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Réinventer la solidarité Nord-Sud

Foi et développement, n°287, octobre 2000

par Jean-Marc Ela

Le capitalisme a toujours connu deux visages. L’un scrupuleux, l’autre crapuleux. Le premier, pour se donner bonne conscience, compensait ses états d’âme par la conviction, bien ancrée dans son esprit, d’apporter son tribut au progrès de l’humanité. Le second, pour ne point céder devant l’accusation de cynisme, s’est réfugié derrière les règles du marché. Les États, en validant la violence du plus fort comme méthode de gouvernement, ont contribué à l’émergence dramatique des « logiques d’exclusion ». Dans tous les cas, le pauvre, qui n’entre pas dans les projections technocratiques, est « l’être de trop ».

Or, pour Jean-Marc Ela, les effets et les abus d’un système qui a fait la preuve de sa perversité depuis des années, dépendent d’un consensus qui doit être aujourd’hui rompu : il est possible à ses yeux de dissocier le « développement » du « projet néo-libéral ». Il est nécessaire pour ce faire de « réenclaver l’économie dans la société », dans un mouvement exactement opposé à celui du modèle dominant actuel, qui tend à subordonner la société aux stratégies de l’économie. Pour gagner le pari du développement, il serait temps de promouvoir de nouvelles relations entre les Etats et les individus. Jean-Marc Ela propose de revenir à des relations humaines gérées par un « contrat de générations ».

L’auteur, né en 1936 au Cameroun, est un lutteur. Prêtre, sociologue et théologien, il fut contraint à l’exil politique au Canada en 1995. Son dernier ouvrage traitait des Innovations sociales et de la renaissance de l’Afrique noire (L’Harmattan, 1998) ; le suivant sera centré sur Théologie africaine et libération (Karthala). Le ton est donné !

Albert Longchamp

Comment « refonder la solidarité » - pour reprendre l’expression de P. Van Parijs - entre acteurs du Nord et du Sud en vue d’établir un « contrat de générations » face aux enjeux de société d’aujourd’hui et de demain ? Telle est la question à laquelle nous voudrions apporter un essai de réponse dans les réflexions qui vont suivre. Pour situer le sujet qui nous préoccupe, quelques constats sont nécessaires.

LE TEMPS DES EXCLUSIONS

Ce qui nous frappe d’abord, c’est la nécessité de revenir sur le thème qui nous paraît fondamental au seuil du troisième millénaire. Plus que jamais, il nous faut d’urgence repenser en profondeur ce que signifie vivre ensemble dans un monde aux multiples visages. Il nous faut reconnaître, par exemple, que la solidarité entre les sociétés et les cultures exige le respect des libertés sans frontières. Cela suppose, de toute évidence, de revoir les pratiques qui ne permettent pas de mettre la solidarité en œuvre dans les relations entre les individus et les peuples.

A cet égard, si l’on considère les mouvements de population qui façonnent les mutations actuelles du monde, on doit s’interroger sur les conditions d’exercice de la solidarité humaine dans les États qui risquent de légitimer les ruptures et les séparations par la fermeture des frontières. Et ce, au moment même où les sociétés contemporaines nous acculent à l’ouverture, à l’échange, à la rencontre et à la reconnaissance des différences. Cette question s’impose dans un contexte où, comme on l’observe depuis des années, les pays riches se barricadent. Les politiques d’entrée et de séjour des étrangers en Occident tendent à se restreindre avec le développement de la crise mondiale.

En effet, si l’immigration à mobile économique voit se dresser de nouvelles barrières, l’exil pour motif politique peut espérer être traité selon d’autres critères par les pays démocratiques dans la mesure où il s’agit d’un droit dont la défense relève des principes universels. Mais les restrictions apportées par de nombreux États occidentaux à l’exercice de ce droit tendent à montrer la grande relativité du respect de ces principes universels. Le cas du droit d’asile en Europe en est une illustration dans la mesure où le contrôle des migrations y est devenu une priorité pour les États inquiets de l’accroissement du nombre de demandes d’asile. Cette crise du droit d’asile est le miroir d’une société qui se ferme et se construit sur un modèle de développement pour lequel, en définitive, les pauvres sont de trop. On perçoit ici l’un des enjeux de la solidarité entre les générations dans les processus de globalisation en cours.

Il nous faut approfondir la réflexion sur les défis communs auxquels les acteurs du Sud et du Nord sont confrontés en prenant conscience des ravages de ce que j’appelle « la civilisation de l’anti-frère ». Celle-ci tend à s’édifier sur la base de l’exclusion à partir des prétentions à l’universalité d’un système qui privilégie le « rentable » au détriment du « social ». Au-delà des disparités entre les riches et les pauvres au sein d’un pays et des écarts entre le Nord et le Sud, il convient de souligner l’ampleur des dynamiques de la précarité et de l’insécurité à I’œuvre dans une économie qui ne peut prospérer que sur la destruction de la société.

En observant le visage des hommes et des femmes marqués par le désespoir, la lassitude ou la révolte dans les sociétés où la crise du travail ébranle les valeurs fondamentales qui ont mobilisé des générations, on découvre « l’horreur économique » de « l’idolâtrie du marché ». Il s’agit, en profondeur, d’une religion séculière qui, en investissant tous les espaces de la vie en société pour les soumettre au règne du profit, se fonde sur des sacrifices humains. On mesure l’ampleur des processus de violence et de criminalisation propres à l’expansion du capitalisme qui, comme le montre opportunément J-F. Bayart, « sait à l’occasion être quelque peu crapuleux ».

C’est ce que rappellent les effets pervers des programmes d’ajustement structurels imposés par le FMI et la Banque mondiale aux pays d’Afrique. Pour forcer l’État à abandonner l’économie au secteur privé, les organismes financiers internationaux utilisent l’arme de la dette de manière à détruire le potentiel futur du développement par la réduction des dépenses publiques dans le domaine de l’éducation et de la santé. Il n’est plus nécessaire d’insister sur les mécanismes de pauvreté et de chômage qui frappent des millions d’hommes et de femmes dans un continent sans espoir où des jeunes sans avenir, dans leurs villages et leurs quartiers, sont tentés de s’expatrier dans les pays du Nord. En s’exposant à tous les risques.

Dans ce contexte, ce qui a trait à ce que l’on appelait naguère le « développement » a été délaissé au profit de l’ajustement structurel, en dépit des discours sur la lutte contre la pauvreté qui masquent le cynisme des institutions financières internationales. Leur tâche messianique est de conduire les Africains vers la Terre Promise du Marché, comme le suggère tout le catéchisme de la Banque mondiale Tout se passe comme s’il fallait démanteler les structures économiques locales, affaiblir l’État et réduire les politiques sociales, sanitaires et éducatives pour forcer l’intégration des pays du Sud dans l’économie du marché mondialisé.

Il importe de relever ces processus qui montrent que les sociétés du Sud sont confrontées à une même logique et à des problèmes semblables à celles du Nord. Au moment où, avec un système qui n’intègre plus mais vulnérabilise en devenant une véritable machine à exclure, six milliards d’êtres humains risquent de basculer dans la jungle mondiale. C’est cette situation grave qui, nous semble-t-il, constitue un défi à la solidarité entre les acteurs de changement dans le monde d’aujourd’hui et de demain. En effet, il s’agit de savoir comment reconstruire le lien social au moment où nous entrons dans le temps des exclusions.

RÉSISTANCE DES SOCIÉTÉS AFRICAINES

Dans cette perspective, au-delà des images d’apocalypse qui se renouvellent, on peut se demander si l’Afrique ne doit pas être considérée comme un gisement de sens dont l’approfondissement est susceptible d’enrichir le débat sur la recherche d’alternatives à la violence du marché. Un certain nombre d’indicateurs oriente la réflexion dans cette direction. En effet, on ne peut négliger le poids des expériences individuelles et collectives mises en œuvre dans les pays africains où une grande majorité de la population a connu une sévère régression de son pouvoir d’achat et une forte réduction des niveaux de vie depuis vingt ans.

Ce qui s’impose à l’attention, c’est la capacité de mobilisation des sociétés africaines à élaborer des « ripostes à la crise » aussi bien en milieu rural que dans les quartiers populaires des villes en pleine croissance. Il ne suffit pas de repérer les formes singulières que revêt ici une crise qui affecte à des degrés divers de nombreuses sociétés. Il faut aussi constater comment elle conduit à des recompositions sociales, à des restructurations économiques et à l’émergence de nouveaux comportements.

Or, il est incontestable que les sociétés africaines ont réagi de manière étonnante aux amputations qui ont accompagné les mesures visant à forcer l’État à abandonner l’économie aux forces du marché. Depuis les années où les contraintes économiques ont mis en question les conditions de survie tandis que l’État relâchait son emprise, des dynamiques imprévues et diffuses se sont manifestées dans tous les domaines. Un large champ s’ouvre à la recherche pluridisciplinaire pour mettre en perspective cette période de crise en découvrant les modes d’adaptation de populations soumises à une diminution durable de leur pouvoir d’achat et à la stagnation de leur niveau de vie.

La vitalité des sociétés africaines sous-jacente à bien des drames et des souffrances se révèle çà et là, selon des cheminements originaux et tâtonnants, comme on l’observe dans les villes qui sont le lieu des réponses inventives et multiformes face à l’urgence du quotidien. Depuis les années 70, les experts du BIT ont su mettre en évidence l’existence d’un vaste secteur informel jouant un rôle majeur dans l’accueil des migrants : création d’emplois (hors salariat moderne), circulation de flux monétaire, constitution d’épargne, etc.

Comme l’affirme M. Dijk, on ne peut fermer les yeux sur les nouveaux acteurs des économies réelles qui font partie d’une réalité bien présente des pays du Sud. En Afrique noire, il s’agit de « ces petits métiers qui, dans un environnement excroissant, offrent des biens et services peu coûteux et adaptés aux réalités socioculturelles et aux besoins des populations. Ces entreprises sont essentielles pour susciter la richesse collective. Elles permettent de réaliser des revenus substantiels, de créer des emplois, de régler quelques problèmes de chômage (… ). Elles contribuent aussi aux efforts de développement endogène et autocentré ». Bien sûr, les stratégies de survie ne peuvent, à elles seules, résoudre les problèmes du développement qui s’inscrivent dans les dynamiques macro-économiques. Mais à l’évidence, à travers les capacités d’initiatives et le potentiel de créativité déployé dans différents domaines, on voit se dessiner des évolutions novatrices dont il faudrait évaluer la portée.

On peut à cet effet, discerner :

  • des évolutions de comportement : diversification des modes de vie et de consommation, prises de responsabilité des jeunes et des femmes, comportement d’investissement…
  • la création de nouvelles structures économiques et sociales à travers diverses formes d’organisations et d’associations paysannes, entreprises agricoles, tontines…
  • le déploiement de nouvelles formes de division du travail : secteur vivrier et petit commerce, artisanat, commerce régional et frontalier, travail à domicile, pluriactivité et montée des taux d’activités féminines…
  • l’émergence d’une nouvelle génération qui se fait remarquer par son incontestable esprit d’entreprise et le sens des affaires.

Comme on le voit, la faillite d’un modèle unique de développement ne doit pas nous cacher les changements importants et les dynamismes nouveaux apparus dans de nombreux pays du Sud. A l’origine de ces dynamismes, on trouve des acteurs dont 1’émergence contribue à la reconfiguration des processus institutionnels dans la mesure où ils sont susceptibles d’exercer une influence sur la vie économique, le marché du travail, les nouvelles formes d’organisation, de redistribution des revenus, la constitution des pouvoirs locaux et les processus de décentralisation. On ne saurait ignorer aujourd’hui :

  • l’auto-organisation des communautés paysannes
  • les mouvements sociaux dans les quartiers urbains
  • les petits entrepreneurs des villes
  • les créateurs et responsables d’entreprises
  • les communautés de chercheurs
  • les animateurs sociaux et culturels
  • les leaders d’opinion
  • les syndicats et les différents mouvements de défense des droits de l’homme et de l’environnement
  • les écrivains et les artistes
  • les mouvements de jeunes et de femmes.

Tout se passe comme si l’on assistait à la revanche des sociétés dans les pays où les dynamismes internes ont été trop longtemps étouffés par l’État qui a fait de la violence une méthode de gouvernement. Dans différents pays, de véritables contre-pouvoirs sont en gestation. Ce sont de nouveaux acteurs politiques avec lesquels il faut compter. En dépit des blocages qui demeurent sur les chemins de la démocratie, des brèches s’ouvrent, des espaces de parole, d’initiative et de créativité sont des repères incontournables des mutations africaines.

Ce qui doit ici retenir l’attention, c’est que la plupart des acteurs de ces mutations puisent dans leurs ressources et leurs cultures les moyens de survivre et de vivre mieux. Il ne s’agit pas seulement des savoir-faire endogènes que l’on se réapproprie dans différents secteurs d’activité. Il s’agit aussi des logiques d’action et d’organisation qui fondent de nombreuses initiatives prises par les hommes et les femmes qui créent de petites entreprises. Qu’il suffise de rappeler la renaissance du mouvement associatif dans un contexte où, en dépit des processus d’individualisation accélérés par l’urbanisation et la scolarisation, l’Afrique de la parenté est le lieu des résistances à la tyrannie du marché. Dans les pays ravagés par les politiques d’ajustement structurel, les manageurs de la rue ou du quartier redécouvrent l’importance des réseaux sociaux. « Notre banque, c’est nos relations », disent les femmes de Dakar interrogées par Emmanuel S. Dione.

Dans la mesure où l’autonomie ne peut se penser hors d’une solidarité négociée avec la communauté, les sociétés africaines ont pris conscience de la nécessité de réinventer la tradition pour trouver une solution de rechange à la structuration d’une économie barbare qui se construit sur les ruines de la société. Au-delà de la « débrouille », telle est la portée des pratiques populaires qui sont les formes concrètes d’une socio-économie enracinée dans les cultures du terroir. Comme le montre le phénomène des tontines, pour les Africains l’accès à la modernité n’est pas incompatible avec l’articulation de l’argent et de la parenté. Les formes de créativité qui se déploient dans cet esprit se traduisent par des expériences d’un développement solidaire dont il faut saisir la pertinence dans un contexte où la résistance s’impose face à la prétention à l’universalité d’un système fondé sur une « culture de mort » (J-M. Ela, 1998).

ÉCOUTE DE L’AUTRE

Ces observations éclairent le débat sur les nouveaux rapports entre le Nord et le Sud dans le monde qui vient. En examinant ce qui se passe en Afrique subsaharienne où, face à la crise, de nouvelles situations sociales apparaissent et s’ajoutent aux formes de sociabilité ancienne, on est tenté de se poser un certain nombre de questions. Peut-on rompre le consentement aux croyances néolibérales qui débouchent sur des logiques d’exclusion imposées à l’ensemble de la planète sans s’interroger sur la « capacité historique d’indocilité » (A. Mbembe, 1989) des sociétés africaines ? Celles-ci, à partir des acteurs de base, ouvrent, en effet, la voie à un contre-modèle de développement qui pourrait profiter au reste du monde. Où trouver des projets porteurs qui donnent sens et espoir aux efforts de survie des masses d’exclus ici et de là-bas ? Quelles solidarités faut-il créer entre les acteurs du Sud et du Nord confrontés aux mêmes ajustements structurels, aux mêmes politiques asociales ? Bref, comment résister à la structuration du monde sur la base de la violence économique et de l’exclusion ?

C’est autour de ces défis qu’il nous faut définir ce que l’on peut ici qualifier de « contrat de génération ». Ce contrat concerne les nouveaux acteurs du Nord et du Sud en mesure de mobiliser leurs capacités d’initiative, de créativité et d’invention en vue de la recherche d’alternatives à un modèle de développement qui risque de transformer nos sociétés en une sorte de jungle où les plus forts éliminent les plus faibles. Ce contrat implique aussi de trouver des réponses neuves aux problèmes qui se situent à moyen et long terme. Les défis à relever imposent une attention durable pour que les nouvelles générations soient socialisées par une autre manière de voir le monde, de penser et de vivre en rupture avec les dogmes qui nous enferment dans la dictature de l’immédiat. Il s’agit d’apprendre à voir loin et en profondeur, contrairement à ce qui arrive aujourd’hui dans les situations où, pour une hausse des profits, les milieux d’affaires n’hésitent pas à créer le chômage et la pollution sans aucun souci de « notre avenir à tous ».

Face aux défis qui nous mettent à l’épreuve, il ne suffit plus de dénoncer les effets et les abus d’un système dont la perversité est mise en lumière depuis des années. Il semble urgent de recentrer le développement sur des valeurs oubliées. A cet égard, pour agir au cœur de la Bête, il semble utile de rester à l’écoute de l’Afrique qui sait investir les ruses de son intelligence pour dissocier le « développement » et le « projet néolibéral ». Tel est, en effet, le sens de ces pratiques « déviantes » qui rappellent qu’il y a une autre manière de voir le monde et de vivre que le modèle d’économie et de société qui enferme les êtres humains dans l’univers des choses et la tyrannie de l’instant.

L’enjeu des expériences populaires, où un autre développement s’invente, c’est le réaménagement des sociétés où les gens s’octroient un sens. A ce niveau, la relation Nord-Sud prend une autre dimension. Il ne s’agit peut-être plus de faire un tas de choses pour ou avec les gens. Ce qui importe, c’est la remise en question de soi-même à partir de l’écoute de l’autre. Au-delà des actions d’urgence liées aux interventions humanitaires, une telle approche suppose un nouvel esprit qui diffère des anciennes stratégies d’assistance. En plus de la décentralisation et de la débureaucratisation des initiatives visant à privilégier et à promouvoir des expériences de proximité et d’immersion dans un groupe de base, il s’agit de comprendre que ces gens, dit « pauvres », sont des acteurs dont il faut considérer les logiques, les stratégies et les systèmes de référence.

L’engagement en faveur d’une population du Sud nécessite la mise en œuvre d’une « anthropologie de la subjectivité » qui permet de voir comment cette population s’organise pour relever les défis de son environnement à partir de ses manières d’être, de penser et de faire. Sur le terrain des opérations à mettre en œuvre, aucune action d’envergure ne peut se faire sans s’inscrire dans une histoire du développement en train de se faire à partir des « dynamiques du dedans ». Si la solidarité n’exige pas que l’on distribue des recettes magiques, tout se joue alors dans le renforcement des capacités entrepreneuriales des acteurs locaux.

Sans doute, les outils et les savoirs produits par le Nord restent utiles aux pays du Sud afin de domestiquer la modernité à partir de ce qui fait sens dans leurs façons de vivre. En même temps, nous prenons conscience du risque de mimer l’Occident et de reproduire ses contradictions. Pour le Nord, après avoir été longtemps un donneur de leçons, peut-être doit-il apprendre à découvrir ce que les autres ont de valable à lui dire. Cela suppose une extraordinaire capacité d’écoute et de modestie. Peut-être doit-il passer par cette voie pour retrouver ses racines et sa mémoire. Un fait paraît certain : sans tambour ni tam-tam, des alternatives s’élaborent dans les lieux de lutte et de résistance où les pauvres et les opprimés se lèvent. La solidarité s’actualise dans ces lieux où il faut réveiller l’espoir des hommes et des femmes laissés en marge du monde.

A cet égard, il semble important d’élargir la problématique des mouvements sociaux dans les pays du Nord en y intégrant les enjeux des pays du Sud. Car, en un sens, les problèmes de ces pays s’inscrivent dans le vécu quotidien et mettent en jeu les politiques des pays du Nord. Nous pensons ici au soutien des dictatures africaines par les réseaux mafieux occidentaux. Il faut aussi évoquer l’impact environnemental des entreprises du Nord et des sociétés multinationales en expansion dans le cadre de la privatisation et de la libéralisation économique.

RÉHABILITER LE POLITIQUE

Devant ces défis, on voit la nécessité et l’urgence de réhabiliter le politique et de reconquérir la citoyenneté dans un contexte mondial où les dirigeants politiques ont tendance à devenir les porte-parole et les exécutants des milieux financiers dont la montée en puissance n’a cessé d’étendre le pouvoir en imposant des choix de société favorables à l’appât du gain. Dans cette perspective, resituer les enjeux du rapport Nord-Sud dans l’espace commun où l’on vit implique l’émergence d’une culture citoyenne, si l’on veut rejoindre l’ensemble des institutions et des structures où l’exercice de la citoyenneté est en jeu et doit mettre en cause les mécanismes qui sont aujourd’hui à l’origine de drames humains et sociaux.

Cette dynamique ne peut être assumée que par les acteurs qui retrouvent la force subversive des valeurs maudites. Ces valeurs nous poussent, plus que jamais, à transgresser l’ordre des choses que l’on veut imposer à l’humanité comme une fatalité. Pour reconstruire le lien social et « inverser le cours de l’histoire », il nous faut retrouver toutes nos capacités de dissidence face à l’arrogance du modèle triomphant. Dans un monde où tout est marchandise, y compris les êtres humains, cela signifie, comme le réclamait déjà Polanyi, « réenclaver l’économie dans la société ». Tel est, à l’aube du nouveau siècle, l’enjeu majeur qui oblige les nouvelles générations à se redéfinir en se rappelant le mot célèbre de Cheikh Hamidou Kane : « Chaque heure qui passe apporte un supplément d’ignition au creuset où fusionne le monde. Nous n’avons pas eu le même passé, vous et nous, mais nous aurons le même avenir, rigoureusement. L’ère des destinées singulières est révolue ».

Jean-Marc Ela


Notes :

P. Van Paijs, Refonder la solidarité, Paris, Cerf, 1 996
J-M. Ela, Refus du développement ou échec de l’occidentalisation ? Les voies de l’afro-renaissance, Le Monde diplomatique, octobre, 1998
A. Mbembe, Afriques indociles, Paris, Karthala, 1989.
M. Dijk, Sénégal. Le secteur informel de Dakar, Paris, L’Harmattan, 1986.
Ch. Hamidou Kane, L’aventure ambiguë, Paris, 10/ 8, 1961, p.92..
J-F. Bayart, La réinvention du capitalisme ( dir.), Paris, Karthala, 1994, p.35.

Erratum - Innocent G Gbetegan, auteur de l’article Afrique, un continent qui a mal à sa terre (Foi et Développement, septembre 2000) est Béninois et non Ivoirien et n’est plus, depuis deux ans, directeur du Centre Lebret de Dakar.

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