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La mondialisation problème spirituel : proposition théologiques

Foi et développement, n°277, octobre 1999

par Albert Rouet

Nous ne pouvons aborder la mondialisation avec des concepts antiques. Dans ce domaine en friche, la théologie n’a pas encore trouvé ses marques. Pour Mgr Albert Rouet, évêque de Poitiers, le vrai problème spirituel ne consiste pas à "projeter" sur la mondialisation une dimension religieuse, "mais à savoir comment passer de la globalisation à l’humanisation". En d’autres termes, la globalisation des choses est en voie de réalisation. Mais la mondialisation reste à faire. Avec l’aide de Dieu !

Albert Longchamp

Une réflexion théologique et spirituelle sur le phénomène nommé "mondialisation" soulève quelques questions fondamentales : d’abord celle de savoir de quoi il s’agit. Ensuite, bien sûr, "qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Eglises" (Ap 3, 22). Or si on veut entendre et non seulement faire parler l’Esprit, il est essentiel de critiquer ses propres représentations, donc d’opérer une approche rigoureuse des présupposés utilisés, sinon la réflexion court le grand risque de la "pensée moyenne", celle qui, à la fois pragmatique et moraliste, équilibre savamment les avantages et les inconvénients de toute situation. Comme toute histoire humaine comporte véritablement du meilleur et du pire, c’est finalement un certain réalisme qui effectue le bilan.

Il y a, en ces réactions, un "subjectivisme de classe", je veux dire que la distance entre les grands principes toujours présents et la réalité concrète n’étant pas analysée par des médiations précises, c’est finalement la manière d’utiliser ces principes au profit des intérêts intellectuels, politiques, économiques d’un groupe qui sert d’évaluation. Le résultat équilibré conclut à une estimation médiane qui évite de s’engager de tout son être : qui s’engagerait pour des réalités aussi neutres ? La pensée moyenne stérilise l’action : elle n’entend jamais que les fréquences admises par ses oreilles.

Or, si l’Esprit parle aux Eglises, il ne fait pas seulement que se couler dans les longueurs d’ondes préprogrammées. Il crée une oreille nouvelle, il fait entendre les sourds : "ce que l’oreille n’a jamais entendu" (1 Co. 2,9). La nouveauté demande de façonner une écoute neuve. On ne saurait donc aborder la mondialisation avec des concepts antiques. Je voudrais montrer qu’elle oblige à penser autrement, donc à écouter autrement.

Savoir se situer

Le changement d’écoute conduit lui-même à savoir comment se situer. Il ne suffit pas, en effet, de plaquer sur des réalités dites matérielles - le commerce, l’informatique, les mouvements financiers - un supplément d’âme au titre du spirituel. Car un seul fait ne dit rien par lui-même de la relation entretenue avec lui. Ainsi une maladie identique provoque révolte ou abattement selon les personnes. De même la mondialisation ne représente pas un fait surprenant, inattendu. Elle n’est pas une fatalité tombée sur terre. Elle comporte une part importante de signification interne. C’est même ce sens intérieur qui en est la condition d’émergence. Notons pour l’instant que ce phénomène n’est pas que matériel, il résulte d’une conduite, donc d’une histoire.

Voici plus de 50 ans que Louis Lavelle notait que matérialisme et spiritualisme sont moins deux philosophies que deux attitudes qu’il revient à chacun de rendre vraies ou non. Peut-on prétendre sans examen qu’un homme engagé pour la justice envers les pays en voie de développement, à qui il consacre l’essentiel de son existence soit purement matérialiste, sous prétexte qu’il ne croit pas en Dieu ? Et peut-on appeler spiritualisme cette utilisation d’une religion qui recherche avant tout l’ordre nécessaire à ses intérêts ? C’est bien le type de relation entretenu avec un fait qui est matérialiste ou spiritualiste.

Tenir la mondialisation pour une apparition sans signes précurseurs, donc pour un fait émergent dont il suffirait ensuite de corriger les erreurs et d’adoucir les abus par des exhortations spirituelles, est une lecture foncièrement matérialiste puisqu’elle se contente sans examen de corriger les conséquences d’un phénomène. Le fait serait ainsi censé entraîner avec lui, par sa puissance, par sa modernité et par son avance, toute les réflexions qu’il suscite. Le fait est la locomotive de wagons réflexifs. Il s’impose et rien ne paraît devoir freiner son train. En ce cas, la réflexion théologique n’est que le feu rouge du convoi. La mondialisation n’était peut-être pas fatale. Elle aurait rendu fatal de la suivre.

Nécessaire critique

Là, un sursaut intellectuel s’impose. Non pas par bravade contre des moulins à vent, mais parce que prendre du recul, dresser la liberté et la nécessité de penser sont les exigences premières de la conscience. Activité humaine, la mondialisation n’échappe pas à l’obligation de critique : "Eprouvez tout, écrit Saint Paul, retenez ce qui est bon" (1 Th 5, 21). Il serait en effet utile de se demander qui en retire, parmi ses avantages et ses inconvénients, plutôt les bénéfices ou plutôt les désagréments. Un exemple : la majorité des Français trouve normal que des entreprises exportent ou s’installent dans des pays lointains : cette expansion prouve la grandeur de notre pays. Mais elle trouve gênant que des étrangers viennent travailler chez nous et y partagent les emplois et le chômage, bref la vie du travailleurs français. La mondialisation serait-elle unilatérale ?

La question concerne directement ce que nous avons appelé le "sens interne" de la mondialisation. Ce sens résulte d’une longue histoire. Le découvrir exige un effort de mémoire. D’anniversaires en repentances, de timbres commémoratifs en célébrations, notre époque cultive plus les souvenirs d’événements ponctuels ou d’hommes célèbres, qu’elle ne favorise la mémoire. Un anniversaire entretien et honore le fait d’être qui nous sommes devenus. Il compte une bonne part de narcissisme contre laquelle Jésus s’insurge :

"Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui bâtissez les sépulcres des prophètes et décorez les tombeaux des justes, et qui dites : Si nous avions vécu aux jours de nos pères, nous n’aurions pas, comme eux, trempé nos mains dans le sang des prophètes. Vous témoignez de la sorte contre vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont assassiné les prophètes. Comblez donc à votre tour la mesure de vos pères !" (Mt 23,29-32).

Ces souvenirs n’engendrent aucune espérance, seulement les répétitions. L’effort de mémoire ne commence qu’avec la prise de conscience des enjeux humains qui sont en cause, c’est-à-dire de la manière historique dont l’accès à une plus juste humanité se réalise au long des siècles. La véritable question sur la mondialisation concerne donc l’image qu’elle donne de l’humanité. Un très rapide parcours historique dégagera une ligne continue qui, espérons-le, favorisera une conscience plus lucide.

ÊTRE MONDIALE SUR LE DOS DES AUTRES

Histoire de la colonisation

Chacun sait que, provoquée par la recherche d’une nouvelle voie vers les Indes, donc pour le commerce, la découverte de l’Amérique entraîna le massacre de populations entières et le pillage de leurs trésors. La mise en coupe réglée de ces terres provoqua peu de protestation. Il y eut heureusement Bartholomé de Las Casas. Dès lors les colonies étaient nées, d’abord par le partage de l’Amérique du Sud en possessions portugaises ou espagnoles. Puis le capitalisme commercial des Grandes Compagnies (Compagnie Générale des Indes, Compagnie Royale des Indes Néerlandaises), pendant les deux siècles suivants, établit des comptoirs un peu partout en Afrique et en Asie. Une des conséquences en fut la traite des Noirs qui réclame des comptoirs installés pour les regrouper, des Compagnies pour les transporter et les vendre et des territoires pour les faire travailler.

C’est surtout au XIXe siècle que six puissances européennes (Angleterre, France, Allemagne, Hollande, Espagne et Portugal), sur la lancée des occupations précédentes, déployèrent une intense activité de colonisation. Cette nouvelle forme se caractérise par la conquête militaire de territoires lointains et par l’envoi de ressortissants nationaux pour s’y installer.

Les mentalités passaient de l’idéal naïf du "bon sauvage" qui avait enchanté le XVIIIe siècle, homme indemne des miasmes de la société, à la représentation idéologique de peuples "inférieurs", non civilisés, que la culture européenne se devait d’instruire, de soigner, d’encadrer et, le cas échéant, de convertir, en "grands enfants" qu’ils étaient ! Le scientisme du temps justifiaient toutes les interventions. La phrase de Jules Ferry qui concède "aux races supérieures" un "droit vis-à-vis des races inférieures", leur reconnaît aussi le "devoir de les civiliser".

Le plus frappant peut-être se tient dans l’unanimité qui a recouvert ces équipées. Non seulement les écoles primaires étaient ornées de tableaux représentant la supériorité de la race blanche dont le visage tient dans un angle droit, sur la race jaune au profil un peu plus aigu et sur la race noire au visage carrément à angle rétréci (la capacité crânienne prouvait l’intelligence croissante) ; mais les élites du pays surenchérissaient : à Paris, dans les années 1905-1914, se réunissait un cercle de professeurs d’université (Charles Gide, Léon Brunschvicg, Emile Durkheim…), d’avocats et même Paul Viollet, Président du Comité de Protection des indigènes… Cette association des "libres entretiens" créée pour soutenir "l’union pour la vérité", publiait chaque année le compte-rendu de ses échanges. Dans la 9e série (année 1912-1913), le premier entretien du 10 novembre 1912, porte sur "le Droit de coloniser". Il livre les propos suivants :

"Nous pouvons croire aussi que l’humanité est faite pour réaliser la perfection et que le progrès est sa loi. A ce point de vue non seulement la colonisation se justifie, mais elle s’impose aux races avancées (p. 14)… Cette conception de la colonisation entraîne pour les peuples conquérants l’obligation de se considérer comme les missionnaires de la civilisation (p. 15). Le peuple le plus élevé a le devoir de faire des prosélytes (p. 18)…"

Et déjà la justification du droit d’ingérence :

"On a le droit de coloniser un peuple qui ne se conduit pas conformément à la justice. Et on reconnaît un tel peuple à ce qu’il présente un défaut de sécurité caractérisé, une absence de police" (p. 19).

C’était déjà un type de mondialisation. Il est révélateur qu’en 1905, à propos des "Origines du patriotisme national", le même cercle débat de l’internationalisme, entendu comme de libres et pacifiques relations entre nations majeures "à visage blanc" (p. 63). Bien auparavant mais dans le cadre des nationalismes naissants, le "Prolétaires de tous les pays unissez-vous" du Manifeste de Marx fonde un internationalisme contraire, celui de l’union des opprimés.

Dans le même temps, les Expositions Universelles entendent montrer au reste de la terre, la fortune des pays et de leurs colonies en tous domaines : sciences, arts et techniques (universel renvoie ici à l’université des réalisations) jusqu’à l’exposition coloniale (Paris, 1936) où l’universel concerne les cinq continents.

Universel et mondial

Cette notion d’universalité est tout, sauf précisément universelle : elle ne met pas la diversité des cultures sur un pied d’égalité ; elle les soumet à une culture dominante. Elle juxtapose des produits d’origine diverse mais dans la logique et sous l’organisation de l’Occident. L’universel est l’extension de l’hégémonie, la proclamation d’une suprématie. Il est donc sous la coupe du "même", c’est-à-dire de l’emboîtement des différences dans des degrés préparés par la culture dominante.

Si une exposition est universelle, la guerre est mondiale, car, sous la mitraille, les corps sont identiques. De ces deux grands conflits, le nom reste pour les coupes mondiales d’un sport où, là encore, les différentes équipes jouent selon les mêmes règles. Universel et mondial n’ont pas le même rapport aux différences.

La division du monde en deux blocs, l’indépendance des anciens pays colonisés, ont conduit à une partition de fait, même avec les Pays non Alignés. Entre les deux géants, un bref espace de choix restait possible. Le développement devient une stratégie. La chute du régime soviétique ne laisse brutalement plus aucune alternative : un seul modèle économique règne désormais.

Devant la guerre économique, mondiale certes, la première réaction fut la délocalisation : chercher à économiser sur les coût salariaux entraîne à fabriquer dans des "paradis sociaux" aux moindre charges. Se développent également des "paradis fiscaux" pour éviter les taxes dans les transferts de capitaux et les impôts sur les revenus. Mais les communications restaient lentes et chères.

Arrive alors, avec des transports qui cassent leur prix, l’outil informatique qui autorise à travailler "en temps réel". La mondialisation est née, fille du commerce et de la technique, fille aussi de cette longue histoire trop rapidement revisitée. Mais ce parcours suffit pour évoquer "le sens interne" de la mondialisation.

Quelques constats

Le premier constat à tirer est que la mondialisation dont tout le monde parle aujourd’hui comme d’une nouveauté, vient de fort loin. Le mouvement s’accélère grâce à des techniques performantes, mais un même esprit continue, imperturbable, sous des formes diverses, celui de la suprématie. Et de la suprématie d’une forme de commerce qui tend de plus en plus à la financiarisation, au point que les finances se retournent contre l’économie. Parler de phénomène contemporain est excessif. Ce qui est contemporain, c’est le réseau des 17 % de la population à posséder 83 % des richesses du globe.

En un sens, les interlocuteurs de l’"Union pour la Vérité" avaient vu juste : "Quand un pays, écrivaient-ils en 1912, quarante ans après sa défaite, a réussi à constituer un empire comme le nôtre on ne peut pas pour ce pays parler de décadence" (p. 19). Il suffit, dans le même laps de temps d’évoquer les empires industriels et financiers, tels les fonds de placement, qui sont plus puissants que nombre de nations et d’états, pour saisir à quel point la finance, ou, si l’on veut, la monnaie règnent en souveraines. Elles classent les hommes et les pays selon leur pouvoir d’achat et les obligent, pour devenir sujets de leur histoire, à se plier aux lois de l’échange monétaire et aux règles libérales du marché. En fait, ceux qui ne peuvent suivre sont les exclus mondiaux : pays sur-endettés (et pourquoi leur a-t-on prêté tant d’argent ?), 600 millions d’hommes que le très sérieux FMI classe dans les "Très pauvres…"

Certes, il existe des programmes de santé, de développement, de scolarisation… les colonisations aussi avaient leurs œuvres. Le point décisif est ici : les équipements sont des conséquences octroyées, mais non des moyens d’humanisation librement régis par les intéressés. Certes, il faut poursuivre ces efforts, il convient surtout d’en changer l’ordre et de les mettre en priorité. Certes enfin, l’époque actuelle peut communiquer et se rendre dans le monde entier, mais qui peut le faire et pourquoi dire ? N’applaudissons pas trop vite : ce temps connaît un flot d’exilés jamais encore atteint.

Deuxièmement, on perçoit clairement que le même et vieux système continue à fonctionner selon le principe de l’inégalité. Un seul exemple : quand surgit un problème technique dans un pays du Sud, on fait venir un expert du Nord alors que ce pays possède ses propres experts fournis par les universités et les écoles du Nord, tout comme il arrive que des instances internationales règlent des questions d’endettement sans les intéressés… Cette mondialisation est une emprise que les Occidentaux ne ressentent pas. Le Nord a voulu la mondialisation, le Sud la subit et est poussé à la vouloir. Tyrannie du "même", encore elle !

Cette mondialisation s’opère sur la prédation mondiale des matières premières. Les richesses se concentrent aux mêmes lieux de décision. La mondialisation est confisquée.

Enfin, cette mondialisation manque d’utopie et cruellement. Sans souhaiter revenir aux temps de la guerre froide, une espérance vivait alors. A tort ou à raison - ce n’est pas le lieu d’en juger - des hommes se sont sentis appelés à se dépasser parce que deux idéologies portaient des utopies contraires. Qui porte aujourd’hui l’espérance des pauvres ? Quel est son objet ? Avoir un portable, acheter des gadgets… ? Quel est vraiment le contenu de la mondialisation ? On décrit ses prouesses, on s’étonne de ses techniques, mais quelle est la nature de ambitions ? Mondialisation mesquine de camp de vacances, de voyages organisés, de cartes bancaires, qui cachent mal l’autre mondialisation, la vraie, celle de la guerre économique pour assurer ses monopoles. Celle aussi de ce rouleau compresseur qui nivelle les cultures différentes.

Là se jouent les drames où la dimension spirituelle de l’homme est interrogée au plus juste. On ne peint pas de couleurs religieuses d’aussi vives contradictions. En réalité, ces contradictions se tiennent en surface, là où les progrès des communications et du commerce font illusion. La mondialisation des hommes est très en retard sur la globalisation des choses. Monde de Coca-Cola et de Kalatchnikov, monde d’instances anonymes, plus que terre des hommes. Le problème spirituel précis ne consiste pas à projeter une dimension religieuse, mais à savoir comment passer de la globalisation à l’humanisation.

ENTENDRE L’EXIGENCE D’HUMANITE

Quand les enquêteurs de Jérusalem viennent demander à Jean qui il est, il leur répond franchement qu’il n’est ni le Christ, ni Elie, ni le Prophète (Jn 1, 20-21). Qui est-il alors ? Le Baptiste déclare : "Je suis une voix qui crie dans le désert" (v. 23). Or dans leur interrogatoire, les envoyés pharisiens répètent bien qu’il n’est ni le Christ, ni Elie ni le prophète, ils omettent cependant la parole de Jean : ils n’ont pas entendu qu’il est une voix (v. 25). L’essentiel n’est pas entendu. Ils écoutent ce qui entre dans leurs catégories, ils n’entendent pas ce qui eut transformé leurs mentalités.

Dans la brève histoire de la mondialisation il est difficile de ne pas porter de jugements anachroniques à partir de conceptions inconnues en ces époques. Ainsi, et au risque de choquer - l’inquisition comme les croisades furent admises par les contemporains. Il fallut attendre la fin du règne de Saint Louis, donc la dernière croisade, pour que se manifestent des réticences et les protestations contre l’inquisition furent fort tardives. Qu’est-ce qui empêche de voir et de saisir les incompatibilités entre les pratiques d’un temps et les orientations de l’Evangile ? Probablement le besoin d’un monde plein.

Aux Corinthiens, Saint Paul décrit deux mondes pleins : le monde plein de dieux et d’écoles de sagesse des Grecs, le monde plein de Loi et de signes des Juifs (1 Co 1). Dans les logiques closes, il introduit la croix, folie et faiblesse de Dieu, pour fendre tant de fermetures. Il introduit du vide, celui dont parle l’Epître aux Philippiens : "Il se vida lui-même" (2,7). La globalisation a besoin de vide, sinon le regard spirituel en reste à des accommodements de surface, une approbation qui souscrit au fait, mais le nuance d’améliorations secondes : des interrogatoires inquisitoriaux moins rudes, une colonisation plus civilisée…

Le vide et le commun

Très significatifs sont les commentaires du récit de Babel (Gn 11). Ou bien on y voit l’heureuse réplétude de l’humanité vivant ensemble mais prise d’un orgueil démesuré auquel la dispersion applique une sévère punition ; ou bien c’est l’amassement d’une unique manière de vivre l’humanité qui est mortel. Si les hommes s’entassent derrière des murs, où sont les champs et les caravanes pour les nourrir ? S’ils se fabriquent un nom, quel autre le leur donnera en les appelant ? Ils sont réduits à l’autisme : Babel, c’est la mort. L’expulsion dans la diversité représente une sortie du tombeau, la richesse des rencontres, la découverte de l’altérité avec son choix existentiel premier : "adversus" qui signifie se tourner vers un autre fini par désigner l’adversaire. La rencontre est celle d’amis ou de deux armées et "hostis" a donné "hôte" et hostile". L’autre oblige à choisir, la globalisation nivelle. Aussi la citadelle d’Isaïe garde ses portes ouvertes pour l’accueil (26, 2).

C’est dire aussi que la globalisation n’est pas bien vue par la Bible. La double faute de David, celle du recensement (2 Sam 24) est une faute car on ne comptabilise pas des hommes comme du bétail. L’adultère avec Bethsabée (2 Sam 12) illustre cette vérité dans un cas particulier. La royauté impose au rêve de la fédération des douze tribus distinctes et unies, la volonté hégémonique et aplatissante d’un seul sur les autres : "Il prendra vos fils, … il prendra vos filles… il prendra vos champs… il prélèvera la dîme… Il prendra les meilleurs de vos serviteurs pour les faire travailler pour lui…" (1 Sam 8, 10-18).

Enfin Babel souligne qu’aucune expression de l’humanité ne dit le tout de l’homme. Chaque culture est partielle et ne peut se prendre pour la totalité. De même que l’humain n’existe que dans la différenciation sexuelle, homme ou femme, de même l’humanité ne se conçoit que par la multiplicité des peuples et des cultures. Toute culture est marquée d’un vide, d’une limite. Elle peut accroître quantitativement ses frontières ou ses produits, mais elle n’accède qualitativement à la vérité de son humanité que par le consentement aux autres. Quand Saint Paul écrit aux Ephésiens "Soyez soumis les uns aux autres" (5, 21), il ne favorise pas l’esclavage ni l’humiliation. Il affirme par là que le plus court chemin de soi à soi-même (donc la conscience de son identité unique), passe par l’autre, La véritable rencontre suppose de la distance, du vide, de la réserve : l’autre reste inassimilable à soi, toujours "à un jet de pierre" (Lc 22,41).

Ces remarques critiquent fondamentalement un universalisme par diffusion et imposition d’une seule culture. Il faut choisir entre la concurrence ou l’alliance. Aucune prérogative, même religieuse, ne légitime la non-reconnaissance de l’autre. C’est Amos qui ose écrire : "N’êtes-vous pas pour moi comme les Kushites, enfants d’Israël ?" (9, 7). L’appel gratuit du Peuple de Dieu n’est pas un privilège mais un signe pour servir les nations.

En creusant cette notion de vide nécessaire à la relation, on ne peut qu’être frappé par le rapport qui unit l’appétit de posséder et l’image des autres. En effet, si les civilisations se savent maintenant mortelles, selon le mot de Paul Valéry, les hommes ont conscience d’être mortels, comme l’écrivait Pascal. Masquer ce fait, refuser sa contingence, divertir sa conscience, conduit nécessairement à vouloir remplir sa vie pour se protéger de sa précarité ainsi que s’empresse de thésauriser le riche fermier aux larges moissons (Lc 12, 15-21). Entrant en concurrence avec la mort par des accumulations qui l’étourdissent, cet homme rempli sera frappé de vide total. Or il ne pense jamais aux autres : " Ma récolte, mes greniers, mon blé, mes biens, mon âme…" il n’y a que lui. Tout comme les activités ordinaires, quelconques même en temps de déluge empêchent les gens de se rendre compte de quoi que ce soit (Mt 24, 39). Ce n’est pas pour rien que le troisième serviteur qui garde le talent confié et ne risque rien puisqu’il l’enterre comme un cadavre à honorer, construit une si vilaine image de son maître (Mt 25,24).

Le plein oppose, le vide rapproche. Quand la richesse, les cultures, les opinions divisent, quand les anthropologies divergent, que reste-t-il de plus radical pour parler de l’homme, de plus existentiel pour les rapprocher ? Trois exigences :

La première demande de prendre véritablement conscience, sens faux-fuyant de sa précarité. Ni un homme ni une culture ne sont nécessaires par soi-même. Sans eux, le monde continuerait. Ce constat ne juge pas inutiles les services rendus par un homme ou une culture, il souligne simplement que cette non-nécessité place chaque être devant sa vérité la plus nue. Il conclut donc que ni homme ni culture n’ont leur fin en eux-mêmes. Il évite par conséquent qu’une culture s’arroge tous les droits, faisant des autres hommes les résidus de son empire.

La deuxième exigence dévoile que la liberté de l’homme est d’abord une libération qui a besoin de moyens éducatifs, matériels, spirituels pour s’accomplir. Cette libération oblige à passer de l’être là, noyé dans les déterminismes de son milieu, de son corps, à une existence où l’homme accède à la liberté de se penser et non simplement de penser des choses. Ainsi il devient responsable de son histoire.

Ceci entraîne la troisième exigence : le passage de l’être à l’existence ne s’effectue pas seul, car la conscience de soi s’acquiert grâce au dialogue avec d’autres. Toute conscience est de soi, politique. Le chemin personnel que trace un homme pour parvenir à exister autant qu’il le peut appelle ainsi une transcription, dans la société, de ses travaux pour se libérer. Il est clair, alors, que toute personne possède une fécondité sociale par laquelle, en se faisant, elle contribue à faire la société.

Le devenir homme n’est pas, selon la distinction lacanienne de l’ordre du besoin qui implique main-mise, possession et dévoration de l’objet du manque qui "fait besoin". Cette exigence fondamentale relève du désir dont le sujet est le désir de l’autre : tension inaliénable et inobjectivable. La globalisation actuelle construite selon la logique du besoin doit être remplacée par l’ordre du désir. Le besoin ignore l’autre, le désir l’appelle.

L’ordre du désir dont les trois exigences décrites tracent les voies de réalisation, décrit ce qui est commun à l’humanité. Tout homme est habité par ces trois tensions qui représentent aussi les nécessités de son humanité. Appuyer une réflexion sur la mondialisation sur ce commun fonde une approche où la concurrence et le besoin perdent leur pression de rivalité et d’impérialisme. On entre dans une autre logique.

Catholicité

Les évidences sont toujours intéressantes à étudier. "Catholique" vient du grec, tout le monde le sait ! On remarque moins que, spontanément, on ajoute à l’étymologie un mot (gè - la terre) afin de définir le mot comme ce qui est répandu "sur toute la terre". Auquel cas, catholique oscille entre le mondial et l’universel selon la manière de traiter les différences.

Primitivement, en effet, l’expression ne désigne pas une extension mesurable par des indices, des pourcentages et des statistiques comme font les multinationales, elle pose une qualité : ce qui est "selon le tout", c’est-à-dire selon la totalité de l’existence considérée, selon le plus essentiel à l’être envisagé. Donc selon le commun de l’homme. Passer d’une lecture géographique de la catholicité à une compréhension existentielle représente une véritable conversion des esprits. Ce passage libère la foi de se mettre à la traîne d’idéologies dominantes, pour l’obliger à s’inscrire dans la qualité des relations avec les autres, donc dans l’effort partagé d’accéder à la totale ("selon le tout") humanité.

En ce cas, la foi chrétienne ne peut se retrouver dans la globalisation ni même dans une mondialisation qui ne soit pas cohérente avec ce commun, ni avec l’ordre du désir qui détermine la liberté. Elle se doit d’agir comme l’indique une prière :

"Seigneur, tu demandes à ton Eglise d’être le lieu où l’Evangile est annoncé en contradiction avec l’esprit du monde. Donne à tes enfants assez de foi pour ne pas déserter…" (Laudes, Vendredi I)

Sans anachronisme qui critiquerait hier à partir des constats d’aujourd’hui, nous savons pertinemment d’où vient la forme actuelle de mondialisation et ce qui l’anime en réalité. Elle conduit à une inégalité renforcée selon que des pays et des nations arriveront ou non à entrer dans le commerce international. Le néolibéralisme est draconien : il établit un monde à deux étages : les maîtres des lois du marché qui ne sont ni naturelles ni fatales, et les assistés perpétuels qui recevront la quantité nécessaire de biens pour ne pas troubler la tranquillité mondiale et que le droit d’ingérence ramènera au pas dès qu’un conflit local risquera de s’étendre. La tranquillité du marché libéral - cette permission de faire la guerre économique - sert de règle universelle. Et universel au sens précis : inégale.

Le "selon le tout", le catholique de tout homme, est ainsi bafoué, car un système inégal blesse la liberté : il rend esclave du besoin ou du manque ; il favorise la maîtrise de l’histoire par quelques-uns et l’interdit aux autres. Nous sommes devant l’urgence de penser autrement. Catholique représente une utopie : elle a les pieds enracinés dans le commun de l’homme avec ses trois exigences, mais inachevée, sans visage propre, cette utopie se tient non pas dans un lointain pays imaginaire et pour demain, mais comme la source implacable de transformation de l’histoire. Elle en est le plus intime.

ÉTABLIR LA COMMUNICATION

Les réactions spirituelles de l’Occident, au moins en France, sont étranges. En effet, alors qu’il est relativement facile de résister intellectuellement aux vexations, aux attaques frontales (pour cela, les anciens régimes des pays de l’Est représentaient l’adversaire idéal), il est terriblement difficile de résister aux charmes de la consommation. Les étalages scintillants attirent et comment voir, derrière ces objets, ce qui se cache de violence et d’esclavage ? Beaucoup de chrétiens goûtent l’ordre : je ne pense pas que ce soit nécessairement par référence à Genèse 1 où la Création passe du chaos à l’organisation. Je m’explique mal le goût des croyants pour l’ordre pourvu qu’il les laisse pratiquer en paix dans un pays où sont assurés la liberté d’opinion, la liberté de culte et la moralité. Le tort des dictatures, est toujours de laisser transparaître même leurs plus infâmes secrets, car elles sont prises dans la contradiction d’étaler leurs succès et de cacher leurs perversion, alors qu’il s’agit souvent des mêmes actions politiques dont elles doivent parler. Le silence se remarque davantage parmi tant de mots.

La force du refus

Je rentrais, un soir, d’une réunion d’une "nouvelle communauté", chaleureuse, affective, englobante. Tout y était paix, joie, concorde. De tels sentiments transforment les personnes, mais des personnes transformées ne changent pas forcément les structures du monde, comme ces oiseaux qui prennent leur magnifique plumage en période des amours ne changent rien à leur environnement. Songeant à cela, je passai devant un grand magasin tard illuminé. En vitrine, des monceaux de produits exotiques sollicitaient le client. En surimpression, je voyais les bas quartiers inondés d’Ho-chi-Minhville (Saïgon) où des femmes s’escrimaient à gagner quelques centimes, je me rappelais les misérables marchés autochtones de Kuala-Lumpur à côté des marchés opulents pour les dirigeants, je sentais sur mes mains le poids d’un enfant mort de misère… Pourquoi tant de désordre économique trouble-t-il si peu l’ordre moral ? Est-ce là "que ta volonté soit faite" que nous récitons si souvent et qui demande de nous rendre serviteurs du projet de Dieu sur cette terre ? Est-ce cet ordre que Dieu veut pour ces hommes créés à son image et à qui il a confié la terre (Ps 115, 16) ?

Je risque un mot, celui de révolte. Non pas la révolte sanglante des émeutes incontrôlées, non pas la simple alternance des pauvres et des nantis qui en finale laisse intactes les inégalités, mais bien la force tenace du refus et la volonté de changer cet ordre. Un des artifices le plus graves de la mondialisation actuelle gît dans sa capacité à se présenter pour une organisation inévitable. D’un côté, elle joue la simplicité planétaire, de l’autre elle avance l’extrême complexité technique de ses rouages. Il en résulte une paralysie des initiatives qui ne s’intègrent pas à son schéma et une passivité endormie devant ses abus qu’elle affirme passagers afin de réclamer davantage de libéralisme. Mais comment plus de libéralisme corrigerait-il les défauts du libéralisme au lieu de les exacerber ?

Cette révolte n’est pas davantage un sursaut anarchique un peu adolescent. Elle est œuvre de conscience. Etre conscient ne se résume pas à s’offusquer légitimement des excès, mais à saisir comment un système déshumanise et aliène, à démonter les engrenages de son emprise pour indiquer où, au contraire d’une nécessité toujours prétextée, il reste du jeu, une marge de liberté sur laquelle la responsabilité se doit d’intervenir au nom d’une conception de l’homme. L’utopie soutient qu’un autre possible peut advenir.

La spiritualité occidentale, à mon sens, manque aujourd’hui d’ampleur. Elle s’exerce trop souvent dans un cadre social et politique qu’elle accepte parce qu’il la laisse se développer sans entrave. Mais ce libéralisme public n’est que la conséquence de son attitude économique. Alors l’approche spirituelle n’opère plus de lecture critique de son propre encadrement. Elle s’élance, sans analyse historique, sur ses conditions d’existence. Qu’elle soit une vie dans l’Esprit Saint, c’est évident, mais l’Esprit incarné : "Le corps - y compris le corps social - est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps" (1 Co 6, 13).

Au temps d’Amos et d’Isaïe, le Temple fonctionnait sans entrave, le clergé officiait dans la reconnaissance publique. C’est alors qu’Isaïe a vu les pesantes et injustes contraintes : "O mon peuple, ses oppresseurs le mettent au pillage et des exacteurs font la loi chez lui. O mon peuple, tes guides t’égarent" (3, 12). Et Amos sur les profiteurs : "Jamais (dit Yahvé) je n’oublierai aucune de leurs actions. A cause de cela la terre ne tremble-t-elle pas ?" (8, 7-8).

A partir de la conception de l’homme "catholique" deux directions mobilisent les forces spirituelles afin de penser autrement la mondialisation et de proposer des points concrets d’engagement.

La Communion

Si le cœur de la foi chrétienne proclame le Dieu-Trinité, c’est-à-dire en Dieu même une vie de partage en totale égalité entre les personnes, cette foi se démarque résolument du déisme. Car le déisme qui tient à l’existence d’une divinité unique et solitaire, rencontre du fait même l’aporie suivante : ou bien ce dieu possède une identité consistante et, ne pouvant établir avec les hommes la moindre relation égalitaire, il impose son hégémonie, son ordre et son inaccessibilité ; ou bien, faute d’identité propre, il se dilue dans la nature, la vie ou les sentiments. Avec lui, la communication oscille entre l’opposition et la confusion, la soumission et le mélange. Il ne peut logiquement pas en être autrement.

Or beaucoup de chrétiens croient dans la Trinité dans leur foi, mais vivent en déistes dans leur comportement social ou politique. Ils ne perçoivent pas le hiatus entre les deux, ce qui conduit à supposer que l’organisation actuelle du monde, à quelques améliorations près, reste compatible avec la foi chrétienne. En favorisant les contacts, les connaissances, la mondialisation favorise un déisme mou qu’on baptise de tolérance, mais sans contenu propre ni, surtout, reconnaissance de l’altérité.

Ce point est décisif : la mondialisation actuelle, au nom de ses succès techniques laisse penser que ses capacités industrielles, informatiques, financières, forment une culture - ne parlons pas de civilisation - exportable à l’identique en tout point de la planète. Elle entretient une confusion entre un savoir faire objectif et l’être personnel, différencié, de chacun.

En reprenant les trois exigences anthropologiques, la précarité à reconnaître, le passage de l’être à l’existence, la fécondité de la transcription sociale, on perçoit aussitôt que la conscience d’être homme s’effectue dans la différence. "Je est un autre" disait Maurice Zundel. En effet, reconnaître sa non-nécessité proteste de ce que chacun est, mais ce plus intime étant le plus commun, je retrouve en l’autre ce vide qui m’habite et ce commun lui donne sens en affrontant l’absurde que cette situation - être et n’être pas - enfante. La relation à l’autre devient ainsi constitutive de ma propre conscience. Chacun est unique et relié.

En ce point, le déisme est incapable de répondre. La question n’est pas de savoir si Dieu a toutes les qualités - il les possède - elle consiste à savoir s’il peut échanger avec la liberté de l’homme, autrement dit s’il peut recevoir aussi : on peut imaginer Dieu très haut ou très bas, cela ne change rien à la manière verticale, domination ou soumission, d’envisager les relations.

Mais un Dieu qui, en lui-même, est Trinité, est un Dieu qui vit le maximum de personnalisation dans le maximum d’unité. Son unité n’est ni oppressive ni confuse : elle est une union dans la différence, tout comme l’amour recherche à la fois la plus grande intimité et le plus attentif respect de l’autre. Cette relation constitue la communion. Elle pose de plus en plus l’autre comme autre au fur et à mesure que s’intensifie le partage. En ce sens, la communion fonde une nouvelle approche politique. Que seraient en effet des relations entre peuples telles que les contacts favoriseraient un partage des différences ? Va-t-on en rester aux Indiens d’Amazonie qui, passant de la pierre polie à la cuvette en plastique, n’ont d’autre choix que de disparaître dans la société environnante ou d’être cloîtrés dans des réserves ?

Il est intéressant de noter comment des organismes dévoués, compétents, s’ingénient à s’occuper des autres : dispensaires, médicaments, puits, écoles… Que ne font-ils pas ? Mais à ces autres qui s’avise de leur demander quelque chose ? Je ne parle pas des danses folkloriques ni des statuettes pour antiquaire spécialisé. La question est beaucoup plus profonde : en quoi et comment leur conception de l’homme peut-elle enrichir, compléter, d’autres anthropologies ? Avons-nous vraiment besoin d’eux ? En avons-nous le désir pour devenir nous-mêmes plus conscients ?

L’absence de prise en considération de l’autre est souvent flagrante dans les projets de développement. Une ministre du Mali, Madame Aminata D. Traoré, écrit : "Les victimes des dictatures africaines sont aussi celles des programmes d’ajustement structurel… L’ajustement structurel (au Zimbabwe) fut imposé comme pour prouver qu’aucun pays ne peut se passer de la médecine de cheval du FMI et de la Banque Mondiale" ("L’Etau", Actes Sud, 1999, p. 41-51). C’est la mondialisation sans les autres.

Analysant ces dysfonctionnements, Philippe Caumartin remarque ("La Croix" 5.5.94) que les pays concernés par le développement voient leurs besoins évalués par la culture des pays riches et non par la leur, et que le Nord agit comme si le Sud n’avait à lui concéder que ses matières premières et ses marchés. Il propose de revenir à l’équité comme l’exigence par laquelle l’autre seul peut définir ses besoins propres. Ce faisant, l’échange oblige le Nord à réviser ses propres conceptions des besoins et de la vie. Cet échange sur fond de reconnaissance égale s’appelle l’inter-équité. Il est une forme spécifique de la communion, adaptée à une approche du développement.

Une authentique mondialisation ne peut se concevoir que dans une logique de la communion. Mais peut-on passer de la globalisation à la communion ?

Trois combats

En prenant en compte de considérer l’homme "selon le tout", on quitte la conception universaliste et anonyme des relations mondiales afin de considérer comme fondement de tous ses autres droits, la responsabilité d’un homme à bâtir avec d’autres une histoire commune. Le principe de communion établit des échanges sur un monde d’équité, donc de réciprocité. Il ne s’agit pas là d’évaluer des marchandises ou des balances commerciales : ce ne sont que des moyens. Ils s’agit de promouvoir une estime commune telle que les inégalités industrielles, agricoles ou financières qui sont évidentes laissent place à d’autres relations plus existentielles, c’est-à-dire qui fassent vivre.

Sous une forme ou une autre, le marché existe. Il possède inévitablement des règles du jeu. Mais de même qu’on ne peut confondre un fait et les relations possibles à ce fait, le marché est susceptible d’entrer dans plusieurs rapports à l’humanité. Le rapport actuel est vicié : les lois du marché sont celles qu’imposent ceux qui en tirent profit. Le marché est donc, en plus des activités commerciales, le lieu d’un impérialisme. Ce pouvoir n’est pas dû au seul marché, mais à l’utilisation qui en est faite, utilisation choisie, voulue et intensifiée. Or ce choix est plus que d’ordre éthique, il est du domaine spirituel, c’est-à-dire du sens donné à la vie, des valeurs qui en découlent et du but poursuivi.

Une vie spirituelle qui se désintéressait d’un choix qui concerne des milliards d’existences, ne serait pas pure car elle pactiserait avec les intérêts établis. Malheureusement, des élans spirituels s’estiment d’autant plus élevés qu’ils feignent d’ignorer les saletés de la terre qui les porte. La foi ne se limite pas à faire de belles âmes, elle s’attache à bâtir un monde selon le cœur de Dieu : un monde fraternel. D’où l’urgence de s’engager en trois combats :

1 - Le premier consiste à rendre à des hommes la responsabilité de leur histoire. Un pays est asservi quand il n’est plus le maître de sa politique. Le poids de la dette internationale est tel qu’un pays ne peut que "s’ajuster et s’appauvrir" (A. D. Traoré, p. 41). Il n’a aucune latitude entre s’acquitter de sa dette, bâtir écoles et hôpitaux, et payer ses fonctionnaires. Sa conduite lui est dictée d’ailleurs.

Le livre du Lévitique qui reconnaît l’obligation de rembourser des prêts, connaît aussi une plus haute loi : celle de ne pas léser son frère (25, 13). La loi de l’argent meurtrit des hommes d’une violence telle qu’elle explose en émeutes civiles. Celles-ci se trompent d’adversaires en s’attaquant à des proches, car les populations ignorent souvent la réalité d’une dette dont le poids les accable. "J’espère que c’est la fin de la démocratie", confiait une Nigérienne exaspérée par la pauvreté croissante de son peuple (A.D. Traoré p. 23). La misère renonce à se vouloir libre, si cher en est le prix, dans de telles conditions. Hors de portée.

Il est aisé d’invoquer la gabegie et la corruption, mais plus difficile de reconnaître que ces fléaux ravagent les pays endettés pris dans la culture du Nord, avec les moyens et les hommes de pays occidentaux.

Comment fêter le jubilé de l’an 2000 en sachant combien sont gravement lésés des milliards de frères ? Quelle théologie de la création pourrait s’échafauder sans se rappeler qu’étant à tous, la terre relève de la libre responsabilité de tous ?

2 - Pendant ce temps, les pays du Nord construisent des bulles financières telles que leur masse finit par inquiéter. L’argent ne sert qu’à l’argent : comme symbole des échanges commerciaux, l’argent finit par blesser la symbolique des relations humaines, car il aplatit cette symbolique nécessairement ouverte à l’inconnu de l’autre, sur l’imaginaire des besoins, donc sur l’image rêvée de sa toute-puissance. L’altérité est niée.

Dans le jardin d’Eden, pour ne pas être dévoré par les choses qu’il domine, Adam voit se dresser l’arbre interdit (Gn 2,17). Il échappe ainsi à la confusion car il doit respecter la place symbolique de l’Autre. Tel n’est plus aujourd’hui le cas, puisque "en temps réel", l’argent -même virtuel - écrase tout. Entre ce temps réel (seul un cadavre est bien réel) et le virtuel (donc le convenu), quelle place accorder à un homme qui, étant ceci et pas encore complètement cela, déborde le réel et construit ses propres virtualités ?

Lutter pour que soient taxés les mouvements de capitaux en créant une large opinion en ce sens, est une question de justice. L’argent n’est jamais neutre, ni un pur moyen. Il traduit des finalités. Il faut rendre l’argent à l’homme, au titre de la destination des biens pour la vie de tous.

3 - Puisque l’homme est voué à passer de l’être à l’existence, il gère ce travail avec les autres. Sa fécondité sociale est la preuve de sa dignité. Or la recherche du moindre coût conduit à des conditions de travail indigne des ouvriers, inadmissibles de la part des producteurs et inacceptables par les acheteurs. Il est impératif qu’un contrat commercial soit assorti d’une clause sociale portant sur l’humanisation des conditions de production.

Comme pour la taxation des mouvements de capitaux, on prétend que s’opposent à ce projet, certes louable mais irréaliste, des impératifs techniques. Qui ne voit ici qu’une technique, le savoir-faire des intérêts, dicte sa politique ? Rien n’avancera avec de tels présupposés promus au rang d’évidences. Et si l’on changeait de politique, sans doute d’autres techniques verraient le jour. Croire que le néolibéralisme est la seule voie raisonnable constitue une démission de l’ardeur spirituelle.

UNE MONDIALISATION A FAIRE

Les trois combats à mener exigent une grande conscience. Etre conscient, éveillé, attentif, garder au cœur cette alacrité, rejoint ce que le Christ demande : "Ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez !" (Mc 13, 37). On parle trop vite de mondialisation. La raison en provient de l’élargissement rapide et immense des résultats d’une vieille histoire. Quand une caravelle mettait des semaines à rejoindre un autre continent, quelques heures d’avion suffisent, quelques secondes de téléphone. Mais cela ne crée pas une mondialisation. Ces prouesses tissent les moyens de relations qui édifient, aujourd’hui, une globalisation sur le type des échanges entre pays du Nord. Globaliser, c’est étendre un fait.

Mais le contenu humain reste à déterminer, l’esprit à insuffler. La mondialisation des hommes reste à faire après la globalisation des choses. Elle demande plus qu’une tolérance vague, plus même que cette tranquillité prise pour la paix et qui s’ingère ailleurs par guerres, blocus ou embargos. Elle demande, comme toujours, la pauvreté de cœur qui attend de recevoir de l’autre, la reconnaissance de l’autre comme frère différent, la violence consciente de la douceur car "les doux auront la terre en héritage" (Mt 5, 4). Alors, une terre à visage nouveau peut naître : tel est le prix de l’espérance. La réponse à la globalisation n’est pas la mondialisation du caritatif, mais la collaboration à créer une humanité à l’image de la Trinité.

Albert Rouet
Evêque de Poitiers


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