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Heureux anniversaire Sisyphe ! : une analyse économique du mythe du jubilé

Foi et développement, n°272, mars 1999

par Edouard Dommen

Nous vivons sous l’hégémonie d’une économie à tendance unique. Soit l’effort constant des entreprises en vue d’étendre leur "surface de jeu". En dehors de cette règle, point de salut. Les transnationales y trouvent leur compte, tout en cherchant à se détacher de toute obligation sociale et de toute sanction morale.

Tels sont les faits constitutifs de ce qu’il faut bien appeler l’idéologie de la mondialisation. Laquelle suppose une véritable "guerre économique", dont nous connaissons bien l’un des rouages. Au mépris de la règle la plus élémentaire du libéralisme, qui implique de défendre les droits de la libre concurrence, la stratégie des méga entreprises consiste à accumuler les "suppléments de pouvoir" ; autrement dit, à rechercher une situation monopolistique. La tactique consiste, dès lors, à casser les prix jusqu’au moment où le concurrent, moins bien équipé en réserves financières, abandonne le combat. Conséquence : comme dans tous combats, la guerre fait des victimes. Ici, chômage, exclusion, paupérisation.

Telle est la base du système vicieux que remet en cause le "mythe du jubilé". Mythe : attention, mot piégé ! Nous l’entendons ici, cela va de soi, non au sens d’une réalité "mythique", donc faussée par des affabulations, mais au sens d’idée mobilisatrice et de référence, comme l’écrit Malinowski, à "un récit qui fait revivre une réalité originelle". Le mythe du jubilé nous rappelle, en fonction de la tradition biblique, la nécessité des principes moraux et des tâches à accomplir pour réguler les appétits humains. Tâche infinie, à vrai dire, qui n’est point sans rappeler la punition de Sisyphe, roi légendaire de Corinthe condamné à rouler jusqu’au sommet d’une montagne un rocher qui, à chaque entreprise, lui échappait juste avnt de parvenir au but… Le travail, l’entreprise, l’économie sont-ils notre châtiment depuis Adam et Sisyphe ? Le "mythe du jubilé", au contraire, transforme la fatalité en espérance. L’effort a un sens. Dieu et l’homme sont unis contre le chaos. Le monde réussira. Bon anniversaire, Sisyphe !

Albert Longchamp

On trouve deux sortes d’équilibre dans le monde, le stable et l’instable. Si l’on dérange un ensemble en équilibre stable, il revient à sa position d’origine : si l’on agite momentanément une bille qui repose au fond d’un bol, ses mouvements iront diminuant jusqu’à ce qu’elle se repose de nouveau immobile au fond. Si, en revanche, l’objet que l’on dérange est en équilibre instable, il s’éloignera de plus en plus vite de sa position d’origine et n’y retournera plus : si l’on pousse un crayon posé sur le bout, il ne se remettra pas d’aplomb, il tombera. On trouvera tous les exemples que l’on voudra de ces deux sortes d’équilibre dans la nature, dans la société et l’économie, jusque dans l’esprit humain. Certains observateurs mettent l’accent plutôt sur l’un, certains sur l’autre.

LES CERCLES VICIEUX DE L’ÉCONOMIE

La théorie économique telle qu’elle s’est développée depuis Adam Smith manifeste une nette préférence pour les équilibres stables. Au cours du 19e siècle tout un courant d’économistes s’efforça de conceptualiser sous une forme mathématique l’organisation dans l’économie de ce genre d’équilibre. La palme revint aux deux sommités de "l’école de Lausanne" : Léon Walras, qui occupa la chaire d’économie politique à l’Université de Lausanne à partir de 1870 et Vilfredo Pareto, qui lui succéda en 1893 (Walras 1874, Pareto 1906, Pirou 1947).

Selon ce modèle, l’économie se compose d’une kyrielle d’agents dont chacun est si petit et impuissant qu’il ne peut influencer la conduite des autres. Il décide en fonction de prix qui lui sont imposés car les marchés sont si vastes par rapport à sa propre part qu’il ne peut guère les influencer. S’il a l’heur de trouver un créneau - produit, méthode de production plus efficace - qui lui offre un bénéfice au-dessus de la norme, ses concurrents auront vite fait de l’imiter et ainsi de ramener ses bénéfices au niveau de tout le monde. Chacun cherche à se conduire en monopoliste, mais l’action de tous les autres le contrecarrent. Si le système est perturbé, il revient toujours à un équilibre stable. C’est à ce propos qu’Adam Smith parlait d’une main invisible qui procure le bien de tous grâce à la conjugaison de l’égoïsme de chacun (Smith 1759, IV.1.10).

Au 19e siècle déjà, un observateur opinait que la théorie de l’équilibre économique ressemblait à un château enchanté, dont la vue séduit les yeux et l’esprit mais qui n’aide en aucune manière à résoudre le problème pratique du logement. Walras lui-même n’était pas dupe de son propre scénario : il dit dans ses Éléments d’économie politique pure que "cet état d’équilibre de la production est un état idéal et non réel" (Walras 1874). C’est par la suite - et avec une force particulière depuis la chute du mur de Berlin - que cet appareil théorique s’est transformé en idéologie.

Dans les pages qui suivent, nous allons insister sur l’importance des équilibres instables dans l’économie telle que nous la vivons. On peut les décrire en termes de boucles à réaction positive. Dans de telles boucles, tout départ d’un point initial ira s’accentuant dans le sens du mouvement premier.

L’économiste genevois Sismondi (1773-1842), qui a suivi Adam Smith mais précédé le triomphe des tenants de l’équilibre stable, avait senti la dynamique à laquelle le jubilé propose une réponse. "Si vous privez l’enfance et la vieillesse du pauvre de leur repos, si vous retranchez sur les nuits des journaliers des heures que vous donnerez au travail, si vous ôtez à sa religion et aux solennités de son culte des heures que vous ajouterez à la lutte par laquelle il gagne sa subsistance, de la même main vous serez obligé d’ajouter au luxe du riche de nouvelles jouissances et une nouvelle mollesse, afin qu’il puisse consommer ce que ce travail nouveau aura produit" (Sismondi 1819, tome 1 p.357).

T.R. Malthus, quasiment contemporain de Sismondi (1766-1834) avait aussi aperçu le fonctionnement d’équilibres instables. Il observe à propos de la population des communes montagnardes vaudoises de St. Cergue et de Leysin : "L’habitude de l’émigration dans une paroisse donnée dépend non seulement de sa situation, mais sans doute souvent aussi de facteurs accidentelles. Je suis convaincu que trois ou quatre émigrations réussies ont souvent imparti un esprit d’entreprise à un village entier, et trois ou quatre échecs l’esprit contraire" (Malthus 1798, Livre 2 chap. 5)

Le lauréat du Prix Nobel d’économie Gunnar Myrdal (lauréat 1974) ou du Prix Nobel alternatif John Kenneth Galbraith (lauréat 1988) figurent parmi les économistes qui analysent le fonctionnement de l’économie dans la perspective des boucles à réaction positive (Voir p.e. Myrdal 1957, Galbraith, 1974).

À maintes reprises la Bible reflète la même façon de voir ; que le jubilé en est une expression sera le propos de ce papier. La formulation la plus lapidaire du principe se trouve chez Matthieu : « A tout homme qui a il sera donné et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré » (Mt. 25.29).

Bref, lorsque cet opuscule fonde son argument sur le mécanisme des cercles vicieux, il repose sur une analyse sociale dont les racines sont profondes. Or, ces racines sont bien ancrées dans la réalité. La part du revenu mondial des 20% les plus pauvres du monde a baissé de 0,13% en 1980 à 0,07% en 1994(1), tandis que celle des 20% les plus riches est passée de 89.33% à 92,42% (Bengoa 1997, tableau 1b). Dans le même ordre d’idées, le coefficient de Gini, qui exprime la répartition des revenus, est passé aux États-Unis de 0,35 à 0,40 entre 1980-81 et 1991-92, tandis qu’en Grande-Bretagne elle est passée de 0,23 à 0,34 entre 1977 et 1991(2) (Hein 1996, p.67).

"Les moyens alloués à la recherche [sur le paludisme] font cruellement défaut et sont même en diminution d’année en année (en 1993, par exemple, environ 85 millions de dollars ont été destinés à la recherche sur le paludisme, alors que les dépenses annuelles s’élèvent à 2,3 milliards pour le cancer, à 1,5 milliard pour le sida et à 300 millions pour la maladie d’Alzheimer). Le paludisme touche des régions pauvres, ce qui ne motive guère les firmes pharmaceutiques à développer de nouvelles formes de traitement que les personnes concernées ne pourront pas s’offrir" (L’Hebdo, 8 janvier 1998, p.46).

Ainsi, la façon dont les priorités dans la recherche médicale se déterminent en fonction de la rentabilité d’entreprises privées privilégie de manière analogue les intérêts des nantis. Tout cela aboutit à la conclusion qu’expriment la Commission nationale suisse Justice et Paix et l’Institut d’éthique sociale de la FEPS : "L’économie sociale de marché … se fonde sur la conviction qu’un marché libéré de toute obligation sociale ne peut assurer par lui-même une répartition de la richesse "socialement supportable", mais qu’il aboutit à la concentration de la fortunes dans les mains de quelques-uns… De nos jours, l’aspiration à un marché libre, c’est-à-dire détaché de toute obligation sociale, est à nouveau prédominante" (Kissling 1997, p.31).

Les lignes qui suivent expliquent à titre d’illustration la dynamique de certaines de ces boucles à réaction positive : le phénomène est bien trop répandu pour que l’on puisse prétendre en fournir une explication compréhensive dans un exposé aussi court que celui-ci(3).

DIABOLO VALS

Rendements croissants et décroissants

Toute production peut se faire sous des conditions de rendements soit décroissants, soit croissants. Sous le régime de rendements décroissants, plus on produit d’une chose, plus le dernier exemplaire revient cher. Sous le régime des rendements croissants en revanche, plus on produit, moins le dernier exemplaire coûte.

Ce sont les rendements décroissants et le grand nombre d’agents économiques dont ce genre de rendement garantit l’existence qui assurent l’équilibre stable au modèle classique de l’économie. Les rendements décroissants entravent toute tentative d’accaparer le marché, puisqu’un petit producteur peut toujours fabriquer la même marchandise à meilleur compte qu’un plus grand.

En revanche, dès qu’une entreprise dont les activités sont sujettes aux rendements croissants réussit à s’implanter, elle peut offrir sa production sur le marché à un prix de plus en plus intéressant à mesure que ses ventes augmentent. Et elles augmentent d’autant plus vite que le prix baisse. La marchandise sujette aux rendements décroissants ne peut lui faire concurrence qu’en réduisant sa production pour en diminuer le coût unitaire, jusqu’au point où elle disparaît entièrement. Fort de cette victoire, le premier produit peut alors partir allègrement à la conquête de nouveaux marchés, ses coûts diminuant davantage à chaque victoire. Comme le dit le prophète : « Malheur ! Ceux-ci joignent maison à maison, champ à champ, jusqu’à prendre toute la place et à demeurer seuls au milieu du pays » (Es 5.8).

La culture participe aux cercles vicieux

« La répartition de la richesse dans une société peut s’entendre de diverses manières. Le mode de répartition de la propriété de la terre … a constitué pendant longtemps un des grands critères de l’équité ou de l’iniquité d’une société… On a considéré, notamment à la fin du XIXe siècle, que la "propriété des moyens de production" était la détermination principale… De nos jours, nombreux sont ceux qui estiment que le facteur dominant est la manière dont se répartissent dans la société les biens culturels, le savoir, et l’information » (Bengoa 1997, §17)

Déjà le comportement des prix nous encourage à orienter notre consommation vers les produits dont les coûts baissent. Mais en outre les médias - une autre industrie qui jouit du régime des rendements croissants - nous poussent aussi dans ce sens et pas seulement dans leurs pages ou plages publicitaires.

Le rendement de certaines sortes de produits augmente non seulement en fonction de la quantité, mais aussi en fonction du temps, grâce à l’activité primordiale de la recherche-développement. L’esprit humain s’applique à trouver des méthodes de production et de commercialisation toujours moins onéreuses. Mais ces activités intellectuelles participent également au régime des rendements croissants. Cela suppose une acculturation approfondie, renforcée par une instruction idoine.

Les grandes entreprises ont intérêt à modeler le contexte social pour qu’il serve ses objectifs. Plus la société est homogène mieux elles réussiront. Afin d’accroître la superficie du "terrain de jeu"(4) sur lequel évoluent les entreprises transnationales, elles exercent des efforts vigoureux pour abattre les cloisons entre les économies nationales, notamment par le truchement de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Cette volonté d’élargir le champ où elles peuvent librement déployer leur action atteint un comble dans la négociation actuellement en cours d’un Accord multilatéral sur les investissements (AMI). L’importance pour la prospérité des grandes entreprises d’une culture homogène explique leurs efforts pour assurer l’hégémonie de la pensée unique(5).

Les monopoles

Outre les économies d’échelle, d’autres mécanismes encore offrent aux monopoles les moyens de renforcer leur situation. Tout monopole dispose par définition d’une rente, autrement dit d’un revenu au-dessus de celui auquel il pourrait prétendre s’il comptait parmi un ensemble de concurrents égaux. Ce surcroît de ressources financières lui accorde un premier supplément de pouvoir par rapport à ses concurrents. Étant plus grand et disposant ainsi d’une plus grande marge de manœuvre, le monopole peut exercer encore d’autres formes de pouvoir.

Une tactique traditionnelle parmi les monopoles consiste à casser les prix jusqu’à ce qu’un concurrent moins bien armé de réserves financières se retire du combat, à bout de munitions. Une autre tactique, actuellement courante, consiste à racheter la concurrence. Cela permet au monopole non seulement de bénéficier d’éventuelles économies d’échelle, mais même en l’absence de telles économies d’exploiter les rentes supplémentaires qui découlent de la disparition du concurrent.

La propriété intellectuelle offre une source abondante de rentes de monopole, à tel point qu’Adam Smith inversait l’ordre de l’argument : "Un monopole a le même effet qu’un secret de commerce ou de production" (Adam Smith 1776, chap. 7). D’où sans doute l’acharnement avec lequel les entreprises, par ailleurs militants de la dérégulation, défendent la régulation des droits de propriété intellectuelle dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce, à tel point qu’ils prétendent que l’absence de législation garantissant l’appropriation privée de connaissances intellectuelles sur le seul modèle anglo-saxon constitue une entrave à la liberté du commerce !

L’ECONOMIE FABRIQUE DES PAUVRES

Il existera toujours des groupes aux besoins desquels l’économie ne répondra pas spontanément. D’abord, la théorie économique reconnaît dans le sillage de Pareto, que l’éventail de biens et de services que produit l’économie et la façon dont elle les distribue dépend de la répartition initiale des ressources. Ensuite, des économistes comme Myrdal reconnaissent que la distribution initiale, quelle qu’elle soit, ira s’accentuant avec le temps selon la logique interne de l’économie. L’influence économique dépend de l’avoir. Les possédants se serviront de leur possessions pour infléchir l’économie dans le sens qui leur convient, tandis que les pauvres auront une influence aussi restreinte que leurs moyens. La Bible l’avait déjà constaté. Un des proverbes dit : « Les biens du riche sont sa ville forte, tandis que la pauvreté des petites gens est leur ruine » (Pr. 10.15.).

La ville forte n’est pas seulement l’abri du riche, c’est la base à partir de laquelle il peut subjuguer la campagne environnante. Le deuxième membre du proverbe souligne son caractère dynamique : la pauvreté provoque la ruine, elle constitue le point de départ d’une condition qui s’aggrave. Matthieu 25.29 ne dit pas autre chose.

Le point de départ détermine qui seront les bénéficiaires de l’accumulation et les victimes de l’exclusion qui suivront fatalement : voilà le socle sur lequel repose le mythe du jubilé. Relevons d’emblée que si ce point initial jouit de quelque mérite que ce soit, ce n’est que celui de manifester des écarts moins exacerbés que ceux que l’on retrouvera plus tard, lorsque la machine se sera emballée. Au mieux fortuit, le point de départ peut déjà manifester de l’injustice. J’y reviendrai.

On peut dessiner des cercles vicieux sur la carte

L’économie n’est évidemment pas indépendante de la géographie. Si plusieurs entreprises semblables se regroupent dans une même région, elles peuvent profiter d’effets externes sous la forme de services disponibles à elles toutes. Si une île à vocation touristique se dote d’un aéroport, plusieurs hôtels pourront en bénéficier tout autant qu’un seul. Voire, plus les hôtels sont nombreux, mieux sera la desserte aérienne. La qualité de l’offre s’améliore et les coûts diminuent.

Myrdal pousse plus loin l’analyse géographique de ce processus cumulatif. Il relève que chaque économie comporte un centre et une périphérie. Un foyer se découvre pour une raison ou une autre, par exemple pouvoir politique ou financier, innovation hardie, propriété d’une ressource autrefois naturelle, aujourd’hui plutôt intellectuelle. Le centre ainsi lancé engage deux sortes d’effets par rapport à la périphérie : les effets de remous qui aspirent les ressources vers lui-même, et les effets de propagation qui redistribuent une partie de la prospérité vers la périphérie. Plus on s’éloigne du centre, plus les effets de remous l’emportent sur ceux de propagation (Myrdal 1957).

Des monopoles publics tels que les PTT, les chemins de fer ou encore les compagnies aériennes nationales ont longtemps consacré leurs rentes à subventionner leurs services aux régions reculées. L’objectif était de contrecarrer par ce moyen les effets de remous en étendant les effets de propagation. L’assèchement des rentes destinées au bien public, conséquence soit de leur privatisation soit du démantèlement des monopoles, accélère actuellement des cercles vicieux qui mènent à la marginalisation.

Tous ces cercles forment un seul engrenage

Dans tout système économique on trouvera un centre, géographique ou autre, qui d’une part rayonne une portion de prospérité, mais qui d’autre part attire à lui les ressources de ceux qui se trouvent à la périphérie, les démunis. Cet engrenage lie les riches aux pauvres inextricablement. Les riches sont la cause des pauvres.

Myrdal insiste que l’on ne peut séparer l’économique du politique et du social dans ce contexte : "Il est inutile de chercher un facteur prédominant, un facteur fondamental tel que le facteur économique. Lorsqu’on étudie un problème social quelconque à la lumière de cet hypothèse il devient, en effet, difficile de percevoir exactement ce que voudrait dire le facteur économique à part les autres, et encore moins compréhensible comment il peut être fondamental étant donné que tout est cause de tout le reste dans un enchaînement circulaire" (Myrdal 1957) Relevons à ce propos que Myrdal avait développé sa théorie en étudiant le problème des noirs aux États-Unis dans les années 1940 (Myrdal 1944).

LA VALSE COMPTE TROIS TEMPS

La psychologie amène encore de l’eau à la roue du moulin. L’homme de lettres René Girard jette une lumière remarquable sur cet aspect du jeu des appétits humains. Nous ne désirons jamais un objet directement, nous dit-il. Désirer, c’est imiter celui qui s’approprie l’objet et le rend ainsi désirable. Le désir est triangulaire. Or on désire ce que possède un autre afin que les autres désirent ce que nous possédons : la boucle devient ainsi cercle vicieux. Chaque envie satisfaite est une appropriation dont le pendant est une privation.

Paul Dumouchel s’est efforcé d’appliquer les arguments de Girard à l’économie. Résumons la partie de l’argument qui nous intéresse ici (Dumouchel et Dupuy 1979). La rareté habite au cœur du projet économique. La théorie économique dominante prétend que si l’on invente les arts et les industries, si l’on travaille et si l’on échange des biens et des services, c’est pour satisfaire ses besoins, réduire l’écart qui existe entre la dimension des besoins et la quantité de biens auxquels on a accès. Ce sont donc les besoins qui déterminent les niveaux de production. Mais, si des niveaux de production plus élevés augmentent l’appétit, alors c’est la quantité de biens et de services produits qui détermine directement la dimension des besoins. On se trouve pris dans un cercle vicieux où les besoins déterminent la quantité de biens requise, et la quantité produite détermine à son tour les besoins. La détermination réciproque de la production par les besoins et des besoins par les niveaux de production signifie qu’il est impossible de réduire l’écart qui sépare les biens et les ressources accessibles d’une part des désirs d’autre part. La rareté n’est jamais réduite, elle est perpétuellement reconduite.

Ce mécanisme qui lie la production et les besoins infirme l’idée classique de la rareté en tant que résultat de la limitation des ressources et de la parcimonie de la nature. La rareté ne correspond à aucune quantité réelle. Il n’y a pas d’arithmétique de l’appétit.

QUAND LES ÉLÉPHANTS FONT L’AMOUR…

Pour satisfaire aux besoins humains, il faut produire, consommer et enfin se débarrasser des déchets. Parmi ces opérations, c’est essentiellement la consommation qui fournit la satisfaction, bien que certaines personnes ont en outre la chance de s’épanouir au travail, soit au stade de la production. Des transactions entre acheteur et vendeur correspondent à nombre de ces opérations, mais rarement à l’ensemble d’entre elles. Par exemple, une automobile consomme de l’essence, que l’on achète, et de l’air, que l’on n’achète pas. A un stade ultérieur du processus, l’automobile produit une gamme de déchets tels que l’huile de moteur usagée, dont l’automobiliste doit payer la destruction (au moins en Suisse) ou bien divers gaz nocifs qui s’évacuent sans transaction.

Ainsi, il est utile de distinguer trois acteurs dans toute opération l’acheteur et le vendeur qui exécutent la transaction et quelqu’un d’autre qui se trouve pris dans l’opération qu’il le veuille ou non - le piéton par exemple qui respire les gaz d’échappement. Cette personne subit ce que les économistes appellent des effets externes.

Que les éléphants fassent la guerre ou qu’ils fassent l’amour, les fourmis se font piétiner de toute façon, dit un proverbe. L’acheteur et le vendeur ont tous deux intérêt à faire supporter un maximum de charges aux autres, à externaliser une part aussi grande que possible des coûts qui découlent de leur transaction. D’autre part, toute transaction économique se déroule normalement entre un nombre limité de partenaires que l’on peut identifier, tandis que les effets externes retombent souvent sur un grand nombre de personnes moins clairement identifiées. On peut relever le numéro de plaques de l’automobile, mais il est moins aisé de dire à quel point les bronches de tel piéton ou de tel riverain habitant plus ou moins loin de la route ont aspiré les gaz d’échappement que l’auto a répandus. Plus les personnes touchées sont dispersées et peut-être ignorantes de ce qui leur arrive, plus elles risquent d’avoir à assumer des coûts externes. Les externalités font souvent intervenir des rapports de force. Ce sont surtout les démunis qui trinquent.

Les effets externes peuvent être encore plus sournois s’il s’agit de risques. Une entreprise peut prendre des risques en faisant des économies sur des mesures de sécurité ou tout simplement en renonçant à s’assurer suffisamment. Tant qu’il n’y a pas de pépin, il n’y a pas de frais à supporter. Mais survient l’accident et c’est le public, qui ignorait peut-être auparavant à quels dangers il était exposé, qui en supporte les conséquences. Il est plus facile de traiter de la sorte des collectivités mal informées ou qui ne peuvent pas se payer le luxe de se plaindre. Les externalités correspondent à la ville forte de la proverbe : elles sont la ruine des pauvres.

ROMPRE LES CERCLES VICIEUX

Le jubilé discerne avec perspicacité et démonte le mécanisme des cercles vicieux inhérents à toute forme d’organisation économique. Il propose un moyens de les rompre.

Les composantes du jubilé

Dans la Lévitique, les composantes du jubilé sont quatre, qui se résument pour l’essentiel ainsi (Trocmé 1961, p.31) :
1. le repos du sol
2. la libération des esclaves
3. la remise des dettes et
4. le rétablissement dans ses terres.

Toutefois, sous ces quatre mesures, que Lv 25.8-54 présente avec un luxe de détails qui accentuent l’impression de la réalité sociale d’un lieu et d’une époque donnée, se tiennent deux fondements qui sont des principes de portée universelle : le rétablissement et le sabbat. Voire : les deux sont si proches qu’ils constituent en fin de compte un seul socle, car les deux sous-entendent une libération dans le sens de laisser aller, laisser tranquille. (Trocmé 1961, pp.26-29). Le rétablissement et le sabbat offrent deux façons de neutraliser les cercles vicieux. Le premier remet les compteurs à zéro ; le second détend le ressort de sorte qu’il n’a plus de force pour faire tourner le mécanisme.

Le rétablissement

Au-delà du rétablissement des familles dans leurs terres, il s’agit de rétablir l’entier de l’ordre juste de la société. Le message jubilaire d’Esaïe 61 énumère un nombre important de dimensions du rétablissement : il est destiné aux humiliés, à ceux qui ont le cœur brisé, aux captifs, aux aveugles (Luc 4.18). Bref, les méfaits des cercles vicieux seront réparés : « Ils rebâtiront les dévastations du passé, … ils rénoveront … les désolations traînant de génération en génération » (Es. 61.4).

Bien sûr, tant que le mécanisme est en état de marche, une fois les compteurs remis à zéro la machine repartira comme avant, et tôt out tard tout sera à recommencer. « Les affaires tourneront mal si on les laisse faire. C’est là sans doute la leçon la plus importante à retirer de la Lévitique. Il faut toujours partir de l’hypothèse que même si nous instaurons le meilleur ensemble de règles que nous sommes en mesure de concevoir, les affaires tourneront mal. Les gens … commenceront à s’exploiter les uns les autres ; certains s’empareront du territoire des autres et accumuleront les richesses tandis que d’autres s’appauvriront. Nous devons donc rédiger encore d’autres lois pour tout mettre en ordre disons tous les 7 ans, avec un à-fond tous les 50 ans » (Solomon 1997, pp.151-152).

Heureux anniversaire Sisyphe ! Il faut constamment recommencer. Le Deutéronome le reconnaît bien lorsqu’il dit, au début et à la fin d’un même argument (justement à propos de la septième année)(6) : « Toutefois, il n’y aura pas de pauvre chez toi … pourvu que tu écoutes attentivement la voix du SEIGNEUR ton Dieu en veillant à mettre en pratique tout ce commandement » (Dt. 15.4-5). « Et puisqu’il ne cessera pas d’y avoir des pauvres au milieu du pays » (15.11).

Pris à la lettre, le jubilé est brutal, s’abattant tout d’un coup. C’est une révolution. « Le Tout-Puissant s’unit à l’opprimé et renverse ainsi tout ordre fondé sur le soi-disant droit du plus fort » (Vischer, 1959) - et a fortiori du plus en plus fort.

Quelle que soit la réalité historique où s’insère Lv. 25, le jubilé garde toute sa valeur et sa vitalité comme image qui présente, sous une forme précisément dramatique, l’existence des cercles vicieux et une façon d’y faire face. « Les préceptes de l’année jubilaire sont restés en grande partie dans le domaine de l’idéal - c’était plus une espérance qu’une réalisation concrète » (Jean-Paul II 1994, §13). Pris comme mythe, le jubilé éclaire la réalité.

La section 1 a décrit comment l’économie rejette constamment des personnes, des catégories sociales, des régions vers l’extérieur. la Bible insiste sans cesse sur l’obligation d’aller les repêcher. Le jubilé évoque des opérations grandioses mais épisodiques de repêchage. On peut cependant imaginer un effort permanent dans ce sens, moins dramatique car quotidien, mais plus efficace car persistant.

Cela correspond à l’opération d’un malaxeur. Le produit est constamment rejeté vers le bord, mais le malaxeur est équipé de pales précisément pour le ramener vers le milieu (voir Fig. 1). Il y a toujours des fractions rejetées vers l’extérieur, mais ce ne sont pas toujours les mêmes : l’échange est constant, la partie marginalisée toujours réintégrée et vice versa. Mais sans l’installation de pales adéquates, la partie marginalisée resterait collée au bord du récipient.

Voilà une autre façon de s’accommoder à Dt. 15.4,11 : il ne cessera certes pas d’y avoir des pauvres au milieu du pays, mais au moins ils ne seront pas toujours les mêmes. La justice est ainsi sans cesse rétablie.

Il est vraisemblable que la libération des esclaves lors de l’année sabbatique n’était pas censé intervenir pour tout le monde en une année donnée, mais pour chaque esclave en particulier dès qu’il avait servi sept ans (North 1954 p. 206 ; Klenicki 1997 p. 45). Quoi qu’il en soit, « Jésus et Paul radicalisent l’année sabbatique en le reportant sur le maintenant eschatologique, soit sur aujourd’hui. N’importe quel moment peut devenir l’année d’accueil du Seigneur… C’est maintenant le moment de la libération, de la remise, du pardon, de la réconciliation » (Raiser 1997 p. 23).

L’État social que l’Europe connut pendant les trente glorieuses agissait dans cet esprit, redistribuant incessamment des moyens de vivre aux marginalisés, les repêchant pour qu’ils puissent revenir vers le centre.

Dans d’autres cadres culturels, l’Etat prébendier d’Afrique ou du Pacifique sud joue un rôle analogue. Le pouvoir s’approprie des ressources, mais il en redistribue aussitôt au moins une part importante non seulement à sa clientèle mais encore à ses opposants éventuels dont la désaffection pourrait menacer leur position (Dommen 1998). Or actuellement la pensée unique insiste sur le démantèlement de ces systèmes, ce qui a provoqué l’effondrement de toute une série d’États, de la Somalie au Sierra Leone. Les fonds structurels de l’Union européenne sont conçus pour assurer une part de la prospérité commune aux régions désavantagées. Ces moyens assurent ou assuraient la cohésion sociale, les marginalisés étant traités comme membres de la communauté à part entière.

Étant donné que les processus qui engendrent d’une part la concentration des ressources et du pouvoir, et d’autre part l’appauvrissement et l’exclusion sont circulaires, freiner leur redémarrage après le jubilé va aussi dans le sens du rétablissement. Le document du Conseil pontifical justice et paix, "Pour une meilleure répartition de la terre", insiste sur les mesures complémentaires qui freinent la reprise de la maldistribution de la terre : « L’expropriation des terres et leur distribution ne constituent que l’un des aspects, et non le plus complexe, d’une politique équitable et efficace de réforme agraire. Dans bien des cas, les gouvernements ne se sont pas suffisamment souciés de doter les zones sujettes à la réforme agraire d’infrastructures et de services sociaux nécessaires, de mettre en place une organisation efficace d’assistance technique, de garantir un accès équitable au crédit à des coûts abordables, de limiter les distorsions en faveur des grandes propriétés terriennes, de réclamer aux attributaires des prix et des formes de paiement des terres reçues compatibles avec les exigences de développement de leurs entreprises et avec les exigences de leur vie de famille. Aussi les petits cultivateurs, contraints à l’endettement, doivent-ils souvent vendre leurs droits et abandonner l’activité agricole » (Conseil pontifical "Justice et paix", 1997, §36, 8).

Le sabbat

Le passage de Lévitique (25) sur le jubilé, mais encore celui qui traite de l’année sabbatique (25. 1-7), se cantonnent au repos de la terre. Cependant, l’Exode (23. 9-12), qui traite en juxtaposition immédiate de l’année sabbatique et du sabbat hebdomadaire, insiste par rapport à ce dernier que le repos ne revient pas seulement à la terre : "Six jours, tu feras ce que tu as à faire, mais 1e septième jour, tu chômeras, afin que ton bœuf et ton âne se reposent et que le fi1s de ta servante et l’émigré reprennent leur souffle"(7). Or, Dieu lui-même donne l’exemple : il chôma le septième jour de la création. Le repos fait partie intégrante du cycle de la création. « Le repos du Chabbat] n’implique pas seulement 1a cessation du travail physique… Le travail … peut être défini comme une insertion dans un système de production économique. Le Chabbat, dans le sens de la cessation du travail, pourrait être aujourd’hui un arrêt dans la course à la plus-value… Elle doit être la libération de l’impératif économique et permettre la reconquête de la dignité humaine » (Garaï 1998)(8).

La non-violence de Jésus rejoint exactement la même logique : elle détend le ressort des cercles vicieux de la violence et de la rétribution. D’ailleurs, Trocmé 1961, qui insiste sur le message essentiellement jubilaire de Jésus, porte le titre de Jésus-Christ et la révolution non violente. « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent… A qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre. A qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique. A quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien ne le réclame pas… Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance vous en a-t-on ?… Et si vus faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance vous en a-t-on ?… Mais aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour » (Lc. 6.27-35).

L’esprit du repos sabbatique tel que nous venons de l’esquisser n’a jamais dépassé dans la réalité de la vie sociale l’ampleur d’un courant secondaire de la civilisation, malgré l’abondance des sources de la pensée éthique qui l’alimentent. Insister sur la maîtrise des désirs peut sembler particulièrement utopique actuellement lorsque la pensée unique aplatit les terrains de jeux au seul usage des jeux du marché ; et lorsque la course à la survie oblige les marginalisés à se raccrocher coûte que coûte à l’économie dominante, où l’idéologie officielle du workfare n’ouvre au mieux que la voie des MacJobs(9). La maîtrise des désirs reste néanmoins en principe une riposte imparable aux cercles vicieux que la convoitise font tourner. « Qui aime l’argent ne se rassasiera pas d’argent, ni du revenu celui qui aime le luxe » (Qo. 5.9).

L’espérance du jubilé

Le mythe du jubilé est une expression de l’espérance : l’impossible attente d’un achèvement tant souhaité mais jamais acquis ; un objectif pour lequel il faut œuvrer inlassablement tout en sachant qu’il est inatteignable. Dieu lui-même est interpellé : « Certes, dieu a créé le monde … - et il est tout-puissant ; mais la victoire sur le chaos n’est jamais définitive ; Dieu doit constamment s’y opposer » (Römer 1996, p.106).

Le jubilé réactionnaire

En 1991 j’étais dans un village d’Allemagne de l’Est, dans un café pimpant neuf, manifestation sympathique de la libéralisation toute neuve de l’économie. Un autre client nous rejoignit à notre table. C’était un ressortissant du village qui l’avait quitté en 1961 dans des conditions certes dramatiques (Une première tentative échouée lui avait valu un an de prison). Il s’était installé en Australie, où il avait de ses propres dires gagné confortablement sa vie dans des métiers manuels. Ces parents avaient été propriétaires fonciers, et il était maintenant revenu reprendre possession des immeubles qui leur avaient appartenus. Il se proposait d’en expulser les locataires afin de mieux revendre son avoir. Dès que ce serait fait, il allait rentrer en Australie d’autant plus heureux, insistait-il, qu’il n’aurait plus besoin de travailler.

Or, il faut savoir qu’en RDA la collectivité devenue propriétaire du patrimoine foncier ne l’entretenait guère. Les locataires se débrouillaient à sa place, et dans bien des cas il n’est pas exagéré de dire que si les bâtiments tenaient encore debout, c’était grâce à leurs efforts. Que la loi de l’Allemagne nouvellement réunifiée permettait de traiter de la sorte ceux et celles qui avaient entretenu ce capital à la sueur de leur front pendant plus de quarante ans - presque la durée d’un jubilé - paraît pour le moins saugrenu.

En Bulgarie un mécanisme quelque peu différent a néanmoins eu des conséquences semblables : « En Bulgarie, … la privatisation de la terre autrefois collectivisée commença par la restitution … [aux] propriétaires d’avant 1946. Ceux-ci, devenus citadins, louent leurs terres à de nouveaux entrepreneurs peu scrupuleux qui regroupent de vastes territoires : ces derniers sont cultivés en fait par des paysans sans terres. Paradoxe de l’histoire : le fermier a seulement changé de propriétaire » (Pézard 1995, p.11) !

Les origines du jubilé

Il y a des raisons de croire que Lv. 25.8-54 fut rédigé vers la fin de l’exil à Babylone, lors du retour imminent des exilés. D’ailleurs le temps qui s’est écoulé entre la destruction de Jérusalem et l’édit de Cyrus annonçant la possibilité du retour était d’environ 50 ans (Raiser 1997, p.22). On pourrait y voir la main d’un parti de prêtres qui, aux fins de jouer les premières places de l’État restauré, propose de faire table rase à leur profit des obligations qui encombrent l’économie et la propriété foncière. L’idée serait alléchante pour les exilés qui rentraient, dont les terres seraient tombés entre d’autres mains pendant leur absence (Gottwald 1997, p.36). Ces autres mains étaient justement paysannes, puisque les Babyloniens avaient redistribué la terre aux paysans (Zurn 1996). Le parti prit soin cependant d’habiller ses intentions des atours d’une tradition bien plus ancienne, élaborée sans doute sur une longue période (North 1954, chap. 9) - celle de la bonne nouvelle aux démunis et de la libération des opprimés.

Le jubilé, une inspiration

Il nous faut des épisodes comme le retour des nouveaux Länder de l’Allemagne réunifiée pour nous rappeler la possibilité que l’idée du jubilé ait des origines réactionnaires et des dangers que cela recèle. Le mythe du jubilé a néanmoins eu raison des intentions des possédants dépossédés. Ce n’est qu’un exemple parmi tant de la façon dont l’inspiration de la Bible transcende les contingences d’épisodes particuliers.

Edouard Dommen


Références :

- Baertschi, Bernard, François Dermange et Pierre Dominicé, 1998, Comprendre et combattre l’exclusion, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes
- Bengoa, José, Les relations entre la jouissance des droits de l’homme, en particulier les droits économiques, sociaux et culturels, et la prépartition du revenu, Nations Unies, 30 juin 1997, E/CN.4/Sub.2/1997/9
- Commission mondiale sur l’environnement et le développement, 1988, Notre avenir à tous, Montréal, Éditions du fleuve.
- Conseil pontifical "Justice et paix", 1997, Pour une meilleure répartition de la terre, Le Vatican, Libreria Editrice Vaticana
- Dommen, Édouard, 1998, "À chaque forme de gouvernance ses formes d’exclusion", in Baertschi et al. 1998
- Dumouchel, Paul et Jean-Pierre Dupuy, 1979, L’enfer des choses, Paris, Seuil
- Galbraith, John Kenneth, 1974a, Le nouvel État industriel, Paris, Gallimard - , 1974b, La Science économique et l’intérêt général, Paris.
- Garaï, François, 1998, "Mieux vaut harmoniser qu’uniformiser", Genève, Le Courrier, 27 février, p.2
- Gottwald, Norman, 1997, "The biblical jubilee : in whose interests ?", in Ucko 1997
- Hein, Philippe, 1996, L’économie de l’Ile Maurice, Paris, L’Harmattan
- Jean-Paul II, 1994, Vers l’an 2000, Paris, Éditions de l’Emmanuel (Lettre apostolique Tertio millenio adveniente)
- Kissling, Christian, 1997, (Commission nationale suisse Justice et Paix, Institut d’éthique sociale de la FEPS), Quel Avenir pour l’Etat social ?, Genève, Labor et Fides
- Klenicki, Leon, 1997, "Jewish Understandings of Sabbatical Year and Jubilee", in Ucko 1997
- Malthus, Thomas Robert, 1798, Essai sur le principe de population
- Myrdal, Gunnar, 1944, An American Dilemma. The negro problem and modern democracy, New York, Harpers
- Myrdal, Gunnar, 1957, Economic theory & underdeveloped regions, Londres, Duckworth.
- North, Robert, 1954, Sociology of the Biblical Jubilee, Rome, Pontifical Biblical Institute
- Ouvrage collectif, 1994, Un brevet pour la vie, Ottawa, Centre de recherches pour le développement international
- Pareto, Vilfredo, 1906, Manuel d’économie politique.
- Pézard, Alice, "Éthique et privatisation", Les petites affiches No 146, 6 décembre 1995
- Pirou, G. 1947, Les théories de l’équilibre économique : L. Walras et V. Pareto, Domat-Montchrestien
- Ramonet, Ignacio, 1995, "La pensée unique", Le Monde diplomatique, janvier
- Römer, Thomas, 1996, Dieu obscur, Genève, Labor et Fides, Sismondi, Jean-Charles Léonard, 1819, Nouveaux principes d’économie politique, Paris, Delaunay
- Smith, Adam, 1759, The theory of moral sentiments - 1776, The Wealth of Nations.
- Solomon, Norman, 1997, "Economics of the Jubilee", in Ucko 1997
- Trocmé, André, 1961, Jésus-Christ et la révolution non violente, Genève, Labor et Fides
- Ucko, Hans, 1997, The jubilee challenge : utopia or possibility ?, Genève, WCC publications
- Vischer, Wilhelm, 1959, Le prophète Habaquq, Genève, Labor et Fides
- Walras, Léon, 1874-77, Éléments d’économie politique pure.
- Zurn, Jean-Pierre, 1996, "Au creux de l’expérience du mal, quelle prière à ce Dieu ?", Notes de cours de l’Atelier œcuménique de théologie, 28 Octobre.

Notes

[1] - Le mot ’mythe’ s’entend de nombreuses façons. Nous nous cantonnons ici uniquement au sens no 3 selon le Petit Robert : "Expression d’une idée, exposition d’une doctrine ou d’une théorie philosophique sous une forme imagée". De nombreux mythes se fondent sur des évènements réels de l’histoire. Indépendamment de toute réalité historique du jubilé biblique, le titre de cette présentation veut souligner le rôle mobilisateur de l’idée du jubilé aujourd’hui.

[2] - Il s’agit bien de moins d’un dixième d’un pour cent.

[3] - Le coefficient de Gini se situe entre 0 et 1 : plus il est élevé, plus la répartition est inégale : un coefficient de 0 correspond à une répartition parfaitement égalitaire.

[4] - Sans recourir explicitement aux cercles vicieux comme outil d’analyse, le chapitre 1 de Pour une meilleure répartition de la terre (Conseil pontifical "Justice et paix" 1997) en sous-entend non seulement de nombreuses manifestations mais en outre leur imbrication (viz. par exemple les. paras. 8 et 17).

[5] - le fameux "level playing field" qu’exigent les protagonistes de la mondialisation.

[6] - On pourrait bien sûr comprendre cette juxtaposition autrement, comme une allusion à l’incapacité de l’humanité de respecter les commandements de Dieu.

[7] - D’ailleurs la note correspondante de la TOB insiste : "le sabbat a ici un but humanitaire".

[8] - François Garaï est rabbin de la communauté israélite libérale de Genève.

[9] - Pour ne parler que des pays développés.


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