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Techniques et Méthodes

Séminaire 3 – La participation et la gestion démocratique du développement

Agir pour un changement ?

Le mot « développement » adopté dans le titre du cycle de formation, indique qu’aucune société n’est immuable car elle dépend de son environnement et est soumise à la double tension des forces internes, endogènes - de ceux qui la composent -, et des forces externes, exogènes, qui souvent impulsent un changement.

Les stratégies et pratiques de participation ne sont-elles pas étroitement tributaires du contexte vécu par la population concernée ?

Rappelons qu’un groupe, aussi large soit-il, voire même un Etat, s’il cherche la participation active de ses membres, doit créer les conditions pour qu’ils puissent accéder aux piliers qui régiront la qualité même de leur participation : la connaissance qui leur permet de saisir et maîtriser les enjeux, la responsabilité qui va de pair avec la capacité et le pouvoir de décision et de contrôle, la compétence pour agir.

Lors de cette session, la participation a d’abord été abordée sous l’angle de vue d’un appel que ceux qui dirigent et gouvernent adressent à ceux qui sont gouvernés. Dans une démocratie, c’est ainsi que cela se passe, quand le mandaté a besoin de la créativité, de l’énergie de ceux qui l’ont mandaté, ou bien lorsqu’il requiert leur appropriation de la dynamique d’un changement présenté comme conduisant à du « mieux ».

Or, en parlant de technique et de méthode, le titre de la session laisse entendre que la participation ne s’improvise pas, ne se déclare pas unilatéralement, quelle qu’en soit la motivation : bonne conscience, appui politique ou validation d’un projet. Comme tout processus loin d’être acquis une fois pour toute, la dynamique de participation s’alimente, s’ausculte, elle est vivante. Son impulsion initiale peut provenir de situations, d’acteurs et de motivations variés.

Pour observer un exercice réel de démocratie participative, Roland Colin a proposé un nouveau détour dans le temps et dans l’espace : il est parfois utile de passer par une réalité lointaine pour mieux prendre du recul et appréhender sa propre réalité au moment présent. Voici donc le Niger, au lendemain de son indépendance. Il est un de ces pays obligés de créer leur unité nationale sur un territoire étendu, d’une grande diversité dont les frontières délimitent l’héritage de l’ancien colonisateur reçu avec des institutions marquées des dérives d’un pouvoir centralisé. La nécessité d’inventer une manière d’élaborer un projet de société, qui remonte de la base, dans un monde rural, a été un défi lancé par les dirigeants, et relevé par les paysans, les experts et les institutions.

Le plus court et le plus sûr chemin entre deux points n’est pas toujours la ligne droite, contrairement à l’attente des agents de « développement » qui, soucieux d’efficacité, voudraient prédéterminer et programmer le déplacement sur la ligne supposée directe d’un développement au niveau local, c’est à dire selon une conception linéaire du développement.

Le résultat d’un projet pré-cadré, conçu et mené sans ses principaux intéressés et sans s’appuyer sur une connaissance profonde du contexte local et élargi, peut se révéler désastreux, malgré son coût, la « transparence » de sa gestion et la perfection apparente de son cadre logique. Le résultat peut être à l’opposé du projet collectif de société qui, pour Mamadou Dia(1), va au delà de la simple gestion du pouvoir économique et politique.

Revenons aux paysans nigériens : l’agent de développement a-t-il quelque chose à proposer ? La question est de savoir si cela répond aux besoins du paysan. La réponse vient de celui-ci. C’est lui qui, individuellement et collectivement, validera ou non le processus de changement. Sa participation est libre et la maîtrise et le contrôle qu’il pourra exercer à chaque étape détermineront sa stratégie d’acteur : de la résistance passive à l’investissement personnel.

Quand on parle de développement, le changement provoqué - le « mieux » recherché -, concerne toutes les dimensions de la société, et tous ses membres. Dans l’émergence d’un projet de société nigérien, la participation des paysans, acteurs de première ligne, commence dès l’auscultation du contexte, l’appréciation des acteurs et l’appréhension de « pourquoi un processus participatif ? », de la pertinence du partenariat. C’est sur cette base que les modes d’organisation, de validation et de régulation, seront identifiés et mis en place par les acteurs eux-mêmes. La participation va jusqu’à l’acquisition des compétences pour la réalisation du projet qui verra le jour, son contrôle et son évaluation.

Roland Colin utilise l’image de la spirale pour caractériser cette démarche. Elle symbolise un mouvement cohérent de toutes les forces et dimensions de la société concernée.

Cette spirale du développement, comme celle de la recherche-action, commence par une première étape : celle de l’écoute de la socioculture et de son environnement avec ceux qui la compose. C’est cette écoute qui révèle la problématique intérieure et permet de l’analyser dans son contexte restreint, mais aussi élargi aux influences, interférences ou interactions du milieu extérieur. Cette étape donne la signification sociale et culturelle au changement.

En effet, la progression du changement se fait autant selon l’axe de l’action, de la réalisation du projet, que selon celui de sa validation par ceux qui sont concernés.

L’expression anglaise « Empowerment », ou « gain de capacité et de pouvoir » des organisations locales, montre bien le double aspect de l’animation et de la structuration lorsqu’elles sont mises en place par l’Etat en vue de la participation de la société civile : il existe le risque de dénaturer le rapport de pouvoir participatif, quand se perd la qualité du lien entre l’« organisation » et les individus qui la composent et au nom desquels elle dit agir. Les mots-clefs auscultation, validation, restitution et régulation ne se réfèrent pas à de simples procédures. Il s’agit de vérifier le sens de l’action menée et la non dénaturation du pouvoir du groupe social de base qui peut s’assurer que les mandatés respectent son message, le mandat du groupe.

Au côté de l’image de l’expert, vient alors à l’esprit celle de l’animateur, cet intermédiaire qui à la fois impulse le changement et respecte un mandat. Reste à savoir si, quand on parle de participation au développement, le mandat est bien celui donné par les paysans, le village, la communauté de base, avec ses hommes, ses femmes, ses jeunes et ses vieux, ses classes sociales et ses religions, ou bien celui de l’agent du projet et de l’institution pour laquelle il travaille. L’enjeu de la participation est de taille : quand le pouvoir central ou les individus qui le détiennent prennent peur face au pouvoir émergeant d’une population qui s’est organisée à son appel, ce même pouvoir central cherchera à délégitimer la force participative . Ce jeu des pouvoirs et la crise qu’il provoque peut aller jusqu’au coup d’état pour stopper cette dynamique.

Cela pose la question du contrôle social à un instant donné, de la fragilité et de la force de la participation qui impulse ce contrôle social, de ses mécanismes et de ce qui peut l’enrayer.

Quelle réponse apportent la structuration, la ramification et le réseau des organisations paysannes, des organisations de la société civile, au niveau local, national et régional, à la prise en compte des intérêts paysans (ou autres) par les pouvoirs publics et les forces du marché ? La vision positiviste d’un changement vers un mieux-être additionnant les valeurs de la démocratie participative, de la structuration, de la formation et de l’animation, peut-elle être réalité ?

Expérience d’animation et de participation en République du Niger

1960, le Niger sort de la période coloniale, avec en héritage des frontières arbitraires qu’il doit maintenant considérer comme siennes. Comment faire de ces terres vastes, peu peuplées, composites et enclavées « un espace cohérent de développement » ? Comment constituer une entité nationale au travers des différences en cherchant sa viabilité économique ?

Créer une nation nigérienne en mettant en marche un processus de développement auquel devaient être associés tous les nigériens ? C’est le souci premier du premier président Diori. C’est le souci des lendemains d’indépendances africaines. La planification est alors l’outil du recentrage ou de l’autocentrage, en particulier dans l’agriculture chargée alors à la fois de l’autonomie vivrière et de l’équilibre des comptes extérieurs avec l’arachide et le coton. La planification se veut remontante, décentralisée, régionalisée. Un commissariat à la promotion humaine est créé en 1964 pour impulser la stratégie d’animation participante paysanne, urbaine, des jeunes, féminine, des nomades, des cadres …

Caractéristiques de l’animation au Niger : Une équipe exogène formée pour soutenir l’émergence du développement endogène, dépendant du pouvoir public (commissariat à la promotion humaine), en liaison avec le comité local de développement réunissant autour du sous –préfet tous les techniciens sectoriels de la circonscription ou noyau d’animation établissaient des « zones homogènes d’animation » de +- 5.000 habitants.

  • Stratégie des noyaux démultiplicateurs et de la « tâche d’huile » : commencer dans les zones où les facteurs de développement présentent les chances les plus favorables pour produire des résultats ayant incidences sur les objectifs nationaux :
  • Stratégie du « tissu coordonné et complémentaire » la formation des acteurs précède la création de structure, en particulier la formation des éléments déclencheurs de la dynamique : les animateurs villageois.
  • Stratégie de l’action intégrée des différents services, aboutissant à :
    - un réseau de formation à l’autodéveloppement (animation),
    - un appareil d’auto organisation et d’autogestion du monde rural (système de coopératives autogérées),
    - les services d’appui intégrés en fonction des apports techniques.

Phase sensibilisation : En épousant strictement le code, le rituel des conduites sociales et culturelles de la communautés de façon à ce que la prise de décision soit un processus social et culturel endogène, invitation a l’analyse des facteurs de développement ou de non développement. Elle se prolonge par la désignation des délégués par les communautés villageoises. Ils deviendront des « animateurs » demeurant sous le contrôle de ceux qui les ont mandatés pour rencontrer d’autres villages de la zone. La restitution est au cœur du contrôle.

Rupture avec le processus classique du mouvement exogène où les représentants des communautés ou les intermédiaires, sont désignés par l’encadrement externe et contrôlé par lui (ex paysans pilotes, vulgarisateurs, conseillers villageois), animation qui se fait dans le sens opposé à celui de l’animation participative. Priorité aux acteurs, dans leur culture et dans leurs rapports sociaux, pour en assurer la nécessaire transformation en fonction des problèmes à résoudre pour satisfaire leurs besoins.

La méthodologie, fondée sur le développement de la capacité d’analyse des acteurs sociaux, débouche sur une structuration (ou restructuration) pour leur prise de responsabilité effective dans l’action. Elle est génératrice de pouvoir.

La dynamique de participation est confrontée à des forces contraires qui cherchent à modifier les conditions de partenariats des structures paysannes avec l’appareil d’intervention.

Quel est l’enjeu pour les paysans, pour l’appareil public d’intervention et pour les experts des systèmes de coopération extérieure ?

Parler de l’animation et de la participation des structures paysannes et villageoise, est pleinement d’actualité, même si aujourd’hui le concept de développement communautaire suit les paysans dans leur migration vers les quartiers des villes.

« La politique de développement à partir de la base est fondée sur l’idéologie du self help : favoriser par un encadrement approprié, les agents du développement communautaire et les initiatives que les individus peuvent prendre au sein de leur communauté pour résoudre des problèmes concrets situés dans l’univers du quotidien, contribuant ainsi à « changer la vie ».

(Résumé tiré de « Interaction dynamique des acteurs et des facteurs dans une stratégie du développement endogène » de Roland Colin, chap.6 de « Développement endogènes, aspects qualitatifs et facteurs stratégiques » Unesco 1988 p 198 à 203)

Mais peut-on changer la vie sans changer la société ? Sans remettre en cause les rapports sociaux ? Les acteurs donnant l’impulsion restent extérieurs au système social et n’entendent en aucune façon changer les rapports de pouvoir entre les acteurs intérieurs au même système social ».

Notes

[1] - Mamadou Dia : Ancien Président du Conseil sous la Loi Cadre (Sénégal) et Premier-ministre de L. S. Senghor jusqu’en décembre 1962


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