribuées qu’au coup par coup, en fonction des relations d’allégeance.

La question sociale en Afrique : nouvelles frontières

Or, tous les dispositifs de la protection sociale que nous venons de décrire se trouvent aujourd’hui ébranlés par deux types de secousses. Il s’agit, d’un côté, des contraintes que le financement et la structure des échanges extérieurs font peser sur les économies africaines. Il s’agit, d’autre part, de l’horizon ouvert par le triple procès que représentent : 1) l’apparition de formes inédites de mobilisation politique que l’on aurait tort de confondre avec une transition vers la démocratie, puisqu’en réalité elles participent, in fine, à la reproduction des situations autoritaires ; 2) le délitement, puis la décomposition de l’Etat dans un contexte de résurgence du modèle de l’économie de prédation qui avait caractérisé l’Afrique au XIXe siècle ; 3) l’apparente généralisation de la guerre et de la violence armée en tant que modalités privilégiées de résolution des conflits. Ces secousses sont susceptibles d’élargir les fractures au sein des sociétés africaines, de la même manière que le conflit de classe le fit autrefois au sein des sociétés occidentales.

Mais pour éclairante qu’elle soit, la différence avec l’expérience occidentale reste de taille. On sait maintenant qu’en Occident, le conflit autour du travail, de la production et de l’appropriation du profit ne fut pas seulement un conflit économique. Il portait également sur une représentation du monde, de la société et de la souveraineté politique. A la clé se jouait aussi le devenir d’un gigantesque travail de recomposition culturelle dont l’enjeu était le passage à la société de marché.

Ce passage put être assuré pour trois raisons. Premièrement, le conflit autour du travail, de la production et de l’appropriation du profit ouvrit la voie à l’institutionnalisation des fractures sociales, c’est-à-dire à la légitimité de les convertir en sujets du débat politique et idéologique. Deuxièmement, ce conflit constitua, en lui-même, un puissant vecteur de socialisation et d’intégration de masse. Enfin, tant que le mode de croissance capitaliste l’autorisa, il contribua à la régulation keynésienne de l’économie en imposant un partage des profits favorable à la consommation de masse et à l’instauration d’une forme d’état de compromis : l’Etat-providence.

Or, la situation africaine participe d’une trajectoire différente. La lutte des classes n’y a jamais été sévère. A l’époque du parti unique, la défense des intérêts matériels ou identitaires ne pouvait guère s’opérer au sein d’un mouvement social puissant et reconnu. Pour le moment, la marche forcée vers l’économie de marché et la soumission aux contraintes de l’internationalisation des échanges ont cours alors que l’Etat a perdu sa capacité de réguler l’économie sur une base nationale et alors qu’il ne parvient pas à mobiliser les énergies autour de la modernisation du système productif. Les mécanismes de la représentation sont bloqués (élections truquées, faiblesse des parlements et des syndicats, fragmentation de ce qui tient lieu de société civile). Les menaces sur la cohésion même de la société ne se sont pas seulement aggravées, ainsi que l’atteste la prolifération des guerres civiles et la montée des coups d’Etat et de la mutinerie des forces armées. Elles pèsent désormais sur ces domaines où ce que les personnes ont de spécifiquement humain est engagé.

La frontière macro-économique

Depuis le début des années quatre- vingt ont été mises en oeuvre un ensemble de politiques d’inspiration néo-libérale dont les effets sur le tissu social sont de plus en plus observables. Les prémisses de ces politiques, rappelons-le, sont de deux ordres. D’un côté, l’on justifie l’impératif d’austérité par la combinaison de chocs internes et externes générateurs de déficits extérieurs qui ne sont plus viables. La mondialisation accélérée des systèmes commercial et financier internationaux, la révolution de l’information et de la communication ont permis l’émergence d’un ordre international inédit dont l’Afrique serait pratiquement exclue. Le tarissement des flux financiers concessionnels et non-concessionnels s’y ajoutant, la sortie de la crise exigerait des modifications fondamentales de la structure de production des économies africaines. Dans cette perspective, un recentrage en faveur des exportations et une stratégie tournée vers l’extérieur seraient inévitables.

Par ailleurs, l’on explique que l’organisation économique régie par le libre jeu des forces du marché représente la forme la plus efficiente d’allocation optimale des ressources. Le passage à une véritable économie de marché exigerait que l’Etat se soustraie à la pression des demandes sociales, c’est-à-dire que soit mise entre parenthèses la capacité des individus à exercer leur citoyenneté, ou encore que soit émasculé le jeu de droits-créances qui permet aux individus d’avoir, non seulement des devoirs et des obligations vis-à-vis de l’Etat, mais aussi des droits sur lui : droits politiquement valorisables, par exemple, sous la forme de services publics que sont l’accès à l’ éducation ou à la santé.

D’autre part, le gouvernement tutélaire que les institutions financières internationales exercent sur les pays africains ne se limite plus à imposer le respect des grands principes et équilibres macro-économiques. Dans la pratique, la tutelle des créanciers internationaux s’est considérablement renforcée et se traduit désormais par une gamme d’interventions directes dans la gestion économique interne. Tel est le cas en matière de contrôle du crédit, de mise en oeuvre des privatisations, de définition des besoins de consommation, de politiques d’importations, de programmes agricoles, de compression des coûts ou de contrôle direct du Trésor. Quatre conséquences majeures découlent de cette situation.

D’un côté, l’Etat n’a plus ni les moyens, ni la capacité de formuler et de financer des politiques sociales dignes de ce nom. De l’autre, son crédit épuisé, il ne lui reste que la valorisation de la force comme réponse aux problèmes sociaux. Par ailleurs, tout fondement à son intervention économique dans la société lui étant dénié par ses tuteurs internationaux, le soulagement de la misère et de la pauvreté passe de plus en plus par la charité privée ou publique internationale. Enfin, l’engrenage humanitaire aidant, la confusion entre l’éthique, le juridique, le politique et le militaire s’est accentuée et a fait voler en éclats la fiction que représente le principe d’égalité souveraine entre les Etats.

L’appauvrissement de masse

La voie néo-libérale de sortie de la crise n’a pas permis - du moins jusque là - de renouer avec la croissance. Au contraire, à une crise économique déjà profonde est venue se greffer une crise sociale d’une ampleur inédite. Toutes les études récentes indiquent que, sans en être la cause unique, les politiques mises en place durant la décennie 80 ont ouvert la voie à une aggravation de la pauvreté et de l’inégalité des revenus ! La profondeur de la pauvreté est liée à plusieurs facteurs, l’un des plus importants étant la précarité du statut de l’emploi. En effet, au cours des quinze demi ères années, le marché du travail s’est, partout en Afrique, fortement stratifié.

Certes, le travail salarié régulier et protégé n’a point totalement disparu. Mais la proportion des individus qui l’exercent n’a cessé de baisser au point où l’on peut valablement esquisser l’hypothèse d’une désalarisation de la force de travail africaine en cette fin de siècle. Le travail irrégulier est en voie de généralisation. Pour des pans entiers de la population, la rémunération au mois a été remplacée par des paiements occasionnels. Chômage déclaré et chômage déguisé, exclusion à long terme - et donc non conjoncturelle - du marché du travail frappent une proportion élevée d’individus et de ménages.

Les contraintes financières venant s’ajouter à d’autres déterminants, l’on assiste à une chute sensible des taux de scolarisation. Les inégalités de revenus se creusent et l’appauvrissement frappe y compris les classes moyennes. La ligne d’indigence a été atteinte en plusieurs endroits : le panier des biens nécessaires à la stricte reproduction de l’individu ou du ménage ne peut plus être rempli. L’on est littéralement désargenté, et les dispositifs de la protection sociale décrits plus-haut sont désormais grippés.

L’ajustement à visage humain

Nous avons évoqué les deux idées centrales qui sont à la base des politiques d’austérité en cours. La mise en oeuvre de ces politiques a, ainsi qu’on vient de le suggérer, des incidences profondes sur la répartition des revenus et la satisfaction des besoins fondamentaux. Conscientes de ce problème, certaines institutions financières internationales ont voulu y remédier. A titre d’exemple, la conception du programme de prêts d’ajustement de la Banque mondiale en Afrique subsaharienne prétend faire une grande place aux pré- occupations que suscite la pauvreté. Avec le concours du PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) et de la BAD (Banque africaine de développement) a été lancé, depuis 1987, un projet connu sous le nom de Projet dimensions sociales de l’ajustement (DSA).

Dans la pratique, l’action dans le domaine de la lutte contre la pauvreté continue de reposer sur l’idée selon laquelle il n’y a pas de liens entre, d’un côté, la politique économique et, de l’autre, la situation sociale et la pauvreté. Les initiatives prises dans le cadre du projet DSA reposent sur le principe selon lequel une intervention de la puissance publique dans la sphère des rapports civils et privés est indésirable. Le rôle de l’Etat devrait, par conséquent, se limiter à garantir la sûreté des biens, la liberté des personnes, la liberté d’entreprendre et le respect des contrats.

Selon cette perspective, il n’existe donc pas, en principe, de tribut ou de dette que l’Etat devrait payer aux plus nécessiteux, la notion de « dette sociale » n’ayant pour effet que de « pomper » inutilement les revenus et d’inhiber la libre initiative de l’individu et ses énergies créatrices. Dans le meilleur des cas, le soulagement de la pauvreté devrait donc être laissé à l’inclinaison libre et charitable des privés et des organisations philantropiques. Au demeurant, il n’est de véritable solution à la question sociale que le marché.

C’est l’une des raisons pour lesquelles, pour combattre la pauvreté, la Banque ne conçoit que deux possibilités : ou une politique d’intervention par la demande (dont on sait désormais qu’elle aggrave la pauvreté au lieu de la réduire), ou une stratégie d’intervention par l’offre (dont on sait qu’en bien des cas, elle augmente les revenus jusqu’au niveau de l’absorption, mais est lente à produire ses effets). Faut-il, dans ce contexte, rappeler qu’en bien des pays africains la dépense publique est un déterminant essentiel de la satisfaction des besoins essentiels et que sa structure a des effets considérables sur la pauvreté ?

Or, si, jusqu’à une date récente, les programmes de stabilisation financière définis en accord avec le Fonds monétaire international imposaient une conditionnalité liée au niveau de la dépense publique, les PAS (Programmes d’ajustement structurel) arrêtés en accord avec la Banque se contentaient d’une conditionnalité liée à des interventions par l’offre. A notre connaissance, aucun de ces programmes n’établit de conditionnalité liée à la structure des dépenses publiques. Une telle conditionnalité permettrait pourtant d’exiger le maintien ou l’augmentation de la dépense réelle pour les secteurs-clés comme la santé, les médicaments, l’enseignement et la formation, l’infrastructure, bref, tout ce qui touche à la préservation, puis la multiplication du capital humain. Dans le contexte actuel, une stratégie de lutte contre la pauvreté qui reposerait en priorité sur la monétarisation de la satisfaction des besoins essentiels ou encore sur le recouvrement des coûts ou les seuls prêts à l’investissement ne mènera pas loin.

Intensification de la coercition et de la répression

Nous avons déjà indiqué que l’Etat africain postcolonial ne dispose plus, ni de la latitude, ni des moyens de formu1er et de financer, en toute autonomie, des politiques sociales ou des projets sociaux dignes de ce nom. Le passage au multipartisme ne changera rien à cette impuissance. Nous avons suggéré que, du fait de la déréglementation, la citoyenneté sociale ne pourra plus se structurer autour de la relation salariale. Il nous faut tirer certaines des conséquences de ce blocage.

Observons d’abord que dans les pays où des efforts ont été accomplis en direction d’une libéralisation du système politique, l’on risque de faire face à une contradiction entre la consécration (récente ou en cours) des droits politiques du citoyen et l’impossibilité dans laquelle se trouve l’Etat d’honorer ou de garantir ses droits économiques et sociaux. Le problème des conditions économiques de l’exercice des droits politiques risque alors de se poser avec acuité, la mobilisation des droits politiques en vue de la conquête des droits sociaux et économiques risquant, quant à elle, de conduire à des affrontements violents.

L’échec des programmes d’ajuste- ment structurel et l’informalisation accélérée des économies africaines a déjà entraîné la multiplication des activités complémentaires et des petits métiers. Ces deux événements risquent également de conduire, à terme, à la prolifération des trafics et des activités économiques « hors-la-loi ». On sait qu’au coeur de ces activités se mêlent codes publics et codes privés, relations de pouvoir et rapports familiaux, corruption et passe-droits. Mais il s’agit aussi de systèmes où les acteurs ont leurs façons, reconnues et acceptées, de mettre en forme et de garantir les droits tout en objectivant les devoirs concernant la reproduction des individus, les conditions de leur enrichissement ou de leur déclassement. La question est donc de savoir comment ces procédures de l’informalité pèsent actuellement sur la définition de la citoyenneté économique ; et comment les formes de la citoyenneté économique qui naissent de ce processus s’articulent à l’ordre politique en cours de constitution.

Faute de répondre à cette question, contentons-nous d’observer que dans des situations de délitement, voire de déliquescence institutionnelle (Cameroun, Kenya, Côte d’Ivoire, Nigeria, Zaïre, Sierra Leone), l’informalisation va de pair avec une privatisation accélérée de la violence publique. Loin de freiner la généralisation du système clientélaire, un multipartisme dont les bases matérielles se trouvent dans l’économie parallèle tend à favoriser la prolifération de droits segmentés. Ces droits sont garantis par des hommes de main exerçant des mandats administratifs ou politiques et qui ont, à ce titre, accès à la fois à ce qui reste de ressource publique et à ce qui est engrangé grâce à la participation aux réseaux parallèles. L’ensemble est ensuite protégé grâce à la garantie d’impunité que procure le contrôle de l’appareil d’Etat.

Dans ces situations, comme dans les pays ayant réalisé des progrès sur la voie de la démocratie, mais étranglés par les contraintes financières internes et externes, le recours à l’assistance ponctuelle et l’intensification de la répression risquent de tenir lieu de seules politiques réalisables. Déjà, la répression des émeutes, le développement des interventions policières, voire militaires contre ceux que l’on appelle les « petits délinquants » et autres « marginaux », la constitution de brigades dites anti-gangs, la répression des syndicats, la multiplication de formes semi-privées d’administration de la justice, la constitution de milices privées ou de formations paramilitaires échappant à toute juridiction indiquent qu’une politique possible de lutte contre les pauvres réside précisément dans l’ intensification de la répression. Tel est notamment le cas dans les Etats où la restauration autoritaire étant en cours, l’appauvrissement de masse ne constitue plus seulement une menace sociale, mais une menace d’ordre politique tout court.

Conflits, guerres et ingérence humanitaire

Pour les sociétés enfoncées dans la spirale de la guerre et de la destruction, l’on ne peut guère parler de politique sociale. Les contraintes qui pèsent sur elles sont d’un autre ordre. D’une part, ces Etats ne disposent plus d’un espace de souveraineté homogène et clairement délimité. La fragmentation territoriale est telle que l’uniformité et la validité des normes juridiques est aléatoire. L’Etat n’y joue plus un rôle d’organisateur stratégique. D’autre part, à la faveur des guerres et des génocides, les individus sont de plus en plus arrachés aux formes antérieures de dépendance et de solidarité, du moins dans une première phase du conflit, même si, en exil, ils s’efforcent de les recomposer ou de s’accrocher à l’imaginaire qui les sous-tendait.

Enfin, en multipliant les victimes, en accélérant le processus de destruction institutionnelle, en affamant la population civile et en la forçant à l’exode, la guerre tend à affaiblir les formes de sociabilité intermédiaire et à les remplacer par des systèmes de gouvernement dédoublés et concurrents. En lieu et place de politiques sociales, l’aide humanitaire devient la seule forme d’intervention. Elle est, ce faisant, une source d’approvisionnement pour les combattants. Ils peuvent s’attribuer des parties entières des cargaisons, prélever des taxes, retenir en otages des responsables d’agences humanitaires chargés de la distribution des subsides internationaux.

Les conséquences de l’économie de marché

On se sera volontairement gardé de répondre, dans l’abstrait, à la question de savoir à quels présupposés moraux et éthiques doit-on ancrer le développement simultané d’une économie de marché et d’un régime de liberté dans les conditions africaines actuelles. Deux hypothèses méritent cependant d’être suggérées.

Premièrement, un tel ancrage viendrait-il à se faire sur la seule base de l’utilitarisme vulgaire qui domine la pensée et la réflexion des institutions financières internationales dont la tutelle pèse sur les choix économiques africains que son coût social et humain serait prohibitif. Deuxièmement, l’idée selon laquelle l’économie de marché ne présuppose aucune finalité collective et que, laissés à eux-mêmes, les comportements individuels finissent par converger vers un ordre social optimal conduit, en Afrique, au désordre, à la guerre et à l’anarchie. Sur un autre plan, est-il totalement certain que, dans les conditions actuelles, liberté politique et efficacité économique soient compatibles en Afrique ?

Finalement, est-il vrai que le développement des rapports marchands suppose, partout, la libération de l’individu des liens avec sa communauté d’appartenance, qu’elle soit familiale, ethnique ou religieuse ? De toute évidence, la réponse à ces questions dépend du rapport qu’une société décide, à un moment donné, d’instaurer entre la valeur des objets et la qualité des personnes. Or, une telle décision est le résultat, non d’un décret, mais de luttes concrètes et historiques.

Achille Mbembe
Fellow, MacArthur Foundation


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