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Une planète en sursis : de la socio-économie à l'écologie

Foi et développement, n°273, avril-mai 2002

par Pablo Guerra

Dans son arsenal, l’économiste orthodoxe dispose de l’arme suprême pour humilier un collègue : il suffit de le traiter de "sociologue" ! Cette injure est censée agir comme le rayon magique de nos bandes dessinées : une flèche invisible, elle foudroie l’adversaire ! Or, voici qu’une science affirme vouloir relever de la double approche économique et sociologique. Non seulement elle est née à Harvard et fut portée sur les fonts baptismaux par un économiste aussi distingué que John Galbraight et par des sociologues aussi peu enclins à se laisser insulter que Pierre Bourdieu ou Amitai Etzioni, mais elle se réclame de la pure doctrine d’Adam Smith pour justifier son "impudique" venue au monde.

La socio-économie, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, incorpore les contextes sociaux et intègre donc les ressources sociologiques dans l’ensemble des paramètres économiques. Et c’est à l’un de ses représentants latino-américains, Pablo Guerra, que Foi et Développement confie, dans la présente édition, une présentation socio-économique des grands défis écologiques.

Le professeur uruguayen Pablo Guerra, né en 1969, enseigne la sociologie du travail et des organisations aux Facultés de Sciences sociales et de Droit à l’Université de la République, ainsi qu’à la Faculté des Sciences sociales de l’Université catholique de Montevidéo. Chercheur et enseignant en socio-économie solidaire, il est l’auteur de nombreux articles et de trois ouvrages, dont l’un, sur La sociologie du travail, est paru l’an dernier.

La substance de l’article présenté dans les pages suivantes a fait l’objet d’une conférence à la 1ère Rencontre des jeunes écologistes, tenue à Montevideo en juillet 1998. Elle tente de montrer les types de relations que nous établissons avec la nature et l’environnement à travers nos actes économiques. L’écologie joue souvent le rôle de révélateur de nos pratiques de production et de consommation : Pablo Guerra nous dépeint les perspectives d’un futur "écologiquement défendable" et "économiquement solidaire". On respire !

Albert Longchamp

Nous nous proposons ici de présenter au lecteur une introduction à l’école socioéconomique, puis d’analyser la relation de cette dernière aux problèmes écologiques. Notre thèse fondamentale sera que, en fin de compte, les problèmes écologiques qui préoccupent aujourd’hui toute l’humanité, répondent à la forme sous laquelle les êtres humains font l’économie, ce qui à son tour, dérive des valeurs sociales qui dominent dans nos "marchés déterminés"(1).

UNE CONCEPTION NOUVELLE DE L’ECONOMIE

La socio-économie est une conception nouvelle de l’économie et de la sociologie qui a pour but d’analyser les comportements économiques, dans le cadre d’un contexte social déterminé. Son origine remonte aux années 80, quand un groupe de sociologues et d’économistes de renom fondèrent la Société Mondiale de Socio-économie (SASE), à Harvard, en 1989. Parmi ses membres figurent des scientifiques d’envergure, comme K.Boulding, A.Hirshman, J.Galbraight, A.Sen, H.Simon, P.Bourdieu, outre son promoteur principal., le sociologue nord-américain Amitai Etzioni. Comme le fait remarquer ce dernier, au-delà des différences qui existent entre autant de personnalités de l’académie, réunies au sein de cette nouvelle discipline, tous partagent certaines prémisses, érigées en base constitutive de la nouvelle perspective :
1. Les personnes ne sont pas prises comme des êtres calculateurs, caractérisés par leur rationalisme, leur sang-froid et leur intérêt propre.
2. La modification de l’argument de rationalité.
3. L’imbrication sociétale du marché et le rôle des institutions et du pouvoir politique qui en découle.
4. L’accroissement d’éléments empirico-inductifs dans l’étude du comportement économique(2).

L’élément central que nous allons essayer de développer dans les pages suivantes, réside dans l’imbrication des comportements économiques, dans une société qui est porteuse de valeurs déterminées, d’institutions et de comportements qui expliquent, en fin de compte, le fonctionnement des marchés déterminés.

En ce sens, la socio-économie défend une revalorisation des études pionnières de l’économie, qui furent développées sans négliger les contextes moraux et sociaux où se déroulaient les différents phénomènes économiques. Adam Smith, dans ce sens, exprime dans ses œuvres une imbrication particulière de l’économique dans le social. A l’encontre des présupposés néoclassiques pour lesquels « la société n’existe pas », Adam Smith lui concédait dans ses œuvres une importance majeure. On peut observer ces appréciations dans son célèbre Richesse des nations et de façon encore plus juste, dans son livre antérieur Théorie des sentiments moraux.

Il est particulièrement évocateur - dans un contexte où il paraît que le développement soit lié à la croissance matérielle, que les réflexions d’Adam Smith au sujet de la qualité de la vie définissent celle-ci , non pas uniquement en termes matériels mais aussi moraux. Ces traits caractéristiques des pionniers des sciences économiques, (parmi lesquels on devrait aussi citer Ricardo, Sismondi, J.S.Mill, etc) ont été reléguées par leurs successeurs modernes qui rappellent uniquement dans leurs théories la centralité de la recherche de bénéfice. A tel point que l’économiste Paul Omerod fait remarquer, sur un ton sarcastique, qu’il y a peu d’insultes ,dans l’arsenal d’un économiste orthodoxe, aussi blessantes que celle de « sociologue » adressée à un collègue.

L’histoire de ces deux disciplines, économie et sociologie, au 19ème siècle montre comment s’est développée la séparation entre les deux. Ainsi s’est mis en route un processus suivant lequel la sociologie en était venue à analyser ces phénomènes sociaux que nous pourrions appeler superflus ou sans maître, le cas de la famille,de la pauvreté, de l’ éducation etc(3).

Cependant, en se consolidant, la sociologie, après que certains, et principalement Durkheim, eurent exposé les instruments méthodologiques par lesquels la discipline acquérrait son statut scientifique, commence a s’approcher de nouveau de l’économie. Pour preuve les travaux de Karl Marx et Max Weber, et à partir de celui-ci, de Simmel, Pareto, Veblen etc. L’œuvre de Parsons en dernier lieu essaie de supposer que la sphère économique est un système social intégré à la société en général.

Ces réflexions ont servi de base à Karl Polanyi, le fondateur de l’anthropologie économique. Nous pouvons résumer sa thèse de la façon suivante : l’histoire des civilisations et des peuples antiques démontre que l’économie est soumise en règle général aux relations sociales qui existent entre les hommes. Dans ce sens, le système économique, aussi bien dans une petite communauté que dans une vaste société despotique, sera régi par des motivations non économiques.

Prenons quelques exemples concrets : dans une communauté tribale, l’intérêt économique des individus est rarement prédominant puisque la communauté protège tous ses membres en offrant la nourriture suffisante. D’autre part d’après Polanyi, le maintien des liens sociaux est fondamental, puisque, si l’individu viole le code d’honneur ou de la générosité acceptée, cela provoquera son exil et la séparation d’avec la communauté. Ceci est un élément qui a du poids pour empêcher l’individu de penser en termes individualistes. A cela s’ajoutent les activités communes, comme obtenir de la nourriture par la pêche commune, ou participer au butin résultant d’une expédition tribale lointaine et dangereuse. La récompense accordée à la générosité de l’individu envers la communauté est si grande en termes sociaux (prestige) qu’un autre type de motivation n’est pas raisonnable.

Les ethnographes modernes s’accordent à souligner quelques caractéristiques communes aux sociétés préindustrielles : absence de motivation de profit ; absence du principe de travail en échange d’une rémunération ; absence du principe de moindre effort et absence de « toute institution séparée et distincte fondée sur des motivations économiques ».

Dans ces conditions, les relations économiques ne sont pas fondées sur des relations d’échange, comme cela se passe dans les sociétés modernes, mais deux autres types de relations dominent à savoir la réciprocité et la redistribution. Selon Polanyi, le premier type est d’une utilité plus grande dans les relations familiales, et le second type dans le milieu social et communautaire.

Tous ces cas, ajoutés à d’autres que nous préférons cette fois-ci ne pas analyser, se rattachent à la socio-économie moderne qui cherche fondamentalement à réunir les deux disciplines, mais pas de n’importe quelle façon, comme le fait remarquer Pérez Adan. Ce professeur de l’Université de Valence propose dans ce sens de rejeter la conception de l’impérialisme économique, en second lieu de remettre en question « le dessein des individualistes structurels qui, dans leur désir de proposer des modèles à l’investigation sociologique ont accepté ceux-ci sans la critique nécessaire. » En troisième lieu, redéfinir la perspective de la politique économique « qui incorpore beaucoup de rationalisations économiques qui ne s’appuient pas sur l’étude des conditionnements sociaux et qui de ce fait rejettent ce qui a une valeur critique et opérante »(4).

Nous en venons ainsi à la mise en place d’une Société Mondiale de la Socio-économie, qui réunit des économistes et des sociologues désireux de dépasser le paradigme néoclassique en élaborant à nouveau la théorie économique, imbriquée aujourd’hui dans les contextes sociaux.

L’ÉCONOMIE DE LA SOLIDARITÉ

En ce sens, l’économie de la solidarité se rapproche remarquablement des efforts prodigués par les socio-économistes. L’économie de la solidarité, à la différence de la socio-économie qui prend naissance dans les pays occidentaux, est une production théorique qui apparaît en Amérique Latine à la fin des années quatre-vingt et qui poursuit au moins deux objectifs : en premier lieu, prendre en compte les formes alternatives du faire économique ( produire, distribuer, consommer et accumuler), et en deuxième lieu, élaborer à nouveau la théorie économique en construisant l’arsenal nécessaire pour comprendre ces économies alternatives qui fonctionnent suivant des paramètres, des valeurs et des principes différents de ceux qui sont typiquement « privés-capitalistes » et « régulés par l’Etat ».

A la suite de Polanyi, les économistes solidaires prennent en compte dans les « marchés déterminés » , différentes rationalisations qui s’expriment en multiples Relations Economiques et multiples Facteurs de Production. Parmi les relations économiques, nous pouvons distinguer celles qui sont intégrantes au secteur des échanges, ce qui est fondamentalement les relations de l’échange, aujourd’hui hégémoniques, et qui auraient acquis une importance spéciale à partir de la Révolution Industrielle. En deuxième lieu, le secteur régulé (d’état) qui fait fonctionner des relations de Contribution et d’Attribution hiérarchique. Le secteur solidaire ou troisième secteur, de son côté s’élaborerait sur la base de relations économiques plus intégrées, comme celles liées aux dons, à la réciprocité, à la redistribution et au commensalisme.

Les relations de don dont l’importance est fondamentale pour comprendre les comportements socio-économiques, ont été incroyablement mises de côté par les sciences économiques jusqu’à ce que Kenneth Boulding, à la fin des années soixante, fonde, avec d’autres chercheurs, l’Association pour l’étude de l’économie à base de dons (Association for the study of the grants economy), et publie son étude The economy of love and fear – A preface to grants economy(5). Les dons, les relations de gratuité, le travail volontaire etc. sont des expressions dans ce sens qui fournissent un quota d’intégration et de solidarité aux marchés déterminés. Beaucoup de travaux sur « le troisième secteur », surtout ceux d’origine nord-américaine, ont mis l’accent sur ce « nouveau » phénomène qui implique la mise en mouvement de milliers de millions de dollars dans le monde entier, en plus de l’énergie et du travail volontaire de centaines de milliers de personnes qui donnent une partie de leur temps à des causes dont ne s’occupent pas les simples relations d’échange.

De leur côté, les relations de réciprocité, elles aussi ignorées par la science économique néoclassique, ont été fondamentalement développées par l’anthropologie économique (Marcel Mauss, Malinovski, Polanyi). Ces relations ont été étudiées par de nombreux auteurs en Amérique Latine qui ont prouvé comment la survivance de nombreux groupes populaires est possible en raison de la mise en pratique de ce type de relations(6). Les relations de redistribution, de leur côté, ont été développées principalement par Polanyi et son groupe de chercheurs de l’Université de Colombia. Les relations de "commensalité", en dernier lieu, fonctionnent suivant la logique des précédentes, mais en se référant à de petits groupes ou des communautés et leur autonomie théorique répond aux études du chilien Luis Razeto.

Finalement, l’économie solidaire, analyse non seulement les différentes relations de distribution, mais aussi les différents comportements économiques visibles dans les étapes de la production, de la consommation et de l’accumulation, tout ceci formant une matrice théorique où nous trouvons trois grands secteurs de l’économie : secteur des échanges, secteur régulé et secteur solidaire.

L’élaboration qui apparaît à l’intérieur de l’Economie de la Solidarité en Amérique Latine , conjointement aux différentes théorisations ayant apparu dans les pays occidentaux (principalement l’EUA et l’Europe) dans le cadre de la socio-économie, nous autorise à analyser, à partir d’une perspective socio-économique solidaire, différents phénomènes sociaux parmi lesquels ce qui nous intéresse dans ce cas : les problèmes écologiques.

L’INCONTOURNABLE ÉCOLOGIE

Dans le cadre de la socio-économie solidaire, les thèmes écologiques sont devenus spécialement importants. En effet, les problèmes environnementaux ont mis en question le concept de développement économique, tant du point de vue théorique que du point de vue de ses pratiques les plus habituelles.

Le réchauffement de la terre

Certains des indicateurs les plus alarmants qui montrent comment le développement mal compris en tant que croissance économique a provoqué des dérèglements importants et des catastrophes de l’environnement, se trouvent dans les quatre composantes de la biosphère : l’atmosphère, les océans et les mers, les bassins hydrographiques et les êtres vivants ou biosphère. Quelques exemples vont dans ce sens : le dioxyde de carbone s’obtient principalement par la combustion de combustibles fossiles, même si l’agriculture et la déforestation jouent comme agents. Outre les problèmes de smog, l’énorme quantité de carbone envoyée dans l’atmosphère altère les cycles d’autres substances nutritives.

Pour se faire une idée de l’accroissement du dioxyde de carbone dans la concentration atmosphérique, il convient de citer que, jusqu’au début de la Révolution Industrielle, la concentration de CO2 dans l’atmosphère était de quelques 290 ppm. En 1958, la concentration passa à 315 ppm et, en 1980, à 335 ppm. L’effet le plus clair de ce processus est le réchauffement de la terre puisque sa concentration dans l’atmosphère empêche qu’une partie importante de la radiation solaire ne soit réfléchie vers l’espace extérieur.

Voici comment se produit ce que les écologistes ont appelé l’effet de serre. ; c’est une élévation des températures de la planète, (on calcule que la température pourrait monter de trois à sept degrés Celsius d’ici l’année 2030), qui entraînera une montée du niveau des mers et un changement des modes de production agricole. Certains soutiennent avec une attitude apocalyptique, que ce phénomène pourrait conduire à l’un de ces grands faits climatiques de l’histoire de la vie de la planète comme celui qui au paléolithique aurait éliminé les dinosaures de la face de la terre. Pour terminer, signalons que la concentration de monoxyde de carbone (CO) dans les grands centres urbains, produit par le trafic automobile, par exemple, ajoute de « nouvelles maladies » à celles auxquelles doivent se confronter les citadins d’un monde qui continue à croître à des rythmes inconsidérés.

D’un autre côté, nous constatons que le modèle même de développement produit, en quantités alarmantes, des gaz comme l’anhydride sulfureux, le monoxyde de carbone, l’oxyde de nitrogène, le plomb etc., qui dans leur ensemble, que ce soit par la combustion de combustibles fossiles dans l’industrie ou par les automobiles, participent à la contamination de l’environnement. Les oxydes de nitrogène (N20 et N02) et de soufre (SO2), à la différence des nitrates et des sulfates, sont toxiques à des degrés variables. La combustion de combustibles fossiles a augmenté considérablement les concentrations de ces oxydes dans l’air. Dans le cas du SO2 , une de ses causes principales réside dans la combustion du charbon.

Pendant ce temps, les gaz d’échappements des automobiles, qui circulent chaque jour en nombre croissant sur la planète, ajoutés à d’autres combustions industrielles, sont source de NO2. Le dioxyde de soufre endommage la photosynthèse, et de plus, en combinaison avec la vapeur d’eau, il produit de l’acide sulfurique dilué (H2SO4) , plus communément connu comme « pluie acide », phénomène aussi actuel que présent dans beaucoup de régions industrielles. Celui-ci cause des ravages fondamentalement dans les ruisseaux et les lacs d’eau douce, sur les sols acides qui manquent d’amortisseurs de PH. De leur côté, les oxydes de nitrogène irritent les voies respiratoires des animaux supérieurs, y compris l’être humain. En contact avec d’autres agents, ils génèrent des synergismes qui élèvent les dangers. C’est le cas du NO2 combiné aux rayons ultraviolets du soleil, et des hydrocarbures non brûlés (conséquence de la prolifération d’automobiles), qui donne naissance à un smog photochimique ; celui-ci peut provoquer, outre un larmoiement (phénomène visible dans des villes, comme Santiago ou Mexico), des maladies plus graves.

La biodiversité en danger

D’un autre côté, quelques gaz (chlorofluorocarbones et autres), produits à grande échelle par l’industrie depuis les années vingt, principalement l’industrie des Etats-Unis, ont provoqué la destruction des molécules d’ozone, ce qui entraîne la diminution de l’épaisseur de la couche d’ozone . Résultat : augmentation de la radiation des rayons ultraviolets, ce qui entraîne la destruction d’une partie de la biodiversité, tout en affectant la photosynthèse des plantes, en participant de cette autre façon à l’augmentation de la concentration de dioxyde de carbone. Pour l’homme, les conséquences directes sont déjà pleinement visibles : augmentation des cas de cancer de la peau, cataractes, interdiction de prendre des bains de soleil à certaines heures etc. L’industrie du tourisme dans les pays comme l’Uruguay pourrait se ressentir fortement de ce phénomène, même si cela est une conséquence marginale par rapport à d’autres.

La dégradation de la biodiversité est un autre des problèmes plus actuels. Aujourd’hui, il y a des milliards d’espèces répertoriées en danger d’extinction, ce qui s’ajoute au nombre approximatif des 400 espèces qui auraient disparu depuis la révolution industrielle. Ce problème s’ajoute au fait que la majeure partie des espèces biologiques résident dans les forêts tropicales, dont nous savons qu’elles ont diminué approximativement de 50% dans les dernières trente années. Le lecteur aura déjà noté que , à cause de l’extinction des forêts, le monoxyde de carbone continue à se concentrer dans l’atmosphère. Les déserts, pendant ce temps, augmentent considérablement et gagnent approximativement 8 millions d’hectares par an. De plus, nous savons que l’on perd chaque année 11 millions d’hectares de forêts.

En ce qui concerne l’eau, élément indispensable à la vie humaine, on constate que sa gestion en milieu urbain s’avère toujours plus compliqué. De plus, presque 25% de l’agriculture d’irrigation a été affectée par la salinisation, la contamination ou la surexploitation des aquifères. Il est également notoire que le nombre de lacs et de rivières biologiquement morts est en augmentation.

Les méthodes actuelles, utilisées pour se défaire des résidus toxiques, supposent des risques plus importants. Et même, dans le cas des déchets nucléaires, ce danger durera des siècles. Ce n’est pas en vain que les pays riches envoient beaucoup de ces résidus aux pays pauvres, ce qui se comprend comme un acte dans la logique purement mercantile à laquelle appartiennent tant d’autres.

Nous résumons ci-dessous les principales atteintes à l’environnement, tant en milieu urbain qu’en milieu rural.

En milieu urbain :

  • Urbanisation en zone de risque lié à l’environnement (zones de bas niveau, prairies)
  • Demande croissante en eau potable, en quantité et qualité
  • Absence, déficience ou maintien inadéquat des réseaux d’écoulement des eaux de pluie et des égouts
  • Besoins croissantes en matière d’hygiène urbaine
  • Contamination des caniveaux intra-urbains et péri-urbains
  • Contamination de l’air, de l’eau et du sol par les émissions de polluants issus d’activités productives.
  • Mauvaise disposition des résidus toxiques urbains
  • Lignes électriques en zone hautement peuplées

En milieu rural :

  • Diminution de la diversité biologique, génétique, spécifique, de la population et de l’écosystème
  • Réduction de la forêt naturelle
  • Destruction des forêts naturelles
  • Destructions de mangroves
  • Diminuation des ressources marines et continentales
  • Dégradation du sol
  • Désertification
  • Pratiques agricoles inadéquates
  • Utilisation irrationnelle des engrais

(Source : A.Moran.)

Nous pourrions continuer à énumérer des indicateurs de détérioration de l’environnement, mais je pense que ce qui a été exposé suffit. Les mêmes faits ont été révélés depuis quelques années par de nombreux groupes écologistes, en plus du travail de la communauté scientifique qui a coopéré pour comprendre avec la plus grande exactitude ce qui était en train d’arriver à la planète. L’Etat n’a pas tardé à intervenir et, au moyen de politiques plus ou moins conventionnelles dans ce domaine (stimuler l’utilisation de technologies non polluantes, ou augmenter les impôts auprès de ceux qui en utilisent etc.) il est entré sur scène pour palier à certains problèmes.

Cependant, le travail des groupes écologistes, des Etats, des réunions internationales , y compris de la communauté scientifique laisse croire que l’on peut faire peu de choses, puisque nous sommes partis de la base que le problème est grave et que les solutions devraient être plus radicales. Pour cela, le travail de ces acteurs ne saisit pas la particularité propre des problèmes écologiques, elle affecte les cadres de l’action nationale et par là même des Etats(7). Cela signifie-t-il que nous ayons une opinion pessimiste à propos du futur de notre planète ? La réponse n’est pas nécessairement positive et nous essaierons de la construire avec une théorie qui relie l’écologie à la forme suivant laquelle notre espèce fait l’économie., fondamentalement depuis la Révolution Industrielle.

RELIER LA SOCIO-ÉCONOMIE A L’ÉCOLOGIE

A la différence des animaux qui se comportent « naturellement » et « directement » en relation avec son environnement, nous, les êtres humains, nous nous caractérisons en nous comportant de manière distincte, c’est-à-dire en établissant des relations avec la nature à travers nos actes économiques.

Par économie, nous pouvons alors entendre un processus singulier d’échange entre l’homme et la nature, dans lequel les deux parties se trouvent modifiées. C’est en relation avec ce lien que l’écologie se convertit en un problème économique(8). Cette affirmation dans une bonne mesure, n’est pas nouvelle dans le diagnostic des problèmes. Comme le fait remarquer Notre propre agenda, "les problème d’environnement sont toujours déterminés par les réalités économiques et sociales présentes à chaque phase de développement et par les caractéristiques du milieu naturel et social"(9). Cette relation particulière, entre l’écologie et l’économie, pourrait être encourageante puisque, si nous mettons nos buts dans l’axe de l’économie et non dans celui de la nature, nous pourrons conclure qu’un changement des attitudes économiques, chez les êtres humains, pourrait contribuer à une meilleure clarté de l’environnement où nous vivons.

L’autre possibilité serait d’agir directement sur la nature, ce qui présente un risque bien plus grand, du fait de la donnée incontournable suivant laquelle l’homme peut contrôler ses propres actes, mais pas ce qui la concerne : sa force ou ses comportements, pas encore totalement compris. Or, ce lien de l’homme à la nature, à travers l’économie, peut être positif ou négatif ; ces liens peuvent engendrer des processus positifs , de façon significative, pour l’homme et son habitat( comme l’a toujours supposé la modernité), et au contraire, cela peut donner lieu, comme nous l’avons vu, à de nombreux problèmes et drames. Autrement dit, il existerait un mode écologique pour faire de l’économie et un autre anti-écologique. En entendant par économie l’ensemble des actes de production, de distribution, de consommation et d’accumulation, nous essaierons de montrer les aspects anti-écologiques de toutes ces étapes, pour voir ensuite comment il est possible de proposer des modes alternatifs.

Des unités polluantes et inégalitaires

En ce qui concerne la production, notre thèse consiste à dire que les unités économiques fondées sur le facteur capital sont en grande partie polluantes. La grande taille de bon nombre de ces entreprises conduit à un usage hautement inefficace de certaines ressources, ce qui aboutit à la production de déchets, qui, surtout lorsqu’ils n’ont pas de valeur monétaire, ne sont pas considérés selon la rationalité des producteurs. A la base de cette Catégorie, les grandes entreprises ont l’habitude d’utiliser d’énormes masses d’énergie fortement concentrées dans des espaces réduits. Enfin, un mode anti-écologique de production est intimement lié à ce qui est produit. La perspective égoïste et individuelle sur laquelle se fondent les suppositions néoclassiques, libère la production de tout ce qui …, contamine ou non, détruise ou non les possibilités de désengagement des générations futures.

En ce qui concerne la distribution, l’une des causes des problèmes écologiques réside dans la distribution inégale des recettes, que ce soit de façon palpable dans le cadre des classes sociales au plan national, ou dans la relation entre les pays riches et les pays pauvres, au plan international. Nous avons l’idée que la richesse extrême, autant que la pauvreté extrême est polluante. Ainsi, nous nous différencions de la thèse, souvent avancée, selon laquelle la pauvreté est la cause des problèmes écologiques(10). Les riches polluent par l’utilisation excessive d’énergies, en plus des déchets qu’ils engendrent, la majeure partie desquels ne sont nullement réutilisée (les résidus inorganiques sont constamment supérieurs aux résidus organiques dans ces pays).

La pauvreté extrême, de son côté, pollue en utilisant les ressources énergétiques à bas rendement, en même temps qu de haut impact écologique, ce qui signifie ne pas s’appuyer sur les moyens qui permettraient de faire attention à l’environnement. Ceci ne suppose pas que les pauvres, sans plus, soient polluants. Voici comme preuve dans ce sens, la quantité innombrable de mouvements populaires écologiques qui ont surgi aux quatre points cardinaux(11), ou la culture du respect envers la « Pachamama » des cultures andines, sur notre continent(12).

En utilisant notre arsenal théorique, pour l’Economie Solidaire, nous conclurons que le facteur anti-écologique principal, concernant la distribution, est donné par l’hégémonie des relations d’échange dans les marchés déterminés qui prennent la place de relations économiques plus intégrées et solidaires.

Pour le processus de consommation, l’explication est évidente : la société de consommation dans laquelle nous vivons, engendre des comportements de consommation qui, fondés sur les institutions et l’utilisation démesurée de la publicité et des cartes de crédit, influencent et déterminent la production surabondante de biens et de services qui, bien que chaque jour plus sophistiqués, tendent à être rapidement dépassés. Pour le processus d’accumulation, qui en réalité fait partie du processus de consommation, le comportement hégémonique dans nos marchés déterminés consiste à accumuler les biens matériels, en favorisant une culture de « l’avoir », avec les effets pervers de cette culture sur le milieu.

Production à échelle humaine

De même qu’il existe des modes et des formes « anti-écologiques » dans la façon de faire l’économie, nous connaissons des pratiques « écologiques »de production, de distribution, de consommation et d’accumulation.

En matière de production, les unités économiques fondées sur le Travail sont plus écologiques que celles fondées sur le capital. Indubitablement il existe des exceptions. Si nous construisions un type idéal des secteurs de l’économie, nous remarquerions à quel point le Secteur Solidaire réfléchit aux conséquences communautaires qui dérivent de ce qui est produit. Ceci nous conduit au fait que nous rencontrons, de façon douteuse, des unités économiques solidaires qui produisent, par exemple, des armements ou des aliments à base de produits toxiques. Comme le font remarquer Max Neef et Razeto, entre autres, la production à échelle humaine engendre un processus de déconcentration de la production qui aboutit à des bénéfices palpables.

Voyons comment ce dernier observe la production écologique à petite échelle. « les activités productives ne se concentrent pas dans les espaces réduits de haute densité énergétique, mais ils se disséminent dans les maisons, quartiers et communautés. Comme ces lieux constituent l’environnement immédiat de ceux qui organisent et exécutent la production, les effets de la production sur l’environnement retombent directement et immédiatement sur ceux qui les causent et les poussent donc à s’en préoccuper et à se responsabiliser parce qu’ils les ressentent, les perçoivent et en souffrent dans leur propre chair.

"La production déconcentrée et effectuée à petite échelle implique également une utilisation différente des ressources naturelles et des sources énergétiques . D’un côté, les éléments matériels ne sont pas utilisés indistinctement et massivement, mais ils sont exploités en faisant attention à leurs caractéristiques et qualités particulières. D’un autre côté, le processus d’élaboration se vérifie à l’aide de processus de transformation, de moindre intensité, mécanique et chimique, ce qui rend possible l’utilisation de sources énergétiques alternatives et renouvelables. De plus, les émanations et les déchets dus à la production sont moindres dans chaque lieu et peuvent être contrôlés et canalisés de meilleure façon, ou bien ils sont immédiatement recyclés. L’activité productive s’adapte mieux au milieu ambiant local et elle utilise mieux les microclimats sans les transformer"(13).

En ce qui concerne la distribution, cela paraîtrait évident que les privilèges des relations plus intégratrices que celles qui existent dans la logique pure des échanges, réduirait les écarts entre riches et pauvres, et de cette façon, on pallierait l’une des principales causes de détérioration de l’environnement. Ces relations intégratrices dépassent le modèle de « l’homo œconomicus » ; en effet les décisions sont prises en faisant attention, non seulement, à l’utilité propre mais aussi aux autres valeurs qui sont en jeu dans toutes les sociétés humaines.

Changer de mode de consommation

Quant au processus de consommation, nous croyons qu’une forme plus écologique en viendrait à transformer la « surconsommation » en ce que l’on a appelé « la consommation critique ». Cette consommation critique se fonde sur deux principes : diminuer la consommation d’un certain type de biens et changer le mode de consommation. Ces principes, à leur tour, se fondent sur une conception des nécessités humaines plus intégrale que celle des courants de psychologie nord-américains(14).

De cette manière, nous comprendrons que consommer plus ne veut pas dire augmenter la qualité de la vie. Les excès commis dans les grands gueuletons et leurs effets sur nos systèmes digestifs sont un exemple à petite échelle de ce que nous voulons montrer. Dans ce sens, la « consommation nouvelle » ou « consommation critique », loin d’abaisser le niveau de vie des intéressés, tend vers une consommation plus humaine, salutaire, écologique et à coup sûr, solidaire. Depuis quelques années, ont surgi , dans cette tendance, diverses investigations qui montrent comment, dans des pays qui augmentent leurs rentes, le niveau de vie ne va pas dans le même sens(15).

Dans le domaine de l’accumulation apparenté à cette analyse, il existe aussi une « accumulation critique » et une « nouvelle accumulation. ». La première se rapporte à une série d’actes d’accumulation alternatifs privilégiés, dans différents pays du monde(16).

La deuxième est en rapport avec un thème plus profond : l’accumulation hégémonique dans le secteur des échanges, fondée sur ce que nous avons défini comme une culture de « l’avoir », obéit à un individualisme exagéré qui accroît notre insécurité en nous mettant en compétition les uns par rapport aux autres. Ceci nous conduit à la nécessité d’accumuler toujours plus de pouvoir et de richesses.

L’existence d’une solidarité plus grande dans nos sociétés, de son côté, conduirait à une réduction patente des insécurités et des incertitudes. Face au futur, ce qui naturellement entraînera un changement d’attitudes face à l’accumulation.

Les problèmes écologiques dérivent, en définitive, de la forme suivant laquelle on fait l’économie. Celle-ci à son tour ne devrait pas être interprétée sans tenir compte du rôle que les normes et les valeurs sociales jouent dans le comportement économique. Cette affirmation correspond à la nécessité de considérer ces questions d’un point de vue socio-économique, auquel nous ajoutons la perspective de l’économie solidaire.

Grâce à elle, nous avons pu analyser les différentes étapes de l’économie (production, distribution, consommation et accumulation), et munis d’un arsenal théorique qui nous permet de distinguer au moins trois logiques d’action, nous analysons les modes écologiques et anti-écologiques selon lesquels on peut faire de l’économie.

Nous concluons dans ce sens en disant qu’incorporer des comportements, des attitudes, des valeurs et un arsenal solidaire dans les différentes étapes de l’économie, ouvre une perspective nouvelle d’étude en ce qui concerne les problèmes écologiques ; cela montre aussi une voie par laquelle on pourrait passer pour obtenir une socio-économie solidaire et écologiquement défendable.

Pablo Guerra

(traduit de l’espagnol par Chantal Videcoq)

Notes

[1] - Cf. Etzioni, A., dans Pérez Adan, J. Socio-économie, Madrid, Trotta, 1997.

[2] - Cf. Pérez Adan, J, Ibidem p.23

[3] - Cf. Pérez Adan, J, Ibidem p.27

[4] - terme d’origine gramcienne qui fait référence à la forme particulière que chaque marché acquière, en vertu des différentes forces en œuvre.

[5] - Traduite en espagnol, Cf. Boulding, K. L’économie de l’amour et de la crainte. Une introduction à l’économie des dons. Alianza Ed. Madrid, 1976.

[6] - Voir à ce sujet les études de Larissa A. De Lommitz, sur la cause mexicaine, où sont prises en compte les relations de « compérage » et de « camaraderie », ou les études du PET sur les Organisations Economiques Populaires au Chili.

[7] - Pour une analyse de l’inefficacité des politiques de l’environnement en Amérique Latine, Cf. Contribuciones 1/1996. Bs. As. KAF. 1996.

[8] - A noter que le mot écologie dérive du grec oikos (maison) et logos ‘étude) ; sous cette forme l’éclogie tendrait à être « létude de la maison » ou du milieu. Le terme « économie » dérive aussi de la racine oikos, à laquelle on ajoute nomos, ce qui signifie administration. De cette façon, l’économie serait l »administration de la maison ». Les deux termes et disciplines devraient ainsi avoir une relation entre elles bien plus grande que celle qui existe actuellement, ceci étant l’un des principaux défis socio-économiques.

[9] - Cf. Commission de l’environnement et du Développement de l’Amérique Latine Notre Propre Agenda, Washington, Bid-Pnud , 1990, p.2.

[10] - Ceci semble exposer les idées du Rapport de la Commission Mondiale de l’environnement (Rapport Bruntland de 1987). Dans ce rapport, nous préoccupe également le concept vague de « développement à soutenir », qui est lié inexorablement au concept de la croissance économique. Nous considérons qu’il est absolument indispensable, dans ces circonstances, d’attirer l’attention sur la redistribution des richesses, plutôt que sur l’injonction de croissance économique, laquelle, nous le savons, augmenterait la gravité des indicateurs de détérioration cités plus haut. De plus, considérer que la pauvreté est cause de problèmes écologiques, cela empêche l’analyse dialectique de la richesse-pauvreté qui est, à notre avis, la plus adaptée pour se référer à ces problèmes.

[11] - Cf. Martinez Alier, J de l’economie écologique à l’écologisme populaire, Barcelone, Icaria, 1992.

[12] - Cf. Van Kessel, J et Condon, Dproduire la vie, Santiago, Vivarium, 1993

[13] - Cf. Razeto, L. Les chemins de l’économie de la Solidarité. Santiago, Vivarum, 1994, p. 119.

[14] - Cf. Max Neef Développement à échelle humaine. Montevideo, Nordan, 1993.

[15] - Cf. Daly, H et Cobb, J For the common good . Redirecting the economy toward Community. The Environment and a sustainable future. Beacon Press, Boston, 1989. Et Mishan, « « « La croissance de l’abon,dance et la diminution du bien-être », dans Daly, H. Economie, Ecologie et Ethique, Essais pour une économie d’état saisonnier., Mexico, FCE 1989.

[16] - Pour une consommation et une accumulation critique, cf. Centro Nuovo Modello di Sviluppo : Révolte dans la boutique . Options de consommation, options de justice. Barcelone, Icaria, 1997. Voici dans ce sens la morale enseignée aux étudiants, avides de connaître les techniques patronales nécessaires dans ce monde de compétition. Chaque matin, en Afrique, une gazelle se réveille. Elle sait qu’elle doit courir plus légèrement que le plus rapide des lions, sinon elle mourra. Chaque matin en Afrique, un lion se réveille. Il sait qu’il doit surpasser la plus lente des gazelles, sinon la faim le tuera. Morale : que tu sois un lion ou une gazelle, cela n’a pas d’importance. Chaque matin, quand le soleil se lève, ce serait mieux que tu commences ta course. Le message est clair : dans les relations économiques qui sont les nôtres, seule la Loi de la Jungle existe et nous devons apprendre à jouer avec ces règles, sous peine d’être exclus. Le lecteur saura juger de l’intérêt qu’il y aurait à utiliser ce cadre théorique pour interpréter les changements survenus dans nos systèmes de sécurité sociale.


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