LOGO -DCLI - Centre International Lebret-Irfed

Accueil du site > Documents > Revue

Sommet de la Terre, cinq ans après : condamnés à la solidarité

Foi et développement, n°261, février 1998

par Lelio Bernardi

Vous avez dit "condamnés" ? Faut-il entendre que la solidarité serait une nouvelle fatalité ou, tout au moins, une échéance sur fond d’engrenage irréversible ? Lelio Bernardi persiste et signe. Cet ingénieur agronome et forestier, membre de la délégation du Saint Siège à la FAO, ne fait pas de la provocation gratuite. D’ailleurs son avis est loin d’être isolé. Ricardo Petrella a conclu un récent ouvrage en affirmant que "rendez-vous est pris désormais avec la solidarité mondiale, et non plus nationale ou continentale"*.

L’analyse de Lelio Bernardi se base sur l’analyse des mentalités et des actions initiées à partir de la Conférence de Rio, en juin 1992. Depuis ce premier Sommet de la Terre, des avancées significatives ont renforcé l’engagement au profit de l’environnement, devenu une préoccupation majeure de nombreux gouvernements soutenus, voire contraints par leur opinion publique.

Mais l’effort entrepris ne saurait masquer les carences de cette heureuse évolution. Les propositions d’action contenues dans le fameux Agenda 21 de Rio ne prévoient toujours pas de calendrier contraignant pour leur mise en œuvre. La pollution atmosphérique, l’élimination des déchets radioactifs, la réduction des terres disponibles ou la destruction massive de zones forestières, la diminution des réserves d’eau potable, entre autres exemples, continuent de faire planer de graves menaces sur l’écosystème planétaire.

A ce problème mondial, il faut des solutions mondiales. Et face à la compétition, véritable idéologie des entreprises transnationales et des marchés mondiaux, seule une solidarité globale peut opposer la pertinence, la force et les instruments d’un développement réellement "soutenable". Nous disions "nouvelle fatalité" ? Non, acte de lucidité. En voici la démonstration.

Albert Longchamp

* Ricardo Petrella, Le bien commun. Eloge de la solidarité, Lausanne, Ed. Page deux, col. "Cahiers libres", 1997. (p. 115 sq).

En juin 1992, un cri d’alarme social, économique et environnemental a été lancé en faveur d’un nouveau développement soutenable de notre planète. On escomptait ainsi parvenir, d’un côté à mettre en œuvre une tentative d’endiguer le processus de détérioration de l’environnement qui risque de mettre en cause la vie même sur terre et, de l’autre améliorer la situation de milliards de pauvres et de marginaux.

Au cours du déroulement de celle qu’on considérera ensuite comme la plus grande Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement (UNCED/Sommet de la Terre), l’on décida également de convoquer, cinq ans après, une Session spéciale de l’assemblée générale des Nations Unies (UNGASS) pour analyser les premiers effets de cet événement historique.

Cette UNGASS, appelée aussi Sommet de la Terre + 5 , s’est donc réunie à New York en juin 1997 (les médias n’ont malheureusement réservé que peu de place à cet événement). La session a réexaminé plus de 700 pages de l’Agenda 21(1) réparties en quatre sections (aspects sociaux et économiques, gestion des ressources, catégories sociales, instruments d’exécution). L’Agenda 21, c’est le programme proposé à Rio, en 1992, pour la réalisation d’un développement soutenable de notre planète qui, en quelque sorte, représente un message d’espoir de tous les gouvernements pour le 21e siècle.

DES PERMIS DE POLLUER

Dans le secteur de la protection de l’environnement, l’UNGASS a essayé de renouer un certain dialogue entre les différents intérêts, tout en prenant acte courageusement des difficultés qui entravent une gestion "solidaire" de notre environnement. Il est évident, en effet, que les intérêts entrepreneuriaux globaux parviennent souvent à faire passer au second plan les responsabilités, vis-à-vis de l’environnement, de chacun des États, en particulier s’il s’agit de pays en développement.

Par exemple, face au problème de la réduction permanente de l’oxygène, d’une atmosphère de plus en plus irrespirable et d’une augmentation effrénée des gaz à effet de serre, l’Union Européenne avait proposé, à partir de 2005, une réduction de 20% (par rapport à 1990) des émissions polluantes de la part de l’ensemble des pays. Mais les USA et d’autres nations de l’OCDE, du fait des résistances de leurs groupes économiques, tentent de résister à ces engagements de solidarité.

La Conférence de Kyoto(2), en décembre dernier, a permis néanmoins une certaine avancée : trente-huit pays industrialisés (dont les USA) ont pris l’engagement de réduire, en moyenne, de 5,2% les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2012. Les pays en développement, qui aspirent à juste titre à ne pas être contrecarrés dans leur croissance et estiment que les pays industriels doivent consentir le plus gros effort, restent pour l’instant en dehors de cette contrainte.

La Conférence de Kyoto n’a pas empêché pour autant les USA de plaider en faveur de "permis de polluer" négociables. La décision sera prise au prochain sommet prévu en novembre de cette année.

Mais l’accord de Kyoto, qui n’a pas de pouvoir contraignant, sera-t-il suffisant pour enrayer le réchauffement de la planète ? Les épouvantables inondations en Europe, aux USA et dans de nombreuses autres parties du monde, sans compter les changements climatiques (il pleut par exemple à certaines périodes alors que logiquement il ne devrait pas pleuvoir et on assiste à de longues phases de sécheresse ; à la désertification de régions entières…) sont devenus des phénomènes très courants.

Ce sont là des arguments qu’avancent aussi de nombreux pays du tiers monde, notamment les petites îles du Pacifique qui lancent régulièrement des cris d’alarme depuis bon nombre d’années. En effet, le réchauffement excessif des climats de manière globale (ce qu’on a pris l’habitude d’appeler l’effet de serre), dû en particulier à l’augmentation incessante de gaz carbonique (CO²) dans l’atmosphère, serait à l’origine d’un lent mais inexorable relèvement du niveau des eaux de la mer, entraînant des conséquences désastreuses : disparition ou inondation d’une grande partie des territoires insulaires).

QUELQUES AVANCÉES SIGNIFICATIVES

Les actions effectivement réalisées en vue d’améliorer les conditions de vie de tous, "sans compromettre les chances des générations à venir de satisfaire à leurs besoins", dans quels secteurs ont-elles été développées et quel en a été le nombre ?

Il convient sans doute d’apprécier en termes positifs l’importante sensibilisation de l’opinion publique mondiale à l’égard de la conservation et de la gestion des ressources, au cours de ces cinq dernières années. Ainsi d’ailleurs, bien qu’en mesure moindre, en ce qui concerne les aspects sociaux et économiques (une plus grande justice sociale et économique pour tous).

A Rio, en 1992, plus de 8 000 journalistes (TV, radio, presse, etc.) étaient présents ainsi que des milliers d’organisations non gouvernementales (ONG) et de mouvements de base composés principalement de jeunes provenant aussi bien des pays industrialisés que des pays en développement, notamment du sous-continent indien et des pays latino-américains.

On peut également se réjouir de l’engagement renouvelé de l’Eglise catholique, de nombreuses autres Eglises, ainsi d’ailleurs que d’autres institutions et mouvements religieux pour la paix et une justice intégrale qui implique aussi la protection de la création.

Certaines ONG, notamment en Inde, luttent en faveur de la revalorisation de variétés et d’espèces traditionnelles de céréales, de plantes potagères et d’arbres fruitiers, ainsi d’ailleurs que de races animales domestiques locales et de la redécouverte d’anciennes pratiques de culture biologique. L’engagement, au profit de l’environnement, des gouvernements de nombreuses nations industrialisées s’est souvent amélioré ainsi que le prouvent le renforcement ou même la création d’agences ou de ministères destinés à la protection de ce patrimoine.

Outre la nécessaire Évaluation de l’impact environnemental (EIA) préventive mise en œuvre pour de nombreux nouveaux ouvrages, on peut souligner comme avancées significatives :

  • la mise en exploitation de milliers de stations d’épuration afin de réduire la pollution des eaux des fleuves et des mers (zones côtières) ;
  • des améliorations obtenues dans la construction de voitures automobiles (à présent recyclables en grande partie et consommant moins) et dans celle des installations industrielles (moins polluantes) ;
  • des progrès obtenus dans le secteur de la collecte différenciée des ordures (verre, déchets toxiques ou dangereux comme les batteries usagées ou les médicaments périmés, papiers, récipients métalliques, bouteilles en plastique, déchets organiques compostables) et dans celui du recyclage (verre, papier, aluminium, compost de qualité pour utilisation en agriculture). A Milan, par exemple, au premier rang parmi les grandes villes italiennes, le pourcentage des déchets collectés de manière différenciée est passé de 3% en 1991 à 30% ;
  • la construction d’usines d’incinération des ordures moins polluantes, grâce à des filtres qui retiennent certaines substances dangereuses des fumées (dioxine). Il arrive même qu’on récupère de l’énergie à partir de cette combustion (thermo-utilisation) ;
  • la production de gaz alternatifs par opposition aux chlorofluorocarbones (CFC) pour tenter de réduire ce qu’on appelle habituellement "le trou de la couche d’ozone"(cette couche qui enveloppe la terre à 40 000 mètres au-dessus de sa surface et qui nous protège contre les rayons ultraviolets cancérogènes pour la peau). Par ailleurs, on a interdit ou baissé drastiquement la production de ces CFC dans les pays industrialisés.

Il faut aussi citer, au nombre des résultats positifs, une certaine tendance à la baisse de la production d’engrais chimiques ainsi d’ailleurs que la relance des énergies alternatives non polluantes. En effet, bien que la production d’engrais chimiques demeure fort élevée, notamment dans les pays industrialisés (120 millions de tonnes environ en 1996 par rapport à 60 millions en 1970), elle a tout de même baissé par rapport aux 140 millions de tonnes par an des années 90 !

Ajoutons que les USA, l’Allemagne, le Japon et d’autres pays industrialisés ont relancé leurs programmes de grandes installations pour la production d’énergies renouvelables, des panneaux solaires aux centrales éoliennes (100 mégawatts environ en 1995).

L’ABSENCE D’ENGAGEMENTS CONTRAIGNANTS

Malheureusement, à côté des signaux positifs, il y a eu de nombreux "désaccords" entre grandes puissances (pays OCDE "donateurs") sur la manière d’activer l’Agenda 21, donc de résoudre les graves problèmes de l’environnement et d’aider de manière plus efficace les pays en développement. Désaccords même sur la manière d’appliquer les deux seules conventions approuvées à Rio (celle sur les changements climatiques et celle sur la diversité biologique). Celles-ci, tout en étant déjà ratifiées par un nombre suffisant de gouvernements ont pris un long et incertain chemin de négociations.

Même en ce qui concerne l’application de la Convention sur la diversité biologique, les problèmes demeurent en fait sans solution. Par exemple, il faudrait un protocole, préparé par les agences spécialisées des Nations Unies, pour garantir que la consommation de produits agricoles à partir de semences modifiées génétiquement (OMG) ne porte pas préjudice à la santé. Aux USA, il y aurait déjà 40 millions de tonnes de tels OMG produits chaque année, notamment du soja (15% de la surface cultivée), du maïs, des graines oléagineuses et autres espèces potagères cultivées justement en utilisant de telles semences modifiées génétiquement.

Il serait tout aussi indispensable de prendre des mesures, dans l’intérêt de tous, pour conserver les espèces et les écosystèmes menacés d’extinction. Ce sont souvent les grandes compagnies privées (en général des USA) qui font la pluie et le beau temps dans ce domaine si délicat de la conservation de l’intégralité de la vie sur terre. Depuis quelques années, par exemple, les USA appuient des projets mondiaux visant à "breveter" les gènes humains de toutes les ethnies du monde. A croire que c’est leur invention !

Tout aussi faibles sont les progrès réalisés dans l’application de la nouvelle Convention pour combattre la désertification. C’est là un phénomène qui est, encore une fois, la conséquence de nos actions insensées et qui ne cesse de s’étendre jusqu’à impliquer des territoires où vivent des centaines de millions de personnes.

On sait d’ailleurs bien que les propositions d’action contenues dans l’Agenda 21 (à l’exclusion naturellement des conventions qui devraient avoir une valeur légale) ne prévoyaient - ni ne prévoient encore actuellement - aucun engagement contraignant pour leur mise en œuvre.

Par conséquent, autant à cause des difficultés objectives découlant de ces énormes problèmes, qu’en raison des intérêts économiques qui gravitent autour d’eux, il se produit un blocage qu’on a parfois qualifié "d’absence de volonté politique".

Beaucoup de problèmes de l’environnement demeurent de fait sans solution, notamment en ce qui concerne :

  • la difficulté d’élimination des déchets radioactifs et la menace persistante des nombreuses centrales à risque d’explosion dans les PECO (Pays de l’Europe centrale et orientale) et dans l’ex-URSS ;
  • la pollution atmosphérique (effet de serre) et le trou dans la couche d’ozone ;
  • la possibilité de répercussions négatives sur notre santé de certaines productions agricoles modifiées génétiquement (OMG) ;
  • la pollution des zones côtières, de certaines mers et de certains lacs (Mer Noire, Méditerranée, Mer d’Aral du fait de la réduction d’oxygène) et la pêche excessive (grands chaluts longs parfois de dizaines de kilomètres entraînant la disparition de nombreuses espèces utiles) ;
  • la réduction des terres disponibles (désertification, régions entières inutilisables parce que jonchées de mines antipersonnel…) et l’abandon de l’agriculture dans de nombreux pays en développement.

UNE DESTRUCTION SYSTÉMATIQUE

Comme on le sait désormais, la dégradation du climat dérive aussi de l’incessante destruction des forêts. A Rio, on avait pourtant accepté les "Principes en faveur d’ une gestion durable des forêts" et la FAO avait pris des engagements dans ce domaine.

Les données récentes de la FAO font état de destruction de forêts, dans les pays en développement, à la cadence de 13,7 millions d’hectares par an ; de créations de bassins hydroélectriques au service des exploitations minières qui les recouvrent entièrement d’eau ; d’incendies sur des centaines de kilomètres ; d’utilisation des forêts pour en extraire des bois très prisés dans le commerce, sans qu’aucun plan d’aménagement forestier soit prévu ; de multinationales de l’alimentation qui achètent des forêts pour y installer des élevages extensifs de bétail ; etc.

La situation apparaît particulièrement grave dans la bande tropicale de l’Asie-Océanie. Selon la FAO, de 1990 à 1995, nous avons perdu un patrimoine forestier grand comme deux fois l’Italie (environ 56 millions d’hectares) et, plus grave encore, on ne prévoit pas de diminution significative de la déforestation pour les dix prochaines années.

Sur cette question on ne peut pas dire non plus que les nombreuses conférences internationales sur la protection des forêts au cours de ces dernières années - qu’elles se soient déroulées en France, en Finlande, au Canada, en Inde - aient donné lieu à beaucoup d’actions concrètes. On n’a tenté qu’une recherche scientifique "d’indicateurs" pour une gestion durable (soutenable) des différents types de forêts.

Il apparaît, au contraire, que l’action de "déboisement" soit devenue plus virulente du fait de l’utilisation de puissants tracteurs dans les zones forestières millénaires de certains grands pays. Ceux-ci, tels le Brésil, la Malaisie, s’appuyant toujours sur le principe de la "souveraineté nationale" que leur ont appris les pays ex-colonisateurs durant des décennies, considèrent leurs forêts comme une ressource économique nationale à propos de laquelle ils n’acceptent aucune ingérence.

Selon des études élaborées déjà par l’UNCED, environ un tiers de la population mondiale pourrait ne plus disposer d’eau potable dès 2010 ! En effet, la consommation d’eau, notamment dans les pays industrialisés, ne cesse de s’accroître.

Actuellement, si l’on en croit les données de la Banque Mondiale, autour de 40% de la population mondiale, concentrée dans les pays en développement, seraient aux prises avec une pénurie chronique d’eau qui va baissant de 1700 à moins de 1000 mètres cubes par an et par habitant.

Même dans nos pays industrialisés (Espagne, Italie, Angleterre), depuis quelques années, certaines grandes compagnies essaient de s’accaparer la gestion des eaux. Les eaux potables, en effet, sont de plus en plus rares et polluées (résidus de substances azotées provenant des engrais chimiques, de produits désherbants, de détergents, de produits chimiques non biodégradables, etc.)

La majeure partie de la consommation d’eau se concentre dans le secteur de l’agriculture intensive (on y utilise environ 70% des disponibilités), 22% sont utilisés dans l’industrie et dans le secteur énergétique alors que 8% seulement sont destinés à des usages ménagers. En 1970, les hectares irrigués étaient d’environ 150 millions ; en 1990, ils se situaient autour de 250 millions. Et, partout, la progression s’accentue à des rythmes vertigineux.

Les situations d’urgence, dues à l’action des hommes (luttes tribales, guerres…) et conséquence, la plupart du temps, de situations d’injustice sociale, sont tragiquement exacerbées par la prétendue "assistance militaire". En effet, les grands pays exportateurs d’armes et de matériel de guerre (Angleterre, France, Etats-Unis, Russie, Chine, Italie, Brésil, Iran) "aident" les différents groupes internes qui luttent pour le pouvoir. Il arrive ainsi que les différentes ethnies d’un même pays en développement soient approvisionnées en armes et assistées, en matière de technique militaire, par plusieurs nations occidentales.

Il est évident alors que, si une ethnie quelconque ou un groupe fondamentaliste ethnique parvient à prendre le pouvoir, ses gouvernants devront s’en remettre à la nation occidentale qui a contribué à son "succès". Ainsi cette nation (marchande d’armes) pourra gérer les matières premières du pays en développement et "l’aider" à nouveau grâce à des conditions "préférentielles contraignantes" (prêts, commerce, etc.)

Ceci explique pourquoi, dans certains territoires, les guerres ne prennent jamais fin, comme par exemple en Afrique subsaharienne ou en Afrique du Nord. En effet, les services secrets de chacune des nations industrialisées parviennent à les approvisionner en armes de façon permanente.

Dans ces territoires, il faudra peut-être des décennies pour rétablir des conditions de vie normales. Il suffit de songer que dans certains pays comme l’Angola, le Mozambique ou l’Afghanistan sont enfouies encore dans le sol des dizaines de millions de mines antipersonnel qui font de l’agriculture même une activité dangereuse.

UNE CHARTE DE LA TERRE

Au cours des travaux de l’UNGASS ont été élaborées, sur de nouvelles bases, les propositions suivantes :

  • encourager l’utilisation de l’essence sans plomb, du méthane et du GPL ;
  • essayer de réduire les émissions polluantes (anhydride carbonique, oxyde de carbone, oxyde d’azote, composés organiques volatils, matières particulaires, oxyde de soufre, plomb, etc.) dans le secteur des transports ;
  • utiliser des instruments économiques pour décourager les consommations de combustibles fossiles (ex. : "taxes spéciales" sur les carburants pour avions).

A l’UNGASS, un document intitulé Charte de la Terre a aussi été présenté. Ce texte, en dix-huit points, a été élaboré par plusieurs ONG lors d’une rencontre préalable qui a eu lieu à Rio. De nombreuses ONG catholiques y ont contribué. L’une d’elles, le Centre franciscain d’études environnementales (CFSA) de Rome, insiste sur la nécessité de "respecter la terre et toute la vie" et sur "l’indivisibilité des responsabilités sociales et environnementales".

En d’autres termes, cette Charte de la Terre représente un nouveau plan de sauvetage planétaire. Elle demande à toutes les nations de faire preuve d’un engagement plus sérieux et de manifester davantage de responsabilité collective. Il faut en effet tout faire pour "ne pas participer à une sorte d’autodestruction ni à la fin de la diversité de la vie".

La Charte propose enfin aux nations du monde une Convention internationale avec un cadre juridique intégré pour les lois et les politiques actuelles et à venir concernant le développement socio-écologique.

Les pays de l’OCDE, malgré des engagements réitérés au cours des cinq dernières années, ont coupé drastiquement les fonds destinés aux pays en développement, appelés "aides publiques au développement" (0,15% du produit intérieur brut [PIB] au lieu de 0,7% promis). Le fossé entre les vingt-six pays de l’OCDE (y compris les deux nouveaux membres récemment admis, la Corée du Sud et le Mexique) et les pays pauvres qui ne parviennent pas à soutenir la compétitivité de leur agriculture, de leurs industries et de leurs technologies par rapport aux premiers, se creuse de plus en plus. D’ailleurs, comment les pays en développement pourraient-ils se battre à armes égales avec les pays de l’OCDE ? Le PIB de ces derniers n’est-il pas fourni à 67% par le secteur tertiaire (services), 31% par l’industrie et 2% seulement par l’agriculture ! Les pays en développement ne pourraient être compétitifs qu’en agriculture et seulement à condition que, chez eux aussi, elle soit protégée et modernisée. Pour l’heure, en tout cas, ils ne possèdent directement ni la technologie ni même la compétence pour une telle agriculture moderne.

Ces pays ne peuvent donc que confier, dans le meilleur des cas, leurs terrains aux grandes multinationales et accepter l’invasion, sur leurs fragiles marchés, des céréales et autres produits agro-zootechniques des USA et d’autres pays de l’OCDE (produits vendus à bas prix du fait que les producteurs jouissent de subventions directes et indirectes de leurs pays).

LE CULTE DE LA COMPÉTITION

Cette compétition proclamée si haut et si fort ne paraît donc se révéler qu’un paradoxe. En effet, dans une récente étude de l’Institut de recherches des Nations Unies pour le développement social (UNRISD) qui a son siège à Genève, on fait état du "culte de la compétition". La compétition est d’ailleurs considérée comme l’unique solution aux problèmes de la globalisation. En d’autres termes, la compétition à outrance continuerait d’être envisagée par les pays industrialisés comme la principale réponse aux problèmes de pauvreté, de chômage, etc.

Pourtant, l’expérience montre le contraire. En effet, les nations, les entreprises ou les individus qui ne s’avéreraient pas "compétitifs" (comme c’est le cas presque toujours dans les pays les plus pauvres) sont, en fait, de plus en plus marginalisés et exclus des circuits courants de développement. Par conséquent, cette espèce de "nouvelle idéologie de la compétition" paraît être aussi une conséquence des priorités trompeuses que les pays riches essaient d’imposer, dans leur exclusif intérêt, aux pays en développement.

Il apparaît évident que ce type de compétition excessive s’effectue en fait au détriment de la solidarité et de la démarche qui consiste à "rechercher ensemble" (du latin "competere") les solutions aux graves problèmes mondiaux qui sont, du reste, entièrement imbriqués les uns dans les autres. Et qui vont de la justice sociale pour tous à la protection de l’environnement, à une plus équitable rentabilité économique, etc.

Il est évident que, dans un contexte de ce genre, les sociétés multinationales (qu’on appelle aussi entreprises globales ou transnationales) s’affirment de plus en plus comme les véritables monopolisatrices des marchés mondiaux. On peut citer comme exemple probant de cet état de choses le secteur des télécommunications qui est désormais un domaine indiscutablement réservé à ces groupes.

Autre exemple significatif : la domination insolente, sur les marchés financiers, des grands spéculateurs internationaux, qu’il s’agisse de particuliers (George Soros aux USA) ou de Banques centrales, de Bureaux de change ou encore de grandes banques suisses, voire bien de chez nous.

Ces groupes continuent, dans la "légalité" la plus totale (parfois même avec l’appui ou l’assentiment du Fonds Monétaire International), de faire varier les taux de change des monnaies les plus faibles, spéculant sur elles et imposant des pertes de valeur qui, en quelques jours, peuvent atteindre 30, 50 et même jusqu’à 100% de dévaluation !

C’est également une pratique courante, pour les groupes multinationaux, d’acheter aux pays en développement ou à la Russie ou à certains pays de l’Europe centrale et orientale des matières premières à des prix locaux et de les revendre ensuite en Occident à des prix internationaux (en dollars USA).

Ces sociétés multinationales seraient actuellement au nombre de 37 000 environ, dont 24 000 appartenant aux quatorze pays les plus riches du monde (en 1969, il n’y en avait que 7 000 dans ces pays !). Elles contrôleraient déjà un tiers environ des activités patrimoniales mondiales du secteur privé. Dans certains secteurs clés comme l’agro-alimentaire, elles pourraient créer de dangereuses situations de monopole, allant même jusqu’à fixer les prix à la consommation.

DES CONFLITS CONSTANTS

Il ne faut donc pas s’étonner si les problèmes deviennent de plus en plus insolubles car, dans le prétendu "village global" où ,en fait, il n’existe pas de lois, des situations conflictuelles globales se manifestent constamment qui ne peuvent même pas être évaluées, et par conséquent ni jugées ni surmontées.

Il suffit de songer aux situations conflictuelles qui se manifestent dans le secteur de l’environnement :

  • en matière de protection et de gestion des océans (pêche excessive, pollution…) ;
  • en matière d’utilisation des eaux douces (eaux de fleuves traversant plusieurs pays, pollution des nappes aquifères dans des régions à culture intensive…) ;
  • en matière d’érosion hydrique et de désertification subséquente dues à l’excès de déboisement de régions entières ;
  • en matière de pollution transfrontalière, etc.

Sans oublier les dangereuses situations conflictuelles dans le secteur économique et social entre entreprises, entre salariés et chômeurs, entre riches et pauvres.

Que l’on songe, par exemple, à l’usage de la télématique (temps réels et codes d’accès secrets) pour la déréglementation des marchés financiers, au sein desquels cette technologie a réalisé une complète globalisation. Ou bien à la délocalisation de plus en plus fréquente de nos industries vers les pays en développement, les pays d’Europe centrale ou orientale et la Communauté des Etats indépendants de l’ex-URSS. Un phénomène entraînant une disparition de postes de travail et une augmentation du chômage.

Il s’agit de formes de spéculations économiques globales réalisées presque en secret, dans le court terme, et qui compliquent souvent les problèmes déjà très ardus des rapports entre États. C’est pour cette raison que certains économistes, tels K. Ohmae et F. Galgano, parlent déjà de "mort des États-Nations".

On pourrait continuer indéfiniment pour démontrer que ce très dangereux type de situation conflictuelle ne cesse de se répandre (même si parfois on n’en parle pas assez). Il favorise les intérêts entrepreneuriaux globaux des pays riches, et en même temps aussi ceux de leurs producteurs agricoles, mais certainement pas des homologues indiens ou des autres pays en développement.

On peut facilement en déduire que le "village global", du moins pour le moment, est surtout utile aux entreprises multinationales. Et cela durera tant qu’il n’y aura, pour le régler et en quelque sorte le contrôler, ni lois internationales, ni institutions (par exemple la Cour internationale de Justice proposée par Earth Action de Londres, le Tribunal international pour l’environnement à l’étude à la Cour de cassation de Rome), ni gouvernements supranationaux, même à dimension régionale.

CRISE DES GRANDES CONFÉRENCES

L’assemblée spéciale de l’ONU (UNGASS) n’a donc pu que prendre acte, tout comme l’opinion publique mondiale, des faibles résultats obtenus cinq ans après le Sommet de Rio. Cela aurait dû représenter, au contraire, quelque chose de vraiment nouveau, puisqu’il s’agissait de la plus grande conférence visant à aborder tous les problèmes de l’environnement et du développement et de proposer des solutions.

Beaucoup se demandent quel sera l’avenir des grandes conférences qui ont occupé, de longues années durant, l’ONU ou certaines de ses agences (exemple, la FAO qui a organisé la Conférence sur la nutrition, en décembre 1992, et le Sommet sur l’alimentation, en novembre 1996).

D’autres grandes conférences récentes, après l’UNCED de Rio, ont été jugées à leur tour par l’opinion publique comme de simples réflexions théoriques. Par exemple, Population et développement (Le Caire), Développement social (Copenhague), Femmes (Pékin). De surcroît, ces propositions reflétaient, encore une fois, les points de vue et les intérêts des pays riches. Par ailleurs, leurs applications dans le concret (ce qu’on a l’habitude d’appeler le follow-up) ont été, jusqu’à présent, très rares malgré le temps consacré à l’élaboration de Plans d’action sophistiqués.

La bureaucratie, de son côté, même au sein du système des Nations Unies, semble tout compliquer. Chaque agence s’occupe pratiquement de tout et de tous… Par exemple, pour faire face aux complexes problèmes agricoles mondiaux, on avait créé en 1945 la FAO. On constate actuellement qu’il n’y a pas moins de quinze agences de l’ONU qui travaillent dans ce secteur.

L’ONU actuelle ne parvient même pas, pour toute une série de motifs variés et évidents qu’il serait trop long à énumérer, à faire face, à travers ses aides alimentaires, au problème des dizaines de millions de réfugiés dans le monde. L’opinion publique mondiale et nombre de fonctionnaires internationaux vivant dans les pays qui ont des problèmes de cette nature ne peuvent qu’être déconcertés face à la détérioration continue des situations. Entre temps, les grandes puissances, par l’intermédiaire de l’ONU, continuent d’organiser de nouvelles conférences.

Une réforme sérieuse des Nations Unies est donc plus que jamais nécessaire, afin que même les plus pauvres, les plus instrumentalisés et marginalisés - qui représentent la majeure partie de la population mondiale - puissent trouver un endroit qui soit aussi le leur où poser et résoudre, de manière véritablement démocratique, leurs problèmes.

Il apparaît tout à fait évident qu’à travers le Conseil de sécurité, les USA, la Russie, la Chine, l’Angleterre et la France gèrent, en vertu de leur droit de veto, les décisions les plus importantes. Il en a été ainsi lors de la Guerre du Golfe ou des actions humanitaires dans certaines régions "chaudes" de la planète, sans que l’on parvienne pour autant à gérer de manière impartiale les nouveaux problèmes du monde actuel.

Il est intéressant de noter que, même aux USA, un mouvement se développe parmi les actionnaires de certaines multinationales visant à sensibiliser ces entreprises au respect d’obligations sociales et morales incontournables.

Mieux, de nombreux groupes chrétiens essaient de ne pas investir leurs capitaux dans certaines sociétés, notamment dans celles opérant dans le cadre des industries d’armement ou des grands projets de développement qui ne tiennent pas suffisamment compte des problèmes de l’environnement ou des intérêts des populations locales.

A cet effet, une sympathique revue américaine, spécialisée dans les investissements socialement responsables, Green Money Journal, propose depuis longtemps une série d’articles de "Lutte contre le système". Ces articles signalent une série de propositions qui pourraient être en quelque sorte acceptables de la part des Sociétés, telles que par exemple "les risques possibles de détérioration de l’image de la Société même".

Selon cette revue, une minorité de "privilégiés" de plus en plus repliés sur eux-mêmes détiennent, en fait, le pouvoir économique mondial et se conduisent en parasites très dangereux de l’ensemble du corps social.

Face à cette préoccupante situation, de petits groupes d’actionnaires de ces grandes sociétés essaient actuellement de se rassembler pour se mettre dans les conditions d’assumer de nouvelles responsabilités face aux conseils d’administration. Evidemment, certains de ces conseils d’administration s’opposent par tous les moyens à de tels regroupements d’actionnaires "anormaux". C’est ce qu’on a pu constater chez Nestlé, où avaient été présentés "les effets pervers de la commercialisation du lait en poudre" dans les pays en développement, ou bien chez Total où de tels groupes avaient fait ressortir l’image négative de la Société du fait d’investissements dans des pays à régime dictatorial comme la Birmanie.

A cet effet, les actionnaires majoritaires de ces conseils d’administration proposent souvent des augmentations de capitaux "de réserve" (que les actionnaires ordinaires ne peuvent acquérir), dans le but de pouvoir garder le contrôle de la Société.

MOBILISER L’OPINION PUBLIQUE

Désormais, tout le monde paraît en être convaincu : pour parvenir à un véritable "développement soutenable", il faudrait éliminer la pauvreté. Mais pour atteindre ce but, il serait nécessaire d’intégrer des centaines de millions de déshérités dans le système économique, social et politique (monopolisé par les intérêts entrepreneuriaux globaux de certains pays).

Pour cela, au lieu de ne considérer les pays pauvres (environ 140 pays) que comme des endroits rêvés pour des investissements productifs à haut retour des capitaux investis, il conviendrait plutôt de promouvoir des plans à moyen et à long terme, fondés sur un très grand nombre de microprojets, s’insérant dans le cadre de chaque village, au profit direct des pauvres.

Après le Sommet de la Terre de Rio (juin 1992) en particulier, et les autres grandes conférences des Nations Unies de ces dernières années, notamment Population et développement (Le Caire, 1994), Développement social (Copenhague, 1995), Sommet de l’alimentation (Rome, 1996), Microcrédit (Washington, 1997), il est apparu avec plus de clarté que pour tenter de faire face sérieusement à ce problème il faudrait créer des conditions préliminaires indispensables.

Les pauvres devraient, en effet, pouvoir accéder au petit crédit et directement aux moyens de production en participant à la gestion de leurs projets. Ils devraient, enfin, pouvoir profiter de conditions de vie humaines avec droit au logement, à l’éducation, aux services sociaux de base.

Pour y parvenir, il faudrait au minimum commencer par réserver une part importante des "aides publiques au développement" des pays industrialisés aux secteurs sociaux des pays en développement.

D’ailleurs, il est évident pour tous que le jeu du prétendu libre marché (globalisation, compétition) et les spéculations continuelles sur les produits et sur les monnaies des pays les plus pauvres contribuent à faire planer un climat d’incertitude sur l’avenir social de notre planète.

L’expérience des cinquante dernières années n’a fait que prouver amplement que les problèmes de développement ou de justice sociale ne peuvent se résoudre ni par la logique de "blocs" opposés ni par les grandes conférences internationales sur les droits humains ou sur la faim dans le monde. Pas plus que par les aides alimentaires aux dizaines de millions de réfugiés victimes de guerres absurdes, ni par les hypocrites médiations des différentes parties. Encore moins par la libéralisation des marchés financiers et des marchandises.

Il faudrait de l’humilité. Celle-ci porterait à reconnaître non seulement nos erreurs personnelles mais encore celles qui se situent au niveau des systèmes économiques et militaires. Il faudrait apprendre à agir sur la base de principes économiquement et socialement équitables pour tous.

Pour les chrétiens, en outre, qui seront toujours "un petit levain" dans les multitudes des peuples, il faut repartir de la conversion des cœurs afin de redécouvrir les valeurs de fraternité et de solidarité. Et "rechercher ensemble", comme des frères, les solutions des problèmes individuels et collectifs.

Quelque chose est en train de bouger, on y faisait allusion précédemment. Il suffira de rappeler les banques éthiques ou les très originales entreprises commerciales fondées sur la communauté des biens, issues de l’expérience du Mouvement des Focolari.

Toutes ces actions à contre-courant semblent bien se définir comme les conditions préalables à une nouvelle économie. Les Églises essaient de se renouveler dans cette direction. A Graz, lors de la grande Assemblée Œcuménique, les thèmes de la justice et de l’environnement, dans une perspective chrétienne, ont tenu une grande place. Mais "pour surmonter les vagues d’indifférence et d’incompréhension", comme l’a rappelé Chiara Lubich(3) à Graz, dans son discours d’ouverture des travaux, où elle proposait un réveil populaire de l’œcuménisme, "un supplément d’amour est urgent ; mieux, une inondation d’amour".

Alors, enfin, nous aurons acquis la conscience que la mort d’un homme dans les pays en développement est aussi grave que celle d’un homme occidental.

Ce ne sera qu’à ce moment-là que le "développement soutenable", qui a rempli par centaines de pages les documents de Rio, pourra avoir un contenu plus réaliste. Car seules la paix et la justice entre tous les hommes qui, enfin, se reconnaissent frères peuvent être le fondement de tout développement humain (économique, social…) défini, comme réellement soutenable.

Lelio Bernardi

Notes

[1] - Adopté à Rio, l’Agenda 21 (ou Action 21) est un programme d’action pour les gouvernements, les agences de développement, les organisations de l’ONU, les ONG dans tous les domaines d’activité humaine qui affectent l’environnement.

[2] - Conférence programmée pour mettre en pratique certaines dispositions de Rio.

[3] - Fondatrice et présidente du mouvement des Focolari, elle a reçu le prix UNESCO 1996 pour l’éducation à la paix.


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Contact | Mentions légales | Crédits