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Etat, violence et accumulation

par Achille MBEMBE

En Afrique noire, la question d’une réflexion sur l’économie se pose dans un contexte marqué par un regain de décadence. Pour le moment, la traduction économique de cette décadence tend à occulter toutes les autres. Et les solutions envisagées tant par les intervenants extérieurs que par les indigènes eux-mêmes échappent difficilement à ce réductionnisme. Cette fixation sur le versant économique d’une impasse à plusieurs facettes ne manque apparemment par d’arguments.

A. La crise de la raison autoritaire

En effet, depuis le début des années soixante-dix, un grand nombre d’Etats ont, dans les faits, décroché du marché mondial. Une série de facteurs sur lesquels ils ont à peine prise (fluctualité des recettes d’exportation, variation des taux de change entre les monnaies, dégradation des termes de l’échange, choc pétrolier…) ont érodé leurs marges d’autonomie. Couplés à des facteurs internes (rigidité des dépenses budgétaires, accumulation de projets à effets insuffisants, déficits chroniques des offices publics, gonflement des dépenses de l’Etat et des frais de fonctionnement des structures, mise sous tutelle des « paysanneries »…), ils ont rendu structurels les déficits des finances publiques et des finances extérieures, et ont rendu ces pays insolvables.

La situation est d’autant plus grave que le niveau d’endettement de l’Etat s’est, partout, accru tant vis-à-vis des agents économiques internes. Il en a résulté une réduction substantielle de la marge d’initiative et de négociation des pays africains. Leur poids est désormais quasi nul sur la scène internationale. Leur marginalisation économique et intellectuelle se poursuit au fur et à mesure que les centres du monde se déplacent vers des régions plus dynamiques et plus disposées et entreprendre les réformes qu’impose un environnement international sans cesse changeant. Tandis que se précisent ces tendances à l’enlisement, la volonté interne de changement a de la peine à mûrir et à être assumée comme telle par les corporations gouvernantes. L’impasse est telle que les intérêts des groupes économiquement les plus privilégiés, politiquement les plus influents et intellectuellement les mieux armés les portent vers un immobilisme qui, dans la configuration actuelle du monde, risque de s’avérer suicidaire pour leurs peuples.

C’est l’une des raisons pour lesquelles, faute d’avoir pris à temps l’initiative de profondes modifications de l’organisation économique de leurs pays, les principaux bailleurs de fonds (FMI, BIRD, USAID, CCCE…) leur ont imposé des programmes d’ajustement dont l’un des buts est de permettre leur ré-insertion dans les circuits des échanges mondiaux. Bien que la crise actuelle ait pris des contours très différents selon les pays (en fonction de la morphologie des sociétés locales, des principaux produits d’exportation et de l’évolution des cours mondiaux, de la taille démographique et du niveau de la pression sociale sur l’Etat, des variations des conditions climatiques…), cette intervention dans la définition de leurs politiques économiques s’est voulue, partout, la même. Partout également, elle s’est effectuée dans des conditions qui relativisent singulièrement leurs souverainetés, rendent leur indépendance aléatoire et font craindre un processus de recolonisation.

En effet, de manière générale, il s’est agi, chaque fois de relever les prix des produits de base (riz, sucre, farine, huile, tarifs publics, produits pétroliers), les taux des impôts et des taxes directes au moment même où les dépenses de l’administration devaient être réduites (blocage des salaires, réduction des dépenses de fonctionnement et d’équipement, limitation de la croissance des effectifs de la fonction publique, réduction des arriérés de paiement de l’Etat, limitation de la croissance de la masse monétaire et du crédit). Ces coupes sur les dépenses publiques et les subventions diverses ont été accompagnées de mesures visant la restriction de la demande et le désengagement de l’Etat du champ des transactions économiques directes. Dans certains pays, ces mesures ont touché directement l’ensemble de la politique industrielle, agricole ou de l’habitat. Leur finalité est d’améliorer la capacité des Etats africains à rembourser leurs dettes, à retrouver leur équilibre budgétaire, à stimuler les exportations, bref, à assainir leurs économies.

Sans entrer dans le détail de leur application, on doit souligner la médiocrité des résultats proprement économiques obtenus jusqu’à présent par les politiques dites d’ajustement structurel. Leur impact sur le rétablissement des finances publiques ou la restauration de la confiance des milieux financiers internationaux a été faible. Ni la refonte des codes d’investissements, ni les changements importants apportés aux politiques douanières, fiscales et de prix (et dont l’un des objectifs était de libéraliser le plus possible les échanges) n’ont été en mesure de susciter des arrivées conséquentes des capitaux indispensables au redressement économique du continent. Malgré les variations d’un pays à l’autre, ces politiques ne sont pas parvenus à modifier de façon structurelle la nature de l’offre, ou les mécanismes de formation et de redistribution des revenus. Certes, ont-elles permis de comprimer la demande. Mais la déflation qui en a résulté a généralement eu pour conséquence une baisse drastique des rentrées fiscales, suite à une baisse du niveau d’activités. Parallèlement, le service de la dette a continué de s’accroître. Dans presque tous ces pays, la déflation ne s’est pas seulement avérée être un frein au rétablissement de l’équilibre des finances publiques qu’elle était supposée favoriser grâce aux mesures d’austérité. Elle a aussi eu pour effet d’enfoncer davantage ces pays dans un cycle récessif dont on les voit mal sortir à court ou à moyen terme.

Pouvait-il vraiment en être autrement ? La plupart tendent des mesures mises en œuvre tablent en effet, sur une sortie de la crise fondée, pour l’essentiel, sur une compression de la demande (réduction des emplois, limitation des salaires, généralisation du principe de la « vérité des prix », répercussion de la plus grande partie des coûts sur les usagers, réduction des charges et indemnités diverses…) à laquelle n’échappe pas le secteur dit informel, organiquement lié qu’il est aux trafics alimentés par la sphère formelle proprement dite. Soulignons, en outre, le fait de l’inégalité dans la répartition du poids de l’ajustement. Qu’il s’agisse de régimes civils ou militaires, à économie prétendument de marché ou à économie planifiée, la mise en œuvre des politiques dites d’assainissement s’est opérée aux dépens des revenus ruraux et des petits consommateurs urbains. Lorsque la base sociale de l’Etat postcolonial (salariés, intermédiaires licites ou illicites des filières agricoles, détenteurs des revenus non salariaux : revenus fonciers, immobiliers ou commerciaux, trafiquants divers) n’a pas été purement et simplement épargnée, elle a fait preuve d’une extraordinaire capacité à contourner ou à détourner les programmes d’ajustement, ou alors à s’y opposer en recourant aux multiples ressources de la passivité et de l’indolence africaines. Sans qu’il soit nécessaire de s’étendre davantage sur cette aptitude au blocage, il convient par contre d’insister sur le fait qu’une lecture exclusivement économiste et monétariste de la faillite africaine court le risque d’occulter ce qui est véritablement en jeu, à savoir la crise d’un mode de régulation économique et politique autoritaire.

Malgré les apparences, la multitude de micro-projets financés sur fonds extérieurs (publics ou privés) n’échappe guère aux mêmes impasses. Sous prétexte d’ »apolitisme », on se contente souvent de creuser des puits ou des latrines. L’éloge parfois naïf qui en est fait (autonomie d’organisation et de fonctionnement, fluidité, proximité de base…) ne doit pas cacher le fait que la plupart dépassent rarement le stade de la débrouillardise. Ils nuancent à peine les effets de la domination. Bien plus, presque tous les régimes autoritaires africains s’en accommodent aisément, quand ils n’en profitent pas directement. Jusqu’à présent, ces projets n’ont abouti, nulle part, à l’émergence de véritables « contre-pouvoirs » civils ou économiques. Rien n’indique non plus qu’ils puissent générer, in fine, une logique authentiquement économique (production, profits investissements…). Enfin, on voit mal comment, dans les situations de fermeture politique caractéristiques de l’Afrique indépendante, la systématisation de ces expériences composites en un mouvement social est possible sans une réponse violente de la part de l’Etat. Faut-il ajouter à ces remarques le fait que de nombreux indigènes ne se privent pas de les détourner vers des buts sans lien direct avec les objectifs officiellement affichés, tout en mimant avec adresse les discours requis par les agences de financement dans le but de « capter » leurs subsides ?

Nous nous trouvons donc face à un paradoxe, où les agents indigènes réussissent à « ajuster » les programmes supposés « ajuster structurellement » leurs économies. Les mêmes parviennent à absorber et à détruire la logique des projets qui, par le bas, prétendent se poser comme des alternatives à la faillite des modèles de développement expérimentés depuis les indépendances. Face à cet échec, l’enjeu déterminant n’est pas de savoir se ce qu’on appelle le « développement » est « une notion occidentale » ou non. A la limite, cette question est superflue. D’une part parce que la crise africaine sanctionne, non pas un mode de production en tant que tel, mais bien un « mode d’improduction » ou, précisément, un modèle de non-accumulation. D’autres part parce que dans la configuration actuelle du système-monde et compte tenu des contraintes qu’elle impose aux sociétés vulnérables, cette « improduction » pose le problème de la capacité des Etats noirs à gérer le pouvoir et à l’organiser de telle manière que dans son fonctionnement, il ne devienne point un obstacle à la liberté de l’individu et à ses capacités entrepreneuriales, à la production des richesses et à l’efficacité économique en général. Autrement dit, dans la mesure où les contraintes que le système monde impose à l’Afrique ne se desserreront pas dans un horizon prévisible, ce n’est plus seulement à un ajustement de nature économique que le continent se trouve confronté. S’il veut raisonnablement participer du monde qui s’annonce, il est contraint d’opérer simultanément un ajustement intellectuel qui lui permette de se doter de modes de régulation politique plus performants parce qu’ils favoriseront une réorientation plus productive de l’économie, préserveront le capital humain, relayeront les dynamises et la créativité internes et l’autoriseront à affronter les contraintes du système-monde, délesté du handicap autoritaire.

Or, ni les programmes de la Banque mondiale, du FMI et des autres bailleurs de fonds, ni les micro-projets ne s’attaquent à ces questions. Pis, les intervenants extérieurs et leurs interlocuteurs locaux (publics ou privés) font semblant de croire que, dans la conjoncture actuelle du monde, l’Afrique noire peut revitaliser son économie tout en se dispensant de réorganiser ses modes de gouverner et les postulats culturels qui les fondent. Les lignes qui suivent constituent une introduction à cette discussion. Elle repose sur l’idée centrale selon laquelle il est illusoire de penser qu’une simple réforme économique et monétaire suffira à ré-insérer l’Afrique dans les circuits des échanges (marchands, intellectuels, culturels) mondiaux. On n’« ajustera » pas l’économie et on ne libérera pas les dynamismes internes sans un allègement concommittant du poids des institutions autoritaires sur la société. Les deux tâches sont d’autant plus inséparables que ce qui fait la particularité de la trajectoire historique et culturelle des sociétés noires, c’est qu’au long du temps, elles se sont structurées de telle manière que le coût économique du modèle autoritaire y a été, presque invariablement, le défaut d’accumulation. Or, la crise actuelle ne sanctionne pas seulement l’épuisement d’un modèle économique, pris en lui-même. Elle sanctionne un mode de régulation autoritaire, fonctionnant comme tel que ce soit dans la sphère économique, politique, sociale, intellectuelle ou culturelle. Et qui, parce qu’il fonctionne comme tel, bloque nécessairement les possibilités d’accumulation et, ce faisant, empêche l’insertion de l’Afrique dans le système-monde. Dans les limites d’un article, certaines des idées avancées seront forcément approximatives.

B. Violence et histoire

Le défaut d’accumulation est, en Afrique noire, un problème antérieur à la pénétration des forces du marché. En marge de quelques exceptions historiques connues, on peut affirmer que l’une des constantes des sociétés précoloniales fut l’impossibilité objective dans laquelle les dominants se trouvèrent, d’extraire des excédents économiques suffisamment substantiels à partir desquels aurait pu se développer un processus d’accumulation de type capitaliste. Ce n’est pas le lieu d’expliquer pourquoi des rapports sociaux nés du marché ne se sont pas imposés à tous les autres. On peut évoquer, en passant, l’écart entre le potentiel démographique et l’immensité des terres inoccupées. Au demeurant, ce capital démographique était constamment soumis aux aléas d’un état épidémiologique aux conséquences désastreuses. Par ailleurs, les modes d’appropriation foncière favorisaient, plus que de raison, la segmentation des groupes, les conflits entre clans et lignages étant souvent résolus par la migration.

Certes, y-a-t-il lieu d’observer ici et là l’existence de modalités spécifiques permettant de drainer les ressources rares ou les biens de prestige vers les groupes sociaux dominants. Certes, faut-il aussi mentionner la permanence d’un esclavage domestique. Mais ces formes de captation des « surplus » et la manière dont ils étaient ensuite ré-alloués aux dominés ne se développèrent point jusqu’à déboucher sur une économie de marché comprise comme telle. Ni la participation de l’Afrique au commerce méditerranéen par le biais des empires soudanais, ni sa contribution au commerce sino-indien par le biais des principautés swahili ne furent de nature à propulser sur une trajectoire interne au bout de laquelle une victoire du principe du marché aurait conduit à des bouleversements techniques et sociaux comparables à ceux que l’on observera en Occident. Il fallut attendre le fait colonial pour que de profondes modifications interviennent dans les formes d’organisations du travail, les structures de la propriété, bref, l’économie générale des échanges, le mode de production.

A quelques exceptions près, la colonisation fut aussi brusque qu’elle fut brève. Mais elle fut suffisamment brutale pour laisser de profondes entailles au sein de sociétés qu’elle ne parvint jamais à domestiques en totalité. Non pas que tel ne fut point son projet, mais parce que ce projet fut constamment corrigé par des sociétés qui, du fait de leur vitalité propre, avaient su inventer des procédures d’enveloppement du vecteur autoritaire. Dans une certaine mesure, l’Afrique noire continue de payer le tribut de ce « bombardement à haute altitude » et qui, comme tel, manquait de précision tout en étant capable de causer d’importants dégâts. En regard de la réflexion qui nous occupe ici, la « révolution coloniale » peut être caractérisée par trois traits de structure dont le poids demeure déterminant dans la crise actuelle.

1. Le passage au capitalisme. L’Etat colonial réorganisa et affina les modalités d’extraction des excédents. A travers la levée fiscale, les corvées et les redevances de toutes sortes, il obligea les indigènes à financer leur propre colonisation. Pour ce faire, il chercha à désordonner les logiques économiques anciennes. Force est cependant de constater qu’il ne parvint pas à mettre en place, durablement, les réquisits socio-politiques nécessaires à l’émergence et au développement d’une économie véritablement capitaliste.

Ce n’était d’ailleurs pas sa finalité. Face à la faillite africaine actuelle, nombreux sont ceux qui voudraient laisser croire que l’entreprise coloniale fut une œuvre de bienfaisance. Insistons sur le fait que la domination coloniale ne reposait pas seulement sur le mépris du Noir. Elle avait essentiellement pour objectif de dégager des profits pour ceux qui la pensèrent et les groupes d’intérêts qui en assurèrent la mise en œuvre. C’est leur expansion et leur hégémonie qu’elle devait assurer. Le problème de la colonisation n’était pas de placer les indigènes en situation d’affronter bénéfiquement le marché mondial ou d’amorcer un processus d’accumulation interne. Il s’agissait de les exploiter de telle manière que cette exploitation résulte un accroissement de l’influence et de la richesse des groupes d’intérêts qui en étaient à l’origine.

C’est ainsi que fonctionna le système au moins jusque dans l’immédiat après-guerre. Ce que l’on a appelé les « indépendances » ne fut pas seulement la conséquences des luttes propres des Africains en vue de leur affranchissement. Dans une large mesure, l’octroi de l’indépendance s’imposait, le bilan des charges que coûtaient les colonies par rapport aux avantages déclinant sans cesse, suite à l’accroissement des demandes des indigènes et aux risques que le refus de les satisfaire aurait entraîné inéluctablement. Les « indépendances » africaines constituent donc avant tout la réponse, non à la demande d’émancipation des Noirs en tant que tels, mais à la question de savoir comment se laver les mains des risques sociaux et des coûts économiques directs, tout en ne compromettant pas la rentrée des bénéfices de l’exploitation.

Dans ces conditions, l’arrimage à l’économie mondiale ne pouvait être défavorable aux sociétés locales. Contrairement à certains pays d’Asie qui disposaient déjà, au moment de leur indépendance, de noyaux industriels hérités de la colonisation japonaise, l’Afrique noire (sous domination française en particulier) fut décolonisée » sous un régime d’économie de circulation caractérisé par un mode d’extraction du surplus qui, en lui-même constituait un obstacle de taille à tout processus d’accumulation de type capitaliste. Le ressort principal du mode de production colonial ne résidait pas dans le jeu des mécanismes économiques en tant que tels, mais dans la manipulation des leviers administratifs et de l’appareil réglementaire et coercitif de l’Etat. Si l’Etat colonial s’empara des excédents produits par les indigènes, ce ne fut jamais dans le but de les ré-investir dans l’industrie. En marge de quelques cas notoires, l’appropriation des terres et leur manufacturisation fut relative. Dans la logique du pacte colonial, les pays africains héritèrent d’une économie de traite, spécialisée dans l’exportation de produits primaires de surcroît dominée par des firmes étrangères.

2. La coercition. On a déjà signalé le fait que, dans l’espoir d’améliorer les rendements afin de prélever davantage d’excédents, l’Etat colonial et les forces marchandes ne recoururent pas seulement aux stimulants économiques proprement dits, et que souvent, ils leur préfèrent les contraintes bureaucratiques et administratives. La coercition en vint ainsi à être une donnée constitutive de l’économie coloniale.

On a peu étudié ses effets sur l’éthique du travail (travail bien ou mal fait, conscience professionnelle, notion du bien public, de la discipline et de la sanction, valeur de l’argent, idée du luxe, de la dilapidation, de la dépense ou de l’épargne) et on a sous-estimé la profondeur avec laquelle elle ébranla les représentations et les mentalités (notion du profit, du gain, du vol). Le contrôle bureaucratique sur la vie quotidienne (laisser-passer, autorisations diverses, certificats, attestations, licences de toutes sortes, recommandations, etc…), les techniques de la discipline et de la punition (usage du fouet et de la bastonnade non seulement dans les lieux de travail, mais également dans les autres espaces de la vie publique ou privée, notamment lors des arrestations ou de l’envoi dans les chantiers des travaux forcés), la place de l’arbitraire dans les mécanismes de l’échange social (rapports blancs et noirs, maîtres et sujets) influencèrent, de façon déterminante, la manière dont les indigènes interviennent depuis lors dans les processus de production. Il n’est pas exclu que les cruautés, délibérées et massives (cas des travaux forcés) aient eu, dans le cas spécifique de l’Afrique noire, des effets contre-productifs en regard du procès d’accumulation lui-même. Nul doute, en tout cas, qu’ils aient laissé des traces dans la façon dont les indigènes conceptualisent la richesse et l’argent, bref, se constituent en opérateurs économiques.

3. Patrimonialisme et prébendes. La structure des rapports entre l’Etat colonial et les sociétés indigènes reposait sur le principe de, la régulation de la disette. Il importe de s’attarder sur cette question compte tenu de son importance dans la compréhension des dynamiques sociales actuelles. La colonisation avait approvisionné les indigènes en ressources nouvelles. Mais il était exclu qu’ils fassent l’expérience de la « satiété » ou qu’ils satisfassent entièrement les nouveaux besoins nés de la pénétration capitaliste. Il y avait toujours trop peu de routes pour écouler les produits, trop peu d’écoles pour scolariser les enfants, trop peu de dispensaires pour se faire reconnaître symboliquement des nouveaux maîtres.

Le régime colonial était fondé sur le principe de la restriction. Le volume des biens alloués aux indigènes par l’Etat ou par le marché devait toujours se situer en-deçà de leurs demandes et des possibilités réelles que la rente aurait permis de satisfaire. Il en était ainsi parce que le rationnement des biens et des services ne permettait pas seulement de limiter les frais et les charges. C’était aussi un moyen pour acheter la docilité et fidéliser les clients, tout en immobilisant les mécontents (en puissance ou en acte). Les prébendes (emploi salarié dans l’administration, autorisations d’achat de fusils, gratifications symboliques, licences diverses…) servaient à récompenser les indigènes les plus dociles et à maintenir dans l’espoir tous les autres.

L’Etat colonial se servait également de cette « pénurie » pour modifier la nature des loyautés et asseoir les bases de sa domination. Dans une très large mesure, on peut donc analyser l’économie du pouvoir en colonie en termes de patrimonialisme ou de prébendalisme. La bureaucratie coloniale avait recherché le soutien des indigènes en créant des chefferies. Du fait de leur connection à l’appareil administratif, celles-ci avaient la possibilité de se renforcer et de se créer d’importantes marges d’autonomie. Ceci était d’autant plus vrai que, dans sa recherche de moyens pour « tenir » les indigènes, la bureaucratie coloniale leur permettait de « se payer » directement sur l’habitant. De même, ne cherchera-t-elle pas à éroder systématiquement les liens ethniques, claniques ou lignagers. Au contraire, elle en encouragea la reconstruction, mais au bénéfice des nouveaux détenteurs du pouvoir qui, par ailleurs, étaient ses clients. Ces derniers formaient l’ « élite » indigène et ses « notables ». C’est en leur faveur que l’Etat réorienta les canaux de redistribution et chercha à faire légitimer de façon neuve les anciens systèmes d’inégalité et de domination.

C’est par le biais de ces manipulations (prébendes et disette, arbitraire et système de faveurs…) que la voie fut ouverte à la corruption et aux trafics. L’acharnement de l’Etat colonial à se fabriquer une classe de clients dévoués à sa cause eut également des répercussions proprement économiques. Le problème de savoir combien de personnes « brancher » sur les circuits de circulation des biens et des services de telle manière qu’ils deviennent autant de client pris le pas sur les impératifs de la production et de la rentabilité économique proprement dite. L’émergence d’une classe autochtone de propriétaires en fut d’autant retardée. C’est l’une des raisons pour lesquelles, au moment de la décolonisation, il n’existait pas, en Afrique noire, une classe capable de dominer à elle seule la surface du pouvoir parce que disposant de bases économiques indépendantes. Il y avait, certes un « auxiliarat » bureaucratico-économique qui hérita de pouvoir à la faveur des indépendances/ Mais faute d’une base autonome d’accumulation, il fut contraint de s’inscrire en continuité d’un projet d’organisation autoritaire du politique et de l’économique inauguré par l’Etat colonial. Au-delà des discours et des étiquettes ce projet a abouti, dans tous les régimes africains postcoloniaux, à une situation où l’Etat et le parti unique tiennent à accaparer la société et à se la soumettre, et où le chevauchement entre les positions de pouvoir et les positions d’enrichissement aggrave les luttes sociales.

Il faut insister sur les coûts économiques de cette logique autoritaire et critiquer, sans concession, les postulats culturels sur lesquels elle se fonde. Car cette logique et ces postulats sont, en très grande partie, responsables de la violence politique, du chaos économique et du désordre social dans lesquels l’Afrique noire se débat. On a voulu faire croire depuis la période coloniale que « la mise en valeur » des territoires dominés était impossible dans l’existence d’un « pouvoir fort », c’est-à-dire brutale. Avec les indépendances, les indigènes ont repris cette idée à leur compte, prétextant qu’une contradiction organique opposait les impératifs de l’accumulation et la liberté, et mettant à profit cet alibi pour nier tout statut juridique à l’individu au nom du « développement ». La répression policière, la censure, l’intolérance des corporations gouvernantes, cette volonté ouverte d’assassinat, et la persistance de l’absolutisme ont fini par provoquer l’engourdissement des esprits et une défaillance presque générale du facteur humain. L’enlisement intellectuel dans lequel gît le continent noir témoigne de cet acharnement à faire bâtir des sociétés carcérales en place et lieu des sociétés d’entrepreneurs qu’impose la configuration actuelle du système-monde. Là où cogner, matraquer et incarcérer sont devenus des dimensions constitutives de la vie quotidienne, beaucoup des meilleurs cerveaux ont été humiliés. D’autres ont fui. Ceux qui, malgré tout, sont restés sur place vivent constamment dans la peur et la hantise du cachot lorsqu’ils ne récitent pas les louanges à la gloire des « Messies » noirs. Pendant ce temps, bureaucrates, policiers, soldats en guenilles et courtisans font éclater l’Etat de l’intérieur en organisant fraudes, crimes et trafics. Sous prétexte que la violence n’explique pas tout, les meilleurs observateurs de l’Afrique continuent de nier la réalité d’une terreur qui dure depuis longtemps, qui façonne les attitudes, les conduites et la mentalité de l’indigène, intervient dans ses langages et la façon dont il construit ses identités ou se constitue en opérateur historique.

Le problème va donc bien au-delà de la nécessité d’une simple injection de capitaux frais dans des économies exsangues. L’Afrique noire est sur le point d’atteindre la dernière limite. C’est à l’émergence d’une autreéconomie du pouvoir qu’il faut aussi travailler/ Car l’expérience historique récente montre clairement que le vecteur prioritaire est, en très grande partie, responsable de l’« improduction » et du défaut d’accumulation. Ou, en tout cas, il n’aide pas à négocier avantageusement les contraintes qu’impose aux sociétés vulnérables la configuration actuelle du système-monde. Le principe autoritaire ne ruine pas seulement les ressources de la société. Il en dilapide également le capital humain et l’expose à d’importants périls ethniques. Au même titre que les erreurs technocratiques de gestion, il est responsable de l’enlisement actuel.

C. La fin d’un mode de régulation des sociétés

Nous venons d’avancer l’hypothèse selon laquelle, dans le contexte historique et culturel particulier à l’Afrique noire, on doit considérer qu’il existe un lien organique entre le « principe autoritaire » et l’état d’« improduction » économique. Cette hypothèse n’est pas seulement valable pour la période coloniale. Il nous faut indiquer brièvement comment en postcolonie, ce lien se noue concrètement. Dans les lignes qui suivent, nous nous limiterons à un plan strictement domestique, l’analyse des mêmes liens au niveau de l’insertion du continent dans le système-monde étant hors de propos dans les limites d’un article. L’objet est d’identifier quelques propriétés d’ordre structurel qui font que la violence (et les conflits qui en découlent) prenne, en Afrique, des contours spécifiques.

1. L’Etat comme centre constitutif de l’économie. Le premier élément a trait à la place de l’Etat dans l’extraction et la distribution des surplus économiques. Il est, en effet, difficile de saisir la particularité des mécanismes de la violence en Afrique si on ne tient pas compte du fait qu’en très grande partie, c’est l’Etat qui permet la production, l’appropriation et la stratification sociale. C’est lui le détenteur des rentes et le pourvoyeur d’emplois. C’est lui qui contrôle les nominations et les recrutements. L’économie, en post-colonie, est, nettement moins qu’ailleurs, une sphère « autonome ». Elle est structurée par un « marché » enchassé dans la politique. Cette situation s’explique en partie par le fait que le contrôle politique de l’économie est, ici, un instrument de contrôle social. Ce sont les ressources captées et centralisées par l’Etat qui permettent la création des groupes socio-économiques. Celle-ci a lieu à travers la distribution des emplois et des revenus, des crédits et des allocations diverses, l’octroi des bourses et des licences, l’attribution des marchés publics, la fixation des prix aux producteurs agricoles… La persistance de l’absolutisme et du « pouvoir personnel » s’explique en partie par cette appropriation personnelle des rôles bureaucratiques et leur conversion en positions d’enrichissement, dans un contexte où lorsque le chef de l’Etat ne contrôle pas le commerce, il est lui-même me premier commerçant de al république, directement ou par l’intermédiaire de prête-noms.

C’est l’une des raisons pour lesquelles le rapport entre l’activité étatique de redistribution et l’activité de production elle-même est, pour le moins, flou. De fait, depuis les indépendances, le « principe autoritaire » s’est appuyé sur une logique de distribution des revenus déconnectée de la sphère de production en tant que telle. L’Etat pouvait distribuer des crédits et affecter à des emplois éventuellement « irrationnels » du point de vue économique, mais dont la fonction était d’étendre l’emprise souverain sur ses clients. Cette extension de l’absolutisme personnel a été d’autant plus facilitée qu’il y a peu de différence entre les biens privés des sultans postcoloniaux et les biens publics. C’est dans ce contexte qu’il faut resituer la plupart des luttes sociales. L’accès à l’Etat et à la rente peut être considéré comme leur issue normale. On se bat pour accéder à l’éducation (d’où les stratégies de mobilité sociale à travers l’appareil scolaire), à la santé, au logement (d’où les stratégies d’appropriation foncière en milieu urbain notamment). On ré-investit les revenus dans des secteurs non productifs.

Ce qui, du point de vue strictement économique semble aberrant, ne l’est cependant pas en termes de « rentabilité politique ». On doit savoir que pour se « légitimer » auprès des populations et pour obtenir un minimum d’obéissance, les bureaucraties autoritaires d’Afrique noire ont utilisé deux principaux registres. D’abord la brutalité et la coercition (physique, juridique, symbolique). L’organisation des pouvoirs publics est telle que le niveau des libertés publiques tolérées et des droits reconnus aux individus est considérablement bas. Les possibilités de politisation autonome des groupes sociaux et des intérêts ont été réduites au minimum. L’architecture institutionnelle (avec comme clé de voûte le parti unique) a été pensée de façon à bloquer et à étouffer systématiquement toute éventualité d’émergence d’organisations intermédiaires susceptibles de permettre aux agents sociaux de prendre place dans le champ politique. Ceci est allé de pair avec une volonté ouverte de « dépolitisation » du mode d’agrégation des intérêts.

L’autre voie utilisée par les bureaucraties autoritaires d’Afrique (et qui a eu pour conséquence économique de décourager la « fonction d’entreprise » au profit de la « fonction de prédation ») a été la segmentation des demandes sociales et l’allocation des ressources aux dits segments à travers des canaux particularistes ou corporatistes. Le contrôle autoritaire de l’organisation des intérêts fait que les « élites »au pouvoir tirent leur force, non de leur représentativité, mais du fait de leur cooptation au sein des corporations dirigeantes. La détention de positions au sommet de la machinerie étatique ou à d’autres niveaux des réseaux de circulation de la rente dépend, de ce fait, de l’allégeance au prince et des « concessions » qu’il accorde à ses clients.

2. L’Etat comme un entrepôt. On ne soulignera jamais assez le fait qu’au moment de la décolonisation, il existait à peine une classe de propriétaires indépendants en Afrique, disposant de bases autonomes d’accumulation dans le cadre d’une économie marquée par le capitalisme. Les deux premières décennies des indépendances ont été consacrées aux luttes pour la constitution des propriétés et pour le contrôle des ressources considérées comme décisives.

La centralisation aidant, l’accès à l’Etat est devenu la condition nécessaire pour accaparer des positions de pouvoir qui, ici, permettent également l’accès aux circuits de circulation des richesses. Dès les années quatre-vingt, il était facile de constater que les grandes fortunes avaient tendance à rester entre les mains des mêmes familles. La constitution des héritages était suffisamment avancée dans certains cas, même si les possibilités de rechute demeuraient réelles. Derrière les façades unanimistes se déroulent, de fait, des conflits sans merci entre groupes d’intérêts rivaux. De telle sorte qu’il n’est plus abusif de parler, dans certains cas, de véritables « luttes de classe ».

Mais la particularité du cas africain, c’est que la naissance d’une génération de propriétaires s’effectue à partir d’une situation où l’économie stagne. Au contraire des « autoritarismes entreprenants » de certains pays d’Asie du Sud-Est, les autoritarismes africains sont avant tout « prédateurs » et répressifs. La concentration des propriétés, la constitution des alliances sociales et les luttes entre les groupes qui aspirent à contrôler le pouvoir et à s’imposer en tant que classes dominantes s’appuient sur une logique cannibale. On « picore ». On « mange » l’Etat, lui-même étant considéré comme un entrepôt, et l’action politique prenant la forme d’une razzia au terme de laquelle on se partage les « dépouilles ». Ce n’est pas le lieu de s’attarder sur les fondements d’une telle logique. Rappelons simplement qu’au moment des indépendances, a été mise sur pied une bureaucratie tentaculaire. Mais l’Etat postcolonial s’est rapidement trouvé dans l’incapacité de créer, par le seul salaire, un rapport de dépendance suffisant entre le fonctionnaire et lui. D’où le développement d’une marge sans cesse grandissante de « corruption » et de « trafics » qui, aujourd’hui menace de faire exploser le système de l’intérieur. On se trouve face à des situations où les revenus « irréguliers » dépassent de loin les revenus « officiels ». Le gros des gens « se débrouillent ». Cet état de fait est aggravé, « par la haut », par l’extraordinaire chevauchement entre les positions de pouvoir et les réseaux d’enrichissement, les rapports d’affaires et les rapports personnels, lignagers ou claniques, l’indistinction entre le trésor public et le trésor privé (cas de certains pays où la rente pétrolière s’est substituée à la rente agricole). C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’accroissement de la violence sociale. Bureaucrates, soldats, gendarmes ou policiers s’efforcent de soutirer aux gens du commun la maigre part des ressources nécessaires à leur subsistance. C’est aussi dans ce contexte qu’il faut comprendre la participation du « petit-peuple » aux trafics, à la corruption, à la vénalité des offices alors même que cette logique semble, à priori, le desservir. Toutes ces formes de compensation « illicites » sapent l’autorité de l’Etat, encouragent l’extorsion et la fraude, avivent les conflits d’intérêts, entretiennent un mécontentement latent et bloquent l’émergence d’une élite entreprenante.

3. Les ormes d’allégeance et les mécanismes de la soumission sociale. A la force de l’arbitraire et au poids de la prédation, il faut ajouter la nature propre des mécanismes de la soumission sociale en contexte postcolonial. On ne peut la comprendre qu’en gardant présent à l’esprit le fait qu’ici, il n’y a pratiquement pas de droits politiques distincts de ceux que procurent les positions bureaucratiques. On peut acquérir ces positions en mobilisant les liens familiaux, tribaux ou religieux. L’autre donnée qu’il faut avoir présente à l’esprit c’est le fait qu’en postcolonie, l’Etat n’est pas supposé naître de la société ou la représenter. Au contraire, il se définit contre elle. Le contrôle des ressources considérées comme décisives a sa raison d’être, non dans l’accumulation en tant que telle, mais parce qu’il permet d’obtenir l’allégeance des groupes socialement subordonnés.

D’où l’importance du phénomène des parrainages. Dans le cas africain, le pouvoir central est en rapport avec la société à travers des « notables » qu’il choisit lui-même (investiture par le parti unique, cooptation dans les hautes sphères de l’administration, octroi de monopoles sur certaines activités commerciales, direction de sociétés para-publiques…). Ce sont eux qui relient la bureaucratie aux « agents non-visibles ». Les positions qu’occupent ces « intermédiaires » constituent autant de « concessions » qui leur sont octroyées, et qui leur permettent de redistribuer, selon des lignes généralement claniques, les faveurs du prince. Ils « achètent » ainsi la légitimité dont il a, somme toute, besoin. Leur position est cependant précaire, car il leur est interdit d’acquérir une trop vaste autonomie, de peur qu’ils ne se construisent des bases politiques indépendantes. Ils disposent toutefois d’une surface d’influence qui leur permet de faire obtenir un emploi à l’un de leurs clients, de faire modifier les attendus d’un jugement au tribunal, d’accélérer une procédure administrative, d’obtenir une bourse d’étude à l’étranger, une place dans un hôpital public, un privilège ou une faveur.

On comprend la difficulté qu’il y a, dans un tel contexte, qu’émergent des entrepreneurs indépendants. Le parrainage des carrières, des faveurs et des initiatives détermine le reste. Les courtisans acquièrent, de ce fait, une importance exagérée mais qui est source de médiocrité et d’incapacité. On doit comprendre l’ampleur du phénomène de la « fuite des cerveaux » en relation avec ce contexte de sclérose intellectuelle et d’anesthésie culturelle. Sans sous-estimer l’impact des gratifications matérielles, il est évident que la pratique servile des « motions de soutiens », le « devoir d’applaudir » et cet acharnement à humilier ceux qui entreprennent, ont contribué à la « fuite » de nombreux cadres africains. Il ne faut pas perdre de vue le fait que la violence (physique, symbolique) qui se laisse entrevoir derrière ces évènements constitue une des données structurantes de la soumission sociale en postcolonie.

4. Les agents africains : des agents « rationnels ». Nous laissons volontairement de côté les mécanismes de sujétion qui se parent des attributs de la parenté ou qui s’effectuent en fonction des critères de l’âge ou du sexe. Il nous faut insister sur le fait qu’on ne saurait limiter ou réduire les luttes sociales en Afrique à une affaire de « tribus » ou de parenté. Ce ne sont pas les seules formes d’allégeance ou de loyauté. Là où elles sont prégnantes, elles ne sont pas exclusives d’autres identifications.

Ce qui est vrai, c’est qu’en postcolonie, le fétiche qu’est le parti unique a pour projet explicite de culpabiliser le conflit et son expression publique. Il interdit formellement aux luttes d’intérêts d’être phrasé en termes explicitement politiques. Les conflits d’intérêts, les inégalités de statut, de ressources et de pouvoir sont presque obligés de s’exprimer à travers les seuls langages et canaux licites : ceux de la filiation, de l’alliance, de la consanguinité réelle ou construite, de la « sorcellerie », du « mal » ou de l’ « illumination ». Ils passent par des représentations ou des institutions apparement dépolitisées. Nombreux sont les observateurs qui se laissent distraire par ces « non-groupes » que sont, en définitive, les « tribus ». De ce fait, ils se privent de voir ce qui est « vraiment » en jeu, c’est-à-dire les modes d’agrégation des intérêts dans un contexte autoritaire, où les publics doivent nécessairement rester diffus et les arrangements informels, toute tentative d’organisation autonome étant interdite hors du parti unique dont la prétention est de récapituler la société. A trop se polariser sur les langages dans lesquels cette agrégation des intérêts est phrasée, on se met sur de fausses pistes. Car, en postcolonie, l’importance des codes lignagers et du langage familial découle, en partie, du fait que le politique en tant que tel fait l’objet d’un rationnement, que la dissidence est inconcevable et que le conflit est expressément nié.

On ne met pas en doute l’importance que les agents subalternes attachent à la mobilisation des idiomes ethniques pour participer de la visibilité sociale des dominants et partager symboliquement leur rang et leur puissance. Nous ne doutons pas non plus que les mêmes agents essaient, par ce biais, de bénéficier de leur médiation ou de s’assurer ainsi une protection, accédant ainsi à des ressources qui, autrement, resteraient hors de leur portée ou se pourvoyant ainsi une sorte d’identité. On voudrait souligner le fait que la plupart des arrangements qui ont lieu derrière le paravent du familialisme sont le produit de stratégies individuelles ou de groupes. Ces stratégies sont les plus utilisées parce que, dans la structure de situation imposée par le contexte postcolonial, elles sont celles qui permettent d’atteindre les résultats escomptés avec le maximum d’efficacité. Autrement dit, ce sont les stratégies les plus avantagées par les règles du jeu en vigueur dans les bureaucraties autoritaires d’Afrique noire. Le fait ethnique ne doit donc pas tromper ou servir d’alibi pour justifier la persistance de l’autoritarisme. De même que le lien ethnique et le langage familial permettent aux corporations gouvernantes de légitimer la subordination des « agents non visibles » et de renforcer une dynamique de l’oppression consentie qui joue en faveur de leurs intérêts, de même les dominés s’y réfèrent pour calculer et obtenir les avantages auxquels ils aspirent, et pour s’approvisionner en identité nécessaire à la création d’un esprit de corps.

Insistons enfin sur le fait qu’il est difficile de saisir les trajectoires propres de la domination en Afrique (et les formes possibles de mobilisation) sans mesurer le caractère déterminant des « arrangements privés », la caractère « informel » des relations de subordination (ce qui rend redoutable leur démantèlement) et l’échange combiné des différents types de ressources entre dominants et dominés. Ainsi en est-il également des éléments de la théâtralisation sociale du pouvoir (goût du luxe, appétit de la dépense, apparat, vêtement, soif des bijoux, titres pompeux, enflure des discours et diverses formes de compensation verbale, volonté d’affirmer la virilité sociale à travers le droit de cuissage, et la dramatisation des plaisirs du lit et de la table).

Les agents africains doivent donc être pensés dans leur « banalité », celle qui fait d’eux des agents capables de recourir aux moyens les plus à même de leur permettre d’obtenir les avantages auxquels ils aspirent, de la façon la plus efficace. C’est ce qui fait qu’ils peuvent simultanément chercher à se soustraire aux mécanismes du marché ou de la bureaucratie ou, au contraire, chercher à les mobiliser en leur faveur, selon les contextes et la nature des enjeux. Pour comprendre le caractère fondamentalement versatile de cette logique, on ne peut se passer d’un examen de la façon dont ils conceptualisent le temps et articulent leurs objectifs, déterminent leurs cibles en fonction du « court terme de la vie quotidienne » (ce qui relève de l’urgence absolue de survie) et du « long terme » des stratégies d’accumulation. C’est en fonction de ce paramètre-temps qu’ils ré-interprètent la domination et élaborent leurs réponses (individuelles ou de groupe), circonscrivant le champs du faisable ou de la résignation.

On le voit, les tentatives de réforme et les expériences dites « alternatives » ne pourront guère éviter la question centrale du pouvoir si leur finalité doit être l’émergence d’un environnement favorable à l’éclosion de nouveaux dynamismes internes. Les postulats culturels à partir desquels les pays africains sont gouvernés depuis les indépendances ne permettent plus d’affronter, avec le minimum d’inconvénients, les contraintes que la configuration actuelle du système-monde impose aux sociétés vulnérables. Ils n’aident pas non plus à négocier bénéfiquement leur insertion dans les réseaux des échanges mondiaux. Les mesures de « restriction politique » imposées aux sociétés au lendemain des indépendances n’ont abouti qu’à la violence et à un surcroît d’arbitraire. Leurs intérêts immédiats portent les corporations gouvernantes à se structurer en un puissant facteur de blocage de la créativité nécessaire pour éviter l’enlisement. Les pratiques actuelles du pouvoir (censure, sclérose intellectuelle, intimidations policières, absence de délibération, nombrilisme culturel, utilisation des surplus du travail paysan dans des dépenses somptuaires et dans des fêtes, absence de tout statut juridique de nature à protéger l’individu, prétention de l’Etat à être le Sujet absolu…) et la violence qui les accompagne ne contribuent qu’à stériliser ces pays et à accélérer leur décrochage du monde de ce temps. Or, le problème est que la marginalisation du continent noir peut se poursuivre sans que, véritablement, le monde en souffre. Bien au contraire, il se tournera – évolution en cours – vers des régions plus dynamiques et plus créatives.

La crise actuelle ouvre la voie à la réflexion sur un autre modèle de régulation des sociétés africaines, délesté du handicap autoritaire. Le fait qu’il n’y aura pas de desserrement de la contrainte internationale dans un horizon prévisible a pour conséquence l’entrée dans une période qui annonce une crise de l’Etat bureaucratique et autoritaire tel qu’il a fonctionné depuis la fin de la colonisation. Les programmes dits d’ajustement structurel ne feront qu’en accélérer le dépérissement, érodant sans cesse les ressources dont il se nourrissait. Si l’Afrique noire doit éviter l’impasse totalitaire, cette crise vient à point puisqu’elle lui impose de réformer son système d’incitation politique si elle veut atteindre un niveau d’efficacité et de productivité nécessaire à son maintien dans le système-monde. Ce qui suppose un allègement substantiel du poids des institutions autoritaires sur la société, une redéfinition des rapports entre l’Etat, le parti unique (dont l’existence ne se justifie pas plus qu’hier), l’armée la bureaucratie et tous les secteurs non-étatiques. Il s’agit donc d’organiser pacifiquement la dépossession de l’Etat d’un certain nombre d’attributs dont il s’est accaparé depuis l’époque de la colonisation en les rétrocédant à des communautés locales. L’une des conditions de l’assainissement économique du continent réside, en effet, dans ce retour à un équilibre plus sain entre l’Etat et la société et en l’émergence de contre-pouvoirs suffisamment autonomes du point de vue de leurs ressources et de leur réflexion. C’est à cette condition que pourra se recomposer une véritable « élite », dédiée, dans le quotidien et dans sa réflexion, à la tâche d’accompagner les efforts des groupes et des communautés pour mettre un terme au long chemin des Noirs dans l’histoire.


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