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Inde : un modèle alternatif de développement

Foi et développement, n°279, décembre 1999

par Desmond D’Abreo

L’esprit du capitalisme a-t-il perverti l’Hindouisme ? A priori, cette question ne concerne que les premiers intéressés. Mais l’Inde pèse trop lourd dans l’histoire et l’évolution du développement des peuples pour laisser quiconque indifférent. Le développement humain est au cœur de la réflexion présentée ici par Desmond D’Abreo.

L’Hindouisme n’écrira jamais de " doctrine sociale " : il EST, par essence, une spiritualité de relations, il ne se pense pas en dehors d’une communauté étroitement structurée et hiérarchisée. Ce qui constitue à la fois sa force et sa redoutable résistance à toute remise en cause fondamentale. Ainsi se perpétue le système des castes.

La montée en puissance de la mondialisation va-t-elle aggraver le sort des Dalits, des Intouchables, littéralement des " gens brisés ", ou va-t-elle offrir une chance pour tous, tant au niveau économique que social ? Il ne s’agit pas de poser quelques principes altruistes susceptibles d’apaiser certaines poussées de violence.

Desmond D’Abreo esquisse les bases d’un " modèle alternatif " de développement qui concilierait les impératifs de la croissance, les métamorphoses de l’économie de marché et les exigences de la société indienne. L’objectif est de substituer à une " économie d’aliénation " une " économie de communauté " dont la stabilité serait elle-même garantie par le " principe d’équité ".

On relèvera à cet égard la coïncidence des points de vue adoptés par les " propositions théologiques " de Mgr Albert Rouet dans notre édition d’octobre 1999 et par les " facteurs spirituels " du développement tels que les proposent, dans un contexte culturel très différent, l’auteur de notre édition de décembre 1999.

N’est-ce pas le signe, à l’aube du nouveau millénaire, que le développement humain sera le fruit d’un renouveau spirituel, ou ne sera pas ?

Albert Longchamp

Le déferlement de la mondialisation entraîne de grands changements dans notre monde. Le village planétaire dont on parlait, il y a des années, est aujourd’hui une réalité du fait de la révolution opérée dans l’information. Par courrier électronique (e mail), nous pouvons communiquer instantanément avec les antipodes. Les produits manufacturés du Brésil s’exposent dans nos vitrines en Inde, comme notre café et notre thé en Australie et au Japon.

Mais cet énorme progrès, cette croissance économique doivent nous amener à nous poser une question : ce progrès profite-t-il à la majorité des hommes de notre planète ? Car pour plus de 80% de la population du globe, et environ 45% de la population de l’Inde, la prospérité promise suite à la croissance n’a été qu’une cruelle mystification. La croissance en elle-même n’est pas le remède universel à tous les maux dont souffre la société. Au contraire, elle contribue pour une large part à les aggraver. Et pourtant, la croissance joue un rôle prépondérant dans la politique officielle, à l’exclusion presque totale des autres valeurs.

L’ÉQUITÉ, BASE DU DÉVELOPPEMENT HUMAIN

Le raz de marée de la mondialisation qui envahit la planète n’est pas porteur d’espoir pour la majorité des pauvres. En Inde, certains pensent que la transition de la structure économique et sociale archaïque des zones rurales vers la métamorphose puissante des centres urbains va anéantir le système de castes qui opprime les Dalits(1). Et cela grâce à la force irrésistible que fait naître la promesse d’une plus grande chance pour tous au niveau économique et social. Or une analyse réaliste prouve qu’il n’en sera rien.

En effet, l’avancée de la mondialisation montre que dans bien des pays où elle progresse rapidement les pauvres vont être les principales victimes d’une nouvelle marginalisation. Même l’espoir qu’ils pouvaient entretenir d’une éducation primaire à leur portée leur est enlevé car le gouvernement a perdu la maîtrise du système éducatif qui passe au secteur privé. Et, si les institutions privées prennent le relais, c’est avec l’objectif unique de réaliser du profit, un profit qui renforce d’autant l’action des organisations multinationales et privées. Les Dalits seront ainsi condamnés au chômage par manque de qualification, d’autant plus que la mécanisation et l’automatisation ont envahi le secteur agricole. Or jusqu’à ce jour, ils en étaient les principaux experts, maîtres durant des siècles dans l’art de labourer, semer, moissonner, battre le grain et en assurer le conditionnement. Ils sont contraints de s’entasser dans les villes à cause du chômage massif où ils sombrent dans une indigence plus grande encore. La seule voie d’accès au travail qui leur reste, c’est de rejoindre les milices privées des seigneurs de la mafia qui défendent les géants de l’industrie contre la concurrence de leurs rivaux. Les autres choix qui leur sont offerts se limitent aux petits boulots de l’industrie du vêtement ou de la chaussure dans des ateliers où on les exploite, ou, en désespoir de cause, le crime et la prostitution.

En conséquence, il nous faut un nouveau modèle pour les pays asiatiques qui associe la croissance économique, l’efficacité dans l’utilisation des ressources à la redécouverte du caractère spirituel inné de la vie, ce lien spirituel qui unit inséparablement chaque personne à la nature et à la communauté. Les riches traditions culturelles et religieuses de l’Inde en sont d’ailleurs profondément imprégnées. Dans cette nouvelle alternative, la modernité doit réintégrer ces traditions spirituelles.

Il ne faut cependant pas voir dans cette alternative une nouvelle théorie de développement. Toute tentative de construire une nouvelle théorie s’appuiera presque inévitablement et avec force sur bien des hypothèses du modèle de croissance dominant. Certains groupes ont essayé de le faire, mais se sont contentés dans leur approche d’un simple bricolage en marge du système actuel. Ils ont, par exemple, réclamé des avenants aux accords commerciaux internationaux pour en limiter les effets négatifs sur le plan social et sur l’environnement. Malheureusement, on ne peut réduire au seul contrôle des dégâts les dysfonctionnements du modèle actuel. Il nous faut mettre au point une véritable solution de remplacement.

Le principe de base qu’il nous faut admettre pour ce nouveau modèle, c’est qu’il ne peut être durable sans équité. Le premier pas à faire vers l’équité concerne l’affectation des ressources naturelles limitées qui doit passer de la consommation superflue à la consommation indispensable à la vie, des besoins inutiles créés par les sur-consommateurs d’une société de gaspillage aux besoins vitaux d’une société de gens marginalisés.

Tant au niveau national qu’au niveau international, il est facile de constater que là où règne l’inégalité, ceux qui possèdent le pouvoir se sentent beaucoup plus enclins à exploiter à leur profit les biens d’autrui. Et plus on les exploite, plus les faibles subissent déplacements et appauvrissements successifs jusqu’à l’effondrement tant social qu’écologique. Il est important de comprendre que ce ne sont ni la pauvreté ni la richesse qui engendrent la destruction écologique ou le sous-développement humain. La racine du sous-développement et de la destruction, c’est l’inégalité ou l’injustice. Seules des conditions d’égalité empêcheront un groupe d’en aliéner un autre dans l’essentiel de ses ressources physiques.

Richesse et profit constituent les points forts des orientations de la mondialisation. Il importe pour nous de comprendre que parler de durée, c’est parler d’un équilibre à trouver entre la population mondiale et son niveau de vie d’un part, les ressources que la nature peut offrir d’autre part. Or les deux dépendent de l’élimination d’une inégalité politique et sociale générale. En conséquence, il faut supprimer le rôle centralisateur du Fond monétaire international (FMI), de la Banque mondiale, de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et des multinationales, pour créer un cadre institutionnel qui décentralise, répartit et enracine la puissance économique dans la communauté et l’environnement local.

Pour réduire le préjudice causé par la mondialisation, il faut absolument que les institutions internationales et nos propres forces dirigeantes s’orientent vers un partage équitable des ressources chez nous. Le principe fondamental du développement est que les décisions, en vue d’identifier et d’éliminer les problèmes qui défient les pauvres du tiers monde, sont à prendre par les pauvres eux-mêmes.

Trois éléments fondamentaux

Qu’est-ce que le développement ? Telle pourrait être, en substance, la question fondamentale ; la philosophie, plutôt que les sciences économiques, est susceptible d’y répondre. Cependant, ni les économistes ni les gouvernements ne peuvent ignorer cette question. En effet, ce qu’ils décident et mettent en œuvre pour améliorer la qualité de vie dépend en définitive de ce qu’on entend par développement.

La notion communément admise pour définir le développement est l’augmentation régulière contrôlée du revenu des habitants d’un pays. Un salaire élevé par habitant, tel est le but visé, une croissance économique rapide, le moyen. Ni l’économiste, ni le politicien ne se sont trouvé gênés par cette définition. Des gens qui vivent bien au-dessus du seuil de pauvreté s’intéressent souvent davantage à « une meilleure qualité de vie » qu’à l’acquisition d’articles de confort que permet un revenu plus élevé. Peut-être ne sont-ils pas en mesure d’expliquer ce qu’ils entendent par une meilleure qualité de vie, mais ils savent qu’il ne s’agit pas simplement d’un salaire plus élevé ni du confort qu’il offre. En terme d’argent, un pays riche peut en effet mieux s’équiper qu’un pays pauvre pour parvenir à une meilleure qualité de vie. Mais les gouvernements, tout comme la société, ne doivent pas oublier qu’un meilleur revenu n’est qu’un moyen parmi d’autres, nombreux et nécessaires, à l’amélioration de la qualité de la vie.

Encore faut-il répondre à la question « que veut dire une meilleure qualité de vie ? » Les travaux d’Amartya Sen(2) ont contribué pour une bonne part à définir plus clairement la notion de développement chez nous et donc à tracer les grandes lignes de ses implications politiques ; les éditions successives des Rapports du développement humain (RDH)(3) en ont publié une large part. En simplifiant, on peut dire qu’Amartya Sen soutient avec insistance que le développement vise l’accroissement des « capacités humaines », afin de garantir aux gens la liberté de faire ce qu’ils considèrent comme ayant le plus de valeur.

C’est la vie des gens, dans ce qu’elle est fondamentalement, qui est importante et non les objets qu’on peut acquérir pour un plus grand confort. Or si le développement humain est perçu comme l’acquisition d’une plus grande capacité de choix, alors on dispose d’éléments de base pour tout développement à quelque niveau qu’il soit. Le premier Rapport du développement humain les décrit comme suit : trois éléments sont fondamentaux pour les gens : bénéficier d’une vie longue et saine, acquérir des connaissances, accéder à un niveau de vie décent. Si ces choix ne peuvent être satisfaits, bien d’autres possibilités demeurent inaccessibles.

Depuis plus de 10 ans, Amartya Sen, secondé par le Dr. Jean Dreze, souligne l’importance des actions menées par les gouvernements, les politiques, les médias et les organisations non gouvernementales (tous classés sous le terme action publique) pour développer l’alphabétisation, réduire l’insalubrité, abaisser le taux de mortalité de l’enfant et de la mère, améliorer la nutrition etc., ce qui paraît de toute évidence plaider en leur faveur. Mais dans la perspective des travaux d’Amartya Sen - et aussi des RDH - il y a une différence de taille : une meilleure santé, une meilleure éducation et une meilleure alimentation sont des valeurs intrinsèques et non pas seulement des investissements dans le capital humain. Et quand, dans la politique officielle, l’amélioration de la santé et de l’éducation est mise sur le même plan que l’augmentation des revenus et la croissance économique rapide, alors l’échec épouvantable de l’Inde – qu’Amartya Sen ne cesse de dénoncer - devient d’autant plus criant.

Une différence de taille

L’absence de tout rapport automatique entre le revenu par tête et le développement humain montre que les gouvernements et les pays n’utilisent pas toujours les ressources dont ils disposent en vue d’un développement possible de l’homme dans notre société. Par contre, ce que les pays réalisent comme développement humain montre la qualité de l’engagement que gouvernement et société déploient avec les ressources dont ils disposent en la matière. Le malaise que rencontrent bien des gens face à une politique officielle dont l’objectif principal est une croissance économique forte n’est autre qu’un mécontentement fondé sur la réalité. Amartya Sen en a souvent parlé dans ses écrits évoquant l’échec des actions publiques entreprises en Inde, en Asie du Sud ou dans d’autres pays, y compris les pays riches. Et les RDH successifs ont souvent souligné dans leurs articles de fond la distinction à faire entre les objectifs du développement humain et le revenu par tête. Le concept de développement humain signifie-t-il alors que la croissance économique n’a aucune importance du tout ?

On a, en effet, parfois critiqué la notion de développement humain en l’accusant d’être opposée à la croissance, ce qui est faux. Le RDH de 1995 a donné la meilleure réponse à cette critique. «  Il est faux de prétendre que la croissance économique ne sert pas le développement humain. Aucune amélioration durable du bien-être de l’homme n’est possible sans croissance. Mais il serait tout aussi faux de prétendre qu’un taux important de croissance économique se traduira automatiquement par des niveaux plus élevés du développement humain. C’est possible, comme cela peut ne pas être possible. Tout dépend des choix politiques des pays. Le concept de développement humain affirme à maintes reprises que la croissance n’est pas la fin du développement - mais le manque de croissance l’est bien souvent. La croissance économique est essentielle pour le développement humain. Mais pour exploiter pleinement les occasions d’améliorer le bien-être de l’homme que la croissance offre, il faut la gérer correctement ».

Mais le développement humain est un concept qui évolue. Après tout, il a aussi dû lutter contre l’idée, ancrée dans l’esprit des gens depuis des décades sinon des siècles, d’une croissance économique comme fin en soi. Il est possible que le Prix Nobel des sciences économiques, en 1998, ait fait pencher un peu la balance du côté du développement humain. Quoi qu’il en soit, on ne peut instaurer la paix, le développement, le progrès que sur des fondements de justice et d’équité.

Une spiritualité vraie, basée sur cette justice, doit être la force qui nous unit. Qu’entend-on par spiritualité ? Il ne s’agit pas d’une spiritualité liée à quelque institution religieuse, mais plutôt d’une spiritualité profane enracinée dans nos anciennes traditions. C’est d’abord une force intérieure dont chaque personne prend conscience et qui la pousse à s’engager et se dévouer à sa communauté, à l’humanité, à la nature. Elle implique qu’on reconnaisse dans chaque être humain la rencontre d’une personne. Elle n’est pas à confondre avec un simple altruisme. C’est plus un élément essentiel permettant de se construire soi-même en tant que personne. Une personne qui n’est d’ailleurs reconnue comme telle que dans la mesure où elle est vraiment capable de relations, capable de traiter les autres avec la dignité et le respect qu’elle souhaiterait pour elle-même.

LES FACULTÉS INNÉES DE L’ÊTRE HUMAIN

Chaque être humain naît doté de trois facultés importantes qui le différencient de tout être non humain. La première est la faculté de réfléchir à ses propres actes, à l’opposé de la simple capacité de penser qu’on reconnaît à certains animaux. C’est grâce à cette faculté de réflexion que l’humanité a pu réaliser des progrès aussi merveilleux dans les domaines de la science et de la technologie, de l’agriculture et de la communication. La deuxième est sa capacité d’aimer les autres gratuitement et de s’associer à eux. C’est ainsi qu’elle peut, en travaillant avec les autres, changer la société de façon spectaculaire, bâtir des communautés et nouer des amitiés. La troisième, la plus importante, est la faculté de prendre des décisions dans tous les domaines de l’activité humaine. C’est sous cet aspect que l’homme ressemble le plus à son Créateur, car, grâce à cette faculté, les êtres humains peuvent décider de leur propre vie, peuvent construire une société juste, solidaire et autonome.

Mais, depuis des siècles, certaines couches de la société en ont empêché d’autres d’user librement de ces facultés. Nous constatons que, plus l’exercice libre de ces facultés est limité, plus le développement social et humain est restreint. Là où l’on empêche les hommes de réfléchir à leur propre situation règne une atmosphère de camp de concentration où se pratique le lavage de cerveau qui empêche une tranche de la société de penser par elle-même. Ce sont des sociétés où les hommes ne peuvent se retrouver pour s’aimer gratuitement, où ils sont contraints de former des groupes qui leur sont imposés, que ce soit au niveau économique, culturel, politique ou social, dans la vie familiale ou conjugale. Alors les couches dominantes de la société empêchent aussi les couches dominées de prendre leurs propres décisions dans les différents domaines de l’existence humaine. C’est dans ces sociétés que le sous-développement est endémique.

Ce sont ces facteurs propres à la nature humaine qui sont les indicateurs les plus importants du développement. Car, si nous voulons connaître un développement authentique, il faut une société qui laisse tous les citoyens - chacun d’entre eux, homme ou femme - exercer librement leur capacité innée de réflexion, d’amour désintéressé, d’association dans un but commun et prendre, chacun et chacune, sa décision personnelle dans toutes les sphères de l’activité humaine. Aujourd’hui, dans notre monde globalisé, nous nous trouvons dans une situation où toute la population des pays en voie de développement subit des lavages de cerveau pour lui faire accepter les valeurs, les attitudes et les modèles de comportement des pays riches.

La puissance du marché domine entièrement le monde créant une nouvelle religion où les prophètes sont les publicitaires. Ceux-ci utilisent les valeurs humaines de coopération, de collaboration, de partage, de service, de simplicité de style vie, mais avec une signification première totalement détournée puisqu’elles sont reprises dans un nouveau contexte de concurrence et de course au profit. Les temples actuels de cette religion de marché sont les supermarchés, les grands magasins, et leurs grands prêtres sont les compagnies transnationales (TNC) qui produisent, non pas nécessairement ce qu’il faut aux gens mais ce qui répond à leur avidité insatiable de profit. Dans cette religion, on apporte une attention toute particulière à soumettre, de façon sournoise, la capacité de réflexion des gens, le travail fait en vue de leur propre bénéfice commun, leur pouvoir de décision, à la contrainte des dieux de l’univers sous l’égide de l’Olympe de la Banque mondiale, du Fond monétaire international et de l’Organisation mondiale du commerce..

UNE SPIRITUALITÉ DES RELATIONS

En Asie, et tout particulièrement en Inde, nous considérons, depuis des temps immémoriaux, l’existence humaine comme un faisceau de relations. Notre culture et notre dynamisme national se basent depuis toujours sur la plus fondamentale des intuitions spirituelles : toute vie est l’expression d’une unité spirituelle unique avec tous les autres êtres, et la croissance spirituelle de chaque individu consiste à grandir vers la réalisation consciente et totale de cette unité. Spiritualité, communauté, lien intense avec notre environnement naturel en constituent les valeurs essentielles qui ont fait l’unité des cultures asiatiques pendant des siècles.

Ces valeurs traditionnelles affirment que l’harmonie et l’équilibre devraient régir les relations entre les hommes. Ce qui signifie que chaque être humain trouvera sa paix et le développement de sa personnalité dans la mesure où il reste en relation avec l’Etre Suprême ou l’Atman, puis avec l’ensemble de la création cosmique : toutes les créatures vivantes depuis la plus petite des plantes jusqu’au plus grand des animaux, et avec toutes les créatures humaines. Et finalement qu’il arrive à maintenir uni tout le faisceau de relations de son être profond, son esprit, sa volonté, sa sensibilité et son corps.

Depuis des siècles, notre tradition advaitiste(4) affirme que l’être humain doit rester fidèle aux relations de ses origines sous peine d’être rejeté dans un bourbier de confusion et de malheur. Concrètement, sa première relation, la plus importante, est celle qu’il a avec son Créateur. On peut se demander quel est le bien fondé de cette relation si on fait abstraction de l’enseignement religieux institutionnel et qu’on prend en compte le caractère pluraliste de la société indienne. A cette question, nous répondons que dans notre philosophie advaitiste, chaque être est unique quelle que soit sa religion. C’est pour cette raison que nous reconnaissons l’Etre Suprême dans chaque personne que nous rencontrons. En conséquence, chaque être est unique en toute vérité, et c’est dans cette unicité que nous trouvons notre vie, notre force, et notre plénitude. Nous pourrions ajouter qu’en raison de ce lien étroit entre la reconnaissance de l’Etre Suprême, l’Atman, et notre relation avec nos semblables, cette dimension spirituelle existe, quelle que soit la religion dominante. L’Atman est dans nos semblables, c’est là ce que nous croyons tous, sans considération de notre religion.

Le lien avec le cosmos est une autre relation de l’être humain. Aujourd’hui, cette relation a dégénéré à cause de la pratique des prédictions astrologiques. Mais au fond, il y a en Inde une grande compréhension de notre relation, quelle qu’elle soit, avec l’univers, les étoiles, les galaxies qui sillonnent l’espace. Peut-être sommes-nous incapables de l’expliquer en termes scientifiques modernes, mais Hamlet dit bien à Laertes dans le premier acte de la pièce de Shakespeare : « Il y a plus de choses qui existent dans notre monde, Laertes, que celles dont rêve ta philosophie ».

Nous sommes de plus en relation avec le monde inerte. Qu’on le veuille ou non, qu’on intervienne de quelque manière que ce soit, ce monde a nécessairement des répercussions bonnes ou mauvaises sur notre vie. Si on dessable la rivière, la rivière est contrainte de changer son cours, et si en conséquence, des gens meurent noyés, ce n’est pas dû, comme le disent les journaux dans leurs articles tragiques, à une « intervention de Dieu », mais c’est bel et bien le résultat de quelques manœuvres délibérément orientées vers le profit de certains entrepreneurs. La destruction des forêts du Népal entraîne une érosion du sol qui encombre de vase le fleuve du Bengladesh et provoque des inondations catastrophiques pour des millions d’habitants de ce petit pays surpeuplé.

Puis il y a les relations de l’homme avec les créatures vivantes. Nous utilisons les animaux à tort et à travers, nous empiétons sur leurs domaines, et provoquons le phénomène des espèces menacées.

Amour et respect de chaque être humain

Et nous en arrivons à nos relations les uns avec les autres, la relation d’amour et de respect que chaque être humain doit aux autres êtres humains. Malheureusement, on la néglige sérieusement dans le monde. En conséquence, nous ne nous respectons pas les uns les autres comme images de notre Créateur, formées à sa ressemblance, et nous élevons entre nous les barrières des castes, des races, des couleurs et des sexes. Les relations qu’une personne entretient avec ses semblables est au cœur de toutes ses autres relations. C’est uniquement en s’efforçant d’apporter justice, paix et amour aux autres qu’une personne se découvrira elle-même. C’est là que se trouve le point central de sa recherche de Satyam, Shivam et Sundaram, c’est-à-dire de la vérité, de la bonté et de la beauté.

Et enfin, il y a les relations qui sont une part essentielle de nous-mêmes : celles de notre psychisme avec notre corps, de notre sensibilité avec notre volonté, de notre cœur avec nos sens. Une rupture de ces liens profonds provoque en nous la destruction de notre personnalité humaine.

Selon notre tradition indienne, c’est uniquement en maintenant l’équilibre entre ces différentes réalités en nous que nous pourrons construire un monde de paix et d’harmonie. Nous ne sommes jamais des monades(5) solitaires. Pour nous épanouir, il nous faut un faisceau de relations. Nous sommes toujours entourés : à notre naissance, tout le village est en émoi, dans l’attente de notre entrée dans le monde. Toutes les fêtes des différentes étapes de notre vie se passent avec nos parents et amis. Nous ne célébrons pas seuls. En Inde, à l’hôpital, il y a toujours une place pour parents et amis, qui y trouveront un lieu pour laver leur linge, dormir, faire la cuisine aussi longtemps qu’ils s’occupent de leur cher malade. A notre lit de mort, nous en sommes sûrs, parents et amis seront avec nous pour nous apporter réconfort et force en vue de l’ultime voyage, et ils continueront à soutenir notre famille dans son deuil.

Cette constante présence des uns aux autres est notre manière d’affirmer en acte plutôt qu’en parole que nous sommes toujours solidaires les uns avec les autres, que nous trouvons Dieu l’un dans l’autre. J’ai eu l’occasion d’en discuter avec des amis hindous et ils m’ont expliqué sans hésiter que le sens de leur vie était de reconnaître Dieu dans les autres, selon la parole « Tat twam asi » (Tu es Lui). C’est là l’essence même de notre spiritualité indienne plus que les rites et temples qui pourtant jouent un rôle important dans la religion officielle.

La richesse des pauvres

On peut poser la question : « Si vous dites que cette spiritualité est essentielle à l’Indien, pourquoi ne la trouvons-nous pas dans les bas quartiers où les gens ne cessent de se disputer, où règnent la discrimination des castes, des sexes, et une vraie haine du riche pour le pauvre. Il semble que cette spiritualité fasse défaut à la fois aux riches et aux pauvres. Alors comment pouvez-vous dire que cette spiritualité est propre aux Indiens ? » Il n’y a là aucun doute, cette spiritualité a disparu de la plupart des couches sociales en Inde. Il est très important de ne pas oublier qu’il faut d’abord des conditions de vie qui permettent à un être d’exister humainement avant qu’il puisse manifester sa vie spirituelle. Il faut donc que ses besoins élémentaires soient d’abord satisfaits. S’il n’a pas de quoi manger à sa faim, s’il n’a ni logement, ni vêtements décents, nous ne pouvons attendre de lui qu’il ait le souci d’une spiritualité, qu’il vive une relation à Dieu ou à ses semblables. Son besoin premier est de survivre et tout le reste suivra.

S’ajoute encore une infiltration très forte de l’esprit du capitalisme. Alors que nous annonçons en Inde une spiritualité de relations, une spiritualité communautaire, l’esprit du capitalisme est essentiellement individualiste. C’est pour cela que le capitalisme manque d’âme. Le capitaliste dit : « Je me suffis à moi-même ! Chacun pour soi ! » Et ce slogan est devenu une culture mondiale de sorte que, même le plus pauvre, est contaminé. C’est pourquoi il se laissera tenter et achètera son billet de loterie dans l’espoir de devenir quelque peu semblable au riche !

Mais en considérant les deux groupes, nous n’avons aucune difficulté à nous rendre compte que le pauvre est le plus ouvert à cette spiritualité. Victime de la pauvreté, il est le seul qui puisse proclamer au monde le sens et la valeur de cette spiritualité, car il ne possède rien, ni armes, ni argent, ni pouvoir. La seule richesse des pauvres, c’est leur nombre. S’ils prennent conscience de leur solidarité et reconnaissent qu’ils ont vraiment besoin les uns des autres, ils pourront grandir dans cette spiritualité. Cette force les rendra capables d’entrer dans leurs droits et leur dû sans violence. Ainsi, ils pourront aider les riches à devenir plus humains. Imaginez cette société hibernant dans un bloc de glace. Les pauvres vivent en marge, la glace autour d’eux fond très vite, les mettant les premiers en contact avec l’air libre vivifiant ; ils peuvent ainsi faire l’expérience de leur appartenance au même groupe et de leur force spirituelle. Les riches, eux, restent prisonniers au centre du bloc de glace, ils ne seront délivrés que plus tard. Dieu aidant, ils seront capables de s’en tirer aussi et de trouver leur spiritualité en suivant l’exemple de ceux qui se sont libérés avant eux.

Pour devenir de plus en plus attentive aux gens, notre pratique sociale doit devenir attentive à la vie. Il nous faut remplacer une pratique de développement opposée à la vie comme le consumérisme, par un mode de vie social qui sert la vie. Pour commencer, il serait important de remplacer l’économie d’aliénation qui domine, par son antithèse, l’économie de communauté.

C’est ce qu’illustre une merveilleuse histoire d’autrefois. Un gourou demanda à ses shishyas quand poindrait l’aube de la vraie lumière. L’un des disciples répondit que la lumière paraît quand, le long du chemin, on peut distinguer un animal et dire si c’est un renard ou un chien. « Non, répliqua le gourou, ce n’est pas la réponse ». Un autre disciple dit : « La vraie lumière paraît lorsqu’en regardant par la fenêtre, on peut distinguer un pommier d’un poirier ». A nouveau le gourou répondit : « Non, ce n’est pas la bonne réponse ». Alors, frustrés, les shishyas en chœur demandèrent au gourou de leur donner la bonne réponse. Il dit : « La vraie lumière se lève, quand vous regardez un homme ou une femme et que vous reconnaissez en lui, en elle, votre frère ou votre sœur ».

Cette harmonie dans les relations se manifeste de différentes manières. Elle apparaît clairement dans le dicton : « Si tu abats un arbre, plantes-en deux ». Si nous abîmons la nature, il faut lui laisser le temps et lui donner les conditions de se refaire. Elle est manifeste en Asie dans ces grands systèmes d’irrigation qui doivent tous être étudiés pour tenir compte des forces naturelles. Elle se révèle aussi quand nous respectons notre habitat tel qu’il est comme source de notre richesse spirituelle et matérielle. Elle se fait entendre à chaque fois que les habitants d’une ville voisine montrent activement leur souci de justice pour défendre les petites gens des bas quartiers environnants.

Cette harmonie gagne du terrain quand le propriétaire du village traite les Dalits sans terre comme ses frères et ses sœurs. Elle est fermement enracinée quand des membres actifs de la cause sociale luttent en faveur des opprimés, au prix de grands risques et sacrifices. Elle prend effet avec force quand nous cultivons nos relations avec nos semblables, aussi pauvres et opprimés qu’ils soient, dans la foi et le respect, reconnaissant en eux nos frères et nos sœurs. Elle est enfin proclamée quand des relations équilibrées et harmonieuses, à tous ces niveaux, s’associent fermement à une vénération de ce qui fait l’unité spirituelle de notre vie et au lien puissant qui nous unit à notre communauté et notre pays.

Desmond A.D’Abreo

(Traduit de l’anglais par Marie Odilia Killherr)

Notes

[1] - Terme couramment utilisé aujourd’hui pour désigner les Intouchables, ceux que Gandhi appelait les Harijans (fils de Dieu). Le nom Dalit signifie « brisé », « écrasé », « opprimé ».

[2] - Indien, prix Nobel d’économie en 1998

[3] - Le RDH est publié tous les ans par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).

[4] - L’Advaita est un système de pensée hindoue qui considère l’ensemble des choses comme réductible à l’unité. Il fut symbolisé par le philosophe Sankara.

[5] - Elément dernier des choses, doué de désir, de volonté et de perception.


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