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Indonésie : les femmes musulmanes à l'heure de la mondialisation

Foi et développement, n°289, décembre 2000

par Siti Ruhaini Dzuhayatin

Le réseau des organisations féminines est une autre forme de mondialisation, positive celle-là. Cela semble indiscutable lorsqu’on entend la voix de femmes musulmanes d’Indonésie relayées ci-dessous par Siti Ruhaini Dzuhayatin(1). Elle a présenté son analyse au Forum des ONG ASEM III (Asia Europe Meeting) à Séoul, en octobre dernier, dans l’atelier « Spiritualité et mondialisation ».

Pour réagir, il faut commencer par décrypter les racines du « mal » contre lequel s’organise la résistance, c’est à cela que s’attelle Siti Ruhaini Dzuhayatin. Elle analyse les effets de la mondialisation sur la société indonésienne, et les femmes en particulier, et relève les liens étroits entre mondialisation, Etat et religion. Ces constatations font écho à des études faites dans d’autres pays de la planète : domination sans partage de l’économie, exploitation de la nature, hommes et femmes considérés comme simples ressources humaines permettant d’accroître la richesse de quelques-uns. Et il s’avère toujours, quels que soient le système politique et la religion dominante, que les femmes sont les plus touchées.

Quel rôle joue la religion dans ce constat ? Yvone Gebara(2), une théologienne brésilienne, remarque que « les différentes dimensions de notre société sont articulées entre elles et la religion y exerce un rôle immense. Si d’un côté elle console, de l’autre elle opprime ». Les femmes sont les premières concernées par cette constatation. C’est une cause de souffrance et d’incompréhension que d’être opprimée, limitée dans son expression par la religion « réalisée » alors que la religion « proclamée » ne fait pas de différence entre les hommes et les femmes.

L’auteure parle aussi de la violence, du travail, de l’explosion de la prostitution et, plus largement, du commerce du sexe. Ces mêmes thèmes sont étudiés dans toutes les organisations féminines aussi bien au Sud qu’au Nord, dans les pays dits riches comme dans les pays dits défavorisés. Partout les sociétés exploitent la force de travail des femmes tout en les culpabilisant, car elles sortent du rôle traditionnel prévu pour elles.

La demande des femmes musulmanes de relire les textes fondateurs en les épurant pour retourner à l’essentiel - un message d’amour, d’égalité et de paix - fait écho à la démarche entreprise par les théologiennes chrétiennes. Là encore, Yvone Gebara situe bien l’enjeu : « Démonter les gigantesques dogmatismes qui te font peur et les remplacer par la fragilité de l’amour, le provisoire de la vie, la recherche de sens pour chaque génération ».

Depuis 1975, les Nations Unies ont mis en marche un processus d’analyse et de propositions. Les femmes y ont pris une part prépondérante, malgré la réticence de nombreux Etats. Certes, aujourd’hui, la mondialisation aggrave la condition féminine mais les techniques modernes facilitent la communication, donc permettent d’amplifier la résistance. Partout dans le monde existent des groupes de femmes - femmes de foi ou humanistes - qui tissent un immense réseau par-dessus les frontières, les cultures, les appartenances religieuses, les différences socio-économiques. Le dénominateur commun d’un tel échange n’est pas le fait d’être femme, mais plus largement le rêve partagé d’un monde différent, d’un avenir plus juste et égalitaire pour tous et toutes.

A la mondialisation de l’économie et des marchés répond une autre mondialisation porteuse d’espérance. Et cette mondialisation là, il nous faut la partager avec tous les hommes porteurs de la même espérance.

Maryse Durrer

Ces deux dernières décennies, nous avons été stupéfaits de constater à quel point l’idée de progrès humain est devenue puissante, d’une manière générale à travers le monde, et dans les tiers mondes en particulier. Dans ces derniers, la mondialisation prend différentes formes selon les Etats. En Indonésie, elle est synonyme de « développement » ou de « modernisation » et se fonde uniquement sur le progrès économique comme passage obligé vers l’amélioration des conditions de vie brisées par la Seconde Guerre mondiale.

Modernisation et développement ne sont pas simplement des concepts mais ils recouvrent une idéologie qui vise à conduire le peuple à la réussite matérielle. Conséquence, les gens en arrivent à négliger ce qui fait l’essence même de leur être. La dimension matérielle, qui constitue de fait la base permettant à la personne d’accéder à plus d’humanité, devient ainsi dans la vie moderne le but essentiel. Au nom du progrès économique, les gens exploitent la nature comme bon leur semble, pire, ils exploitent leurs semblables comme de simples sources de revenus financiers. La destruction de la nature, le consumérisme déshumanisant, la pauvreté et l’exploitation de l’homme démontrent, à l’évidence, pourquoi la modernisation mondiale n’a pas réussi à apporter à l’homme la prospérité.

DOMINATION PATRIARCALE

Considérant les effets négatifs de la mondialisation, Haleh Afshar affirme que, certes, les hommes et les femmes partagent l’expérience de l’extrême pauvreté et beaucoup d’autres formes d’exploitation, pourtant ce sont les femmes, plus que les hommes, qui constituent le groupe le plus vulnérable dans ce genre de situations. Pourquoi ? La réponse réside dans le fait que la mondialisation affecte différemment les hommes et les femmes. Dans la plupart des cas, le patriarcat s’est, pour ainsi dire, adapté à la nature de la mondialisation moderne en s’accordant à son caractère masculin.

Quelques intellectuels féministes ont déjà attiré notre attention sur le fait que la collaboration entre le capitalisme et le patriarcat est à l’origine de comportements discriminatoires à l’encontre des femmes. Le fait que la femme soit habituellement identifiée aux activités du foyer fait d’elle une sorte de « réserve de main-d’œuvre » pour le capitalisme. En conséquence, les femmes ont beaucoup plus de peine à faire accepter leur statut de travailleur permanent, même quand elles doivent sacrifier leur dignité, comme c’est le cas dans la prostitution, la pornographie ou d’autres pratiques de ce genre. Or, au niveau culturel, le contrôle social a été assigné aux hommes, ce qui leur permet d’exercer leur pouvoir sur les femmes aussi bien physiquement, psychologiquement que sexuellement.

Au premier niveau, la domination du patriarche sur les femmes et les enfants s’exerce dans le milieu familial. Dès que l’émancipation de la femme se profile, au sein de la modernisation mondiale, dans les domaines de l’éducation ou de l’indépendance économique, le pouvoir de l’homme sur la femme s’étend au domaine public. Il s’ensuit que les femmes souffrent souvent de discrimination, de marginalisation et deviennent la cible d’exploitations sexuelles. La circulation de l’argent dans le système capitaliste, tel qu’on le voit dans la pratique salariale, conforte encore la suprématie du patriarche sur les femmes au foyer, qui dépendent économiquement de leurs maris.

En revanche, les femmes qui se voient contraintes d’entrer dans le marché du travail sont confrontées à des dilemmes car on leur rappelle qu’elles ne doivent pas négliger leurs rôles et leurs devoirs primordiaux au sein du foyer. L’Etat lui-même a souvent une attitude ambivalente face à ces dilemmes. Sa complaisance à l’égard de la religion dominante a permis aux groupes religieux conservateurs de réduire le rôle de la femme aux activités domestiques. C’est dans ce contexte, qu’Asfhar conclut que les femmes qui travaillent sont souvent désignées comme le symbole de la corruption et les agents de la désintégration morale.

Ce sont elles aussi qui sont désignées comme responsables de la panique morale, qui n’est pas forcément due au fait de leur engagement dans le domaine public. Il est communément admis que, si les promesses d’un développement global n’ont pu être tenues, cela est dû non seulement à un échec technique mais aussi à un échec moral auquel les femmes au travail ont contribué. L’échec moral a aussi été attribué à la prostitution qui est remise en cause aujourd’hui dans le contexte de la crise économique. On démolit, avec brutalité, les bordels et on torture les femmes qui se prostituent pour exorciser la panique morale. Au lieu de prendre en considération la prostitution du point de vue des hommes et des femmes, de voir les intérêts qu’en retirent principalement les hommes en tant qu’entremetteurs, proxénètes, vigiles, on tend à rendre les femmes responsables de toutes ses conséquences morales.

Comme je l’ai dit précédemment, la collusion entre capitalisme et patriarcat a laissé les femmes sans protection. Le capitalisme ne voit dans les femmes qu’une simple « réserve de main-d’œuvre » en vue d’accroître le capital, et dans celles que l’on peut manipuler, des travailleurs bon marché ne disposant que d’un minimum de protection sanitaire et sociale. Dans le même temps, au plan culturel et même religieux, les femmes sont piégées pour avoir transgressé les frontières de leur foyer et méritent en conséquence violences physiques, morales et sexuelles.

LE MONOPOLE DES THÉOLOGIENS

L’islam qui regroupe 87% de la population d’Indonésie exerce une influence majeure dans la culture indonésienne. La communauté musulmane, à prédominance sunnite, s’en remet pour ses connaissances religieuses à l’ulama (théologien musulman, ndlr), à cause de la barrière de la langue. La plupart des musulmans indonésiens ont été scolarisés et sont capables de lire le Coran, mais un petit nombre seulement, comparé à l’ensemble de la population, saisit véritablement le sens de cette écriture sainte. Malheureusement, la plupart de ces privilégiés sont des hommes. En Indonésie, on dénombre quatorze écoles de théologie islamique d’Etat accueillant un nombre égal d’étudiants et d’étudiantes. Mais il est étonnant de constater que très peu de femmes sont admises comme ulama bien qu’elles aient formellement reçu la même qualification que leurs homologues masculins.

L’absence de femmes dans les instances religieuses, telles que l’institution de la fatwa (décret religieux, ndlr) et les organisations islamiques majeures, a une répercussion considérable sur les problématiques féminines. Mahnas Akhami souligne que le monopole qu’exerce un groupe de théologiens de premier ordre sur l’interprétation des textes religieux explique la violence familiale et politique. Concernant la violence contre les femmes, les ulama ne disent pas grand chose. A nouveau ils affirment que c’est la faute des femmes : elles n’occupent pas la place qui leur incombe, ne portent pas des vêtements convenables et ne se comportent pas comme elles le devraient.

Les plus gros problèmes qui secouent la nation et provoquent la colère des militantes indonésiennes est la tragédie des femmes au travail. Presque toutes les semaines, les journaux nationaux relatent les mauvais traitements infligés aux femmes indonésiennes travaillant à l’étranger. Récemment, une femme, accusée de vol de bijoux et menacée de la peine capitale, s’est suicidée. Tandis que deux autres femmes ont tenté d’attenter à leurs jours pour des raisons semblables. Ces trois femmes comptent parmi celles que l’Etat et les ulama ont laissées sans défense. L’Etat ne veut pas s’occuper sérieusement de ces cas, essentiellement pour des raisons politiques : il entend maintenir de bonnes relations diplomatiques avec les pays du Moyen Orient.

Dans le même temps, les ulama tendent à ramener ces questions socio-économiques et politiques complexes à un jugement moral qui fait force de loi. Au lieu d’édicter des fatwa progressistes qui protégeraient les travailleuses, les ulama poussent plutôt l’Etat à endiguer le flot des femmes qui s’en vont travailler à l’étranger, sous prétexte que l’émigration féminine est contraire au principe islamique du mahram. Littéralement, mahram signifie « tutelle de l’homme ». Le père, le mari ou un autre parent de sexe masculin doit assurer la sécurité d’une femme qui est hors de chez elle. A l’époque du Prophète, le mahram avait pour but de protéger les femmes dans les lieux publics. Dans certains cas, l’interprétation de cette disposition passe de l’idée de protéger la femme à celle de réduire sa participation à la vie sociale.

PROSTITUTION ET POLYGAMIE

La croissance rapide du tourisme et du consumérisme a encouragé inévitablement le trafic des femmes et des fillettes pour l’industrie du sexe. Le consumérisme a attiré des jeunes filles qui aspiraient à satisfaire le plus rapidement possible leur obsession du luxe, générée par les médias et les galeries marchandes. Dans le domaine religieux, face au débordement de la prostitution dans le tourisme mondial, les groupes islamiques conservateurs ont exigé de manière plus vigoureuse qu’on supprime les dispositions restrictives concernant la polygamie, régie par la Loi du mariage, et les régulations particulières concernant le mariage et le divorce dans le système public. Le tout reposant sur le mythe que l’homme est nécessairement polygame.

Pour une femme, refuser à son mari d’avoir d’autres femmes constitue un péché grave puisqu’elle l’incite ainsi à se livrer à la prostitution. Dans cette perspective, les femmes sont à nouveau rendues responsables des effets négatifs de la mondialisation. Alors que pour les femmes, la prostitution, de toute manière, détruit l’intégrité et la dignité de leur personne, puisque leur corps est exploité à des fins purement commerciales. D’un point de vue humain, il nous faut donc chercher à éliminer de telles pratiques en donnant du pouvoir aux femmes de telle sorte qu’elles puissent choisir de gagner leur vie en dehors de la prostitution.

FEMMES BATTUES

La violence au foyer constitue un autre aspect lugubre de la condition des femmes musulmanes à l’heure de la mondialisation. Pendant des siècles, ce genre de violence est demeuré caché derrière les murs des maisons et personne, pas même la famille ou la parenté, ne pouvait intervenir.

Selon l’étude menée par le Centre Rifka Annisa qui répond aux situations de crise des femmes, la violence au foyer est plus répandue dans les familles urbaines que dans les familles rurales. La raison généralement admise est que les hommes, en milieu urbain et industriel, sont plus stressés parce qu’ils ont à faire face à la concurrence mondiale dans leur vie publique et que c’est chez eux, uniquement, qu’ils peuvent donner libre cours à leur colère.

Pour résoudre le problème, les autorités religieuses, à qui les femmes doivent normalement demander conseil, leur recommandent de redoubler d’efforts au service de leurs maris pour éviter le pire, mais aucune recommandation n’est faite aux hommes. Plus aberrant encore, l’interprétation conservatrice du verset 4.34 du Coran permet à l’homme de battre sa femme. On considère qu’il est du devoir du mari de battre sa femme pour l’éduquer si sa conduite est « subversive ». Mais, dans la plupart des cas, c’est le mari qui établit la norme selon laquelle une conduite peut être qualifiée de subversive.

A l’origine, en tenant compte du contexte de la révélation, ce verset se rapporte à la suppression des châtiments sévères infligés à la femme par les Arabes. Le mot « battre » dans le verset comporte plusieurs sens. L’un se réfère à une douce correction que le Prophète décrit comme « battre avec une brosse à dents », tandis qu’un autre signifie « la laisser libre de chercher à refaire sa vie », puisque le verset fait allusion à une femme accusée d’avoir un penchant pour un autre homme. En réaction à ce comportement, son mari l’avait battu sévèrement. Pour ma part, je suis convaincue que ce verset entend souligner de quelle manière l’islam cherche à éliminer la violence au foyer plutôt qu’à l’approuver.

UN PROGRAMME DES DROITS DE LA FEMME

Les expériences ci-dessus illustrent les conditions de vie des femmes prises dans un réseau complexe d’influences qui relève à la fois de la mondialisation, du patriarcat et de la religion. La religion exerce ses pouvoirs autant sur la vie socio-politique qu’économique ; il y a restriction ou libération selon que l’on aborde le problème sur l’un ou l’autre terrain culturel. Farida Shaheed soutient que ce sont les composantes essentielles des structures patriarcales qui déteignent sur l’interprétation religieuse et entraînent la subordination des femmes à de multiples niveaux : dans les structures familiales et parentales, dans les directives politiques de l’Etat et dans l’ordre mondial. En même temps qu’elles empêchent la pleine participation des femmes à un progrès mondial plus humain.

Il est temps, en conséquence, pour toutes les femmes de toute religion, race et ethnie de revendiquer la libération et le salut accordés par toute religion pour bâtir notre avenir et démanteler les préjugés patriarcaux et les attitudes misogynes. Mahnas Afkami ajoute que les femmes doivent se forger et se garantir une identité et une dignité justes au regard de l’histoire, sérieuses au plan psychologique et bonnes d’un point de vue moral. Ainsi, des théologiennes doivent promouvoir l’enseignement religieux comme un ensemble de lois qui mettent fortement l’accent sur les responsabilités des femmes alors que constamment ces mêmes lois bafouent leurs droits.

Daniz Kondiyoti affirme que des théologiennes devraient essayer d’élaborer un programme des droits de la femme en réinterprétant les textes islamiques à la lumière d’une intelligence humaine soucieuse d’égalité, par opposition à l’enseignement des théologiens masculins. En attendant, elles doivent faire connaître la nécessité qu’il y a à concilier des approches diversifiées et différentes de l’interprétation des textes religieux. Sans saper le principe même des bases éthiques à partir desquelles le droit à la différence doit continuer d’exister.

Siti Ruhaini Dzuhayatin

(traduit de l’anglais par Odilia Killherr)


Références :

Women, State and Ideology, Haleh Afshar, USA, State University of New York press, 1987.

Faith and Freedom : Women’s Human Rights in the Muslim World, USA, Syracuse University Press.

Notes

[1] - Siti Ruhaini Dzuhayatin est enseignante et coordinatrice de programme à l’Institut national d’études islamiques de Yogyakarta et membre du conseil d’administration du Rifka Annisa Center (ONG créée en 1993 pour accueillir et assister les femmes victimes de violence ou de harcèlement).

[2] - Le mal au féminin. Réflexions théologiques à partir du féminisme, L’Harmattan, Paris, 1999. Voir aussi Foi et Développement, n° 274, juin 1999 : Les femmes et la mondialisation, le droit à la différence.


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